Les Pardaillan — Tome 05 : Pardaillan et Fausta

Chapter 6

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--Malheureusement oui, reprit Cervantes. Dès l'instant où il sentit la passion gronder en lui, planant au-dessus des sentiments et des lois qui régissent le vulgaire, le roi, avec une superbe impudence, réclama pour lui celle qu'il avait destinée à son fils... La princesse aimait don Carlos... Mais c'était une enfant... et Catherine de Médicis était sa mère... Elle refoula ses sentiments et céda sans trop de difficultés. Mais le prince supplia, pleura, cria, menaça... Il parla de son amour en termes qui eussent attendri tout autre que son rival, car c'étaient deux rivaux qui, maintenant, se trouvaient aux prises, et, glorieusement, comme un argument décisif, il confia à son père que son amour était partagé. Inspiration qui devait lui être fatale... Dans son orgueil prodigieux, le roi n'avait même pas été effleuré par cette pensée que son fils pouvait lui être préféré. La naïve confidence de l'infant, en le frappant brutalement dans son orgueil, vint déchaîner en lui toutes les fureurs d'une sombre jalousie qui se changea en haine implacable... Il y eut alors entre les deux rivaux des scènes terribles, dont le secret est jalousement gardé par les grands arbres des jardins d'Aranjuez, qui en furent, seuls, les témoins muets... Et la princesse Elisabeth devint la reine Isabelle, comme nous disons ici... mais le père et le fils restèrent à jamais deux ennemis.

Cervantes s'arrêta un moment, vida d'un trait la coupe que Pardaillan venait de remplir, et reprit:

--L'infant don Carlos fut mystérieusement écarté des affaires du gouvernement et de la cour. Il était préférable, d'ailleurs, qu'il en fût ainsi, car, chaque fois que le roi et l'infant se trouvaient face à face, c'était, de part et d'autre, le même regard sanglant où se lisaient des pensées de meurtre, le même déchaînement de passions furieuses qui menaçait de les précipiter l'un contre l'autre, la dague au poing. Et les choses marchèrent ainsi durant des mois, durant des années, lorsqu'un jour, comme un coup de tonnerre, éclata cette nouvelle: l'infant est arrêté, jugé, condamné à mort...

--Il y eut réellement jugement?

--Oui! Trois hommes se trouvèrent qui, se faisant les instruments de basse vengeance du père, osèrent condamner le fils à mort: le cardinal Espinosa, grand inquisiteur; Ruy Gomez de Sylva, prince d'Eboli, et le licencié Birviesca, membre du conseil privé.

--Sous quel prétexte?

--Connivence avec les ennemis de l'État, machinations dans les Flandres, voilà ce qui fut proclamé bien haut. La vérité, autrement terrible, la voici: l'infant Carlos avait une nuée d'espions à ses trousses. La reine n'était pas moins surveillée, et, cependant, les deux amoureux, que la passion du roi avait séparés, trouvèrent moyen de se rencontrer et de se témoigner leur amour. Où?... Comment? Ce sont là des miracles qu'un amour ardent et sincère parvient à réaliser sans qu'on puisse les expliquer. Tant il y a que don Carlos était devenu l'amant de la reine, que la reine allait être mère et que l'enfant qu'elle attendait avait pour père l'amant et non l'époux. Commirent-ils quelque imprudence à ce moment-là?... Furent-ils trahis par quelque comparse?... Nul n'a jamais su... Toujours est-il qu'un jour la reine avisa son amant que le roi, pris de soupçons, la faisait mystérieusement conduire dans un couvent. Elle voyait dans la soudaine et imprévue décision de son royal époux une menace pour la vie de l'enfant à venir. Don Carlos prit aussitôt ses dispositions pour sauver son enfant, et, lorsque les émissaires du roi se présentèrent pour se saisir du petit prince qui venait de naître, il avait disparu... Le lendemain, l'infant était arrêté.

--Pauvre diable! murmura Pardaillan apitoyé.

--L'infant fut jugé et condamné, comme je vous ai dit. Mais ce procès n'était qu'une comédie destinée à masquer le drame qui se déroulait dans l'ombre. Et ce drame dépassait en horreur tout ce que l'imagination peut concevoir. Le roi, dans son orgueil, ne pouvait pas croire qu'il eût été bafoué à ce point... Il doutait encore et cependant il voulait savoir... et pour savoir il ne recula pas devant la question.

--La question?... à son fils?... il a osé!...

--Oui, cette chose hideuse, inimaginable: un père faisant torturer son enfant. Voyez-vous ce cachot sombre, dont les murailles épaisses étouffent les plaintes du patient. Sur le chevalet, la victime est étendue. A ses côtés, le bourreau fait placidement chauffer ses fers, dispose ses instruments de torture. Et, en face, le roi, seul témoin... juge et bourreau tout à la fois... Et, tandis que les membres se brisent sous les coups du maillet, tandis que les chairs grésillent sous la morsure des tenailles rougies, l'infâme père, penché sur la victime pantelante, répète d'une voix qui n'a plus rien d'humain:

--Parle... Avoue!... Avoue donc, misérable!...

--Et la victime, dans un spasme d'agonie, coupant elle-même, d'un coup de dents furieux, un morceau de sa langue et crachant, avec son mépris, ce lambeau sanglant au visage de son père comme pour lui dire:

«Je ne parlerai pas!»

--Et le père bourreau, vaincu peut-être par ce courage surhumain, essuyant d'un geste machinal son visage souillé, arrêtant d'un geste le supplice... Voilà ce qui se passa dans ce cachot, chevalier.

--Mordieu! l'épouvantable histoire!... Mais d'où tenez-vous ces détails si précis?...

Comme s'il n'avait pas entendu, Cervantes reprit:

--On annonça que le roi avait fait grâce et que la peine de mort était commuée en prison perpétuelle. Et, quelques jours plus tard, en juillet 1568, on annonça que l'infant était mort. On ajoutait que ce malheureux prince menait une vie fort déréglée, qu'il mangeait énormément de fruits et autres choses contraires à sa santé, qu'il buvait à jeun de grands verres d'eau glacée, dormait découvert, au serein, pendant les fortes chaleurs, et que tous ces excès avaient miné sa santé.

--Et, la reine, fut-elle épargnée?

--On ne touche pas à la reine, en Espagne... La reine ne fut pas inquiétée. Seulement, deux mois après la mort de don Carlos, elle mourait, elle-même, à vingt-deux ans... des suites de couches... dit-on.

--Oui, c'est une coïncidence assez éloquente, en effet. Dites-moi, vous qui êtes poète, avez-vous remarqué comme, parfois, le silence parle plus éloquemment que la parole? dit Pardaillan sans transition.

Et, du coin de Foeil, il désignait les cavaliers qui, l'instant d'avant, menaient si grand tapage.

--En effet, ces braves sont devenus bien soudainement muets.

--Silence! fit Pardaillan à voix basse, il se trame quelque chose ici qui sent le guet-apens d'une lieue.

Tandis que Cervantes contait à Pardaillan la tragique histoire de l'infant Carlos, le personnage, tapi entre les deux palmiers, se glissait furtivement jusqu'à la table des bruyants cavaliers. Là, il prononçait quelques paroles en montrant un objet dans le creux de sa main. Aussitôt, ces consommateurs se courbaient dans une attitude de respect mêlée de sourde terreur.

L'homme alors, sur un ton impératif, donnait rapidement des instructions, et tous, sans hésitation, s'inclinaient en signe d'obéissance... Tous, moins deux cependant, qui parurent faire des objections, d'ailleurs plutôt timides. Alors, l'homme se redressa avec un air terrible, et, le doigt levé vers le ciel, il prononça quelques mots sur un ton menaçant, et, domptés, ces deux-là se courbèrent comme les autres.

Sans plus s'occuper d'eux, l'homme saisit au passage la servante qui allait et venait, et lui glissa un ordre à l'oreille. Et la servante, comme ses clients, s'inclina avec les mêmes marques de terreur et de respect, sortit vivement, revint presque aussitôt poser un paquet de cordelettes sur la table et disparut avec une rapidité qui dénotait une frayeur intense.

Impassible, l'homme s'assit près de la porte et attendit.

Alors, sur le patio jusque-là si bruyant, plana un silence précurseur de l'orage qui, bientôt, allait se déchaîner.

Cependant, les deux amoureux, tout à leur conversation, n'avaient rien remarqué et se disposaient à sortir aussi discrètement qu'ils étaient entrés.

Lorsqu'ils furent à deux pas de la porte, l'homme mystérieux se dressa devant eux, et, la main tendue:

--Au nom du Saint-Office, jeune fille, je t'arrête! dit-il avec une sorte de tranquillité funèbre.

D'un geste prompt et doux en même temps, l'amoureux écarta la jeune fille, et, ne voyant qu'un homme sans arme apparente, confiant dans sa force musculaire, il dédaigna de tirer l'épée qu'il avait au côté. Seulement, il se porta rapidement en avant, le poing levé.

Au même instant, il sentit un grouillement entre ses jambes: son bras levé, pris brusquement dans un lacet, était violemment ramené en arrière, son épée arrachée. En moins d'une seconde, garrotté des pieds à la tête, il était réduit à l'impuissance. A contrecoeur, il est vrai, mais avec une précision et une promptitude remarquables, les cavaliers, descendus au rang d'alguazils, avaient exécuté la manoeuvre commandée par l'agent secret de l'Inquisition.

Nous disons qu'ils avaient obéi à contrecoeur. En effet, en réponse aux insultes de l'amoureux, l'un d'eux bougonna:

--Eh! par Dios! la besogne n'est guère de notre goût!... Mais quoi?... On nous a dit: «Ordre du Saint-Office!...» On ne tient pas à aller pourrir dans les _casas santas_, on obéit... Faites comme nous, señor.

Cependant, l'amoureux, dûment ficelé, était étendu à terre et les quatre vigoureux gaillards qui pesaient de tout leur poids sur lui parvenaient difficilement à paralyser ses efforts. Alors, leur besogne à peu près terminée, ils eurent le loisir de contempler les traits étincelants de celui qui, par sa force peu commune, leur inspirait une secrète admiration, et ce cri leur échappa:

--Don César!... El Torero!... et la Giralda!..

Car la jeune fille avait bravement essayé de secourir son défenseur, et, en se débattant, son capuchon, arraché, venait de mettre à découvert sa radieuse Beauté.

Tout cela s'était accompli avec une rapidité foudroyante, et l'agent, toujours impassible, avait contemplé la scène d'un oeil sombre. Lorsqu'il vit don César, épuisé par ses propres efforts, râlant sous la quadruple étreinte, il étendit sa griffe, saisit la Giralda au poignet et, avec une explosion de joie furieuse:

--Enfin!... je te tiens!

La jeune fille, à ce contact, avait eu un geste de dégoût, elle avait sursauté comme sous quelque brûlure en se tordant pour échapper à la brutale étreinte. Elle se défendait de son mieux, la pauvre petite, mais ne pesait pas lourd dans la poigne de son agresseur qui paraissait doué d'une belle force, à en juger par l'aisance avec laquelle il la maintenait d'une seule main.

--Allons, grogna-t-il, décidé à en finir, allons, suis-moi!

Et, d'un pas ferme, il se dirigea vers la porte, en la traînant brutalement. Mais, arrivé là, il dut s'arrêter.

Pardaillan, nonchalamment appuyé contre la porte, les bras croisés sur sa large poitrine, le regardait paisiblement.

L'inquisiteur fixa une seconde cet étranger qui paraissait vouloir lui barrer le passage.

Mais Pardaillan soutint ce regard avec un calme si ingénu, Pardaillan avait aux lèvres un sourire si naïf que vraiment il n'était pas possible de le croire animé de mauvaises intentions.

Et d'ailleurs, comment supposer que quelqu'un serait assez insensé pour oser manquer au respect dû au représentant d'un pouvoir devant lequel tout se courbait? Cette idée était tellement extravagante que l'agent du Saint-Office la repoussa aussitôt, et, conscient de la supériorité que ses redoutables fonctions lui conféraient, il ne daigna même pas parler; d'un geste impérieux, il commanda à cet intrus de s'écarter. L'intrus ne bougea pas et, toujours souriant, le contempla avec des yeux où se lisait, maintenant, un vague étonnement.

Impatienté, il dit sèchement:

--Allons, monteur, faites-moi place. Vous voyez bien que je veux sortir?...

--Hé! que ne le disiez-vous plus tôt. Vous voulez sortir?... Sortez, sortez, je n'y vois aucun inconvénient.

En disant ces mots, Pardaillan ne bougeait pas d'un pouce. L'inquisiteur fronça le sourcil. Le flegme souriant de cet inconnu commençait à l'inquiéter.

Néanmoins, il se contint encore, et, d'une voix sourde:

--Monsieur, dit-il, j'exécute un ordre du Saint-Office et il est mortel, même pour un étranger comme vous, d'entraver l'exécution de ces ordres.

--Ah! c'est différent!... Malepeste! je n'aurais garde d'entraver les ordres de ce saint... comment dites-vous?... Saint-Office, quoi... Et, quoique étranger, je ne manquerai pas de vous traiter avec tous les égards dus à un agent... tel que vous.

Et il ne bougeait toujours pas, et, cette fois, l'inquisiteur blêmit, car il n'y avait pas à se méprendre sur le sens injurieux de ces paroles, tombées du bout des lèvres.

--Que voulez-vous enfin? dit-il d'une voix que la fureur faisait trembler.

--Je vais vous le dire, répondit Pardaillan avec douceur. Je veux--et il insista sur le mot--je veux que vous laissiez cette jeune fille que vous maltraitez... je veux que vous rendiez la liberté à ce jeune homme que vous avez fait saisir traîtreusement...

Après quoi, vous pourrez sortir...

L'agent se redressa, coula un regard fielleux sur cet étrange énergumène et, enfin, gronda:

--Prenez garde! Vous jouez votre tête, monsieur. Refusez-vous obéissance aux ordres du Saint-Office?

--Et vous?... Refusez-vous obéissance à mes ordres, à moi? fit Pardaillan, froidement.

Et, comme l'inquisiteur restait muet de saisissement:

--Je vous avertis que je ne suis pas très patient.

Un silence lourd d'angoisse pesa sur tous les spectateurs de cette scène prodigieuse.

L'acte inouï de Pardaillan, qui osait opposer sa volonté à l'autorité suprême du plus formidable des pouvoirs, ne pouvait passer que pour l'acte d'un dément ou d'un prodige d'audace et de bravoure.

Au milieu de l'effarement général, Pardaillan, seul, restait parfaitement calme, comme s'il avait dit et accompli les choses les plus simples et les plus naturelles du monde. Et, rompant ce silence chargé de menaces, une voix éclatante claironna soudain:

--Oh! magnifique don Quichotte!

C'était Cervantes qui, encore un coup, perdait la notion de la réalité, et manifestait son enthousiasme pour le modèle que son génie devait immortaliser.

L'inquisiteur, enfin revenu de sa stupeur, tremblant de rage, se tourna vers les cavaliers, et ordonna:

--Emparez-vous de cet hérétique!

Et, du doigt, il désignait Pardaillan.

Ils étaient six, ces cavaliers, dont quatre s'occupaient à maintenir le prisonnier: don César. Les deux à qui l'ordre s'adressait se regardèrent, hésitants.

--Obéissez, par Dieu vivant! ou sinon...

Les deux hommes se résignèrent, mais la physionomie du chevalier ne leur annonçait rien de bon, car ils portèrent soudain la main à la poignée de l'épée. Ils n'eurent pas le temps de dégainer. Prompt comme la foudre; Pardaillan fit un pas et projeta ses deux poings en avant. Les deux hommes tombèrent comme des masses.

Alors, s'approchant de l'inquisiteur jusqu'à le toucher, le regardant droit dans les yeux, glacial:

--Laissez cette enfant, dit-il.

--Vous violentez un _familier_[1], monsieur, vous paierez cher cette audace! grinça l'inquisiteur.

[Note 1: Un échelon de la hiérarchie. Il y avait les juges ou inquisiteurs, les assesseurs, les conseillers, les familiers, les notaires, les secrétaires, les greffiers, etc.]

--Trop familier, même!... Je crois, drôle, que tu te permets de menacer un gentilhomme!... Allons, laisse cette jeune fille, te dis-je!

Le familier se redressa, farouche, et:

--Portez donc la main sur moi, si vous l'osez!

--Ma foi, j'eusse préféré m'épargner ce contact répugnant, mais, enfin, puisqu'il le faut...

Au même instant, Pardaillan se pencha, saisit le familier par la ceinture, le souleva comme une plume, l'emporta à bout de bras jusqu'à la porte qu'il poussa du pied, et le jeta rudement dans la rue en disant:

--Si tu tiens à tes oreilles, ne t'avise pas de revenir ici tant que j'y serai.

Puis, sans plus s'en occuper, il rentra dans le patio, et, aux quatre cavaliers qui le regardaient d'un air ébahi, rudement:

--Détachez ce seigneur!

Ils s'empressèrent d'obéir, et, en coupant les cordes:

--Excusez-nous, don César, votre résistance au Saint-Office vous aurait infailliblement coûté la vie...

Quand le Torero fut détaché, Pardaillan leur montra la porte du doigt et dit:

--Sortez!

--Nous sommes des cavaliers! fit l'un d'un air rogue.

--Je ne sais si vous êtes des cavaliers, dit paisiblement Pardaillan, mais je sais que vous avez agi comme des sbires... Sortez donc si vous ne voulez que je vous traite comme tels...

Et il montrait la pointe de sa botte.

Les quatre, honteux, courbèrent l'échiné, et, avec des jurons étouffés, se dirigèrent vers la porte.

--Doucement, leur cria Pardaillan, vous oubliez de nous débarrasser de ça.

Ça, c'étaient les deux qu'il avait à moitié assommés.

Piteusement, les quatre s'attelèrent, et, l'un soulevant les épaules, l'autre les jambes, ils firent une sortie qui était loin d'être aussi brillante que leur entrée.

Quand ils se retrouvèrent entre eux, avec l'hôte, sa fille, les servantes, qui surgirent soudain d'on ne savait quels coins d'ombre et qui, maintenant, étaient partagés entre l'admiration que leur inspirait cet homme extraordinaire et la crainte d'une accusation de complicité, malheureusement très possible:

--Cordieu! On respire mieux maintenant! dit tranquillement Pardaillan.

--Sublime, magnifique, admirable don Quichotte! exulta Cervantes.

--Écoutez, cher ami, fit Pardaillan, dites-moi, une fois pour toutes, qui est ce don Quichotte dont vous me rebattez les oreilles depuis une heure?

--Il ne connaît pas don Quichotte! s'apitoya Cervantes avec un air de désolation comique.

Et, avisant la petite Juana:

--Ecoute ici, _muñeca_ (poupée). Regarde un peu si, en furetant bien dans ta chambre, tu ne trouverais pas un morceau de miroir.

--Pas besoin d'aller si loin, seigneur, répondit Juana en riant. Voilà le miroir que vous demandez.

Et, fouillant dans son sein, la jolie Andalouse en tira une coquille plate, recouverte d'un enduit blanc aussi brillant que de l'argent.

Cervantes prit la coquille-miroir, la présenta gravement à Pardaillan, et, s'inclinant:

--Regardez-vous là-dedans, chevalier, et vous connaîtrez cet admirable don Quichotte, dont je vous rebats les oreilles depuis une heure.

--C'est bien ce qui me semblait, murmura Pardaillan, qui regarda un moment Cervantes avec un air très sérieux.

Puis, haussant les épaules:

--J'avais bien dit: votre don Quichotte est un maître fou. Parce qu'un homme de sens n'aurait pas accompli toutes les folies que vient de faire ici ce fou de... don Quichotte.

El Torero et la Giralda s'approchèrent alors du chevalier, et, d'une voix tremblante d'émotion:

--Je bénirai l'instant où il me sera donné de mourir pour le plus brave des chevaliers que j'aie jamais rencontré, dit don César.

La Giralda, elle, ne dit rien. Seulement, elle prit la main de Pardaillan, et la porta vivement à ses lèvres.

Comme toujours, devant toute manifestation de reconnaissance ou d'admiration, Pardaillan resta un moment fort emprunté, plus gêné devant cette explosion de sentiments sincères qu'il ne l'eût été devant les pointes acérées de plusieurs rapières menaçant sa poitrine.

Il contempla, une seconde le couple, adorable de charme et de jeunesse, et, de cet air bourru qu'il avait dans ses moments d'émotion douce:

--Mordieu! monsieur, il s'agît bien de mourir! Il faut vivre pour cette adorable enfant... En attendant asseyez-vous là, tous les deux, et, en buvant du vin de mon pays, nous chercherons ensemble le moyen de vous soustraire aux dangers qui vous menacent.

XII

L'AMBASSADEUR DU ROI HENRI

Une des pièces annexes du salon des Ambassadeurs dans l'Alcazar de Séville est est vaste, lambrissée, plafonnée de bois d'essences rares, bizarrement sculptés dans ce fantastique style arabe. Sommairement meublée: larges fauteuils, énormes bahuts, une grande table de travail, surchargée de paperasses.

De petites fenêtres cintrées donnent sur ces fameux jardins, célèbres dans le monde entier.

Le roi Philippe II est assis devant une de ces fenêtres, et son oeil froid erre distraitement sur les splendeurs d'une nature luxuriante, corrigée, embellie et garrottée par un art intelligent, mais trop raffiné.

Le grand inquisiteur est debout près de lui.

Plus loin, appuyé au chambranle d'une autre fenêtre, un colosse se tient immobile. Un nez long et busqué, des yeux sombres, sans expression, c'est tout ce qui émerge d'une forêt de cheveux crépus, retombant sur le front, jusque sur les sourcils épais et broussailleux, et d'une barbe neptunienne, envahissant tout le bas du visage jusqu'aux pommettes, le tout d'un roux ardent.

Ce colosse, don Iago de Almaran, plus communément appelé à la cour Barba Roja, ou, en français, Barbe Rousse, c'était le dogue de Philippe II.

Là où se trouvait le roi, aux fêtes, aux cérémonies religieuses, aux exécutions, au conseil, on voyait Barba Roja, immobile, muet, les yeux fixés sur son maître, ne comprenant que sur son ordre exprès.

C'était une brute magnifique, qui faisait partie, en quelque sorte, des accessoires qui entouraient la personne du roi. Mais, sur un signe, sur un regard du maître, la brute devenait d'une intelligence remarquable pour exécuter l'ordre secret saisi au vol.

Le roi, dans son costume opulent et sévère, avec cet air sombre et glacial qui lui était habituel, écoutait attentivement les explications d'Espinosa.

--La princesse Fausta, disait le grand inquisiteur, est la même qui a rêvé de renouer la tradition de la papesse Jeanne. C'est la même qui a fait trembler Sixte V et a failli le renverser de son trône pontifical. C'est une intelligence et c'est une illuminée... Elle est à ménager, son concours peut être précieux.

--Et ce chevalier de Pardaillan?

--D'après ce que j'en ai entendu dire, c'est une force redoutable qu'il faudra s'attacher à tout prix ou briser impitoyablement... Mais encore faudrait-il le voir à l'oeuvre pour le juger... D'autre part, le jour même de son arrivée à Séville, il s'est heurté à un de mes agents... Ce Pardaillan l'a jeté dans la rue comme on jette un objet gênant...

--Il a osé porter la main sur un agent de l'Inquisition? fit le roi d'un air de doute.

Espinosa s'inclina en signe d'affirmation.

--Alors, dit Philippe sur un ton tranchant, il faut le châtier... tout ambassadeur qu'il est.

--Il est nécessaire de savoir d'abord ce que veut et ce que peut le sire de Pardaillan.

--Peut-être, fit le roi, toujours glacial. Mais il est impossible de laisser impunie l'offense faite à un agent de l'Etat... Il faut un exemple.

--Les apparences sont sauvegardées: l'agent n'avait pas d'ordres... il a agi de sa propre initiative et par excès de zèle... C'est un manquement à la discipline qui mérite une peine sévère. Quant au sire de Pardaillan, on saura trouver un prétexte... si besoin est.

--Bien! fit le roi avec indifférence.

Et, se levant, il vint, d'un pas lent et majestueux, se placer près de la table de travail:

--Faites introduire Mme la princesse Fausta.

Et il s'assit dans une attitude qui lui était familière: la jambe droite croisée sur la jambe gauche, le coude sur le bras du fauteuil, le menton appuyé sur le poing.

Espinosa s'inclina profondément, alla transmettre les ordres du roi et revint se placer discrètement dans une embrasure, non loin de Barba Roja.

Au même instant, Fausta faisait son entrée.

Elle s'avançait lentement, avec cette souveraine majesté qui faisait se courber tous les fronts. Ses yeux de diamant noir se posaient sur les yeux de Philippe qui, impassible, figé dans son immobilité voulue, la fixait avec une insistance vraiment royale.

Seulement, tandis que, chez le roi, le regard était froid, impérieux, foudroyant comme un coup droit qui vise à tuer, chez Fausta, il se montrait enveloppant, d'une douceur inexprimable et en même temps d'une force irrésistible, qui tendait à désarmer simplement.