Les Pardaillan — Tome 05 : Pardaillan et Fausta
Chapter 11
«L'impression que j'ai produite sur le roi m'a paru Profonde... Sera-t-elle durable? Alors que j'espérais l'éblouir par l'élévation de mes conceptions, ma beauté seule a paru impressionner cet orgueilleux vieillard. Eh bien, soit... L'amour est une arme comme une autre et par lui on peut mener un homme... surtout quand cet homme est affaibli par l'âge.»
Et, revenant à ce qui était le fond de sa pensée:
«Toutes mes rencontres avec Pardaillan me sont fatales... Si Pardaillan revoit Philippe, cet amour du roi s'éteindra aussi vite qu'il s'est allumé. Pourquoi?... Comment?... Je n'en sais rien! mais cela sera, c'est inéluctable... Il faut donc que Pardaillan meure!...»
Encore un coup une saute dans sa pensée:
«Myrthis!... Où peut être Myrthis en ce moment? Et mon fils?... Ils doivent être en France maintenant. Comment les retrouver?... Qui envoyer à la recherche de mon enfant! Je cherche vainement, nul ne me paraît assez sûr.»
Et, avec un accent intraduisible:
«Fils de Pardaillan!... Si ton père t'ignore, si ta mère t'abandonne, que seras-tu? que deviendras-tu?...»
Longtemps elle resta, ainsi à songer. Enfin, elle fit venir son intendant, lui donna des instructions et demanda:
--Monsieur le cardinal Montalte est-il là?
--Son Éminence n'est pas encore rentrée, madame.
Fausta fronça le sourcil et elle réfléchit.
«Cette disparition est étrange... Montalte me trahirait-il? Ne lui a-t-on pas plutôt tendu quelque embûche? Il doit y avoir de l'Inquisition là-dessous... J'aviserai...»
--Messieurs de Sainte-Maline, de Chalabre et de Montsery? interrogea-t-elle, tout haut.
--Ces messieurs sont avec le sire de Bussi-Leclerc qui sollicite la faveur d'être reçu.
--Faites entrer au salon le sire de Bussi-Leclerc, avec mes gentilshommes.
L'intendant sortit. Fausta entra au salon, et prit place dans un fauteuil monumental et somptueux comme un trône, en une de ces attitudes de charme et de grâce dont elle avait le secret, et attendit.
Quelques instants plus tard, Bussi-Leclerc et les trois «ordinaires» s'inclinaient respectueusement devant elle.
Cette superbe assurance sombra piteusement devant l'accueil hautain de Fausta, qui, avec un fugitif sourire de mépris, répondit:
--Soyez les bienvenus, messieurs. Asseyez-vous. Nous avons à causer.
Les quatre gentilshommes s'inclinèrent en silence et prirent place dans les fauteuils disposés autour d'une petite table qui les séparait de la princesse.
--Messieurs, reprit Fausta, vous avez bien voulu accourir du fond de la France pour m'apporter l'assurance de votre dévouement et l'appui de vos vaillantes épées. Le moment me paraît venu de faire appel à ce dévouement. Puis-je compter sur vous?
--Madame, dit Sainte-Maline, nous vous appartenons.
--Jusqu'à la mort! ajouta Montsery.
--Donnez vos ordres, fit simplement Chalabre.
--Avant toute chose, je désire établir nettement les conditions de votre engagement.
--Les conditions que vous nous avez faites nous paraissent très raisonnables, madame, dit Sainte-Maline.
--Combien vous rapportait votre emploi auprès de Henri de Valois? demanda Fausta en souriant.
--Sa Majesté nous donnait deux mille livres par an.
--Sans compter la nourriture, le logement, l'équipement.
--Sans compter les gratifications et les menus profits.
--C'était peu, fit simplement Fausta.
--Monsieur Bussi-Leclerc nous a offert le double en votre nom, madame.
--Monsieur de Bussi-Leclerc s'est trompé, dit froidement Fausta qui frappa sur un timbre.
A cet appel, l'intendant, porteur de trois sacs rebondis, fit son entrée.
Du coin de l'oeil, les trois spadassins soupesèrent les sacs et se regardèrent avec des sourires émerveillés.
--Messieurs, dit Fausta, il y a trois mille livres dans chacun de ces sacs... C'est le premier quartier de la pension que j'entends vous servir... sans compter la nourriture, le logement et l'équipement... sans compter les gratifications et les menus profits.
