Les Pardaillan — Tome 05 : Pardaillan et Fausta

Chapter 23

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--Seigneurs, dit-il, voici la princesse Fausta. Souveraine en ce pays du soleil et de l'amour, ce pays béni qui s'appelle l'Italie, la princesse Fausta est fabuleusement riche. Elle connaît tout de nos projets et pourrait, je crois, vous nommer tous par vos noms, titres et qualités. Fausta étendit sa main et dit:

--Rassurez-vous, seigneurs, il n'y a pas de traîtres parmi vous. Sous un régime d'oppression sanglante pareil à celui sous lequel agonise votre beau pays d'Espagne, il ne fallait pas être grand clerc pour deviner qu'une réaction devait se faire et que des hommes de coeur et de dévouement se trouveraient, qui tenteraient de secouer le joug de fer. Ceci posé, le reste n'était plus qu'un jeu pour moi. Et, quant à vos personnages, quant à vos projets, si je les connais, c'est que j'ai pu assister, invisible, à la plupart de vos conciliabules.

Cette déclaration loyale, faite sur un ton de suprême assurance, fit tomber les suspicions qui, déjà, se faisaient jour. Fausta perçut parfaitement ces impressions, mais elle n'en laissa rien paraître. Comme si, désormais, elle eût acquis le droit de commander, elle se tourna vers le personnage qui la présentait et dit d'un ton bref:

--Continuez, duc!

Celui à qui elle venait de donner ce titre de duc s'inclina profondément et reprit, se faisant l'interprète des pensées de plus d'un qui l'écoutait:

--Oui, seigneurs, la princesse vient de vous le dire, il n'y a jamais eu et il n'y aura jamais de traître parmi nous. Et, cependant, la princesse Fausta nous connaît, nous et nos projets. Mais, alors quelle paraît trouver tout simple de nous avoir découverts, qu'elle me permette de dire ici que, pour nous avoir devinés, il faut être doué d'une perspicacité peu commune. Pour avoir osé s'aventurer parmi nous, il faut être doué d'une audace que bien des hommes n'auraient pas.

Un murmure approbateur se fit entendre.

--Le pouvoir dont elle dispose en tant que souveraine, continua le duc, ses immenses richesses, son esprit supérieur, son courage viril, ses ambitions vastes, tout cela, la princesse Fausta le met au service de l'oeuvre de régénération que nous poursuivons.

Des acclamations saluèrent cette fois ces paroles. Le duc reprit d'une voix qui se fit plus forte:

--Tout ce que je viens de vous dire n'est rien à côté de ce qui me reste à vous révéler.

Le duc prit un temps, soit pour ménager ses effets, en orateur habile, soit pour permettre au silence de se rétablir, car ses paroles avaient soulevé un mouvement assez vif dans l'assemblée. Puis il reprit:

--Ce chef que nous cherchions vainement depuis de longs mois, le fils de don Carlos, la princesse le connaît... elle se fait fort de nous l'amener.

Ici, l'orateur dut s'arrêter, interrompu qu'il fut par les exclamations diverses, les trépignements, les manifestations les plus diverses d'une joie bruyante et sincère. Toutes ces clameurs se confondirent en un cri unanime de «Vive don Carlos! Vive notre roi!» jailli spontanément de toutes ces poitrines haletantes. Un geste du duc ramena instantanément le silence. Chacun redevint attentif.

--Oui, seigneurs, lança le duc. La princesse connaît le fils de don Carlos, et elle nous l'amènera. Mais il y a mieux encore. Écoutez ceci: la princesse sera, d'ici peu, l'épouse légitime de celui dont nous voulons faire notre roi. Épouse de notre chef, elle mettra à son service son pouvoir, sa fortune, et surtout son puissant génie. Elle fera de son époux non pas un roi de l'Andalousie, comme nous le souhaitons, mais, dépassant toutes nos ambitions, elle fera de lui, avec votre aide, le roi de toutes les Espagnes. C'est pourquoi, moi: don Ruy Gomès, duc de Castrana, comte de Mafalda, marquis de Algavar, seigneur d'une foule d'autres lieux, grand d'Espagne, dépouillé de mes titres et biens par l'infâme tribunal qui s'intitule «Saint-Office», je lui rends hommage ici et je crie:

--Vive notre reine!

