Les Pardaillan — Tome 05 : Pardaillan et Fausta

Chapter 24

Chapter 243,827 wordsPublic domain

D'un air détaché, elle porta le coup qui devait lui rallier les hésitants, s'il y en avait parmi eux, et redoubler le zèle et l'ardeur de ceux qui lui étaient acquis.

--Dans une entreprise comme celle-ci, dit-elle, l'or est un adjuvant indispensable. Parmi les hommes qui vous obéissent, il doit s'en trouver à coup sûr un certain nombre qui sentiront redoubler leur audace et leur courage lorsque quelques doublons seront venus garnir leurs escarcelles. Répandez l'or à pleines mains. On vous l'a dit, nous sommes fabuleusement riches. Que chacun de vous fasse connaître à M. le duc de Castrana la somme dont il a besoin. Elle lui sera portée à son domicile demain. La distribution que vous allez faire se rapporte exclusivement au combat de demain. Par la suite, il sera bon de procéder à d'autres largesses. Et, maintenant, allez, messieurs, et que Dieu vous garde.

Fausta omettait volontairement de leur parler d'eux-mêmes. Elle savait bien qu'ils ne s'oublieraient pas, et elle put lire sur tous les visages devenus radieux combien son geste généreux était apprécié à sa valeur.

Ayant dit, elle les congédia d'un geste de reine et fit un signe imperceptible au duc de Castrana, lequel alla incontinent se placer près de l'ouverture par laquelle ils étaient bien obligés de sortir tous.

Le départ se fit lentement, un à un, car il ne fallait pas éveiller l'attention en se montrant par groupes dans les rues de la ville, non encore éveillée.

Le duc de Castrana recueillait et notait le chiffre que lui donnait chacun avant de s'éloigner. Il échangeait quelques mots brefs avec celui-ci, faisait une recommandation à celui-là, serrait la main de cet autre et chacun se retirait ravi de son urbanité car personne ne doutait que, sous le nouveau régime, il ne deviendrait un puissant personnage, et chacun aussi s'efforçait de se concilier ses bonnes grâces.

Pendant ce temps, Fausta, demeurée seule sur l'estrade, n'avait pas bougé de son fauteuil et semblait surveiller de loin la sortie de ces hommes qu'elle avait su faire siens grâce à son habileté et à sa générosité.

Pardaillan ne la quittait pas des yeux, et sans doute avait-il appris à lire sur cette physionomie indéchiffrable, car il murmura:

«La comédie n'est pas finie, ceci me fait l'effet d'un temps de repos et je serais fort étonné qu'il n'y eût pas une deuxième séance. Attendons!»

Ayant ainsi décidé, il se retourna vers le Chico.

Le nain avait attendu très patiemment. Ce qui se passait derrière ce mur le laissait parfaitement indifférent, et même il se demandait quel intérêt pouvait trouver son compagnon à écouter ces sornettes de conspirateurs.

Donc, en attendant que le dernier conjuré se fût éloigné, Pardaillan se mit à causer avec le Chico, non sans animation. Et sans doute s'était-il avisé de demander quelque chose d'extraordinaire, car le nain, après avoir montré un ébahissement profond, s'était mis à discuter vivement comme quelqu'un qui s'efforce d'empêcher de commettre une sottise.

Sans doute Pardaillan réussit-il à le convaincre, et obtint-il de lui ce qu'il désirait, car, lorsqu'il se mit à regarder par l'excavation, il paraissait satisfait et son oeil pétillait de malice. Fausta maintenant était seule.

Tout à coup, sans que Pardaillan pût dire par où elle était venue, une ombre surgit de derrière l'estrade et vint silencieusement se placer devant Fausta. Puis une deuxième, une troisième, jusqu'à six ombres surgirent de même et vinrent se ranger, debout, devant Fausta.

Pardaillan, parmi ceux-là, reconnut le duc de Castrana et aussi le familier qu'il avait jeté hors du patio: Cristobal Centurion, dont il savait le nom maintenant.

«Par Dieu! murmura-t-il, je savais bien que tout n'était pas fini.»

--Messieurs, commença Fausta de sa voix grave, j'ai demandé à M. le duc de Castrana de me désigner quatre des plus énergiques et des plus décidés d'entre vous tous. Il vous connaît tous. S'il vous a choisis, c'est qu'il vous a jugés dignes de l'honneur qui vous est réservé.