Les trois eurent un éblouissement. Cependant Sainte-Maline, non sans dignité, s'exclama:
--C'est trop! madame... beaucoup trop!
Les deux autres approuvèrent de la tête, cependant que, des yeux, ils caressaient les vénérables sacs.
--Messieurs, reprit Fausta toujours souriante, vous étiez au service du roi. Vous voici à celui d'une princesse qui deviendra souveraine un jour, peut-être...
--Prenez donc sans scrupules ce qui vous est donné de grand coeur, ajouta-t-elle, désignant les sacs.
--Madame, dit avec chaleur Montsery, qui était le plus jeune, entre le service du plus grand roi de la terre et celui de la princesse Fausta, croyez bien que nous n'hésiterons pas un seul instant.
--Même sans compensation! ajouta Sainte-Maline, en faisant disparaître un des trois sacs.
--Ni menus profits, dit Chalabre à son tour, en subtilisant d'un geste prompt le deuxième sac.
Ce que voyant, Montsery, pour ne pas être en reste, s'empara du dernier sac en disant:
--C'est pour vous obéir, madame.
Fausta dit soudain:
--Vous allez en expédition, messieurs.
Les trois dressèrent l'oreille.
--La même somme vous sera comptée à la fin de l'expédition...
Les trois furent aussitôt debout.
--Il s'agit de Pardaillan, messieurs.
--Ah! ah! pensa Bussi, je me disais aussi: de quelle entreprise mortelle cette générosité, plus que royale, est-elle le prix?
L'enthousiasme des trois spadassins tomba instantanément. Les faces épanouies devinrent graves et inquiètes, les yeux scrutèrent les coins d'ombre, comme s'ils se fussent attendus à voir apparaître celui dont le nom seul suffisait à les affoler.
--Trouvez-vous toujours votre service payé trop cher? demanda Fausta, sans raillerie.
Les trois hommes hochèrent la tête.
--Dès l'instant où il s'agit de Pardaillan, non, mortdiable! ce n'est pas trop cher!
--Hé quoi! hésiteriez-vous? demanda encore Fausta.
--Non, par tous les diables!... Mais Pardaillan... Diantre! madame, il y a de quoi hésiter!
--Savez-vous que nous courons fort le risque de ne jamais dépenser les pistoles qui tintent dans'ce sac?
Fausta, toujours glaciale, dit simplement:
--Décidez-vous, messieurs.
Baissant la voix instinctivement, comme si celui dont ils préméditaient le meurtre eût été là pour les entendre, Sainte-Maline dit:
--Il s'agit donc de?...
Et un geste d'une éloquence terrible traduisit sa pensée.
Toujours brave et résolue, avec un imperceptible dédain, Fausta formula tout haut, froidement, résolument, ce que le brave n'avait pas osé dire:
--Il faut tuer Pardaillan!
--Ah bah! après tout un homme en vaut un autre! trancha Sainte-Maline.
Et, d'un commun accord, avec des rictus de dogues prêts à mordre, la rapière au poing, les trois crièrent:
--Sus à Pardaillan!
Fausta sourit. Et, sûre d'eux, elle se tourna vers Bussi.
--Le sire de Bussi-Leclerc se croit-il trop grand seigneur pour entrer au service de la princesse Fausta?
--Madame, fit vivement Bussi, croyez bien que je serais fort honoré d'entrer à votre service.
--Dans une entreprise contre Pardaillan, le concours d'une épée telle que la vôtre serait d'un appoint précieux. Faites vos conditions vous-même.
Bussi-Leclerc se leva. D'un geste violent il tira sa dague, et, avec un accent de haine furieuse, il gronda:
--Madame, pour avoir la joie de plonger ce fer dans le coeur de Pardaillan, je donnerais, sans hésiter, non seulement ma fortune jusqu'au dernier denier, mais encore mon sang jusqu'à la dernière goutte... Mon concours vous est donc tout acquis... Plus tard, madame, j'accepterai les offres gracieuses que vous voulez bien me faire. Pour le moment, et pour cette entreprise, il vaut mieux que je garde mon indépendance.
--Quand vous croirez le moment venu, monsieur, vous me trouverez dans les mêmes dispositions à votre égard.
