Les Pardaillan — Tome 05 : Pardaillan et Fausta

Chapter 8

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--De quel maître voulez-vous parler, monsieur? fit tranquillement Pardaillan qui, aussitôt, fit face à ce nouvel adversaire.

Si impassible que fût le grand inquisiteur, il faillit perdre contenance devant cette question imprévue.

--Mais, balbutia-t-il, je parle du roi de Navarre.

--Vous voulez dire du roi de France, monsieur, fit Pardaillan imperturbable.--Je suis, il est vrai, ambassadeur du roi de France. Mais le roi n'est pas mon maître pour cela.

Sur le coup, Espinosa et Philippe se regardèrent avec un ébahissement qu'ils ne cherchèrent pas à dissimuler. Enfin Espinosa se ressaisit et, doucement:

--Si le roi n'est pas votre maître, qu'est-ce donc, selon vous?

Pardaillan devint glacial et, s'inclinant, il ajouta:

--C'est un ami auquel je m'intéresse.

En soi le mot était énorme, prononcé devant des personnages tels que Philippe II et son grand inquisiteur, qui représentaient le pouvoir dans ce qu'il y a de plus absolu. Et, ce qu'il y eut de plus prodigieux encore, c'est que, après avoir considéré un instant cette physionomie étincelante d'audace et d'intelligence, après avoir admiré cette attitude de force consciente au repos, Espinosa l'accepta, ce mot, comme une chose toute naturelle car il s'inclina à son tour et, gravement:

--Je vois à votre air, monsieur, qu'en effet vous ne devez avoir d'autre maître que vous-même et l'amitié d'un homme tel que vous est assez précieuse pour honorer même un roi.

--Paroles qui me touchent, car, monsieur, je vois à votre air que vous ne devez pas prodiguer les marques de votre estime, répondit Pardaillan.

Espinosa le regarda un instant et approuva doucement de la tête.

--Pour en revenir à l'objet de votre mission. Sa Majesté ne refuse pas d'accéder à la demande que vous lui avez transmise. Mais vous devez comprendre qu'une question aussi importante ne se peut résoudre sans qu'on y ait mûrement réfléchi. Vous le comprenez?

Ayant écarté l'orage momentanément, Espinosa s'effaça de nouveau, laissant au roi le soin de continuer la conversation dans le sens où il l'avait aiguillée. Et Philippe, comprenant que l'inquisiteur ne jugeait pas le moment venu de briser les pourparlers, ajoutait:

--Nous avons nos vues.

--Précisément, dit Pardaillan, ce sont ces vues qu'il serait intéressant de discuter. Vous rêvez d'occuper le trône de France et vous faites valoir votre mariage avec Elisabeth de France. C'est un droit nouveau en France et vous oubliez, sire, que, pour consacrer ce droit, il vous faudrait une loi en bonne et due forme. Or, jamais le parlement ne promulguera une pareille loi.

--Qu'en savez-vous, monsieur?

--Eh! sire, voici des années que vos agents sèment l'or à pleines mains pour arriver à ce but. Avez-vous réussi?... Toujours vous vous êtes heurté à la résistance du parlement... Cette résistance, vous ne la briserez jamais, ajouta Pardaillan haussant les épaules.

--Et qui vous dit que nous n'avons pas d'autres droits?

--Le parchemin de Mme Fausta?... Eh bien, parlons-en de ce parchemin! Si vous mettez la main dessus, sire, publiez-le et je vous réponds qu'aussitôt Paris et la France reconnaissent Henri de Navarre.

--Comment cela? fit le roi avec étonnement.

--Sire, dit froidement Pardaillan, je vois que vos agents vous renseignent bien mal sur l'état des esprits en France. La France n'aspire qu'au repos, à la paix, enfin. Pour l'avoir, cette paix, elle est prête à accepter Henri de Navarre, même s'il reste hérétique... à plus forte raison l'acceptera-t-elle s'il embrasse la religion catholique. Le roi, lui, hésite encore. Publiez ce fameux parchemin et ses hésitations disparaissent, pour en finir il se décide à aller à la messe et, alors, c'est Paris qui lui ouvre ses portes, c'est la France qui l'acclame.

--En sorte que, selon vous, nous n'avons aucune chance de réussite dans nos projets?