Les quatre désignés s'inclinèrent profondément et attendirent. Fausta reprit en désignant Centurion:

--Celui-ci a été choisi directement par moi parce que je le connais. Il est à moi corps et âme.

--Vous tous, ici présents, vous serez les chefs des chefs qui viennent de sortir. A part don Centurion qui reste attaché à ma personne, vous recevrez les ordres de M. le duc de Castrana, votre chef suprême.

--Vous composerez notre conseil et vous aurez chacun la haute main sur dix chefs et sur leurs troupes. A dater de maintenant, vous faites partie de notre maison et je pourvoirai à tous vos besoins. Pour le moment, je tiens à vous dire ceci: je compte sur vous, messieurs, pour que vos hommes n'oublient pas un instant que, ce qui importe avant tout, c'est de sauver le prince dont nous ferons un roi. A vous je dis, séance tenante, ce prince, vous le connaissez. Il est célèbre dans l'Andalousie. On le nomme don César.

--Le Torero! s'exclamèrent les cinq.

--Vous connaissez l'homme. Pensez-vous qu'il soit à la hauteur du rôle que nous voulons lui faire jouer?

--Oui, par le Christ! C'est une vraie bénédiction du Ciel que ce soit justement celui-là le fils de don Carlos. Nous ne pouvions rêver chef plus noble, plus généreux, s'écria le duc de Castrana, avec enthousiasme.

--Bien, duc. Vos paroles me rassurent, car je vous sais très réservé dans vos admirations. Je dois vous avouer que je connais peu le prince. Je sais qu'on parle de lui comme d'une manière de Cid dont on se montre très glorieux. Mais je me demandais s'il aurait assez d'intelligence pour me comprendre, assez d'ambition pour adopter mes idées et les faire siennes.

Avec un peu plus de perspicacité, le duc et les cinq hommes qui l'entouraient eussent pu se demander comment cette princesse avait pu parler de son mariage avec un homme qu'elle ne connaissait même pas.

Ils n'y pensèrent pas. Et le duc se contenta de dire:

--Le Torero, c'est un fait connu, a des idées qui se rapprochent sensiblement des nôtres. Pour ce qui est de vos inquiétudes, je crois fermement qu'elles seront dissipées dès que vous aurez eu un entretien avec le prince.

--J'en accepte l'augure. Mais, duc, n'oubliez plus qu'il n'y a pas, qu'il ne peut y avoir de fils de don Carlos. Il ne peut y avoir qu'un fils légitime du roi. Don César est ce fils! Pour convaincre les incrédules, il n'est rien de tel que de paraître sincère et convaincu soi-même. Cette sincérité, vous l'obtiendrez en vous habituant à considérer, vous-mêmes, comme une vérité absolue, ce que vous voulez faire pénétrer dans l'esprit des autres.

--C'est vrai, madame. Soyez assurée que nous n'oublierons pas vos recommandations.

--Pour l'exécution de vastes desseins, il me faut des hommes d'élite et c'est pourquoi je vous ai pris à part.

--Sur ce point, madame, je crois pouvoir vous affirmer que vous aurez toute satisfaction avec nous, fit le duc au nom de tous.

--Je le crois, dit froidement Fausta. Mais, en même temps, il faudra que ces hommes consentent à rester entre mes mains des instruments passifs.

Les cinq conspirateurs se regardèrent quelque peu déconfits. Évidemment ils ne s'attendaient pas à semblable exigence.

Fausta devina leur pensée. Elle reprit:

--Évidemment, cela est dur, surtout pour des hommes de votre valeur. Il est nécessaire pourtant qu'il en soit ainsi. J'entends rester le cerveau qui pense. Si vous acceptez, la destinée qui vous attend dépassera en splendeur ce que vos rêves les plus fous auront à peine osé concevoir. S'il en est parmi vous qui hésitent, ils peuvent se retirer, il en est temps encore.

On ne pouvait pas être d'une franchise plus brutale. Cette main blanche et parfumée, cette main aux ongles rosés, serait une poigne de fer à l'étreinte de laquelle on ne saurait tenter de se soustraire, une fois qu'elle se serait abattue sur vous.

Mais aussi quel prestigieux avenir entrevu!

Le duc et ses amis furent dominés comme l'étaient, en général, tous ceux qui approchaient de près cette femme extraordinaire.