Et le duc de Castrana mit un genou en terre. Et, comme l'étiquette très rigoriste de la cour d'Espagne interdisait de toucher à la reine, sous peine de mort, il se courba devant Fausta jusqu'à toucher du front les planches de l'estrade. Et un cri formidable retentit:

--Vive la reine!

Impassible comme à son ordinaire, Fausta reçut sans sourciller l'enthousiaste hommage. Sans doute s'était-elle blasée sur ce genre de manifestations, ayant reçu--alors qu'elle pouvait se croire la papesse--des hommages religieux faits d'adoration mystique, autrement grandioses. Cependant, elle daigna sourire.

Elle se leva vivement et, relevant le duc avec une grâce captivante:

--A Dieu ne plaise, dit-elle, que je laisse un de nos plus fidèles sujets le front dans la poussière.

Et, lui tendant sa main à baiser dans un geste vraiment royal, elle reprit sa place dans son fauteuil.

--Duc, reprit-elle, quand notre époux sera sur le trône de ses pères, nous voulons que soient réformées les règles d'une étiquette étroite et mesquine. Nous sommes souveraine et nous ne l'oublions pas, mais nous sommes avant tout femme, et nous entendons le demeurer. Comme telle, nous voulons que nos sujets puissent nous approcher sans que cela leur soit imputé à crime.

Et, désignant d'un geste empreint d'une grâce hautaine les hommes qui venaient de l'acclamer:

--Ceux-ci auront été les premiers. Ils nous seront toujours les plus chers et les bienvenus auprès de nous.

Alors, ce fut du délire. Pendant un long moment, on n'entendit que les vivats les plus frénétiques. Puis ce fut la ruée au pied de l'estrade, chacun voulant avoir l'insigne honneur de toucher à la reine. Celui-ci baisant le bout de sa mule, celui-là le bas de sa robe, d'autres enfin--et c'étaient les mieux partagés, les plus heureux et les plus fiers aussi--effleurant le bout de ses doigts qu'elle leur abandonnait avec une grâce nonchalante, ayant aux lèvres un indéfinissable sourire.

Et Pardaillan, qui ne perdait pas un geste, pas un clin d'oeil, admirait aussi Fausta, réellement superbe en son abandon dédaigneux.

«Superbe, divine comédienne», murmura-t-il. En même temps, il plaignait les malheureux affolés par le sourire de Fausta. Enfin, il songeait à don César:

«Voyons, voyons, je ne comprends plus, moi. Cervantes m'a assuré que le Torero était le fils de don Carlos. M. d'Espinosa m'a demandé, de façon fort claire, de l'assassiner. C'est donc que, lui aussi, le croit le fils de don Carlos. Et il doit être bien renseigné, je présume, ce bon M. d'Espinosa. Or, le Torero est féru d'amour pour la Giralda, qui est bien la plus ravissante petite bohémienne que j'aie connue--à l'exception toutefois d'une certaine Violetta, devenue une duchesse. Le Torero ne connaît pas Fausta, du moins pas que je sache. Il est bien décidé à épouser sa bohémienne de fiancée. Donc, Mme Fausta ne peut devenir son épouse... J'ai peine à croire à la félonie de don César! Le mieux est d'écouter. Mme Fausta va peut-être me renseigner elle-même.»

Le calme s'était rétabli dans l'assistance. Chacun avait regagné sa place, heureux et fier de la faveur que le hasard lui avait octroyé. Le duc de Castrana déclara:

--Seigneurs, notre bien-aimée souveraine consent à s'expliquer devant vous.

Ayant dit, il s'inclina devant Fausta et reprit sa place derrière son fauteuil. A cette annonce du duc, un silence religieux s'établit comme par enchantement. Un instant, Fausta les tint sous le charme de son regard, et, de sa voix singulièrement prenante, elle dit:

--Vous êtes ici une élite. Catholiques ou hérétiques--comme on dit couramment--vous êtes tous des croyants sincères et, partant, respectables. Mais vous êtes aussi animés d'un esprit de large tolérance. Sous le sombre despotisme de cette institution justement anathématisée par des papes qui payèrent ce courage de leur vie, l'Inquisition, cet esprit a fait de vous des proscrits, déchus de leurs titres, ruinés, traqués, avec la menace du bûcher suspendue sur vos têtes, jusqu'au jour où la main du bourreau s'appesantira sur vous pour la réaliser, cette menace. Vous vous êtes souvenus que l'union fait la force, et, lassés de l'effroyable tyrannie qui pèse sur les corps et sur les consciences, vous vous êtes cherchés, concertés et finalement associés. Vous avez résolu de vous soustraire au joug de fer. Ayant fait le sacrifice de votre vie, vous avez réuni vos efforts et vous vous êtes mis bravement à l'oeuvre. Aujourd'hui, tous, ici, vous êtes des chefs occultes. Chacun de vous représente une force de plusieurs centaines de combattants qui attendent un ordre.

