Les Pardaillan — Tome 05 : Pardaillan et Fausta
Chapter 10
Espinosa ne pouvait pas comprendre qu'un homme, conscient de sa supériorité, fût en même temps un timide et un modeste dans les questions de sentiment.
Il crut avoir affaire à un orgueilleux et qu'en y mettant le prix il pourrait se l'attacher:
--Je vous offre, reprit-il, le titre de duc avec la grandesse et dix mille ducats de rente perpétuelle à prendre sur les revenus des Indes; un gouvernement de premier ordre, avec rang de vice-roi, pleins pouvoirs civils et militaires, et une allocation annuelle de vingt mille ducats pour l'entretien de votre maison; vous serez fait capitaine de huit bannières espagnoles et vous aurez le collier de l'ordre de la Toison... Ces conditions vous paraissent-elles suffisantes?
--Cela dépend de ce que j'aurai à faire en échange de ce que vous m'offrez, dit Pardaillan avec flegme.
--Vous aurez à mettre votre épée au service d'une cause noble et juste, dit Espinosa.
--Monsieur, dit le chevalier simplement, sans forfanterie, il n'est pas un gentilhomme digne de ce nom qui hésiterait à donner l'appui de son épée à une cause que vous qualifiez noble et juste. Il n'est besoin pour cela que de faire appel à des sentiments d'honneur ou plus simplement d'humanité... Gardez donc titres, rentes, honneurs et emplois... L'épée du chevalier de Pardaillan se donne, mais ne se vead pas.
--Quoi! s'écria Espinosa stupéfait, vous refusez les offres que je vous fais?
--Je refuse, dit froidement le chevalier... Mais j'accepte de me consacrer à la cause dont vous parlez.
--Cependant, il est juste que vous soyez récompensé.
--Ne vous mettez pas en peine de ceci... Voyons plutôt en quoi consiste cette cause noble et juste, fit Pardaillan avec son air narquois.
--Monsieur, fit Espinosa, vous êtes un des hommes avec qui la franchise devient la suprême habileté... J'irai donc droit au but.
Espinosa parut se recueillir un instant.
«Mordieu! se dit Pardaillan, voici une franchise qui ne paraît pas vouloir sortir toute seule!»
--Je vous écoutais attentivement lorsque vous parliez au roi, continua Espinosa en fixant Pardaillan, et il m'a semblé que l'espèce d'aversion que vous paraissiez avoir pour lui provient surtout du zèle qu'il déploie dans la répression de l'hérésie. Ce que vous lui reprochez le plus, ce qui vous le rend antipathique, ce sont ces hécatombes de vies humaines qui répugnent à votre sensibilité, selon votre propre expression... Est-ce vrai?
--Cela... et puis autre chose encore, fit énigmatiquement le chevalier.
--Parce que vous ne voyez que les apparences et non la réalité. Parce que la barbarie apparente des effets vous frappe seule et vous empêche de discerner la cause profondément humaine, généreuse, élevée... Mais, si je vous expliquais...
--Par Dieu! je suis curieux de voir comment vous vous y prenez pour justifier le fanatisme et les persécutions qu'il engendre...
--Fanatisme! Persécution! s'exclama Espinosa. On croit avoir tout dit, tout expliqué, avec ces deux mots. Parlons-en donc. Vous, monsieur de Pardaillan, je l'ai vu du premier coup, vous n'avez pas de religion, n'est-ce pas? Eh bien, monsieur, comme vous, et au même sens que vous, je suis sans religion... Cet aveu que je fais et qui pourrait, s'il tombait dans d'autres oreilles, me conduire au bûcher, moi, le grand inquisiteur, vous dit assez et quelle confiance j'ai en votre loyauté et jusqu'à quel point j'entends pousser la franchise.
--Monsieur, dit gravement le chevalier, tenez pour assuré qu'en sortant d'ici j'oublierai tout ce que vous aurez bien voulu me dire.
--Je le sais, monsieur, et c'est pourquoi je parle sans hésitation et sans fard. Donc, là où il n'y a pas de religion, il ne saurait y avoir fanatisme, il n'y a que l'application rigoureuse d'un système mûrement étudié.
--Fanatisme ou système, le résultat est toujours le même: la destruction d'innombrables existences humaines.
--Comment pouvez-vous vous arrêter à d'aussi pauvres considérations? Que sont quelques existences lorsqu'il s'agit du salut et de la régénération de toute une race! Ce qui apparaît aux yeux du vulgaire comme une persécution n'est en réalité qu'une vaste opération chirurgicale nécessaire... Bourreaux! dit-on. Niaiserie. Le blessé qui sent le couteau de l'opérateur tailler impitoyablement sa chair pantelante hurle de douleur et injurie son sauveur qu'il traite, lui aussi, de bourreau. Cependant, celui-ci ne se laisse pas émouvoir par les clameurs de son malade en délire. Il accomplit froidement sa mission, il va jusqu'au bout de son devoir, qui est d'achever l'opération bienfaisante et il sauve son malade, souvent malgré lui. Nous sommes, monsieur, ces opérateurs impassibles, impitoyables--en apparence--mais, au fond, humains et généreux. Nous ne nous laissons pas plus émouvoir par les clameurs, les injures, que nous ne nous montrerons touchés par des manifestations de reconnaissance le jour où nous aurons mené à bien l'opération entreprise, c'est-à-dire le jour où nous aurons sauvé l'humanité.
Le chevalier avait écouté attentivement l'explication que Espinosa venait de lui donner avec une chaleur qui contrastait étrangement avec le calme qu'il montrait habituellement. Lorsque Espinosa eut terminé, il resta un moment rêveur, puis, redressant sa tête fine:
--Mais êtes-vous sûr, monsieur, qu'en agissant ainsi vous réalisez le bonheur de l'humanité?
--Oui, fit nettement Espinosa. J'ai longuement médité ces questions et j'ai mesuré le fond des choses. Je suis arrivé à cette conclusion que la science est la grande, l'unique ennemie qu'il faut combattre avec une ténacité implacable, parce que la science est la négation de tout et qu'au bout c'est la mort, c'est-à-dire le néant, c'est-à-dire la terreur, le désespoir, l'horreur. Tout ce qui se livre à la science aboutit fatalement là où je suis: au doute. Le bonheur se trouve donc dans l'ignorance la plus complète, la plus absolue, parce qu'elle préserve la foi, et que la foi seule peut rendre doux et paisible l'inéluctable moment où tout est fini. Parce qu'avec la foi tout n'est pas fini précisément, et que ce moment d'horreur intense devient un passage dans une vie meilleure. Voilà pourquoi je poursuis irrémissiblement tout ce qui manifeste des idées d'indépendance. Voilà pourquoi je veux imposer à l'humanité entière cette foi que j'ai perdue, parce que, assuré de mourir désespéré, je veux, dans mon amour pour mes semblables, leur éviter, du moins, mon sort affreux.
--En sorte que vous leur imposez toute une vie de souffrance et de malheur pour leur assurer quoi? Un moment d'illusion qui durera l'espace d'un soupir.
--Allons, fit Espinosa, sans manifester aucun dépit, je n'ai pas réussi à vous convaincre. Mais, si j'ai échoué dans des généralités, peut-être serais-je plus heureux dans un cas particulier que je veux vous soumettre.
--Dites toujours, fit Pardaillan sur la défensive.
--Vous, monsieur, dit Espinosa sans la moindre ironie, vous qui êtes un preux, toujours prêt à tirer l'épée pour le faible contre le fort, refuserez-vous de prêter l'appui de votre épée à une cause juste?
--Cela dépend, monsieur, fit le chevalier, imperturbable. Ce qui vous apparaît comme noble et juste peut m'apparaître, à moi, comme bas et vil.
--Monsieur, fit Espinosa en le regardant en face, laisseriez-vous accomplir un assassinat sous vos yeux sans essayer d'intervenir en faveur de la victime?
--Non pas, certes!
--Eh bien, monsieur, dit nettement Espinosa, il s'agit d'empêcher un assassinat.
--Qui veut-on assassiner?
--Le roi Philippe.
--Diantre! monsieur, fit Pardaillan, qui reprit son sourire gouailleur, il me semble pourtant que Sa Majesté est de taille à se défendre!