--En attendant, madame, dit-il, souffrez que je sois le chef de cette entreprise... Ne vous fâchez pas, messieurs, je ne doute ni de votre zèle ni de votre dévouement, mais vous agissez pour le compte de madame, tandis que j'agis pour mon propre compte, et, quand il s'agit de sa haine et de sa vengeance, Bussi-Leclerc, voyez-vous, n'a confiance qu'en lui-même.
--Avez-vous un plan tracé, monsieur de Bussi? demanda Fausta.
--Très vague, madame.
--Il faut cependant que Pardaillan meure... le plus tôt possible, insista Fausta en se levant.
--Il mourra! grinça Bussi avec assurance.
Fausta interrogea du regard les trois ordinaires qui grondèrent.
--Il mourra!
--Allez, messieurs, dit Fausta en les congédiant avec un geste de souveraine.
Dès qu'ils furent dans la vaste salle qui leur servait de dortoir, le premier soin des trois ordinaires fut d'éventrer leurs sacs, et d'aligner les piles d'or et d'argent avec des airs de jubilation intense.
--Trois mille livres! exulta Montsery en faisant sauter dans sa main une poignée de pièces d'or. Jamais je ne me suis vu si riche!
--Le service de Fausta est bon!
--M'est avis que nous ne tenons pas encore la gratification, murmura Chalabre en hochant la tête.
Et Montsery, exprimant tout haut ce qu'il pensait tout bas:
--C'est dommage!... Il me plaisait, à moi, ce diable d'homme!
--C'est pourtant ce même homme que nous devons attaquer...
--Que veux-tu, Montsery, on ne fait pas toujours ce qu'on veut.
--Et, puisque la mort de Pardaillan doit nous assurer l'abondance et la prospérité, ma foi! tant pis pour Pardaillan! décida Sainte-Maline.
XVI
LE CAVEAU DES MORTS VIVANTS
Lorsque Pardaillan, après avoir quitté Espinosa, se trouva de nouveau dans le couloir, il se secoua et, avec un soupir de soulagement:
«Ouf! Me voilà enfin sorti de ce cabinet savamment machiné, certes, mais qui manquait vraiment trop de sécurité avec ses chausse-trapes et ses planchers à bascule... Ici, du moins, je sais où je pose le pied.»
Et, de son coup d'oeil si prompt et si sûr, étudiant le terrain autour de lui:
--Hum! C'est bientôt dit! Qui me prouve que ce couloir n'est pas machiné comme le cabinet d'où je sors? De quel côté aller?
--De quel côté sortir? A droite ou à gauche?... Ce brave monsieur Espinosa aurait bien pu me renseigner... Si je retournais lui demander mon chemin?
Pardaillan esquissa un geste pour rouvrir la porte. Mais il réfléchit:
«Ouais! Ne vais-je pas me remettre bénévolement dans la gueule du loup?... Pourquoi souriait-il de si étrange façon quand je l'ai quitté?... Je n'aime pas beaucoup ce sourire-là... Peut-être serait-il prudent de ne pas trop se fier à la bonne foi de ce prêtre... Voyons! je suis venu par la droite, continuons par la gauche... Que diable! j'arriverai toujours quelque part!»
Ayant ainsi décidé, il se mit résolument en route, aux aguets, la main sur la garde de l'épée bien dégagée, prête à jaillir du fourreau à la moindre alerte.
Le corridor dans lequel il se trouvait était très large. C'était comme une artère centrale à laquelle venaient aboutir une multitude de voies transversales plus étroites. Quelques rares fenêtres jetaient, par-ci par-là, une nappe de lumière tamisée par les vitraux multicolores, en sorte que ces couloirs étaient, dans leur plus grande étendue, plutôt sombres ou même complètement obscurs.
Au bout d'une cinquantaine de pas, le couloir central tournait brusquement à gauche. Pardaillan avait franchi la plus grande partie de la distance sans encombre, lorsqu'en approchant du tournant il entendit le bruit d'une troupe nombreuse en marche.
Par malchance, juste à cet endroit, se trouvait une fenêtre. Impossible de passer inaperçu. Il s'arrêta.
Au même instant, un commandement bref se fit entendre:
--Halte!
Un silence de quelques secondes. Suivi du bruit des armes posées à terre, un brouhaha de conversations bruyantes, des allées et venues, les différents bruits particuliers à une troupe qui s'installe.
«Diable! pensa Pardaillan, ils vont camper ici?»