--Vous avez eu connaissance de la naissance mystérieuse d'un fils de don Carlos, par conséquent d'un petit-fils du despote sanguinaire sous la rude poigne duquel l'Espagne agonise. Vous avez pensé à faire de ce fils de l'infant votre chef suprême, espérant que Philippe accepterait le démembrement de ses États en faveur de son petits-fils. C'est bien cela, n'est-ce pas?

Les auditeurs répondirent affirmativement.

--Eh bien, reprit Fausta sur un ton tranchant, vous vous êtes trompés, gravement trompés, insista-t-elle.

Des protestations éclatèrent un peu partout.

--Pourquoi? crièrent plusieurs au milieu du tumulte.

Impassible, Fausta attendit, n'essayant pas de dominer le bruit. Lorsque le brouhaha se fut apaisé:

--Jamais, reprit-elle froidement, l'orgueil de Philippe ne consentira un tel démembrement. Il faudrait bien peu connaître le caractère intraitable du roi pour supposer que, vaincu, il acceptera sa défaite. Vaincu, le roi cédera. Mais tenez pour assuré que, dès le premier jour, il préparera dans l'ombre sa revanche et qu'elle sera implacable. Votre victoire sera le produit d'une surprise. Trop de forces resteront entre les mains du roi. Il ne lui faudra pas longtemps pour les rassembler. Alors il envahira votre État naissant, de tous les côtés à la fois, et mettra l'Andalousie à feu et à sang. Il n'aura pas grand-peine à vous écraser. Dans ce coin de terre qui représente à peine le dixième du territoire que vous avez laissé à Philippe, quelle résistance sérieuse pourrez-vous opposer à un ennemi dix fois supérieur? Vous n'aurez même pas la suprême ressource de chercher le salut sur mer, car vous serez bloqués par la flotte de Philippe qui vous affamera, et enfin vous barrera la route à coups de canon si vous cherchez à fuir.

Votre succès aura été éphémère. Votre entreprise mort-née.

Dans la salle, les conjurés se regardaient avec consternation. Cette femme, avec une franchise virile, audacieuse, leur avait fait toucher du doigt les points faibles de leur entreprise. De sa voix douée et chantante, elle leur avait montré combien téméraire était cette entreprise, à quel échec certain ils couraient. On conçoit que les paroles de Fausta étaient venues troubler étrangement leur quiétude feinte ou réelle.

Quelqu'un traduisit le sentiment général en demandant d'une voix hésitante:

--Est-ce à dire qu'il nous faut renoncer?

--Non, par le Dieu vivant! lança Fausta avec véhémence. Élargissez votre horizon. Ayez assez d'ambition pour vous transporter d'un coup jusqu'aux sommets... ou n'en ayez pas du tout!

Ceci était dit d'une voix cinglante, avec un air de souveraine hauteur, un dédain à peine voilé.

--Ce n'est pas l'Andalousie seule qu'il faut soulever, continua Fausta d'une voix vibrante, c'est l'Espagne tout entière. Comprenez donc qu'avec le roi et son gouvernement un arrangement est impossible, Tant que vous leur laisserez une parcelle de pouvoir, vous serez en péril. Ici il ne faut pas de demi-mesures. Il faut tout renverser si vous ne voulez être broyés.

Elle s'arrêta un instant pour juger de l'effet de ses paroles. Il était sans doute tel qu'elle le souhaitait, car elle eut un vague sourire et reprit:

--Jamais l'occasion ne fut aussi propice. L'oppression engendre la révolte. Or, vit-on jamais oppression comparable à celle que subit ce malheureux pays? Que des hommes courageux osent dire tout haut ce que tous pensent tout bas: le peuple se lèvera en foule!

Et, avec un sourire qui en disait long:

--Les foules sont crédules, elles sont féroces aussi... Il ne s'agit que de trouver les mots qui les convainquent et alors malheur à ceux sur qui on les a lâchées! Tout se résume à ceci: la disparition d'un homme. Avec lui, tout un système exécrable s'écroule. Est-il besoin de tant combiner quand il suffit d'un peu d'audace? Que quelques hommes résolus s'emparent de celui de qui vient tout le mal, et l'Espagne rentière poussera un soupir de délivrance, et ces hommes seront considérés comme des libérateurs.

Les conjurés, à ces paroles terriblement claires, furent secoués d'un frisson de terreur. Ils n'avaient jamais envisagé les choses sous cet aspect. Ah! ils étaient loin de la timide conspiration ébauchée! Et c'était une femme qui osait de telles conceptions, qui, en termes à peine voilés, leur proposait de toucher au roi; et quel roi? Le plus puissant de la terre! Ils en étaient blêmes.

Et, cependant, l'ascendant de cette femme était tel que la plupart se sentaient disposés à la lutte. Si formidable que leur parût l'aventure, ils décidèrent de la tenter. Un audacieux demanda:

--Le roi pris, qu'en fera-t-on?

--Le roi, dit Fausta de sa voix grave, touché de la grâce divine, à l'exemple de son père, l'empereur Charles, le roi demandera à se retirer dans un cloître.

--On sort du cloître.

--Le cloître est une manière de tombe. Les morts ne quittent pas leur tombeau.

C'était clair. Un seul eut le courage de manifester un soupçon de scrupule. Timidement, une voix dit:

--Un assassinat!...

--Qui a prononcé ce mot? gronda Fausta en foudroyant du regard l'imprudent contradicteur.

Mais celui-ci avait sans doute épuisé tout son courage, car il se tint coi. Violemment, Fausta reprit:

--Moi qui parle, vous tous qui m'écoutez, d'autres qui nous suivront, que faisons-nous? Nous sommes des centaines et des centaines qui risquons nos têtes contre une seule: celle du roi. Qui oserait dire que la partie est égale? Qui oserait nier qu'elle n'est pas tout à notre désavantage? Si nous la perdons, nos têtes tombent. Le sacrifice en est librement consenti d'avance. Si nous la gagnons, il est juste que le perdant la paie: et c'est sa tête qui roule à terre. Qui ose dire qu'il y à assassinat? S'il craint pour sa tête, celui-là, il peut se retirer.

L'argument de Fausta avait porté cependant.

--Je vais plus loin, continua-t-elle avec une violence qui allait grandissant, et je vous dis ceci: Philippe, roi, qui pourrait faire saisir, juger, condamner, exécuter le fils, de Carlos, son petit-fils--ce qui serait une manière d'assassinat légal--Philippe, j'en ai la preuve, a attiré son petit-fils dans un guet-apens et après-demain, lundi, à la corrida, sur un ordre, le fils de Carlos sera traîtreusement assassiné. L'exemple vient toujours d'en haut. Et maintenant je vous demande: laisserez-vous lâchement assassiner celui que vous avez choisi pour chef, celui dont vous voulez faire votre roi?

A cette révélation inattendue, le tumulte se déchaîna.

Pendant un moment, on n'entendit que des menaces horribles, Fausta étendit sa main pour réclamer le silence. Et le tumulte s'apaisa.

--Vous voyez bien qu'il nous faut frapper pour ne pas l'être nous-mêmes. L'heure de l'action a sonné. La laisserez-vous passer?

--Non! non! Nous sommes prêts! Mort au tyran! Sus à l'Inquisition! Sauvons notre roi d'abord! Mourons pour lui! Donnez vos ordres!

Toutes ces exclamations se heurtaient, se confondaient, éclataient, rebondissaient, furieuses, sauvages, animées d'une résolution farouche. Cette fois, ils étaient bien déchaînés. Fausta les sentit prêts à tout. Un signe et ils se rueraient sur la voie qu'elle leur désignerait.

--Je prends acte de vos engagements, dit-elle gravement quand le silence se fut rétabli. Nous sommes en présence de deux faits primordiaux: premièrement l'assassinat projeté de votre chef. Si nous voulons, pour la grandeur de ce pays, qu'il monte sur le trône, il faut nécessairement qu'il vive. Nous le sauverons, car lui seul peut succéder légitimement à l'actuel roi--dussions-nous périr jusqu'au dernier, lui sera sauvé. Comment? C'est un point que nous réglerons tout à l'heure.

--Secondement, la disparition de Philippe. Ceci est l'affaire d'un plan que j'ai établi et que je vous soumettrai en temps utile, plan dont je garantis la réussite et dont l'exécution nécessitera l'intervention d'un très petit nombre d'hommes. Si vous êtes, comme je le crois, des hommes de valeur et de courage, dix d'entre vous suffiront pour enlever le roi. Un fois en notre pouvoir, le reste me regarde.

Ici, nombreuses protestations de dévouement, offres spontanées de volontaires décidés à entreprendre l'expédition. Fausta remercia d'un sourire et continua:

--Ces deux points réglés, il ne reste plus qu'à faciliter l'accès du trône au roi de votre choix. Et tout d'abord, afin qu'il n'y ait point de malentendu, je jure ici, en son nom et au mien, de remplir fidèlement et scrupuleusement les conditions que vous aurez posées. Établissez vos demandes par écrit, messieurs, en vue du bien général. Ne craignez pas de trop demander. Nous souscrivons d'avance à vos demandes.

C'était lâcher les chiens à la curée. De telles paroles ne pouvaient passer sans soulever une légitime joie.

Ayant déblayé le terrain et semé l'allégresse parmi ses auditeurs, Fausta put revenir à ce qui l'intéressait directement: la réalisation de ses projets personnels, avec la certitude d'être approuvée et secondée par tous.

Elle reprit donc avec assurance:

--Vous avez cherché un chef qui fît vos idées siennes et vous l'avez trouvé. Je tiens à vous prouver que celui que vous avez choisi peut seul devenir roi et être accepté comme tel et de la noblesse, et du clergé, et du peuple. Accepté sans discussion, accepté avec joie. Ceci, messieurs, est d'une importance capitale. Ne croyez pas que la lutte m'effraie. Mais imposer un roi par la force est toujours une entreprise scabreuse. Sans compter que ce n'est pas toujours le droit qui triomphe.

Elle respira un instant et reprit avec une sorte d'exaltation mystique qui produisit une impression profonde sur ses auditeurs, déjà captivés:

--Dans le choix que vous avez fait, je vois la main de Dieu. Notre cause triomphera, j'en ai la ferme conviction, car il ne s'agit pas ici de renverser une dynastie, de soutenir et de pousser un usurpateur. Non. Il s'agit d'une succession régulière, normale, et, je vous l'ai déjà dit, légitime.

Le sentiment qui dominait maintenant était la curiosité poussée à son plus haut point.

«Voilà qui est particulier, se disait Pardaillan, en lui-même. Comment cette géniale intrigante va-t-elle s'y prendre pour justifier et légitimer, comme elle dit, ce qui apparaîtrait aux yeux de tout homme sensé et non prévenu comme une belle et bonne usurpation?»

Fausta continuait, au milieu d'un silence religieux:

--Notre futur roi est sauvé. J'en réponds. Le roi actuel est pris, avec votre aide. Il disparaît, et, tenez, ayons le courage d'appeler les choses par leur nom: le rpi actuel meurt. La succession royale est ouverte. Qui succède au roi Philippe? Qui lui succède de droit?

--L'infant Philippe! lança quelqu'un.

--Non! cria triomphalement Fausta. Voilà où est votre erreur: confondre un homme, un nom, avec un principe. Le successeur de droit, le successeur légitime, c'est le fils aîné du roi défunt! Or, le fils aîné du roi, le véritable aîné, le véritable infant, c'est celui que vous avez choisi, celui qui a été élevé à l'école du malheur, celui qui sera le roi de vos rêves. C'est celui que vous dites fils du défunt infant Carlos et que je dis, moi, fils aîné et successeur de son père Philippe Il. C'est celui-là qui sera de droit roi de toutes les Espagnes, roi de Portugal, des Pays-Bas, empereur des Indes, sous le nom de Charles, sixième du nom.

«Ouf! railla Pardaillan, que de couronnes! Je comprends maintenant que Mme Fausta se soit soudainement férue d'amour pour l'homme assez fortuné pour accumuler sur sa tête autant de titres pompeux!»

--Il faut, dès maintenant, concluait Fausta imperturbable, combattre de toutes vos forces et détruire à tout jamais la légende d'un fils de don Carlos et de la reine Isabelle. Il n'y a, il ne peut y avoir qu'un fils du roi Philippe, lequel fils, par droit d'aînesse, succède à son père. Cette vérité reconnue et admise, il n'y aura ni contestation ni opposition le jour où l'héritier présomptif montera sur le trône laissé vacant par son père.

Il faut rendre cette justice aux auditeurs de Fausta: nul ne protesta. Tous acceptèrent ces instructions. Avec une unanimité touchante, le plan de la future reine d'Espagne fut adopté. Chacun s'engagea à répandre dans le peuple les idées qu'elle venait d'exposer.

Il fut entendu que, si le roi protestait, l'infant aurait été écarté par suite d'on ne savait quelle aberration. La même, sans doute, qui lui avait fait écarter le premier infant, don Carlos, qu'il avait fini par faire arrêter et condamner. Et, en exploitant habilement ces deux abandons aussi inexplicables qu'injustifiés, on pourrait parler de folie. Si le roi n'avait pas le temps de protester, c'est-à-dire s'il était doucement envoyé _ad patres_ avant d'avoir pu élever la voix, le futur Charles VI aurait été enlevé au berceau par des criminels, qu'on retrouverait au besoin. Le roi, naturellement, n'aurait jamais cessé de faire rechercher l'enfant volé. Et l'émotion, la joie d'avoir enfin miraculeusement retrouvé l'héritier du trône, auraient été fatales au monarque affaibli par la maladie et les infirmités, ainsi que chacun le savait.

Ces différents points étant réglés:

--Messieurs, dit Fausta, préparer l'accès du trône à celui que nous appellerons Carlos, en mémoire de son grand-père, l'illustre empereur, c'est bien. Encore faut-il qu'on ne l'assassine pas avant. Il nous faut parer à cette redoutable éventualité. Je vous ai dit, je crois, que l'assassinat serait perpétré au cours de la corrida qui aura lieu demain lundi, car nous voici maintenant à dimanche. Tout a été lentement et savamment combiné en vue de ce meurtre. Le roi n'est venu à Séville que pour cela. Il faudra donc vous trouver tous à la corrida, prêts à faire un rempart de vos personnes à celui que je vous désignerai et que vous connaissez et aimez tous, sans connaître sa véritable personnalité. Amenez avec vous vos hommes les plus sûrs et les plus déterminés. C'est à une véritable bataille que je vous convie, et il est nécessaire que le prince ait autour de sa personne une garde d'élite uniquement occupée de veiller sur lui. En outre, il est indispensable d'avoir sur la place San Francisco, dans les rues adjacentes, dans les tribunes réservées au populaire et dans l'arène même, le plus grand nombre de combattants possibles. Les ordres définitifs vous seront donnés sur place. De leur exécution rapide et intelligente dépendra le salut du prince et, partant, l'avenir de notre entreprise.

Ces dispositions causèrent une profonde surprise aux conjurés. Il leur parut évident qu'il n'était pas question d'une bagarre sans importance, mais bien d'une belle et bonne bataille comme elle l'avait dit. La perspective était moins attrayante. Mais on n'obtient rien sans risques.

Puis, pour tout dire, si ces hommes étaient pour la plupart des ambitieux sans scrupules, ils étaient tous des hommes d'action, d'une bravoure incontestable.

--Il ne s'agit pas, dit encore Fausta, d'échanger stupidement des coups. Il s'agit de sauver le prince. Il ne s'agit que de cela pour le moment, entendez-vous? Et solennellement: Jurez de mourir jusqu'au dernier, s'il le faut, mais de le sauver, coûte que coûte. Jurez!

--Nous jurons! crièrent les conjurés en brandissant leurs épées.

--Bien! dit gravement Fausta. A lundi donc, à la corrida royale.

Elle sentait qu'il n'y avait pas à douter de leur sincérité et de leur loyauté. Mais Fausta ne négligeait aucune précaution. De plus, elle savait que, si grand que soit un dévouement, un peu d'or répandu à propos n'est pas fait pour le diminuer, au contraire.