--Je crois, dit paisiblement Pardaillan, qu'en effet vous ne serez jamais roi de France, car: la France, sire, est un pays de lumière et de gaieté. La franchise, la loyauté, la bravoure, la générosité, tous les sentiments chevaleresques y sont aussi nécessaires à la vie que l'air qu'on respire. C'est un pays vivant et vibrant, ouvert à tout ce qui est noble et beau, qui n'aspire qu'à l'amour, la liberté. Pour régner sur ce pays, il faut nécessairement un roi qui synthétise toutes ces qualités, un roi qui soit beau, aimable, brave et généreux entre tous.

--Vous avez la franchise brutale, monsieur, grinça Philippe.

Pardaillan eut cet air d'étonnement ingénu qu'il prenait lorsqu'il se disposait à dire quelque énormité.

--Pourquoi? J'ai parlé au roi de France avec la même franchise que vous qualifiez de brutale, et il ne s'en est point offusqué... bien au contraire... De vrai nous ne saurions nous comprendre parce que nous ne parlons pas la même langue. En France, il en serait toujours ainsi, vous ne comprendriez pas vos sujets qui ne vous comprendraient pas davantage. Le mieux est donc de rester ce que vous êtes.

--Je méditerai vos paroles, croyez-le bien, dit Philippe, livide. En attendant, je veux vous traiter avec les égards dus à un homme de votre mérite. Vous plairait-il d'assister à l'autodafé dominical de demain?

--Mille grâces, sire, mais ces sortes de spectacles répugnent à ma sensibilité un peu nerveuse.

--Je le regrette, monsieur, dit Philippe avec une amabilité sinistre. Mais, enfin, je veux vous distraire et non vous imposer des spectacles qui, s'ils nous conviennent à nous, sauvages d'Espagne, peuvent en effet choquer votre nature raffinée de Français. Éprouvez-vous la même répugnance pour la corrida?

--Ah! pour cela, non! fit Pardaillan sans sourciller. J'avoue même que je ne serais pas fâché de voir une de ces fameuses courses. On m'a parlé d'un toréador fameux en Andalousie, ajouta-t-il en fixant le roi.

--El Torero? fit le roi paisiblement. Vous le verrez... Vous êtes invité à la corrida d'après-demain lundi. Vous verrez là un spectacle extraordinaire, qui vous étonnera, j'en suis sûr, reprit Philippe avec cette intonation étrange qui fit dresser l'oreille à Pardaillan, comme elle avait frappé Fausta l'instant d'avant.

--Je remercie Votre Majesté de l'honneur qu'elle veut bien me faire, et je ne manquerai pas d'assister à un aussi curieux spectacle.

--Allez, monsieur l'ambassadeur, je vous ferai connaître ma réponse à la demande de S. M. Henri de Navarre... Et n'oubliez pas la corrida, lundi.

--Ouais! songeait Pardaillan en s'inclinant, serait-ce quelque traquenard à mon intention?... Mortdiable! il ne sera pas dit que ce sinistre despote m'aura fait reculer! Je n'aurai garde-d'oublier, sire! dit-il, se redressant. Et en lui-même: Pas plus que tu n'oublieras les quelques vérités dont je t'ai gratifié.

Et, d'un pas ferme, il se dirigea vers l'antichambre.

Derrière lui, sur un signe impérieux de Philippe II, Barba Roja se mit en marche. En passant près de son maître, il s'arrêta une seconde:

--Corrige-le, ridiculise-le devant tout le monde... mais ne le tue pas, murmura le roi.

Et le molosse sortit derrière Pardaillan en marmonnant:

«Diantre soit de la fantaisie du roi! C'était si facile de le prendre par le cou et de l'étrangler comme un poulet... ou bien encore quelque bon coup de dague ou d'épée et la besogne se trouvait proprement expédiée...»

Barba Roja sorti, le roi se leva, vint se placer derrière une lourde portière de brocart, poussa légèrement la porte et, de là, se mit à surveiller attentivement ce qui allait se passer.

Pardaillan ne paraissait pas se douter qu'une ombre le suivait pas à pas. L'antichambre, dans laquelle il venait de pénétrer, était une vaste salle nue, garnie simplement d'immenses banquettes courant le long des murs. Elle était encombrée de courtisans, gentilshommes de service, officiers de garde, laquais chamarrés, affairés et pressés, huissiers immobiles, la baguette d'ébène à la main. Parmi les courtisans, les uns étaient assis sur les banquettes, d'autres se promenaient à petits pas, d'autres encore, groupés dans les embrasures des fenêtres, causaient entre eux. Devant certaines portes, un officier de garde, l'épée au poing, devant d'autres, un huissier.

