Les Pardaillan — Tome 05 : Pardaillan et Fausta

Chapter 7

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Fausta se courba dans la plus impeccable des révérences de la cour.

Mais, de la suprême harmonie de ses attitudes, du port de tête altier, du regard fulgurant se dégageait une si souveraine autorité qu'elle semblait écraser celui devant qui elle s'inclinait.

Et l'impression était si saisissante qu'Espinosa ne put s'empêcher d'admirer, et murmura:

--Incomparable comédienne!

Et le roi, ébloui peut-être par la surhumaine beauté de cette étincelante magicienne, le roi sentit plier son indomptable orgueil.

Il se leva, fit deux pas rapides, se découvrit en un geste empreint de l'orgueilleuse élégance espagnole, et, la saisissant par la main, la redressa avant que la révérence ne fût terminée, la conduisit à un fauteuil en disant gravement:

--Veuillez vous asseoir, madame.

De la part de ce fier monarque, rigide observateur de l'étiquette, ce geste imprévu, qui stupéfia Espinosa, constituait le triomphe le plus éclatant pour Fausta.

Qu'était-ce que le roi Philippe?

C'était un croyant sincère. Doué d'une intelligence supérieure, il avait haussé cette foi jusqu'à l'absolu, s'en était fait une arme, et il avait rêvé ce que, jadis, avait dû rêver Torquemada, c'est-à-dire l'univers soumis à sa foi, c'est-à-dire à lui-même.

L'Histoire nous dit, en parlant de lui: sombre, fanatique, orgueilleux, despote... Peut-être!... en tout cas, c'est bientôt dit.

Nous disons, nous: IL CROYAIT! Et cela explique tout.

Il croyait que la foi est nécessaire à l'homme pour vivre une vie heureuse et mourir d'une mort paisible. Attenter à la foi, c'était donc attenter au bonheur des hommes, c'était donc les vouer à une mort désespérée. Les incroyants, les hérétiques apparaissaient comme des êtres malfaisants qu'il était nécessaire d'exterminer.

Sa foi religieuse se transformant en foi politique, il avait cru à la monarchie universelle.

De là, ses menées dans tous les pays d'Europe. De là, son intervention immédiate dans les affaires de la France. Ce pays devait être annexé le premier, puisqu'il se trouvait sur sa route, et, en l'annexant, il réunissait en même temps ses États en un formidable faisceau.

Tel était l'homme sur lequel Fausta, par l'éclat de sa prestigieuse beauté, venait de remporter un premier succès dont elle avait le droit d'être fière.

Fausta s'assit donc en une de ces poses de grâce dont elle avait le secret.

A son tour, le roi s'assit et:

--Parlez, madame, dit-il avec une sorte de déférence.

Alors, de cette voix harmonieuse dont le charme était si puissant:

--J'apporte à Sa Majesté la déclaration du roi Henri III, par laquelle vous êtes reconnu comme successeur et unique héritier du roi de France.

Espinosa darda son oeil de feu sur Fausta et pensa:

--Va-t-elle réellement remettre le parchemin?

--Voyons cette déclaration, dit le roi.

Fausta jeta sur lui ce rapide et sûr coup d'oeil habitué à fouiller les masques les plus impassibles, et, ne le voyant pas au point où elle le désirait:

--Avant de vous remettre ce document, il me paraît indispensable de vous donner quelques explications, de me présenter à vous. Il est nécessaire que Votre Majesté sache ce qu'est la princesse Fausta, ce qu'elle a déjà fait et ce qu'elle peut et veut faire encore.

Le roi dit simplement:

--Je vous écoute, madame.

--Je suis celle que vingt-trois princes de l'Eglise, réunis en un conclave secret, ont jugée digne de porter les clefs de saint Pierre. Celle à qui ils ont reconnu la force et la volonté de réformer le culte. Celle qui, par la persuasion ou par la violence, saura imposer la foi à l'univers entier. Je suis la papesse!

Philippe, à son tour, la considéra une seconde.

--Vous êtes, dit-il, celle qu'un souffle du chef de la Chrétienté a renversée avant qu'elle ne mît le pied sur les marches de ce trône pontifical convoité. Vous êtes celle que le pape a condamnée à mort, dit-il non sans rudesse.

--Je suis celle que la trahison a fait trébucher dans sa marche, c'est vrai. Mais je suis aussi celle que ni la trahison ni le pape, ni la mort même, n'ont pu abattre parce qu'elle est l'Elue de Dieu qui la conduit à l'inéluctable triomphe pour le bien de la foi!

Ceci était dit avec un tel accent de sincérité solennelle que le roi, croyant comme il l'était, ne pouvait pas ne pas en être impressionné et qu'il commença de la regarder avec un respect mêlé de sourde terreur.

Fausta reprit:

--Quelle est la loi qui interdit à la femme le trône de Pierre? Des théologiens savants ont fait des recherches minutieuses et patientes; rien, dans les écrits saints, dans les paroles du Christ, rien n'autorise à croire qu'elle doive être exclue. L'Eglise l'admet à tous les échelons de la hiérarchie. Il y a des abbesses et il y a des saintes. Pourquoi n'y aurait-il pas une papesse? D'ailleurs, il y a un précédent. Le sexe féminin est-il un obstacle aux grandes conceptions? Voyez la papesse Jeanne, voyez Jeanne d'Arc, voyez, dans ce pays même, Isabelle la Catholique, regardez-moi, moi-même, croyez-vous que cette tête fléchirait sous le poids de la triple couronne?

Elle était rayonnante d'audace et de foi ardente.

--Madame, dit gravement Philippe, j'avoue que les feux d'une couronne royale pâliraient sous l'éclatante blancheur de ce front si pur... Mais une tiare!.. excusez-moi, madame, il me semble que d'aussi jolies lèvres ne peuvent être faites pour d'aussi graves propos.

Cette fois, Fausta se sentit touchée. Le coup était rude; mais elle n'était pas femme à renoncer.

Elle reprit avec force:

--Si je suis l'Élue de Dieu pour le gouvernement des âmes, vous l'êtes, vous, pour le gouvernement des peuples. Ce rêve de monarchie universelle qui a hanté tant de cerveaux puissants, vous êtes désigné pour le réaliser... avec l'aide du chef de la Chrétienté, représentant de Dieu. Je parle d'un pape qui vous soutiendra en tout et pour tout parce qu'il aura l'indépendance nécessaire, parce qu'il aura besoin de s'appuyer sur vous comme vous aurez besoin de son assistance morale. Et, pour qu'il en soit ainsi, que faut-il? Que les États de ce pape soient suffisants pour lui permettre de tenir dignement son rang de souverain pontife. Donnez-lui l'Italie, il vous donnera le monde chrétien. Vous pouvez être ce maître du monde... je puis être ce pape...

Philippe avait écouté avec une attention soutenue sans rien manifester de ses impressions.

--Mais, madame, dit-il, l'Italie ne m'appartient pas. Ce serait une conquête à faire.

Fausta sourit.

--Je ne suis pas aussi déchue qu'on le croit, dit-elle. J'ai des partisans nombreux et décidés, un peu partout. J'ai de l'argent. Ce n'est pas une aide pour une conquête que je demande. Ce que je demande, c'est votre neutralité dans ma lutte contre le pape.

Le roi paraissait réfléchir profondément, et, d'un air rêveur, il murmura:

--Il faudrait des millions pour cette entreprise. Nos coffres sont vides.

--Que Votre Majesté dise un mot, et, avant huit jours, j'aurai fait entrer dans ses coffres cent millions, plus si c'est nécessaire, dit-elle avec dédain.

Philippe la fixa une seconde, et, hochant la tête:

--Je vois ce que vous me demandez et que je ne saurais vous donner, puisqu'il ne m'appartient pas... Je vois mal ce que vous pourriez me donner en échange.

--J'apporte à Votre Majesté la couronne de France... Il me semble que cela compenserait largement l'abandon du Milanais.

--Eh! madame, si je la veux, cette couronne de France, il me faudra la conquérir. Et, si je la prends, ce seront mes canons et mes armées qui me l'auront donnée, et non vous!

--Votre Majesté oublie la déclaration du roi Henri III? dit vivement Fausta.

--La déclaration du roi Henri III? fit le roi en ayant l'air de chercher. J'avoue que je ne comprends pas.

Cette déclaration est formelle. Grâce à elle, c'est la reconnaissance assurée de Votre Majesté par les deux tiers, au moins, du royaume de France.

--C'est tout à fait différent, en ce cas. Cette déclaration peut avoir la valeur que vous dites... Encore faudrait-il la voir? Ne deviez-vous pas me la remettre, madame? dit négligemment le roi en la regardant.

--Votre Majesté ne pense pas que j'aurais été assez insensée pour porter sur moi un tel document?

--Évidemment, madame, vous n'êtes pas femme à commettre une telle imprudence! répondit Philippe froidement.

Fausta sentit venir l'orage; mais, intrépide, comme toujours, elle ne recula pas. Et, toujours paisible:

--Votre Majesté l'aura dès qu'elle m'aura fait connaître sa décision au sujet des propositions que j'ai eu l'honneur de lui faire.

--Je ne pourrai rien décider, madame, tant que je n'aurai pas vu ce parchemin.

--Sans vous engager positivement, vous pourriez me laisser entrevoir vos intentions.

--Mon Dieu, madame, tout ce que vous m'avez dit concernant la papesse m'a singulièrement intéressé... Tout cela serait, à la rigueur, réalisable si vous étiez d'âge respectable. Mais vraiment, vous, madame, jeune et adorablement belle comme vous voilà? Mais nous autres, pauvres pécheurs, nous n'oserions jamais lever les yeux sur vous, car ce n'est pas la vénération due au représentant de Dieu que nous éprouverions alors, mais l'adoration ardente et jalouse due à l'incomparable beauté de la femme. Au lieu de sauver les âmes, vous les damneriez à tout jamais. Est-il possible? Vous rêvez de souveraineté pontificale! Mais, par la grâce, par le charme, par la beauté, vous êtes souveraine entre les souveraines et votre puissance est si prestigieuse que la mienne n'hésite pas à s'incliner devant elle.

Le roi avait commencé à parler avec froideur. Peu à peu, emporté par la violence de ses sentiments, il s'était animé, et, c'est sur un ton ardent, plus significatif que ses paroles assurément, qu'il avait terminé.

Fausta, sous son masque souriant, sentit gronder en elle une sourde irritation.

Allait-elle donc maintenant, partout et toujours, se heurter à l'amour? S'il en était ainsi, elle n'avait plus qu'à disparaître. C'était la ruine anticipée de tous ses projets.

Ainsi donc, partout, elle se heurtait à des amoureux, et, le seul, l'unique dont elle aurait désiré ardemment l'amour, Pardaillan, serait le seul à la dédaigner?

Elle songeait à ces choses, et, en même temps, elle s'inclinait devant Philippe. Et, de sa voix harmonieuse:

--J'attendrai donc qu'il plaise à Votre Majesté de se prononcer, dit-elle simplement.

Et Philippe, d'un air détaché:

--C'est ce que je ferai dès que j'aurai vu cette déclaration.

Fausta comprit qu'elle n'en tirerait rien de plus pour l'instant, et elle songea:

«Nous reprendrons la conversation plus tard. Et, puisqu'il plaît à ce roi, que je croyais si fort au-dessus des faiblesses humaines, de ne voir en moi que la femme, je descendrai, s'il le faut, jusqu'à son niveau et j'emploierai les armes de la femme pour le dominer.»

Tandis qu'elle songeait, Espinosa était allé jusqu'à l'antichambre transmettre un ordre sans doute. Il revenait, de son pas feutré, se remettre discrètement à l'écart, lorsque le roi lui fit un signe, et:

--Monsieur le grand inquisiteur, avez-vous organisé quelque imposante manifestation religieuse en vue de célébrer pieusement le jour du Seigneur?

--Devant l'autel de la place San Francisco, autant de bûchers qu'il y a de jours dans la semaine seront dressés, sur lesquels sept hérétiques opiniâtres seront purifiés par le feu, dit Espinosa en se courbant.

--Bien, monsieur, dit froidement Philippe.

Et, s'adressant à Fausta, impassible:

--S'il vous est agréable d'assister à cette sainte cérémonie, je vous y verrai avec plaisir, madame.

Puisque le roi daigne m'y convier, je ne manquerai pas un spectacle aussi édifiant, dit Fausta.

--La corrida? demanda-t-il alors à Espinosa.

--Elle aura lieu après-demain lundi, sur la même place San Francisco. Toutes les dispositions sont prises.

Le roi fixa Espinosa et, avec une intonation si étrange que Fausta en fut frappée:

--El Torero?

--On lui a fait connaître la volonté du roi. El Torero participera à la course, répondit Espinosa calmement.

Se tournant vers Fausta, avec un air de galanterie sinistre chez lui:

--Vous ne connaissez pas El Torero, madame? demanda Philippe. C'est le premier toréador d'Espagne. C'est un innovateur, une manière d'artiste dans son genre. Il est adoré de toute l'Andalousie. Vous ne savez pas ce qu'est une course de taureaux? Eh bien, je vous réserve une place à mon balcon. Venez, madame, vous verrez un spectacle intéressant... Tel que vous n'avez jamais rien vu de semblable, insista-t-il avec la même intonation qui avait déjà frappé Fausta.

Et ses paroles étaient accompagnées d'un geste de congé, aussi gracieux qu'il pouvait l'être chez un tel personnage.

--J'accepte avec joie, sire, dit Fausta, se levant.

Au même instant la porte s'ouvrit et un huissier annonça:

--M. le chevalier de Pardaillan, ambassadeur de S. M. le roi Henri de Navarre.

Et, tandis que Fausta, malgré elle, restait clouée sur place, tandis que le roi la fixait avec cette insistance qui décontenançait les plus intrépides et les plus grands de son royaume, le chevalier s'avançait d'un pas assuré, la tête haute, le regard droit, avec cet air de simplicité ingénue qui masquait ses véritables impressions, s'arrêtait à quatre pas du roi et s'inclinait avec cette grâce altière qui lui était particulière.

Et un fugitif sourire vint arquer ses lèvres narquoises, tandis que, d'un coup d'oeil rapide, il dévisageait Barba Roja, immobile et rêveur dans son encoignure, et Espinosa, plus près.

A la vue de cette physionomie calme, presque souriante, il murmura:

«Celui-là, c'est le véritable adversaire que j'aurai à combattre. Celui-là, seul, est redoutable.»

Le résultat de ces réflexions, rapides comme un éclair, fut que Espinosa, observateur attentif, n'aurait pu dire si la révérence de cet extraordinaire ambassadeur s'adressait au roi, à Fausta, qui le fixait de ses yeux ardents, ou à lui-même.

Et le grand inquisiteur, de son côté, murmura:

«Voici un homme!»

En se courbant avec cette élégance naturelle, quelque peu hautaine, qui constituait à elle seule une flagrante infraction aux règles de la rigide étiquette espagnole, Pardaillan songeait encore:

«Ah! tu cherches à me faire baisser les yeux!... Ah! tu t'es découvert devant Mme Fausta et tu remets ton chapeau pour recevoir l'envoyé du roi de France!... Ah! tu fais trancher la tête du téméraire qui ose parler devant toi sans ta permission! Mort-diable! tant pis...»

Et, faisant deux pas rapides vers Fausta, qui se retirait lentement, avec ce sourire de naïveté aiguë qui faisait qu'on ne savait pas s'il plaisantait:

--Quoi! vous partez, madame?... Restez donc!... Puisque le hasard nous met tous les trois en présence, nous pourrons ainsi régler d'un coup nos petites affaires.

Ces paroles, dites avec une cordiale simplicité, produisirent l'effet de la foudre.

Fausta s'arrêta net et se retourna, fixant tour à tour Pardaillan, comme si elle ne le connaissait pas, et le roi pour deviner s'il n'allait pas foudroyer à l'instant l'audacieux qui osait une telle inconvenance.

Le roi devint plus livide encore; son oeil gris lança un éclair. Barba Roja, lui-même, porta la main à la garde de son épée et regarda le roi, attendant l'ordre de frapper.

Espinosa, en réponse à l'interrogation muette du roi, eut un haussement d'épaules et un geste qui signifiaient:

--Je vous ai averti... Laissez faire... Nous réglerons tout quand il en sera temps.

Et le roi Philippe II, acceptant le conseil de son inquisiteur, intéressé malgré lui peut-être par la hardiesse et la bravoure étincelante de ce personnage qui ressemblait si peu à ses courtisans, toujours courbés devant lui, Philippe se taisait; mais en lui-même il murmurait:

--Voyons jusqu'où ira l'insolence de ce roturier!

Fausta, oubliant qu'elle avait congé, oubliant le roi lui-même, fixait sur Pardaillan un regard résolu, prête à relever le défi--et cependant d'un esprit trop supérieur pour ne pas admirer intérieurement.

Chez Espinosa, l'admiration se traduisait par cette réflexion:

«Il faut que cet homme soit à nous à tout prix!»

Seul Pardaillan souriait de son sourire naïf, ne paraissait pas soupçonner le moins du monde la tempête déchaînée par son attitude et qu'il jouait sa tête.

Et, avec la même simplicité, s'adressant au roi:

--Je vous demande pardon, sire, je manque peut-être à l'étiquette, mais mon excuse est dans ce fait que notre sire, le roi de France (et il insistait sur ces derniers mots), nous a habitués à une large tolérance sur ces questions, quelque peu puériles.

La position risquait de devenir ridicule, c'est-à-dire terrible pour le roi. Il fallait, de toute nécessité, réprimer ce qui lui apparaissait comme une insolence, ou l'écraser de son dédain.

--Faites, monsieur, comme si vous étiez devant le roi de France, dit-il, en insistant à son tour sur ces derniers mots, avec un ton qui eût fait rentrer sous terre tout autre que Pardaillan.

Mais Pardaillan en avait vu et entendu bien d'autres. Pardaillan, enfin, avait résolu de piquer l'orgueil de ce roi qui lui déplaisait outrageusement.

--Je remercie Votre Majesté de la permission qu'elle daigne m'accorder avec tant de bonne grâce, dit-il. Figurez-vous que je suis curieux de voir de près certain parchemin que possède Mme la princesse Fausta. Mais curieux à tel point, sire, que je n'ai pas hésité à traverser la France et l'Espagne tout exprès pour satisfaire cette curiosité que vous partagez, j'en jurerais, attendu que ce parchemin n'est pas dénué d'intérêt pour vous.

Et, tout à coup, avec cette froide tranquillité qu'il prenait parfois:

--Ce parchemin, je suis certain que vous l'avez demandé à Mme Fausta, je suis certain qu'elle vous a répondu qu'elle ne l'avait pas sur elle, qu'il était placé en lieu sûr... Eh bien, c'est faux... Ce parchemin est là...

Et, tendant le bras, il touchait presque le sein de la «papesse» du bout de son index.

Et le ton était d'une assurance si irrésistible, le geste à la fois si imprévu et si précis que, de nouveau, l'espace de quelques secondes, le silence pesa lourdement sur les acteurs de cette scène rapide.

--Quel rude joueur! admira encore Espinosa.

Quant à Fausta, elle reçut le coup en pleine poitrine. Mais elle ne broncha pas. Le roi, lui, commençait à s'intéresser à cet étrange ambassadeur au point qu'il oubliait ses façons cavalières qui l'avaient froissé.

Le chevalier continuait:

--Allons, madame, sortez de votre sein ce fameux parchemin, montrez-le-nous un peu, que nous puissions discuter sa valeur, car, s'il intéresse Sa Majesté le roi d'Espagne, il intéresse aussi Sa Majesté le roi de France que j'ai l'insigne honneur de représenter ici.

En disant ceci, Pardaillan s'était redressé. Et il y avait une telle flamme dans son regard, une telle force, une telle autorité dans son geste que, cette fois, le roi lui-même ne put s'empêcher d'admirer cet homme tant il apparaissait, maintenant, imposant et majestueux.

Fausta n'était pas femme à reculer devant une telle mise en demeure et elle songeait:

«Puisque cet homme bat les diplomates les plus consommés par sa franchise audacieuse, pourquoi n'emploierais-je pas la même franchise comme une arme redoutable qui se tournerait contre lui?»

Et elle porta la main à son sein pour en extraire le parchemin et l'étaler dans un geste de bravade.

Mais, sans doute, il n'entrait pas dans les vues du roi de discuter sur ce sujet avec l'ambassadeur du roi Henri, car il l'arrêta en disant impérieusement:

--J'ai donné congé à madame la princesse Fausta.

Fausta n'acheva pas son geste. Elle s'inclina devant le roi, regarda Pardaillan droit dans les yeux, et:

--Nous nous retrouverons, chevalier, dit-elle d'une voix très calme.

--J'en suis certain, madame, dit gravement Pardaillan.

Fausta approuva non moins gravement d'une légère inclination de tête et se retira majestueusement, comme elle était entrée, accompagnée par Espinosa qui, soit pour lui faire honneur, soit pour tout autre motif, la conduisit jusqu'à l'antichambre où il la laissa pour revenir assister à l'entretien du roi et de Pardaillan.

Lorsque le grand inquisiteur reprit sa place:

--Monsieur l'ambassadeur, dit le roi, veuillez nous faire connaître l'objet de votre mission.

Avec cette intuition merveilleuse qui le guidait dans les cas graves où une décision prompte s'imposait, Pardaillan avait étudié et compris instantanément le caractère de Philippe II. Il supportait le regard fixe du roi sans paraître troublé et répondit, avec une tranquille aisance, comme s'il eût traité d'égal à égal:

--Sa Majesté le roi de France désire que vous retiriez les troupes espagnoles que vous entretenez dans Paris et dans le royaume. Le roi, animé des meilleures intentions à l'égard de Votre Majesté, estime que l'entretien de ces garnisons dans son royaume constitue un acte peu amical de votre part. Le roi estime que vous n'avez rien à voir dans les affaires de la France.

L'oeil froid de Philippe eut une lueur aussitôt éteinte:

--Est-ce tout ce que désire Sa Majesté le roi de Navarre? fit-il.

--C'est tout... pour le moment, dit froidement Pardaillan.

Le roi parut réfléchir un instant, puis il répondit:

--La demande que vous nous transmettez serait juste et légitime si S. M. de Navarre était réellement roi de France... et qui n'est pas.

--Ceci est une question qui n'est pas à soulever ici, dit fermement Pardaillan. Il ne s'agit pas de savoir, sire, si vous consentez à reconnaître le roi de Navarre comme roi de France, Il s'agit d'une question nette et précise... le retrait de vos troupes qui n'ont rien à faire en France.

--Que pourrait le roi de Navarre contre nous, lui qui ne sait même pas prendre d'assaut sa capitale? fit le roi avec un sourire de dédain.

--En effet, sire, dit gravement Pardaillan, c'est une extrémité à laquelle le roi Henri ne peut se résoudre.

Et, soudain, avec son air figue et raisin:

--Que voulez-vous, sire, le roi veut que ses sujets se donnent à lui librement. Il lui répugne de les forcer par un assaut, en somme facile. Ce sont là scrupules exagérés qui ne sauraient être compris du vulgaire, mais qu'un roi comme vous, sire, ne peut qu'admirer.

Le roi se mordit les lèvres. Il sentait la colère gronder en lui, mais il se contint.

--Nous étudierons, dit-il, la demande de Sa Majesté Henri de Navarre. Nous verrons...

Malheureusement, il avait affaire à un adversaire décidé à ne pas se contenter de faux-fuyants.

--Faut-il conclure, sire, que vous refusez d'accéder à la demande juste, légitime, et courtoise du roi de France? insista Pardaillan.

--Et quand cela serait, monsieur? fit le roi d'un air rogue.

--On dit, sire, que vous adorez les maximes et les sentences. Voici un proverbe de chez nous que je vous conseille de méditer: «Charbonnier est maître chez lui», reprit paisiblement Pardaillan.

--Ce qui veut dire? gronda le roi en se redressant.

--Ce qui veut dire, sire, que vous ne pourrez vous en prendre qu'à vous-même si vos troupes sont châtiées comme elles le méritent et chassées du royaume de France, dit froidement Pardaillan.

--Par la Vierge-Sainte! je crois que vous osez menacer le roi d'Espagne, monsieur! éclata Philippe, livide de fureur.

Pardaillan répondit avec un flegme sublime.

--Je ne menace pas le roi d'Espagne... Je l'avertis.

Le roi, qui ne s'était contenu jusque-là que par un puissant effort de volonté, donnait soudain libre cours à l'exaspération suscitée en lui par les façons cavalières et hardies de cet étrange ambassadeur.

Il se tournait déjà vers Barba Roja pour lui faire signe de frapper, déjà Pardaillan, qui ne le perdait pas de vue, se disposait à dégainer lorsque Espinosa s'interposa et très calme, d'une voix presque douce:

--Le roi, qui exige de ses serviteurs un dévouement et un zèle absolus, ne saurait vous reprocher de posséder à un si haut degré les qualités d'un excellent serviteur. Il rend hommage au contraire à votre ardeur et saura, le cas échéant, en témoigner auprès de votre maître.