--Nous acceptons, madame. Disposez de nous comme d'esclaves, dit le duc au nom de tous.

--J'accepte cet engagement, dit Fausta d'une voix grave. Et, soyez tranquilles, vous monterez si haut que peut-être en serez-vous éblouis vous-mêmes. Je compte sur vous pour établir une discipline sévère et maintenir vos hommes dans des idées d'obéissance passive. Nous rêvons de grandes choses. Je me sens la force de mener à bien cette oeuvre colossale. Celui que nous avons choisi dominera le monde, grâce à vous.

Fausta revint vite au sentiment de la réalité.

--Ces rêves de puissance et de grandeur, dit-elle, reposent sur une tête menacée; si cette tête tombe, c'en est fait de ces rêves!

--On ne touchera pas un cheveu du prince. Dussions-nous périr tous, il sera sauvé. Vous avez notre parole de gentilshommes.

--J'y compte, messieurs. Don Centurion vous fera parvenir, demain, mes instructions précises. Allez, maintenant.

Le duc et ses quatre amis ployèrent le genou devant celle qui leur avait fait entrevoir un avenir prodigieux et, s'enveloppant de leurs manteaux, ils se disposèrent à sortir. Alors Pardaillan se redressa et fit un signe. Le Chico se mit aussitôt en marche, guidant le chevalier qui, jugeant la séance terminée, se décidait, sans doute, à quitter les souterrains de la maison des Cyprès.

Si Pardaillan ne s'était tant hâté, il eût entendu une conversation qui n'eût pas manqué de l'intéresser.

Fausta était restée songeuse. Quand elle vit que le duc et ses amis s'étaient retirés, elle descendit de l'estrade et, s'adressant à Centurion d'une voix brève:

--Cette bohémienne, cette Giralda, peut être un obstacle à nos projets. Elle me gêne. Il faut qu'elle disparaisse dans la bagarre de demain.

Elle eut l'air de réfléchir un instant en surveillant Centurion du coin de l'oeil et elle décida:

--Prévenez votre parent Barba Roja. Lui seul, je crois, pourra m'en débarrasser.

--Quoi! madame, fit Centurion d'une voix étranglée, vous voulez!...

--Je veux, oui! dit Fausta avec un imperceptible sourire.

Sur un ton douloureux, le bravo dit:

--Vous m'avez promis cependant...

--Que faudrait-il donc que je fasse pour arriver à vous persuader qu'on ne me prend pas pour dupe?

--Madame, bégaya Centurion interloqué, je ne comprends pas.

--Vous allez comprendre. Vous m'avez dit que vous étiez amoureux de Giralda, au point que vous parliez de l'épouser. Eh bien soit, j'y consens, épousez-la.

--Ah! madame! je vous devrai la fortune et le bonheur! s'émerveilla Centurion, radieux.

--Épousez-la, répéta Fausta avec nonchalance. Seulement il est une petite chose, sans grande importance pour un amour, aussi désintéressé que le vôtre. Dans le nouvel ordre de choses que nous allons instaurer, vous serez un personnage en vue. On s'étonnera peut-être que le personnage que vous allez être ait pour épouse une humble bohémienne.

--L'amour sera mon excuse. Nul ne pourra médire sur le compte de ma femme. La Giralda, malgré qu'elle ne soit qu'une bohémienne, est connue comme la vertu la plus farouche de l'Andalousie. Cela est l'essentiel.

Fausta eut un mince sourire, et, comme si elle n'avait pas entendu, elle continua:

--On s'étonnera surtout que ce personnage ait été assez oublieux de son rang et de sa dignité pour épouser une jeune fille du peuple. Car la famille de la Giralda est connue maintenant. Elle est, cette petite, de la plus basse extraction.

Centurion chancela sous le coup qui était rude, affreux. L'amour qu'il avait affiché pour la Giralda n'était qu'une comédie. Il s'était imaginé, par suite d'on ne savait quels indices, que la bohémienne était issue d'une illustre famille. Il avait conçu ce plan: avec l'assistance de Fausta, évincer Barba Roja, écarter le Torero, Débarrassé de ces deux obstacles, lui Centurion, déjà riche, en passe de devenir un personnage, consentait à épouser cette fille sans nom.