Dans une embrasure, Pardaillan reconnut des visages de connaissance. Il murmura:

«Tiens! les trois anciens ordinaires de Valois! Ils attendent sans doute leur maîtresse, la digne Fausta. Mais je ne vois pas ce brave Bussi, ni cet excellent neveu de M. Peretti.»

Dans cette antichambre, où s'entassait une foule, on n'entendait que de vagues chuchotements. On se fût cru dans une église. Nul, ici, n'eût été assez téméraire pour élever la voix.

Curieux comme il l'était, sous ses airs de ne pas l'être. Pardaillan fit plusieurs fois le tour de la salle. Tout à coup, il s'aperçut qu'un silence de mort planait maintenant sur cette foule tout à l'heure discrètement bruissante. Et, chose plus étrange encore, tout mouvement avait cessé. On eût dit que tous les assistants avaient été soudain pétrifiés. L'explication de cet apparent phénomène est très simple.

Barba Roja cherchait ce qu'il pourrait bien faire pour ridiculiser Pardaillan devant tous les assistants. Et, comme il ne trouvait rien, il se contentait d'emboîter les pas du chevalier. Seulement son manège avait été vite remarqué. Alors, un murmure se répandit de proche en proche, il allait se passer quelque chose, quoi, on n'en savait rien. Mais chacun voulut voir et entendre.

Et, au milieu du silence et de l'immobilité générale, Pardaillan devint le point de mire de tous les regards.

Il n'en parut nullement gêné d'ailleurs et, d'un pas très posé, il s'achemina vers la sortie. Devant la porte, un officier se tenait raide comme à la parade. Derrière Pardaillan, Barba Roja fit un signe impérieux. L'officier, au lieu de s'effacer, tendit son épée en travers de la porte et, très poliment d'ailleurs, dit:

--On ne passe pas ici, seigneur!

--Ah! fit simplement Pardaillan. En ce cas, veuillez me dire par où je pourrai sortir.

L'officier eut un geste vague qui embrassait toutes les issues sans en désigner aucune plus spécialement.

Pardaillan parut s'en contenter et ne dit rien. Résolument, au milieu de l'attention générale, il se dirigea vers une autre porte. Là, il se heurta à un huissier qui, comme l'officier, lui barra le chemin en étendant sa baguette et, très poliment, en saluant très bas, lui dit qu'on ne passait pas par là.

Pardaillan fronça légèrement le sourcil et eut pardessus son épaule un coup d'oeil qui eût donné fort à réfléchir à Barba Roja s'il avait pu le saisir au passage.

Mais Barba Roja ne vit rien. Il cherchait toujours comment s'y prendre pour ridiculiser le chevalier...

Pardaillan eut un regard circulaire, et, en lui-même:

«Par Pilate, je crois que ces laquais titrés se moquent de moi! Souriez, nobles cuistres, souriez... Tout à l'heure vos sourires se changeront en grimaces, et c'est moi qui rirai,» pensa-t-il ironiquement.

Et, toujours imperturbable, il reprit sa promenade qui, soit hasard, soit intention, l'amena près des trois ordinaires de Fausta. Alors Montsery, Chalabre, Sainte-Maline s'avancèrent, saluèrent fort galamment le chevalier qui rendit le salut de son air le plus gracieux et, avec des sourires aimables, mais à voix basse, ils échangèrent rapidement ces quelques phrases:

--Monsieur de Pardaillan, dit Sainte-Maline, vous savez sans doute que nous avons mission de vous occire, ce que nous ferons, dès que nous le pourrons.

--Avec bien du regret cependant, dit Montsery avec sincérité.

--Car nous vous tenons en singulière estime, ajouta Chalabre, avec une révérence impeccable.

Pardaillan se contenta de saluer de nouveau en souriant:

--Mais, reprit Sainte-Maline, il nous paraît qu'on cherche à vous faire jouer ici un rôle... ridicule.

--Dites toujours votre pensée, messieurs, dit poliment Pardaillan.

--Eh bien, monsieur, dit Montsery, qui était toujours le plus fougueux des trois, la pensée de laisser berner un compatriote devant nous, sans protester, nous est insupportable.

--Surtout lorsque ce compatriote est un galant homme comme vous, monsieur, ajouta Sainte-Maline.

--Alors? Qu'avez-vous résolu, messieurs? dit Pardaillan qui se raidit comme il faisait toujours dans ses moments d'émotion.

--Vivedieu! monsieur, dit Chalabre, nous avons résolu d'infliger à ces mangeurs d'oignons crus la leçon que mérite leur outrecuidance.

--Nous serons fort honorés, monsieur, de tirer l'épée à vos côtés, dit Sainte-Maline, en saluant galamment.

--Tout l'honneur serait pour moi, messieurs, fit Pardaillan, en rendant le salut.

--Quitte à reprendre notre liberté d'action après, et à vous charger quand l'occasion se présentera, ajouta Montsery.

Pardaillan approuva gravement de la tête et les contempla un instant avec une expression d'indicible mélancolie. Enfin, très gravement:

--Messieurs, dit-il, vous êtes de braves gentilshommes. Ce que vous faites, et dont je vous exprime ma gratitude émue, vous sera compté. Pour ma part, quoiqu'il advienne, je ne l'oublierai jamais. Mais--ici il reprit sa physionomie narquoise et son sourire d'ironie aiguë--mais quittez tout souci en ce qui me concerne. Vous pouvez rester ici sans crainte de voir ridiculiser un compatriote. On rira peut-être tout à l'heure, je vous jure qu'on ne rira pas de votre serviteur.

Il y eut un échange de révérences courtoises, et Pardaillan se remit à déambuler.

Tout à coup, il sentit qu'on lui avait marché sur le talon. Il y eut une explosion de rires étouffés chez les courtisans. Pardaillan se retourna vivement et aperçut Barba Roja qui roulait des yeux effarés. C'était sans le faire exprès que le colosse avait marché sur le talon du chevalier. Mais ce banal incident fut un trait de lumière pour lui, car il se frappa le front. Il avait trouvé.

Pardaillan le contempla un instant en souriant, de son sourire froid et railleur.

--Excusez-moi, monsieur, fit-il très doucement, j'espère que je ne vous ai pas fait mal.

Et il reprit paisiblement sa promenade au milieu de l'hilarité générale. A ce moment, il passait près de la porte du cabinet du roi. Il eut dans l'oeil une lueur aussitôt éteinte.

Au même instant, et, coup sur coup. Barba Roja lui marcha sur les talons, Pardaillan se retourna encore et avec son immuable sourire:

--Décidément, monsieur, vous allez me trouver d'une maladresse insigne.

Et il voulut reprendre sa promenade. Mais Barba Roja lui mit la main sur l'épaule. Sous la puissante pesée du colosse, Pardaillan fléchit subitement.

Si Barba Roja eût connu Pardaillan, peut-être eût-il été étonné de rencontrer si peu de résistance. Malheureusement pour lui Barba Roja ne connaissait pas Pardaillan. Dédaigneux, il redressa cet adversaire indigne de lui et, magnanime, le relâcha brusquement, ce qui le fit trébucher. Un éclat de rire général, accompagné d'exclamations admiratives, vint chatouiller agréablement la vanité du dogue de Philippe II et l'encourager en même temps à persévérer dans son rôle. Les courtisans savaient que Barba Roja n'agissait jamais que sur l'ordre du roi. L'applaudir bruyamment était donc une manière comme une autre de faire leur cour.

Pardaillan frotta doucement son épaule, sans doute endolorie et, d'un air à la fois piteux et béat d'admiration, qui fit redoubler les rires:

--Mon compliment, monsieur, vous avez une poigne solide!

Barba Roja, d'un geste, appela un huissier. Il lui prit sa baguette d'ébène, la plaça posément dans la position horizontale, à un pied environ du sol, et ordonna:

--Maintenez ainsi cette baguette.

Et, tandis que l'huissier s'accroupissait pour exécuter l'ordre, se tournant vers Pardaillan qui, comme tout le monde, suivait attentivement ces préparatifs:

--Monsieur, dit Barba Roja, d'un air rogue, j'ai parié que vous sauteriez par-dessus cette canne.

--Par-dessus cette canne? Diable! fit Pardaillan en tortillant sa moustache d'un air embarrassé.

--J'espère que vous ne voudrez pas me faire perdre mon pari pour si peu de chose.

Barba Roja fit un pas vers Pardaillan, et, désignant la canne que l'huissier maintenait avec un sourire de jubilation féroce:

--Sautez, monsieur, fit-il sur un ton menaçant.

Alors, devant l'air piteux du chevalier, les exclamations fusèrent de tous les côtés:

--Il sautera! dit un seigneur.

--Il ne sautera pas!

--Cent doubles ducats contre un maravédis, qu'il saute!

--Tenu!...

--Sautez, monsieur, répéta Barba Roja.

--Et si je refuse? demanda Pardaillan presque timide.

--Alors je vais vous pousser avec ceci, dit froidement Barba Roja qui mit l'épée à la main.

--Enfin! songea Pardaillan avec un sourire de joie puissante. Et, au même instant, il dégaina.

Un duel dans l'antichambre royale... C'était un fait inouï, sans précédent, et Barba Roja était le seul homme qui pût se permettre un geste pareil.

Le colosse, en dehors de sa force extraordinaire, passait pour une des premières lames d'Espagne, et, pour peu que l'étranger sût manier proprement son épée, le spectacle allait être passionnant au plus haut point. Aussi le silence s'établit subitement. On se rangea en un vaste demi-cercle, laissant le plus de place possible aux deux combattants qui se trouvaient non loin de la porte par l'entrebâillement de laquelle Philippe II, invisible, assistait à toute la scène, l'oeil étincelant d'une joie sauvage. Pardaillan avait admirablement joué son rôle poltron, et, pour le roi comme pour tous les assistants, le doute n'était pas possible: le dogue du roi allait rudement châtier l'insolent Français.

L'huissier avait voulu se mettre à l'écart, mais Barba Roja était si sûr de lui qu'il commanda:

--Ne bougez pas. Monsieur sautera, tout à l'heure.

Les deux adversaires tombèrent en garde au milieu du cercle attentif.

Ce fut bref, foudroyant, étincelant. A peine quelques froissements de fer, quelques éclairs, et l'épée de Barba Roja, arrachée par une force irrésistible, s'en alla rouler au milieu du cercle muet d'effarement.

--Ramassez, monsieur, dit froidement Pardaillan.

Le colosse s'était déjà précipité sur son épée. De nouveau il fonça sur Pardaillan, convaincu que ce qui venait de lui arriver était le fait d'une surprise, d'une faiblesse passagère, qui ne se renouvellerait pas.

Et, une deuxième fois, l'épée, violemment arrachée, alla rouler sur les dalles, où, cette fois, elle se cassa net.

--Demonio! hurla Barba Roja, qui se rua, la dague levée.

D'un geste prompt comme la foudre, Pardaillan passa son épée dans sa main gauche, saisit au vol le poignet du colosse, et, d'une étreinte formidable, le maintint levé, le pétrit, le broya, sans effort apparent, avec aux lèvres un sourire terrible. Barba Roja se raidit dans un effort de tous ses muscles. Il ne réussit pas à se soustraire à la prodigieuse étreinte, et, au milieu du silence de mort qui planait sur l'assistance, on entendit un râle étouffé. Une expression de douleur atroce se répandit sur les traits du colosse: ses doigts engourdis s'ouvrirent malgré lui; le poignard lui échappa et, tombant sur la pointe, se brisa avec un bruit sec.

Alors, d'un geste brusque, Pardaillan ramena le poignet en arrière et le maintint sur le dos, tandis que, de la main gauche, il rengainait son épée inutile. Et Barba Roja qui sentait ses os craquer sous la pression de fer. Barba Roja fut contraint de se courber.

Alors, ainsi courbé, Pardaillan le poussa vers l'huissier qui maintenait toujours sa baguette à deux mains d'un geste purement machinal.

--Saute! commanda impérieusement Pardaillan en montrant la baguette de son doigt tendu.

Barba Roja essaya une suprême résistance...

--Saute! répéta Pardaillan, ou je te brise les os!

Et un craquement sinistre, suivi d'un gémissement plaintif, vint prouver aux courtisans pétrifiés que la menace n'était pas vaine.

Et, soulevé par les tenailles d'acier, sentant son bras se désarticuler sous la puissante pesée, les traits contractés, livide de honte, écumant de fureur et de douleur, Barba Roja sauta. Impitoyable, Pardaillan l'obligea à se retourner et à sauter dans le sens contraire.

Ils se trouvaient alors placés face au cabinet du roi.

Haletant, râlant, le visage inondé de sueur, les yeux exorbités. Barba Roja paraissait sur le point de s'évanouir. Alors, Pardaillan le lâcha.

Mais, de la main gauche, saisissant à pleine main l'opulente barbe du colosse, sans un mot, sans regarder derrière, comme une bête qu'on traîne à l'abattoir, il le traîna à peu près inerte, vers le cabinet du roi.

Et Philippe II, qui le vit venir, n'eut que le temps de se reculer précipitamment, sans quoi il eût reçu en plein visage le battant de la porte, que Pardaillan repoussa d'un violent coup de pied.

Alors, laissant la porte grande ouverte derrière lui, d'une dernière poussée envoyant Barba Roja rouler évanoui aux pieds du roi:

--Sire, dit Pardaillan d'une voix claironnante, je vous ramène ce mauvais drôle... Une autre fois, ne le laissez pas aller sans sa gouvernante, car, s'il s'avise encore de me vouloir jouer ses farces incongrues, je serai forcé de lui arracher un à un les poils de sa barbe...

Et, dans la stupeur et l'effarement, il sortit sans se presser, en jetant autour de lui des regards étincelants.

Lorsque gentilshommes et officiers, revenus de leur stupeur, se décidèrent à courir sus à l'insolent, il était trop tard. Pardaillan avait disparu.

XIII

LE DOCUMENT

En reconduisant Fausta, Espinosa lui avait dit:

Madame, vous plairait-il de m'attendre un instant dans mon cabinet? Je reprendrais avec vous la conversation au point où elle est restée avec le roi, peut-être arriverons-nous à nous entendre.

--Me sera-t-il permis de me faire accompagner? demanda Fausta en le regardant fixement.

Espinosa fit signe à un dominicain qui se trouvait là, et dit:

--La présence de M. le cardinal Montalte, que je vois ici, suffira, je pense, à vous rassurer. Tour les braves qui vous escortent, nous ne saurions vraiment les faire assister à un entretien aussi important.

Montalte s'était avancé vivement. Les trois ordinaires en avaient fait autant et se disposaient à l'escorter.

--Si l'illustre princesse et Son Éminence veulent bien me suivre, j'aurai l'honneur de les conduire jusqu'au cabinet de monseigneur, dit, en s'inclinant profondément, le dominicain.

--Messieurs, dit Fausta à ses ordinaires, veuillez m'attendre un instant. Cardinal, vous venez avec moi.

Suivi de Fausta et Montalte, le dominicain se fraya un passage dans la foule, qui d'ailleurs s'ouvrait respectueusement devant lui. Au bout de la salle, le religieux ouvrit une porte qui donnait sur un large couloir, et s'effaça pour laisser passer Fausta.

Au moment où Montalte se disposait à la suivre, une main s'abattit rudement sur son épaule. Il se retourna vivement et s'exclama sourdement:

--Hercule Sfondrato!

--Moi-même, Montalte. Ne m'attendais-tu pas?

Le dominicain les considéra une seconde d'un air étrange et, sans fermer la porte, il s'éloigna discrètement et rattrapa Fausta.

--Que veux-tu? gronda Montalte en tourmentant le manche de sa dague...

--Te parler... il me semble que nous avons des choses intéressantes à nous dire. N'est-ce pas ton avis aussi?

--Oui, dit Montalte, avec un regard sanglant, mais... plus tard... J'ai autre chose à faire pour le moment.

Et il voulut passer, courir après Fausta qu'une secrète intuition lui disait être en danger.

Pour la deuxième fois, la main de Ponte-Maggiore s'abattit sur son épaule, et, d'une voix blanche de fureur, en plein visage:

--Tu vas me suivre à l'instant, Montalte, menaça-t-il, ou je te soufflette devant toute la cour!

--C'est bien, fit Montalte, livide, je te suis... Mais malheur à toi!...

Et, s'arrachant à l'étreinte, il suivit Ponte-Maggiore en grondant de sourdes menaces, abandonnant Fausta au moment où, peut-être, elle avait besoin de son bras.

Fausta avait continué son chemin sans rien remarquer, et, au bout d'une cinquantaine de pas, le dominicain ouvrit une deuxième porte et s'effaça comme il avait déjà fait. Elle pénétra dans la pièce, et alors seulement s'aperçut que Montalte ne l'accompagnait plus.