Il réfléchit un instant, puis eut un de ces gestes résolus qu'il avait dans les circonstances graves et murmura:
«C'est ici que nous allons voir ce que vaut la parole de M. le grand inquisiteur de toutes les Espagnes... Allons!...»
Et il reprit sa marche en avant, sans se presser.
A peine avait-il fait quelques pas, qu'un groupe d'hommes d'armes déboucha dans le couloir. Ces hommes ne parurent pas remarquer la présence du chevalier. Riant et plaisantant, ils s'approchèrent de la fenêtre, s'assirent en rond sur les dalles et se mirent à jouer aux dés.
Comme il allait tourner à gauche, Pardaillan se heurta à un deuxième groupe qui s'en allait rejoindre le premier, soit pour se mêler à la partie, soit pour y assister en spectateur. Pardaillan passa au milieu des soldats, qui s'écartèrent devant lui sans faire la moindre remarque.
«Allons, pensa-t-il, décidément, ce n'est pas à moi qu'ils en veulent!»
Cependant, comme le couloir dans lequel il venait de s'engager était occupé par une dizaine d'hommes qui paraissaient s'établir là comme pour y camper, ainsi qu'il l'avait pensé, tout en poursuivant son chemin d'un air très calme, le chevalier se tenait prêt à tout.
Il avait déjà dépassé le groupe sans que nul fît attention à lui. Il n'y avait plus devant lui qu'un soldat qui s'était arrêté et, accroupi sur les dalles, paraissait très attentionné à réparer une de ses chaussures.
Pardaillan sentit la confiance lui revenir.
Il se trouvait presque à la hauteur du soldat accroupi. Alors il entendit une voix murmurer:
--Tenez-vous sur vos gardes, seigneur... Évitez les rondes... on veut vous prendre... Surtout ne revenez jamais en arrière, la retraite vous est coupée...
Pardaillan, qui allait dépasser le soldât, se retourna vivement pour lui répondre, mais déjà l'homme s'était élancé et rejoignait ses camarades en courant.
«Oh! oh! pensa le chevalier qui se hérissa, je me suis trop hâté de faire amende honorable... Qui est cet homme, et pourquoi me prévient-il?... A-t-il dit vrai?... Oui, morbleu! voici les hommes qui s'alignent et me barrent le chemin... Un, deux, trois, quatre, cinq rangs de profondeur, tous armés de mousquets... Malepeste! M. Espinosa fait bien les choses, et, si je me tire de là, ce ne sera vraiment pas de sa faute!»
Il s'éloigna à grands pas en grommelant:
«Eviter les rondes!... C'est plus facile à dire qu'à faire... Si seulement je connaissais la structure de ces lieux!... Quant à revenir en arrière, je n'aurais garde de le faire...»
Le couloir dans lequel il se trouvait était redevenu sombre et, comme cette demi-obscurité le favorisait, il avançait d'un pas souple et allongé, évitant de faire résonner les dalles, pas trop inquiet, en somme, bien que sa situation fût plutôt précaire.
Tout à coup un bruit de pas, devant lui, vint l'avertir de l'approche d'une nouvelle troupe.
«Une des rondes qu'il me faut éviter», murmura-t-il en cherchant instinctivement autour de lui.
Au même instant la ronde déboucha d'un couloir transversal et vint droit à lui.
«Me voici pris entre deux feux!» songea-t-il.
En regardant attentivement il aperçut, sur sa gauche, une embrasure; d'un bond, il se jeta dans ce coin d'ombre plus épaisse et s'appuya à la porte qui se trouvait là.
Or, comme il tâtait de la main pour se rendre compte, il sentit que la porte cédait. Il poussa un peu plus et jeta un coup d'oeil rapide par l'entrebâillement: il n'y avait personne. Il se glissa avec souplesse, repoussa vivement la porte sur lui et resta là, l'oreille tendue, retenant son souffle. La ronde passa. Pardaillan eut un soupir de soulagement. Et, comme le bruit de pas s'était perdu au loin, il voulut sortir et tira la porte à lui: elle résista. Il insista, chercha: la porte qu'il avait à peine poussée, actionnée par quelque ressort caché, s'était fermée d'elle-même et il lui était impossible de l'ouvrir.
«Diable! murmura-t-il, voilà qui se complique.»
Sans s'obstiner, il abandonna la porte et inspecta le réduit qui l'avait abrité momentanément.
C'était une espèce de cul-de-sac. Il y faisait très sombre, mais le chevalier, qui, depuis sa sortie du cabinet d'Espinosa, marchait presque constamment dans une demi-obscurité, y voyait suffisamment pour se rendre compte de la disposition des lieux. En face la porte il distingua un petit escalier tournant.
«Bon! songea-t-il, je passerai par là... je n'ai d'ailleurs pas le choix.»
Résolument il s'engagea dans l'escalier fort étroit et monta lentement, prudemment. L'escalier émergeait du sol sans rampe et aboutissait à une sorte de vestibule. Sur ce vestibule, trois portes, une de face, l'autre à droite, la troisième à gauche de l'escalier.
D'un coup d'oeil, Pardaillan se rendit compte de cette disposition. Il eut une moue significative et murmura:
«Si ces portes sont fermées, me voilà pris comme un rat dans une souricière.»
Comme en bas, comme dans les couloirs, il se trouvait plongé dans une demi-obscurité qui, jointe à un silence funèbre, commençait à peser lourdement sur lui. Il regrettait presque d'avoir écouté l'homme qui lui avait conseillé d'éviter les rondes. Il se secoua pour faire tomber cette impression de terreur qui s'appesantissait sur lui. Il allait se diriger au hasard vers l'une des trois portes, lorsqu'il crut entendre un murmure étouffé sur sa gauche. Il changea de direction, s'approcha et entendit distinctement une voix qui disait:
--Eh bien, que fait-il?
«Espinosa! songea Pardaillan qui reconnut la voix. Voyons ce qui se trame là derrière.»
Et, l'oreille collée contre la porte, il concentra toute son attention.
Une deuxième voix inconnue répondait:
--Il erre dans le dédale des couloirs où il est perdu.
«Cornes du diable! gronda Pardaillan, ceci me concerne à n'en pas douter. Si je me tire de ce mauvais pas, vous paierez cher votre trahison, monsieur Espinosa.»
De l'autre côté de la porte, la voix de Espinosa reprenait sur ce ton bref et impérieux qui lui était habituel:
--Les troupes?
--Cinq cents hommes, tous armés de mousquets, occupent cette partie du palais. Des postes de cinquante hommes gardent toutes les issues. Des rondes de vingt à quarante hommes sillonnent les corridors dans tous les sens, fouillent toutes les pièces. Si l'homme se heurte à l'une de ces rondes ou à l'un de ces postes, une décharge générale le foudroie...
--Tête et ventre! rugit Pardaillan exaspéré, c'est ce qu'il faudrait voir!
Et, dans sa tête, avec l'instantanéité de l'éclair, le plan d'évasion se dessinait net et précis, d'une simplicité remarquable: entrer brusquement, saisir Espinosa, lui mettre la pointe de l'épée sur la gorge et lui dire:
«Vous allez me conduire à l'instant hors de ce coupe-gorge ou sinon, foi de Pardaillan, je vous étripe avant que d'être broyé moi-même!»
Tout cela n'était qu'un jeu, mais, pour l'accomplir, il fallait que la porte ne fût pas fermée à clef.
Cependant, Espinosa donnait ses ordres:
--Il faut l'acculer à la salle des tortures et l'obliger à y pénétrer.
--C'est facile, monseigneur, fit la voix inconnue: l'homme est bien obligé de passer par les voies que nous laissons libres devant lui.
«La torture! rugit Pardaillan flamboyant de colère, la pensée est digne de ce prêtre doucereux et félon. Mais, par Pilate! Il ne me tient pas encore!»
Et, en disant ces mots, il appuya l'épaule contre la porte, s'arc-bouta solidement et, comme il allait pousser de toutes ses forces, il étouffa une clameur de joie et de triomphe. La porte qu'il avait crue fermée ne l'était pas. Il n'eut qu'à la pousser et se rua dans la pièce.
Elle était vide.
D'un coup d'oeil rapide, il en fit le tour: il n'y avait aucune issue visible autre que celle par où H venait de pénétrer. Elle était sans meubles, froide, obscure.
Dès qu'il vit la pièce absolument vide, Pardaillan se rappela avec quelle facilité la porte du bas s'était si énigmatiquement et si mal à propos fermée sur lui.
«Si celle-ci se ferme toute seule sur moi, je suis perdu!» songea-t-il.
Et, en même temps, d'un bond, il sortit plus vite qu'il n'était rentré. Et, dès qu'il fut revenu dans le vestibule, la porte, mue par un mécanisme invisible, se referma d'elle-même.
«Il était temps!» murmura Pardaillan en passant la main sur son front où pointait la sueur de l'angoisse.
Il s'appuya contre la porte pour se rendre compte. Elle était bien close et paraissait assez solide pour résister à un assaut.
Machinalement, il jeta les yeux autour de lui et demeura stupéfait: il ne se reconnaissait plus.
L'escalier tournant avait disparu. Le trou béant par où il était entré était comblé. L'instant d'avant il y avait trois portes, maintenant il n'y en avait plus que deux: celle sur laquelle il s'appuyait encore et celle qui aurait dû se trouver en face de l'escalier.
Si solide que fût le cerveau de Pardaillan, il commençait à sentir l'affolement le gagner. Il avait beau se raidir, il sentait peu à peu l'horreur le pénétrer.
Ajoutez qu'il était à jeun, et que, depuis des heures peut-être, il errait ainsi, pourchassé et traqué de couloir en couloir.
S'il y avait danger de mort, il n'y avait pas à en douter, et ce n'est pas cela qui était fait pour l'effrayer. Mais où était ce danger? En quoi consistait-il?
«On savait donc que j'étais là, aux écoutes? grommelait le chevalier. Et que me veut-on, décidément? M'obliger à me réfugier dans la chambre des tortures? Le scélérat qui parlait ici tout à l'heure a justement observé: l'homme sera bien obligé de passer par les voies que nous laisserons libres devant lui!»
Et, avec cette froide raillerie qui ne l'abandonnait jamais, même dans les passes les plus périlleuses:
«L'homme, c'est moi! L'homme!... Il ne lui suffit pas d'assassiner les gens, il faut encore qu'il les injurie!...»
Il demeura un moment rêveur et murmura:
«La chambre des tortures! Eh bien, soit, allons voir ce qui nous attend dans cette salle!»
Et, d'un pas rude, il se dirigea vers la porte, bien certain de la trouver ouverte.
«Pardieu! ricana-t-il en voyant qu'elle cédait sous sa pression, puisque je dois passer par là!»
Il franchit le seuil, et, une fois de plus, il se trouva dans un couloir. Et toujours la même demi-obscurité, le même silence...
Pardaillan était habitué à se dompter, et d'ailleurs il s'était trouvé déjà à plus d'une aventure périlleuse. Il avait mis l'épée à la main et il allait d'un pas ferme et tranquille, mettant une sorte d'orgueil à conserver une allure de sang-froid. Mais, de l'effort qu'il faisait, il sentait la sueur couler de son front à grosses gouttes, et son coeur battait la chamade pendant qu'il se disait:
«Voici ma dernière aventure. Pour cette fois, le diable lui-même ne saurait, je crois, me tirer de ce mauvais pas!»
Il avait déjà parcouru un assez long chemin, tournant et retournant sans cesse, et sans s'en douter, dans les mêmes couloirs, qui s'enchevêtraient comme à plaisir, sondant les coins d'ombre plus épaisse, tâtant le sol avant de poser le pied, cherchant toujours, sans la trouver, une sortie à ce fantastique labyrinthe où il errait éperdument.
Tout à coup, sans qu'il pût discerner d'où elle venait, devant lui, dans l'ombre, il devina, plutôt qu'il ne la vit, une nouvelle troupe qui, silencieusement, venait à sa rencontre. Il s'arrêta et écouta attentivement.
«Ils sont au moins une trentaine, pensa-t-il, et il me semble voir briller les fameux mousquets dont la décharge doit me foudroyer.»
D'un geste rapide, il assujettit son ceinturon, s'assura que la dague était bien à sa portée et se ramassa, étincelant, prêt à bondir, retrouvant instantanément tout son sang-froid, puisqu'il n'avait plus devant lui que des êtres de chair et d'os comme lui.
«Il faut en finir, gronda-t-il, je charge!... Que diable! je trouverai, bien moyen de passer!»
Il allait bondir et charger, ainsi qu'il avait dit; il s'arrêta net: derrière lui, surgie il ne savait d'où, une autre troupe s'avançait à pas de loup. Une fois encore, il était pris entre deux feux.
«Eh bien, non! réfléchit Pardaillan, ce serait folie pure! Mortdiable! il ne s'agit pas de se faire tuer stupidement... il faut sortir vivant d'ici!...»
Il chercha autour de lui et vit, sur sa gauche, toujours une embrasure.