--Oui, dans un cas normal. Non, dans ce cas tout particulier. Un homme, un ambitieux, a juré de tuer le roi. Il a mûrement et longuement préparé son forfait. A cette heure, il est prêt à frapper, et nous ne pouvons rien contre ce misérable, parce qu'il a eu la diabolique adresse de se faire adorer de toute l'Andalousie, et que porter la main sur lui serait provoquer un soulèvement irrésistible. Parce que, pour l'atteindre et sauver le roi, il faudrait frapper les milliers de poitrines qui se dresseront entre cet homme et nous. Le roi n'est pas l'être sanguinaire que vous croyez, et, plutôt que de frapper une multitude d'innocents égarés par les machinations de cet ambitieux, il préfère s'abandonner aux mains de Dieu. Mais, nous, monsieur, qui avons pour devoir sacré de veiller sur les jours de Sa Majesté, nous cherchons un moyen d'arrêter la main criminelle avant l'accomplissement de son forfait, sans déchaîner la fureur populaire. Et c'est pourquoi je vous demande si vous consentez à empêcher ce crime monstrueux.
--Il est de fait, dit Pardaillan, qui cherchait à discerner la vérité dans l'accent du grand inquisiteur, que, bien que le roi ne me soit guère sympathique, il s'agit d'un crime que je ne pourrais laisser s'accomplir froidement s'il dépendait de moi de l'empêcher.
--S'il en est ainsi, dit vivement Espinosa, le roi est sauvé et votre fortune est faite.
--Ma fortune est toute faite, ne vous en occupez donc pas, railla le chevalier, qui réfléchissait profondément. Expliquez-moi plutôt comment je pourrai exécuter seul ce que votre Saint-Office ne peut accomplir malgré la puissance formidable dont il dispose.
--C'est bien simple. Supposez qu'un accident survienne, qui arrête l'homme avant l'accomplissement de son crime, sans qu'on puisse nous accuser d'y être pour quelque chose...
Vous ne pensez pourtant pas que je vais l'assassiner! fit Pardaillan glacial.
--Non pas, certes, dit vivement Espinosa. Mais vous pouvez vous prendre de querelle avec lui et le provoquer en combat loyal. L'homme est brave. Mais votre épée est invincible. Le dénouement de la rencontre est assuré, c'est la mort certaine de votre adversaire. Pour le reste, la foule n'ira pas, je présume, s'ameuter parce qu'un étranger se sera pris de querelle avec El Torero...
«J'avais bien deviné, pensa Pardaillan. C'est un tour de traîtrise à l'adresse de ce malheureux prince...»
--Vous avez bien dit El Torero? dit-il hérissé.
--Oui, fit Espinosa avec un commencement d'inquiétude. Auriez-vous des raisons personnelles de le ménager?
--Monsieur, dit Pardaillan d'un air glacial, je me contenterai de vous dire que vous me proposez là un bel assassinat dont je ne me ferai pas le complice.
--Pourquoi? fit doucement Espinosa.
--Mais, fit Pardaillan du bout des lèvres, d'abord parce qu'un assassinat est une action basse et vile, et qu'avoir osé me la proposer constitue une injure grave. Prenez garde! La patience n'a jamais été une de mes vertus, et les propositions injurieuses que vous me faites depuis une heure me dégagent des obligations que je crois vous avoir. Mais, comme vous pourriez ne pas comprendre ces raisons, je vous avertis simplement que don César est de mes amis. Et, si j'ai un conseil à vous donner, à vous et à votre maître, c'est de ne rien entreprendre de fâcheux contre ce jeune homme.
--Pourquoi? fit encore Espinosa avec la même douceur.
--Parce que je m'intéresse à lui et que je ne veux pas qu'on y touche, dit froidement Pardaillan, qui se leva.
--Je vois avec regret que nous ne sommes pas faits pour nous entendre, dit Espinosa livide.
--Je l'ai vu du premier coup... je l'ai même dit à votre maître, fit Pardaillan toujours froid.
--Monsieur, dit Espinosa impassible, je vous ai engagé ma parole que vous quitteriez le palais sain et sauf. Si je tiens ma parole, c'est que je suis sûr de vous retrouver et, alors, je vous briserai impitoyablement, car vous êtes un obstacle à des projets patiemment élaborés... Allez donc, monsieur, et gardez-vous bien.
Pardaillan le regarda bien en face et, l'air étincelant, sans forfanterie, avec une assurance impressionnante:
--Gardez-vous vous-même, monsieur! dit-il.
Et il sortit d'un pas ferme et assuré, suivi des yeux par Espinosa, qui souriait d'un sourire étrange.
XV
LE PLAN DE FAUSTA
Ponte-Maggiore avait entraîné Montalte hors de l'Alcazar. Sans prononcer une parole, il le conduisit sur les berges à peu près désertes du Guadalquivir, non loin de la tour de l'Or, à l'entrée de la ville.
Un moine, qui paraissait plongé dans de profondes méditations, marchait à quelques pas derrière eux et ne les perdait pas de vue.
Lorsque Ponte-Maggiore fut sur la berge, il jeta un regard autour de lui, et, ne voyant personne, il se campa en face de Montalte, et d'une voix haletante:
--Écoute, Montalte, dit-il, ici comme à Rome, je te demande une dernière fois: veux-tu renoncer à Fausta?
--Jamais! dit Montalte avec une sombre énergie.
Les traits de Ponte-Maggiore se convulsèrent, sa main se crispa sur la poignée de sa dague. Mais, faisant un effort surhumain, il se maîtrisa, et ce fut d'un ton presque suppliant qu'il reprit:
--Sans renoncer à elle, tu pourrais du moins la quitter... momentanément. Nous étions amis, Montalte, nous pourrions le redevenir... Si tu voulais, nous partirions, nous retournerions tous deux en Italie.
--Sais-tu que le pape est malade? Ton onde est bien vieux, bien usé... Nous avons un intérêt capital à nous trouver à Rome au moment où il mourra, toi, Montalte, pour toi-même, puisque tu étais désigné pour succéder à Sixte; moi, pour mon oncle, le cardinal de Crémone.
A l'annonce de la maladie de Sixte-Quint, Montalte ne put réprimer un tressaillement. La tiare avait toujours été le but de ses rêves d'ambition. Et il se trouvait pris soudain entre son amour et son ambition. Il n'hésita pas et secoua la tête avec une résolution farouche.
--Tu mens, Sfondrato, dit-il. Comme moi tu te soucies peu de la mort du pape et de qui lui succédera... Tu veux m'éloigner d'elle!
--Eh bien, oui, c'est vrai! gronda Ponte-Maggiore, la pensée que je vis loin d'elle, tandis que, toi, tu peux la voir, lui parler, la servir, l'aimer... te faire aimer peut-être... cette pensée me met hors de moi. Il faut que tu partes, que tu viennes avec moi!... Je ne la verrai jamais, mais tu ne la verras pas davantage...
Montalte haussa furieusement les épaules, et d'une voix sourde:
--Insensé! dit-il. Sa présence m'est aussi indispensable pour vivre que l'air qu'on respire... La quitter!... autant vaudrait me demander ma vie!...
--Meurs donc! en ce cas, rugit Ponte-Maggiore, qui se rua, la rapière au poing.
Montalte évita le coup d'un bond en arrière et, dégainant d'un geste rapide, il reçut le choc sans broncher et les fers se trouvèrent engagés jusqu'à la garde.
Pendant quelques instants, ce fut, sous l'éclatant soleil, une lutte acharnée; coups foudroyants suivis d'aplatissements soudains, sans aucun avantage marqué de part et d'autre.
Enfin, Ponte-Maggiore, après quelques feintes habilement exécutées, se tendit brusquement et son épée vint s'enfoncer dans l'épaule de son adversaire.
Au moment où il se redressait avec un rugissement de joie triomphante, Montalte, rassemblant toutes ses forces, lui passa son épée au travers du corps. Tous deux battirent un instant l'air de leurs bras, puis se renversèrent comme des masses. Alors, d'un coin d'ombre où il était tapi, surgit le moine qui s'approcha des deux blessés, les considéra un instant sans émotion et se dirigea aussitôt vers la tour de l'Or où il pénétra par une porte dérobée. Quelques instants plus tard, il reparaissait, conduisant d'autres moines porteurs de civières sur lesquelles les deux blessés, évanouis, furent chargés et transportés avec précaution dans la tour.
Montalte, le moins grièvement atteint, revint à lui le premier. Il se vit dans une chambre qu'il ne connaissait pas, étendu sur un lit moelleux aux courtines soigneusement tirées. Au chevet du lit, une petite table encombrée de potions, de linges à pansement. De l'autre côté de la table, un deuxième lit hermétiquement clos.
Entre les deux lits, le moine allait et venait à pas menus et feutrés, versait des liquides épais et inconnus, minutieusement dosés, préparait avec un soin méticuleux une sorte de pommade brunâtre.
Lorsque le moine s'aperçut que le blessé devait être éveillé, il s'approcha du lit, tira les rideaux, et d'une voix douce, nuancée de respect:
--Comment Votre Éminence se sent-elle?
--Bien! répondit Montalte d'une voix faible.
Le moine eut ce sourire satisfait du praticien qui constate que tout marche normalement.
--Votre Éminence sera sur pied dans quelques jours, à moins d'imprudence grave de sa part, dit-il.
Montalte brûlait du désir de poser une question. Il espérait bien avoir tué Ponte-Maggiore et il n'osait s'informer. A ce moment, un gémissement se fit entendre. Le moine se précipita et tira les rideaux du deuxième lit d'où partait le gémissement.
«Hercule Sfondrato! pensa Montalte. Je ne l'ai donc pas tué!»
Et une expression de rage et de haine s'étendit sur ses traits bouleversés. De son côté, Ponte-Maggiore aperçut tout d'abord la tête livide de Montalte et la même expression de haine et de défi se lut dans ses yeux.
Cependant, le moine-médecin s'empressait. Avec une adresse et une légèreté de main remarquables, il appliquait sur la blessure un linge fin recouvert d'une épaisse couche de la pommade qu'il venait de fabriquer et, soulevant la tête de son malade avec des précautions infinies, il lui faisait absorber quelques gouttes d'un élixir. Aussitôt une expression de bien-être se répandait sur les traits de Ponte-Maggiore et le moine, en reposant la tête sur l'oreiller, murmurait:
--Surtout, monsieur le duc, ne bougez pas... Le moindre mouvement peut vous être funeste.
«Duc! pensa Montalte. Cet intrigant a donc réussi à arracher à mon oncle ce titre qu'il convoitait depuis si longtemps!»
Sous l'effet bienfaisant des pansements habiles et des cordiaux énergiques du moine, les deux blessés avaient recouvré toute leur conscience et, maintenant, se jetaient des regards furieux, chargés de menaces.
Le moine se dirigea vivement vers une pièce voisine. Là, un religieux attendait, plongé dans la prière et la méditation... du moins en apparence. Le moine-médecin lui dit quelques mots à voix basse et revint précipitamment se placer entre ses deux malades.
Au bout de quelques instants, un homme entra dans la chambre et s'approcha du moine-médecin qui se courba respectueusement, tandis que Montalte et Ponte-Maggiore, reconnaissant le visiteur, murmuraient avec une sourde terreur:
«Le grand inquisiteur!»
Espinosa eut une interrogation muette à l'adresse du médecin qui répondit par un geste rassurant et ajouta:
--Ils sont sauvés, monseigneur!... Mais voyez-les... je crains à chaque instant qu'ils ne se ruent l'un sur l'autre et ne s'entretuent!
Le grand inquisiteur, avec une fixité troublante, fit un geste impérieux. Le moine se courba profondément et se retira aussitôt de son pas silencieux. Espinosa prit un siège et s'assit entre les deux lits, face aux deux blessés qu'il tenait sous son regard dominateur.
--Ça, dit-il, d'un ton très calme, êtes-vous des enfants ou des hommes?... Comment! vous, cardinal Montalte, et vous, duc de Ponte-Maggiore, vous qui passez pour des hommes supérieurs, dignes de commander à vos passions!... Et quelle passion!... la jalousie aveugle et stupide!...
Et, comme ils faisaient entendre tous deux un sourd grondement de protestations, Espinosa reprit avec plus de force:
--J'ai dit stupide... je le maintiens!... Eh! quoi, vous ne voyez donc rien? Niais que vous êtes? Pendant que vous vous entre-déchirez, qui triomphera? Oui? Pardaillan!... Pardaillan qui est aimé, lui! Pardaillan qui réussira à vous prendre Fausta pendant que vous serez bien occupés à vous mordre... et il aura bien raison!
--Assez! assez! monseigneur, râla Ponte-Maggiore, tandis que Montalte, l'oeil injecté, crispait furieusement ses poings.
Le grand inquisiteur reprit sur un ton plus rude:
--Au lieu de vous ruer l'un sur l'autre, unissez vos forces et vos haines par le Christ! Elles ne sont pas de trop pour combattre et terrasser votre ennemi commun. Alors, quand vous l'aurez tué, il sera temps de vous entretuer, si vous n'arrivez pas à vous entendre.
Montalte et Ponte-Maggiore se regardèrent, hésitants et effarés. Ils n'avaient pas songé, ni l'un ni l'autre, à cette solution pourtant logique.
--C'est pourtant vrai ce que vous dites, monseigneur! murmura Montalte.
--Croyez-vous sincèrement que Pardaillan est seul à redouter pour vous?
--Oui, râlèrent les deux blessés.
--Voulez-vous réellement le terrasser, le voir mourir d'une mort lente et désespérée?
--Oh! tout mon sang en échange de cette minute!
--Eh bien, alors, soyez amis et alliés. Jurez de marcher la main dans la main jusqu'à ce que Pardaillan soit mort. Jurez-le sur le Christ! ajouta Espinosa en leur tendant sa croix pastorale.
Et les deux ennemis, réconciliés dans une haine commune contre le rival préféré, tendirent la main sur la croix et grondèrent d'une même voix:
--Je jure!...
--C'est bien, dit gravement Espinosa, je prends acte de votre serment! Alliance offensive et défensive, et sus à Pardaillan!
--Sus à Pardaillan! C'est juré, monseigneur.
--Cardinal Montalte, dit Espinosa en se levant, vous êtes moins grièvement atteint que le duc de Ponte-Maggiore; je le confie à vos bons soins. Il n'y a pas un instant à perdre; il faut que vous soyez sur pied le plus tôt possible. Songez que vous avez affaire à un rude lutteur, qui, pendant que vous êtes Cloués ici, par votre faute, ne perd pas son temps, lui. Au revoir, messieurs.
Et Espinosa sortit de son pas lent et grave.
Suivant la promesse du grand inquisiteur, Fausta, escortée de Sainte-Maline, Montsery et Chalabre, avait quitté l'Alcazar avec tous les honneurs dus à son rang.
Fausta aimait à s'entourer d'un luxe inouï partout où elle allait. A cet effet, elle semait l'or à pleines mains. Le luxe fabuleux dont elle s'entourait faisait partie d'un système, un peu théâtral, savamment étudié. C'était comme une sorte de mise, en scène éblouissante destinée à frapper l'imagination de ceux qui l'approchaient, tout en mettant en relief sa beauté.
A Séville, Fausta s'était fait immédiatement aménager une demeure somptueuse où s'entassaient les meubles précieux, les tentures chatoyantes, les bibelots rares, les toiles de maîtres les plus réputés de l'époque. Ce fut dans cette demeure que sa litière la conduisit.
Rentrée chez elle, ses femmes la dépouillèrent du fastueux costume de cour qu'elle avait revêtu pour sa visite à Philippe II, et lui passèrent une ample robe de lin fin, tout unie et d'une blancheur immaculée. Ainsi vêtue, elle se retira dans sa chambre à coucher, pièce où nul ne pénétrait et qui contrastait étrangement, par sa simplicité, avec les splendeurs qui l'environnaient.
Là, sûre que nul oeil indiscret ne pouvait l'épier, elle sortit de son sein la déclaration de Henri III que Espinosa avait failli lui enlever. Elle la considéra longtemps d'un air rêveur, puis elle l'enferma dans un petit étui à fermoir secret qu'elle plaça dans un tiroir habilement dissimulé au fond d'un coffre en chêne massif.
Ces précautions prises, elle s'assit et, sans que son visage perdît rien de ce calme majestueux qu'elle devait à une longue étude, elle réfléchit:
«Ainsi, j'ai rencontré Pardaillan chez Philippe, et cette rencontre a suffi pour me faire trébucher encore!»
Et, avec un sourire indéfinissable:
«Il est vrai que Pardaillan lui-même est venu me délivrer!... Il est vrai que, si Espinosa est bien l'homme que je crois, le geste chevaleresque de Pardaillan lui coûtera la vie... Mais Espinosa osera-t-il profiter du traquenard qu'il avait si admirablement machiné?... Ce n'est pas sûr! La diplomatie de ce prêtre est lente et tortueuse. Moi seule, j'ose vouloir et je sais aller droit au but... Lui aussi!... Pourquoi ne veut-il être à moi?... Que ne ferions-nous pas si nous étions unis?...»
Sa pensée eut une nouvelle orientation en songeant à Philippe II: