Les Pardaillan — Tome 05 : Pardaillan et Fausta
Chapter 5
C'était un homme qui paraissait un peu plus de quarante ans. Il était grand et maigre: il avait un front superbe, le front vaste d'un penseur, surmonté d'une chevelure abondante, naturellement bouclée, re jetée en arrière, légèrement grisonnante aux tempes; des yeux vifs, perçants; un nez long et crochu; les pommettes saillantes, les joues creuses, une petite moustache brune, relevée sur les côtés, et une barbiche taillée en pointe.
Le chevalier remarqua que son costume, quoique râpé, était d'une propreté méticuleuse; que l'inconnu paraissait se servir péniblement de son bras gauche. Enfin, il portait au côté une large et solide rapière.
Ils se mirent en route côte à côte, et, chemin faisant, avec une complaisance inlassable et une compétence qui frappa Pardaillan, l'inconnu lui fournit des renseignements clairs et précis sur tout ce qu'il pensait devoir intéresser un étranger.
En approchant du fleuve, il lui dit en désignant une tour encastrée dans l'enceinte du palais royal:
--L'hôtellerie de la Tour, où je vous conduis, se dénomme ainsi à cause de son voisinage avec cette tour, qui s'appelle la tour de l'Or... C'est le coffre où notre sire le roi enferme les richesses qui lui viennent d'Afrique.
--Peste! le coffre est de taille! A ce compte-là, je me contenterais d'un coffret! fit Pardaillan.
--Je me contenterais de moins encore! Vous pouvez le voir à ma mise, répondit l'inconnu en riant aussi.
--Monsieur, dit gravement Pardaillan, peu importe là mise et que l'escarcelle soit vide... Je vois à votre air que vous possédez ce que votre roi ne pourra jamais acquérir avec tous ses trésors.
--Diable! seigneur, fit l'inconnu d'un air narquois, qu'ai-je donc de si précieux, selon vous?
--Vous avez ceci et cela, répondit Pardaillan en posant son doigt tour à tour sur son front et sa poitrine.
L'inconnu dédaigna de jouer la modestie, ce qui confirma Pardaillan dans la bonne opinion qu'il commençait à s'en faire. Il se contenta de murmurer, mais, cette fois, le chevalier l'entendit:
--Merveilleux! Tout comme don Quichotte!
Et, arrêtant son cheval, le chapeau à la main, très gravement, il dit:
--Seigneur, je m'appelle Miguel de Cervantes de Saavedra, gentilhomme castillan, et je me tiendrai pour honoré au-dessus de tout si vous me permettez de me proclamer votre ami.
--Moi, monsieur, je suis le chevalier de Pardaillan, gentilhomme français, et j'ai vu, du premier coup, que nous étions faits pour nous entendre à merveille. Touchez là donc, monsieur, et croyez bien que, si quelqu'un se trouve honoré, c'est moi.
Et les deux nouveaux amis échangèrent une franche étreinte.
Cependant, ils étaient arrivés à l'auberge, et avant de mettre pied à terre:
--Monsieur de Cervantes, dit Pardaillan, ne vous semble-t-il pas que nous ne pouvons en rester là, et que la connaissance ainsi ébauchée ne peut dignement continuer qu'à table, et en choquant nos verres?
--C'est aussi mon avis, seigneur, dit Cervantes en souriant.
--Vraidieu! monsieur, vous me réjouissez l'âme! Vous ne sauriez croire combien cela repose de rencontrer de temps en temps un homme qui fait fi des simagrées, et avec qui on peut parler en toute loyauté de coeur.
--Oui, dit Cervantes, rêveur. Je vois que ce plaisir doit être plutôt rare pour vous. C'est que, pour apprécier une nature aussi simple et aussi droite que la vôtre, il faut être doué soi-même d'un coeur très simple et très droit. Or, chevalier, en notre époque effroyablement tortueuse et compliquée, la droiture et la simplicité sont considérées comme des crimes impardonnables. Le malheureux affligé de cette tare monstrueuse, qui commet l'imprudence de la montrer, voit aussitôt les honnêtes gens dont se compose l'immense troupeau de ce que l'on est convenu d'appeler la société, se ruer sur lui le fer à la main, prêt à le déchirer; et, le moins qui puisse lui arriver, c'est de passer pour un fou... J'ai idée que vous devez en savoir quelque chose...
--C'est, par Dieu! vrai. Je n'ai, jusqu'à ce jour, rencontré que des loups qui m'ont montré les crocs... Mais vous voyez que je ne m'en porte pas plus mal.
En devisant de la sorte, ils pénétrèrent dans l'auberge, et il faut croire que la recommandation de Cervantes n'était pas sans valeur, car l'hôtelier se montra très accueillant, et s'empressa de préparer le festin que Pardaillan voulait offrir à son nouvel ami.
--Nous causerons; à table, avait-il dit à Cervantes, et en buvant des vins de mon pays. Vous me direz qui vous êtes, je vous dirai qui je suis.
En attendant que le dîner fût à point, ils s'attablèrent dans le patio, au milieu d'autres consommateurs assez nombreux, devant une bouteille de vieux Xérès. La nuit étant venue, le patio était éclairé par une demi-douzaine de lampes à huile posées sur des appliques en fer forgé.
--Vous voyez, chevalier, dit Cervantes, le jour, lorsque le soleil darde trop violemment ses rayons, on peut s'étendre à l'abri sous les arcades que supportent ces minces colonnettes.
Enfin, le dîner fut servi par une délicieuse jeune fille de quinze ans, la propre fille de l'hôtelier, que son père envoyait pour honorer ses hôtes de marque.
Et, tout en dévorant à belles dents, tout en entonnant force rasades de vins du Bordelais alternés avec les meilleurs crus d'Espagne, ils causaient; et Cervantes ayant raconté son histoire:
--Ainsi donc, disait Pardaillan, après avoir été soldat et vous être vaillamment battu à cette glorieuse bataille de Lépante, d'où vous êtes revenu à peu près estropié, si j'en juge par votre bras gauche dont vous vous servez si péniblement, vous voilà maintenant commis au gouvernement des Indes, et piqué du désir de vous immortaliser, en écrivant quelques impérissables chefs-d'oeuvre. Mordieu! vous l'écrirez, ce chef-d'oeuvre!
--Voulez-vous que je vous dise. Chevalier? Eh bien, jusqu'ici, j'étais en proie aux affres du doute. Maintenant, je crois qu'en effet j'écrirai, sinon le chef-d'oeuvre dont vous parlez, du moins une oeuvre digne d'être remarquée.
--Là! j'en étais sûr!... Mais, dites-moi, pourquoi ne doutez-vous plus, maintenant?
--Parce que j'ai enfin trouvé le modèle que je cherchais, répondit Cervantes, avec un sourire énigmatique.
--Le patio s'était vidé peu à peu. Il ne restait plus qu'un groupe de consommateurs assez bruyants, réunis à la même table, à l'autre extrémité de la cour, Cervantes, d'un coup d'oeil circulaire, s'était assuré qu'on ne pouvait les entendre, et, baissant la voix:
--Et vous, seigneur, dit-il, vous m'avez parlé d'une mission... Excusez-moi, et ne voyez, dans la question que je veux vous poser, rien autre que le désir de vous être utile...
--Je le sais, fit Pardaillan. Voyons la question.
--Cette mission, donc, vous mettra-t-elle en contact avec le roi?
--En contact... et en conflit! dit nettement Pardaillan, en le regardant en face.
Cervantes soutint le regard du chevalier, puis, se penchant sur la table, à voix basse:
--En ce cas je vous dis: gardez-vous, chevalier, gardez-vous bien!... Si vous êtes venu ici dans l'intention de contrarier la politique du roi, laissez de côté cette loyauté qui éclate dans vos yeux... Si vous êtes venu en ennemi, ne vous fiez pas à votre force, à votre courage, à votre intelligence!... Tremblez, chevalier; et regardez non devant vous, mais à droite, à gauche, derrière, derrière surtout, car c'est derrière que vous serez frappé.
--Diable, mon cher, vous m'impressionnez. Il appela la servante. Dites-moi, ma belle enfant, comment vous appelez-vous?
--Juana, seigneur.
--Eh bien, ma jolie Juana, allez donc me chercher de ces gelées d'oranges que vous avez emportées, elles sont délicieuses, par ma foi!...
Deux minutes plus tard, Juana posait sur la table les confitures et se retirait de son pied léger.
--Vous disiez donc, cher monsieur de Cervantes?... dit Pardaillan en étalant soigneusement sa confiture sur un gâteau de miel.
Cervantes le considéra une seconde avec ébahissement et hocha doucement la tête.
--Savez-vous ce que c'est que le roi Philippe? reprit Cervantes, toujours à voix basse.
--Je l'ai vu passer dans sa litière, il n'y a pas bien longtemps, et, ma foi, l'impression qu'il m'a produite n'est guère à son avantage.
--Le roi, chevalier, c'est l'homme qui a fait trancher la tête à un de ses ministres, coupable d'avoir osé parler devant lui avant d'y être invité... C'est l'homme qui note minutieusement l'ordre dans lequel il laisse ses papiers sur la table de travail afin de s'assurer que nulle main indiscrète n'est venue les toucher... C'est l'homme qui poursuit d'une haine implacable la femme qu'il a cessé d'aimer et la laisse lentement mourir dans le cachot où il l'a fait jeter... C'est l'homme qui vient ici à la tête d'une armée pour meurtrir d'inoffensifs savants, de paisibles commerçants, coupables seulement d'adorer un autre dieu que le sien... et dont le véritable crime est de posséder d'immenses richesses, bonnes à confisquer... C'est l'homme enfin qui, par jalousie, a fait saisir et mourir dans les tortures son propre fils, l'infant don Carlos! Voilà ce que c'est que le roi d'Espagne contre lequel vous venez vous heurter, vous, chevalier de Pardaillan.
--Dans ma carrière, déjà longue, dit paisiblement Pardaillan, il m'a été donné de combattre quelques monstres... J'avoue, toutefois, n'en avoir jamais rencontré d'aussi magnifique dans sa hideur que celui dont vous venez de me tracer le portrait. Celui-là manquait à ma collection, et tout ce que vous me dites me donne une furieuse envie de le voir de près... dusse-je être broyé.
--Exactement ce que dirait don Quichotte! fit Cervantes avec admiration. Et, pourtant, s'il n'y avait que le roi seul... ce ne serait rien...
--Comment! cher monsieur, il y a pis encore?...
--L'Inquisition! dit Cervantes dans un souffle.
--Bah! fit Pardaillan en éclatant de rire... Fi! vous, un gentilhomme, vous tremblez devant des moines!
--Hé! chevalier, ces moines font trembler le roi et le pape lui-même!
--Bon! Qu'est-ce que votre roi?... Une façon de faux moine couronné... Qu'est-ce que le pape? un ancien moine mitré!... D'ailleurs, le pape, et même la papesse--vous ignorez sans doute qu'il y a eu une papesse--je les ai tenus dans la main que voici, et je vous jure qu'ils ne pesaient pas lourd!... et j'ai dédaigné de la fermer, cette main, sans quoi ils eussent été broyés!...
--Merveilleux! s'exclama Cervantes en frappant dans ses mains, vous parlez tout à fait comme don Quichotte!
--Je ne connais pas ce don Quichotte, mais, s'il parle comme moi, c'est un homme sage, mordieu, à moins que ce ne soit un fou...
--Ah! chevalier, dit Cervantes assombri, ne plaisantez pas!
--Et, avec un accent de sourde terreur:
--Vous ne savez pas, vous, ce que c'est que cet effroyable tribunal qu'on appelle le Saint-Office... car tout est saint dans cette redoutable institution de bourreaux... Vous ne savez pas que ce pays, si magnifiquement doté par la nature, naguère encore débordant de vie, resplendissant de la gloire de ses artistes et de ses savants que l'on massacre en masse, ce pays, aujourd'hui, agonise lentement, sous l'impitoyable étreinte d'un régime d'épouvante... et l'épouvante est telle que, devenus déments, oui, fous de peur! des milliers de malheureux sont allés se dénoncer eux-mêmes, se livrer eux-mêmes aux flammes des autodafés!... Et c'est à ce monstre que vous voulez vous heurter?... Prenez garde! vous serez brisé, comme je brise cette coupe!
Et, d'un coup sec, Cervantes brisait la coupe placée devant lui.
--Juana! appela Pardaillan. Mon enfant, apportez une autre coupe à M. de Cervantes.
Et, quand la coupe fut remplacée et remplie, Pardaillan se tourna vers Cervantes et:
--Mon cher ami, dit-il de cette voix spéciale qu'il avait dans ses moments d'émotion, vous me voyez ravi et tout ému de la belle amitié que vous voulez bien témoigner à l'étranger que je suis. Quand vous me connaîtrez mieux, vous saurez que j'ai dû déjà être brisé, je ne sais combien de fois dans ma vie, et, au bout du compte, j'ai toujours vu que ce sont ceux qui pensaient me pulvériser qui ont été brisés.
--Ce qui veut dire que, malgré ce que Je vous ai dit, vous persistez?
--Plus que jamais! dit simplement Pardaillan. Je dois à votre amitié une explication. La voici: tout ce que vous venez de me dire, je le savais aussi bien que vous, mais, une chose que vous ignorez peut-être et que je sais, c'est que mon pays est menacé de ce double fléau: Philippe II et son Inquisition... et je sais encore qu'il est impossible que la France soit lentement étranglée comme votre malheureux pays.
--Pourquoi?
--Parce que je ne le veux pas! dit froidement Pardaillan.
--Vous parlez encore comme don Quichotte! exulta Cervantes qui, à de certaines réponses de Pardaillan, perdait la notion de la réalité.
--S'il en est ainsi, ce don Quichotte dont vous me rebattez les oreilles, votre ami don Quichotte est fou!
--Fou? Peut-être bien!... oui... c'est une idée que vous me donnez là... Il faudra voir... murmura Cervantes.
Et, tout à coup, revenant à la réalité, il se leva, s'inclina profondément devant Pardaillan ébahi, et:
--En tout cas, dit-il, c'est un brave homme et un brave... Et je veux vous faire une proposition, chevalier.
--Voyons la proposition, fit Pardaillan, qui le considérait avec un commencement d'inquiétude.
--C'est, dit Cervantes, l'oeil pétillant de joyeuse malice, de porter avec moi la santé de l'illustre chevalier don Quichotte de la Manche!
--Mordieu! fit Pardaillan qui se leva avec un soupir de soulagement, je le veux de tout mon coeur, bien que je ne connaisse pas ce digne seigneur...
--A la gloire de don Quichotte! dit Cervantes avec une émotion étrange.
--A l'immortalité de votre ami don Quichotte! renchérit le chevalier en choquant son verre contre celui de Cervantes, qui mit la main sur son coeur en signe de remerciement.
XI
DON CESAR ET GIRALDA
Après avoir vidé leurs coupes d'un trait, ils se rassirent en face l'un de l'autre, et:
--Chevalier, dit Cervantes avec simplicité, je n'ai pas besoin de vous dire que je vous suis tout acquis.
--J'y compte bien, mordieu! répondit Pardaillan avec la même simplicité.
Cependant le patio s'était de nouveau garni. Plusieurs cavaliers d'assez mauvaise mine causaient bruyamment entre eux, en attendant les boissons rafraîchissantes qu'ils venaient de commander.
--Par la Trinité sainte! disait l'un, savez-vous, seigneurs, que Séville, depuis quelque temps, ressemblait à un cimetière?
--El Torero, don César, disparu... retiré dans les ganaderias de la Sierra!... en proie à un de ces accès d'humeur noire qui le prennent parfois! disait un autre.
--La Giralda invisible...
--Heureusement, notre sire le roi vient d'arriver. Tout cela va changer enfin.
--Nous allons retrouver le sourire de la Giralda.
--El Torero ne nous boudera plus et nous donnera quelque magnifique corrida.
--Sans compter les petits profits que nous retirerons de l'expédition!
Toutes ces répliques claquaient, entremêlées d'énormes éclats de rire, soulignés de rudes coups de poing sur la table.
--En somme, dit Pardaillan à mi-voix, d'après ce que j'entends, cette nouvelle croisade entreprise par votre roi, comme toute croisade qui se respecte, n'est qu'une vaste curée dont chacun, depuis le roi jusqu'aux derniers de ces... braves, espère tirer un honnête profit.
--N'est-ce pas toujours ainsi? répondit Cervantes en haussant les épaules.
--Qu'est-ce que ce Torero dont ils parlent?
Les traits mobiles de Cervantes prirent une expression de gravité et de mélancolie.
--Il s'appelle don César, sans autre nom, dit-il, car il n'a jamais connu ni son père ni sa mère. On l'appelle El Torero et on dit El Torero comme on dit le roi. Il s'est rendu célèbre dans toute l'Andalousie par sa façon de combattre le taureau, inconnue jusqu'à ce jour. Il ne descend pas dans l'arène comme font tous les autres toréadors, bardé de fer, couvert de la rondache, la lance au poing, monté sur un cheval caparaçonné... Il vient à pied, vêtu de soie et de satin, sa cape enroulée autour de son bras gauche, il tient une épée, il enlève le flot de rubans placé entre les cornes de la bête, qu'il ne frappe jamais, et, ce flot de rubans conquis au péril de sa vie, il va le déposer aux pieds de la plus belle... C'est un brave que vous aimerez quand vous le connaîtrez.
--Ainsi, dit Pardaillan, revenant à son idée première, le roi est tellement pressé d'argent qu'il ne dédaigne pas de se mettre à la tête d'une armée de détrousseurs?
--La question d'argent, la répression de l'hérésie, les exécutions en masse... s'il n'y avait que cela, le roi laisserait faire ses ministres et généraux... Tout cela n'est que prétexte pour masquer le véritable but que nul ne connaît en dehors du roi et du grand inquisiteur... et que, seul, je devine, murmura Cervantes.
--Par Dieu! je me disais aussi qu'il devait y avoir autre chose de plus grave, là-dessous! s'écria Pardaillan. Et, avec une sorte de curiosité:
--Voyons, est-ce qu'Elisabeth d'Angleterre menacerait d'envahir l'Espagne?...
--Ne cherchez pas, chevalier, vous ne trouveriez pas!... Cette expédition formidable, dans laquelle des milliers d'innocentes victimes seront sacrifiées, est dirigée contre... un seul homme! C'est un jeune homme de vingt-deux ans environ, qui n'a pas de nom, pas de fortune--car, s'il gagne largement sa vie dans le périlleux métier qu'il a choisi, ce qu'il gagne appartient plus aux malheureux qu'à lui-même. C'est un homme qui, lorsqu'il ne descend pas dans l'arène, passe son existence dans les ganaderias où il dompte le taureau pour son propre plaisir. Vous voyez que ce n'est ni un conspirateur ni un personnage.
--C'est le toréador dont vous me parliez avec tant de chaleur...
--Lui-même, chevalier.
--Je comprends maintenant que vous me disiez que je l'aimerais quand je le connaîtrais... Mais dites-moi, il est donc d'une, illustre famille, ce jeune homme sans nom?
Cervantes jeta un coup d'oeil soupçonneux autour de lui, vint s'asseoir tout près de Pardaillan, et dans un souffle:
--C'est, dit-il, le fils de l'infant don Carlos, mort assassiné, il y a vingt-deux ans.
--Le petit-fils du roi Philippe!... L'héritier, alors, de la couronne d'Espagne, au lieu et place de don Philippe, l'infant actuel?...
Silencieusement, Cervantes approuvait de la tête.
--C'est le grand-père, monarque puissant, qui organise et dirige une expédition contre son petit-fils, obscur, pauvre, faible... Il y a la-dessous quelque sombre secret de famille, murmura Pardaillan rêveur.
--Si le prince voulait... l'Andalousie, qui l'adore sous sa personnalité de toréador, l'Andalousie se soulèverait demain; il aurait des milliers de partisans; l'Espagne, divisée en deux clans, se déchirerait elle-même... Comprenez-vous maintenant? L'expédition est à deux fins, on se débarrassera de quelques hérétiques, on enveloppera le prince dans ce vaste coup de filet, et on s'en débarrassera sans que nul ne soupçonne la vérité.
--Et lui?...
--Rien!... il ne sait rien.
--Et s'il savait, voyons, vous qui paraissez le connaître, que ferait-il?
Cervantes haussa les épaules:
--Le roi va se charger la conscience bien inutilement, dit-il. D'abord parce que le prince ignore tout de sa naissance, ensuite parce que, même s'il savait, il se soucierait fort peu de la couronne. Il a une nature d'artiste, ardente et généreuse, et, de plus, il est amoureux fou de la Giralda.
--Corbleu! Il me plaît votre prince!... Mais, s'il est si féru d'amour pour cette Giralda, que ne l'épouse-t-il?
--Hé! il ne demande que cela!... Malheureusement, la Giralda, on ne sait pourquoi, ne veut pas quitter l'Espagne.
--Eh bien, qu'il l'épouse ici... Ce ne sont pas les prêtres qui manquent pour bénir cette union, et, quant au consentement de la famille, puisqu'il ne se connaît ni père ni mère...
--Mais, fit Cervantes, vous ignorez que la Giralda est bohémienne...
--Qu'est-ce que cela fait?
--Comment? Et l'Inquisition?...
--Ah, ça! cher ami, voulez-vous me dire ce que l'Inquisition vient faire là-dedans?
--Comment! fit Cervantes stupéfait... La Giralda est bohémienne... C'est-à-dire que, demain, ce soir, l'Inquisition peut la faire saisir et jeter au bûcher... Et, si ce n'est déjà fait, c'est que la Giralda est adorée des Sévillans et qu'on craint un soulèvement en sa faveur.
--Mais le prince n'est pas bohémien, lui, dit Pardaillan qui ne voulait pas en démordre.
--Non!... Mais, s'il épouse une hérétique, il devient passible de la même peine: le feu.
--Oh! vous m'en direz tant!... Au diable l'Inquisition! La vie n'est plus tenable avec cette institution là!... et je vous avertis que la bile commence à me travailler singulièrement à ce sujet!... Quant à votre petit prince, eh bien, j'éprouve une furieuse envie de me mêler un peu de ses affaires... sans quoi il ne s'en tirera jamais! Contez-moi plutôt l'histoire de ce fils de l'infant don Carlos; vous me paraissez la connaître à fond.
--C'est une sombre et terrible histoire, chevalier, murmura Cervantes, dont le front se rembrunit.
D'un coup d'oeil circulaire, il s'assura que nul ne pouvait l'entendre, et:
--Sachez d'abord que tous ceux qui ont été mêlés de près ou de loin à cette histoire sont morts de mort violente... Tous ceux qui l'ont simplement connue et qui ont commis l'imprudence de montrer qu'ils savaient quelque chose ont disparu mystérieusement, sans qu'on ait jamais pu savoir ce qu'ils étaient devenus.
--Bon! comme nous ne voulons pas avoir le même sort, nous ferons en sorte que nul ne se doute que nous la connaissons.
A cet instant, sans qu'ils y prissent garde, un couple entra discrètement dans le patio.
L'homme avait son feutre rabattu et sa cape lui couvrait une partie du visage. La femme était non moins soigneusement enveloppée dans une mante dont le capuchon rabattu cachait entièrement sa figure.
Silencieusement, ils passèrent comme des ombres et vinrent s'asseoir sous les arcades où une demi-obscurité les mettait à l'abri de tout regard indiscret: évidemment, c'étaient deux amoureux désireux de solitude.
Les deux nouveaux venus n'étaient plus tôt assis qu'un autre personnage, entré sur leurs pas, se faufilait prudemment et, sans que nul ne fît attention à lui, venait se dissimuler entre deux palmiers, à quelques pas des deux amoureux qu'il paraissait guetter.
Mais, si habile qu'eût été sa manoeuvre, elle n'avait pas échappé à l'oeil de Pardaillan toujours en éveil.
--Ouais! songea-t-il, on dirait quelque vilaine araignée tapie au fond de son trou, prête à fondre sur sa proie!... Mais qui diable guette-t-il ainsi?... J'y suis!... C'est à ces deux amoureux, là-bas, qu'il en a... Je ne les avais pas remarqués, ces deux-là... C'est un jaloux... Allez, mon cher, je vous écoute, dit-il à Cervantes.
--Vous savez, chevalier, qu'une des clauses du traité de Cateau-Cambrésis stipulait le mariage de l'infant don Carlos, alors âgé de quinze ans, avec Elisabeth de France, fille aînée du roi Henri II, âgée elle-même de quatorze ans. Et que le roi Philippe épousa lui-même la femme qu'il destinait à son fils... Ce que vous ne savez pas, parce que ceux qui l'ont su ont disparu comme je vous ai dit, c'est que l'infant Carlos s'était pris pour sa jolie fiancée d'une passion irrésistible... Une de ces passions foudroyantes, sauvages, tenaces, comme seuls sont capables de les concevoir les tout jeunes gens et les vieillards... Le prince était beau, élégant, spirituel et il était follement épris... La princesse l'aima. Pouvait-il en être autrement? Et ne devait-il pas être son époux?... La fatalité voulut que le roi, veuf depuis peu de Marie Tudor, vît à ce moment la fiancée de son fils...
--Et il en devint amoureux... c'est dans l'ordre.