Une fois le mariage consommé, un heureux hasard lui ferait connaître à point nommé la filiation de son épouse. Il devenait du coup l'allié d'une des plus illustres familles du royaume. Et si, plus tard, devenu roi, le Torero s'avisait de rechercher son ancienne amante, lui, Centurion, savait trop quels bénéfices un courtisan complaisant peut tirer d'un caprice royal.

Tel avait été le plan de Centurion. Et c'est au moment où il voyait ses affaires marcher au mieux de ses désirs qu'il apprenait brutalement qu'il s'était trompé, que la Giralda, dont il avait rêvé de faire le pivot de sa fortune, n'était qu'une pauvre fille de basse extraction.

Ce coup l'assommait.

Le voyant muet d'hébétude, Fausta acheva:

--Hé! quoi! Ne le saviez-vous pas? Auriez-vous commis cette faute, impardonnable pour un homme de votre force, de prêter une oreille crédule aux propos de cette fille qui se croit issue d'une famille princière?

Cette fois, il n'y avait pas à douter, la raillerie était flagrante, cruelle: elle savait certainement.

--Épargnez-moi, madame! supplia-t-il, honteux.

Fausta le considéra une seconde et, haussant dédaigneusement les épaules:

--Êtes-vous enfin convaincu qu'il est inutile d'essayer de jouer au plus fin avec moi?

--Que faut-il dire de votre part à Barba Roja? demanda-t-il, jetant le masque et résolument cynique.

--De ma part, dit Fausta avec un suprême dédain, rien. De la vôtre, à vous, dites-lui que la bohémienne ne manquera pas d'assister à la corrida, puisque son amant doit y prendre part. Don Almaran, placé à la source même des informations, ne doit pas ignorer qu'il se trame quelque coup de traîtrise, lequel sera mis à exécution pendant que se déroulera la corrida. Il doit savoir que le coup préparé par M. d'Espinosa avec le concours du roi n'ira pas sans tumulte. A lui de profiter de l'occasion et de s'emparer de celle qu'il convoite. Quant à vous, comme J'ai besoin d'être tenue au courant de ce qui se trame chez mes adversaires, il vous faut éviter à tout prix d'éveiller des soupçons. En conséquence, vous aurez soin de vous mettre à sa disposition pour ce coup de main et de le seconder de telle sorte qu'il réussisse. Tout le reste vous regarde à la condition que la Giralda soit perdue à tout jamais pour don César, et sans que j'y sois pour rien. Vous me comprenez?

--Je vous comprends, madame, et j'agirai selon vos ordres, dit le bravo, heureux de se tirer d'affaire.

Très froide, elle dit:

--Je vous engage à prendre toutes les dispositions utiles pour mener à bien cette affaire. Vous avez beaucoup à vous faire pardonner, maître Centurion.

Le bravo frémit. Il comprenait le sens de la menace. La situation dépendait de sa réussite. Il réussirait donc coûte que coûte:

--La bohémienne disparaîtra, j'en réponds, dussé-je la poignarder de mes mains, dit-il avec assurance.

--Partons, dit alors Fausta très paisiblement.

Centurion s'en fut chercher son flambeau, qu'il avait dissimulé sous l'estrade, et l'alluma.

Il n'y avait qu'une porte visible dans cette salle: celle par où les conjurés s'étaient dispersés et lui donnait sur une galerie souterraine, laquelle aboutissait hors du mur d'enceinte de la maison.

Cependant le duc de Castrana et ses amis étaient revenus et s'étaient retirés par une issue qu'on ne voyait pas. Fausta elle-même était entrée par une troisième porte qu'on ne voyait pas davantage.

Son flambeau allumé à la main. Centurion demanda:

--Quel chemin prenez-vous, madame?

--Celui du duc.

L'estrade n'était pas appuyée contre le mur. Centurion contourna cette estrade et ouvrit une petite porte secrète qui se trouvait là, habilement dissimulée. Puis, sans se retourner, convaincu qu'elle le suivait, il s'engagea dans la galerie étroite qui aboutissait à cette porte et attendit que Fausta le rejoignît. Celle-ci s'était mise en marche.

Elle avait contourné l'estrade et allait disparaître à son tour, lorsqu'elle demeura clouée sur place.

Une voix vibrante, qu'elle connaissait trop bien, venait de lancer sur un ton railleur:

--La restauratrice de l'empire de Charlemagne daignera-t-elle accorder une minute de son temps si précieux au pauvre routier que je suis?

Fausta s'était arrêtée net, sans se retourner. Son oeil eut une lueur sinistre et, dans sa pensée éperdue, elle hurla:

--Pardaillan! L'infernal Pardaillan!... Ainsi il a échappé à la mort, comme il l'avait dit! Il est sorti de la tombe où je croyais bien l'avoir emmuré vivant!

Elle leva vers le ciel un regard fulgurant comme si elle eût voulu sommer Dieu de lui venir en aide.

Et voici qu'en abaissant les yeux elle vit dans l'ombre Centurion qui se livrait à une pantomime effrénée dont la signification lui était très claire:

«Retenez-le un moment, disaient les gestes de Centurion, je cours chercher du renfort, et cette fois nous le tenons!»

Elle abaissa plusieurs fois de suite ses cils pour montrer qu'elle avait compris, et alors elle se retourna.

Tout ceci, qui nous a demandé un temps très long à expliquer, s'était produit en un temps inappréciable.

En tenant compte de la surprise à laquelle elle n'avait pu échapper, si maîtresse d'elle-même qu'elle fût, Pardaillan put croire que rien d'anormal ne s'était passé, qu'elle était bien seule et qu'elle s'était retournée à son appel. Son visage était si calme, son oeil si limpide, son attitude empreinte d'une telle sérénité, que Pardaillan, qui la connaissait bien pourtant, ne put se tenir de l'admirer.

Elle s'avança vers lui avec la grâce d'une grande dame qui, pour honorer un visiteur de marque, le conduit elle-même vers le siège qu'elle lui destine.

Et Pardaillan dut reculer devant elle, contourner des banquettes et s'asseoir là où elle voulait qu'il s'assît.

Nous avons dit qu'il n'y avait qu'une porte visible: elle était à droite. Au centre se trouvait l'estrade.

Derrière l'estrade était située la porte secrète par où Centurion venait de sortir, courant chercher du renfort. Devant l'estrade, il y avait un espace vide au bout duquel se trouvait le mur qui faisait face à l'estrade.

Dans ce mur étaient percées l'excavation par où Pardaillan avait regardé et écouté, et un peu plus loin, la porte invisible par où il était entré--du moins Fausta avait tout lieu de croire qu'il était entré par là. A droite et à gauche de l'estrade se trouvaient les banquettes sur lesquelles les conjurés s'étaient assis.

La manoeuvre de Fausta, amenant Pardaillan à s'asseoir sur la dernière des banquettes placées à gauche de l'estrade, avait eu pour but de l'acculer sur le seul côté de la salle où il n'y avait aucune porte, visible ou invisible, de cela Fausta était sûre.

Quant à la porte visible, au coeur de chêne, jamais Pardaillan, malgré sa force et sa bravoure, ne pourrait traverser cette salle encombrée pour arriver jusqu'à elle. Et même s'il parvenait à accomplir ce miracle, il n'en serait pas plus avancé, la porte étant fermée à triple tour.

Pardaillan était bien pris cette fois.

Que pourrait sa courte dague contre les longues et bonnes rapières dont il allait être menacé?

Pardaillan s'était prêté avec une bonne grâce, dont lui seul était capable en pareil moment, à la petite manoeuvre de Fausta. Il serait certes téméraire d'affirmer qu'il n'avait rien remarqué de ces dispositions inquiétantes. Mais Fausta le connaissait bien. Elle savait qu'il n'était pas homme à reculer, sur n'importe quel terrain. Et, sans scrupule comme sans remords, elle exploitait habilement ce qu'elle considérait comme une faiblesse.

Donc Pardaillan s'assit sur la dernière banquette, à la place même qu'elle désignait. Elle-même s'assit sur une autre banquette, en face de lui. Ils se regardèrent en souriant. On eût dit deux amis heureux de se retrouver.

Cependant son sourire, à lui, avait on ne sait quoi de narquois, d'insaisissable pour tout autre qu'elle. Ces deux antagonistes, exceptionnellement doués, avaient en certaines circonstances à leur disposition des sens spéciaux qui leur permettaient de percevoir ce qui échappait à leurs sens ordinaires.

Ne percevant rien d'anormal, elle se rassura.

Alors, d'une voix très calme, douce et chantante, un sourire aux lèvres, comme on s'informe de la santé d'une personne qui vous est chère, elle dit:

--Ainsi vous avez pu échapper au poison dont l'air de votre cachot était saturé?

Et lui, souriant aussi, soutint son regard sans provocation, sans arrogance, mais avec fermeté et assurance:

--Ne vous avais-je pas prévenue? dit-il d'un air indéchiffrable.

--C'est vrai. Vous aviez bien vu!

Un long moment elle le considéra en silence et elle reprit:

--Ce poison n'était qu'un narcotique. A vrai dire, j'en avais le soupçon. Ce qui m'étonne, c'est que vous ayez pu sortir de ce cachot où vous étiez emmuré comme dans une tombe. Comment avez-vous fait?

--Cela vous intéresse-t-il vraiment?

--Rien de ce qui vous touche ne me laisse indifférente, croyez-le bien.

On eût dit qu'elle se réjouissait de le voir sain et sauf. Et peut-être, dans le désarroi où se débattait sa pensée, se réjouissait-elle en effet.

Il répondit, en s'inclinant gracieusement:

--Vous me comblez, vraiment! Prenez garde! vous allez me rendre outrecuidant et fat. Vous me voyez tout confus de l'intérêt que vous voulez bien me porter.

--Ce qui vous paraît très simple paraît prodigieux à d'autres, dit-elle. Tout le monde ne peut pas avoir votre rare mérite, ni votre modestie plus rare encore.

--De grâce, madame, ménagez cette modestie! Vous tenez donc à savoir?

Elle fit «oui!» doucement de la tête.

--Soit. Vous savez qu'une partie du plafond de ce cachot s'abaisse au moyen d'un mécanisme.

--Je sais.

--Vous ignorez sans doute que dans le cachot même un ressort caché permet de faire descendre ce plafond qui remonte ensuite automatiquement?

--Je l'ignorais, en effet.

--Eh bien, c'est par là que je suis sorti. Ma bonne fortune m'a fait trouver ce ressort sur lequel j'ai appuyé de façon tout à fait fortuite. Le plafond est descendu, à mon grand ébahissement. Cela constituait un petit plateau sur lequel je me suis placé. Le pla fond, en remontant, m'a ramené dans la chambre d'où j'avais été précipité. Vous voyez que c'est très simple.

--Mais comment avez-vous eu l'idée de descendre dans les souterrains?

--Toujours le hasard, dit-il de son air le plus naïf. J'ai trouvé toutes les portes ouvertes. Je ne connaissais pas la maison. Sans savoir comment, je me suis retrouvé dans les caves. Je suis assez observateur, vous le savez. J'ai pensé qu'une maison que vous aviez choisie devait posséder plus d'une issue secrète semblable à celle par où j'étais sorti. Et, toujours favorisé par le hasard, j'ai été amené dans un couloir ou mon attention a été sollicitée par quelques lumières qui transparaissaient à travers le mur. Est-il nécessaire de vous en dire plus long?

--C'est inutile. Je comprends maintenant.

--Ce que je ne comprends, pas, c'est qu'une femme telle que vous ait commis cette faute impardonnable de laisser sa maison déserte, toutes portes ouvertes.

Le dialogue entre ces deux adversaires prenait des allures de duel. Jusqu'ici ils n'avaient fait que se tâter. Maintenant ils se portaient des coups. Et, comme toujours, c'était Pardaillan qui chargeait le premier.

Fausta se contenta de relever le reproche d'imprudence. Elle expliqua:

--Si j'ai laissé toutes portes ouvertes, j'avais des raisons. Vous n'en doutez pas, puisque vous me connaissez... Que vous soyez arrivé à point nommé pour bénéficier de cette apparente négligence, c'est un malheur... réparable. En ce qui concerne cet oeil secret qui vous a permis d'assister à mon entrevue avec les gentilshommes espagnols, je conviens que le reproche est mérité. J'aurais dû en effet le fermer. J'ai péché par trop de confiance. C'est une leçon. Tenez pour certain qu'elle ne sera pas perdue.

Elle disait cela paisiblement, comme s'il se fût agi d'une chose de médiocre importance. Mais, après avoir confessé son erreur, elle revint à ce qui lui paraissait autrement important, et avec un sourire aigu comme celui de Pardaillan quand il lui faisait remarquer les conséquences de son imprudence: