Les Pardaillan — Tome 05 : Pardaillan et Fausta
Chapter 22
En disant ces mots sur un ton très naturel, Pardaillan souriait doucement. Pourtant, le nain rougit. Il lui semblait que l'étranger voulait lui faire sentir de quelle abominable action il s'était fait le complice. Il ne se reconnaissait plus, le petit homme. Voici maintenant que des choses qu'il n'avait jamais soupçonnées jusque-là se levaient dans son esprit éperdu, Et il considérait avec un respect mêlé d'une terreur superstitieuse cet étranger qui, sans en avoir l'air, en souriant d'un air railleur, disait très simplement des choses très simples qui, néanmoins, lui mettaient dans la tête des idées confuses, qu'il ne comprenait pas très bien et qui heurtaient ses idées accoutumées. Pourquoi, puisqu'il le haïssait, pourquoi la pensée de l'affreux supplice, cette pensée qui eût dû le rendre joyeux, le soulevait-elle d'horreur et de dégoût? Pourquoi? Qu'y avait-il donc en lui?
Entre deux âmes également belles et pures, il y a des affinités secrètes qui font que, sans se connaître, elles se devinent et s'apprécient à leur juste valeur. Pardaillan ne connaissait pas le nain, il avait de bonnes raisons de croire qu'il lui devait d'avoir été placé dans la situation critique où il se trouvait. Pourquoi n'éprouvait-il aucune colère contre lui? Pourquoi n'éprouva-t-il que de la pitié? Pourquoi conçut-il instantanément le projet d'arracher cette petite créature inconnue à l'affreux désespoir où il la voyait sombrer? Pourquoi?
Le nain ne connaissait pas Pardaillan. Il avait de bonnes raisons de le haïr de haine mortelle. Pourquoi eut-il l'intuition que cette raillerie aiguë, cette ingénuité narquoise n'étaient qu'un masque? Comment devina-t-il que, sous ce masque, se cachaient la bonté, la pitié, la générosité, le désintéressement? Pourquoi, alors qu'il croyait n'avoir que de la haine au coeur, se sentait-il attiré vers cet homme détesté? Pourquoi enfin--et ceci paraîtra peut-être une contradiction?--pourquoi ce sourire railleur avait-il le don de l'exaspérer, malgré qu'il vit qu'il n'y avait que bonté dessous? Pourquoi? Nous constatons. Nous ne nous chargeons pas d'expliquer.
Pour tout dire, aux mains de Pardaillan, le Chico était un peu comme un pur-sang sauvage aux mains d'un écuyer consommé: il a beau se cabrer et ruer, la main souple et ferme, sans avoir besoin de recourir à la cravache, l'oblige à se calmer et à suivre docilement le chemin par où elle veut le faire passer.
Voyant qu'il se taisait, le chevalier reprit, soudain grave:
--Tu vois de quel épouvantable supplice tu me sauves! Je ne suis pas riche, Chico, mais tout ce que j'ai, à compter d'aujourd'hui, t'appartient. Je veux que tu sois comme un petit frère pour moi. Tu n'auras plus besoin de te terrer comme une bête. Le chevalier de Pardaillan veillera sur toi, et sache qu'il faut respecter ceux qu'il aime et estime. Voici ma main, Chico.
En disant ces mots, il tendit sa main loyale, et, dans ses yeux, il y avait comme une lueur de malice.
Le nain hésita une seconde. Un instinct particulier lui fit-il deviner l'imperceptible malice... Aussi vivement, et comme s'il eût eu peur de se brûler au contact de cette main qui se tendait à lui, largement ouverte, il cacha la sienne derrière son dos.
Pardaillan ne se fâcha pas. La pointe de malice du regard s'accentua d'un léger sourire.
--Holà! Chico, fit-il. Te croirais-tu trop grand seigneur pour serrer la main que voici? Peste! mon cher, sais-tu qu'ils sont très rares ceux à qui je la tends ainsi.
--Ce n'est pas cela, balbutia le nain, sans trop savoir ce qu'il disait.
--Touche là, en ce cas!... Non?... Serait-ce que tu te crois indigne de serrer ma main?
Le Chico regarda le chevalier en face, et, d'une voix qui tremblait de honte... ou de fureur:
--Et si cela était? fit-il d'un air de bravade.
--Oh! oh! Quoi? tu es indigne? Tu n'es pas le brave garçon que je croyais? Quel crime as-tu donc commis?
Le nain, qui, jusque-là, s'était contenu, tiraillé qu'il était par des sentiments contraires, éclata soudain.
--Je ne veux pas de votre amitié, cria-t-il, farouche. Je ne veux pas de votre protection, ni toucher votre main. Je ne veux rien de vous, rien, rien... C'est moi qui vous ai conduit ici, et je savais qu'on voulait vous tuer... Et on m'avait payé pour cette besogne... Oui, on m'avait donné cinq mille livres... et, tenez, les voici! ajouta-t-il en poussant d'un coup de pied furieux le sac qui vint rouler, à demi éventré, aux pieds de Pardaillan, devant qui les pièces d'or s'éparpillèrent.
--Tu as fait cela? gronda Pardaillan.
--Je l'ai fait, tiens! puisque je le dis! fit le nain en soutenant fièrement son regard.
--Ah! tu as fait cela! fit Pardaillan glacial. Eh bien, tu peux faire ta prière, ta dernière heure est venue.
Et, sans se lever, il abattit ses mains puissantes sur les frêles épaules d'El Chico, qui ployèrent. Devant la pitié qui éclatait parfois très visible sur le visage du chevalier, le nain s'était trouvé paralysé, indécis, ne sachant quelle contenance garder. Devant le sourire malicieux, la fureur avait grondé dans son coeur, car, malgré sa petite taille et sa faiblesse, il n'en était pas moins très chatouilleux.
Devant la colère et la menace--réelles et simulées--il retrouva le calme qui lui avait fait défaut jusque là.
Il ne fit pas un geste de défense. Peut-être venait-il de trouver en un éclair la solution vainement cherchée jusqu'alors: mourir étouffé, broyé par son ennemi. Mourir, oui!... Mais, du même coup, son ennemi était perdu aussi. Comment sortirait-il, après avoir tué le nain? La dalle du cachot, il est vrai, était soulevée.
Mais après? L'escalier aboutissait à un cul-de-sac d'où il lui serait impossible de sortir, faute de connaître le secret qui ouvrait la paroi. Il n'aurait fait que changer de tombe, voilà tout. Et le nain ne pouvait se tenir d'éprouver un certain dédain pour ce rival si fort, si brave... mais si faible d'esprit qu'il ne comprenait pas qu'en tuant le nain maintenant il se condamnait lui-même.
Oui, décidément, c'était là la bonne solution. Mais... Mais il arriva que le rival abhorré relâcha son étreinte. Il arriva que l'ironie du regard avait fait place à une telle douceur, il arriva que cette physionomie, l'instant d'avant si menaçante et si terrible, exprima une telle bonté, une telle mansuétude, que le Chico, qui le regardait bien en face, sentit son trouble le reprendre, et, emporté malgré lui, comme il aurait crié: «Prenez garde!», il dit doucement, sans chercher à se dégager:
--Si vous me tuez, comment sortirez-vous d'ici?
--Peste! c'est, par ma foi, très juste, ce que tu dis là! Et moi qui n'y pensais plus! Mais, sois tranquille, tu ne perdras rien pour attendre, promit Pardaillan.
Ayant dit, il le lâcha tout à fait. Et voilà que, ce faisant, l'affolant sourire recommençait à se dessiner... Alors, le Chico regretta. Et, comme s'il eût voulu exciter la colère de cet homme déconcertant, il dit rudement:
--Venez donc. Et, quand je vous aurai sauvé, moi, vous pourrez me tuer, vous. Je vous jure que je ne chercherai pas à éviter le coup dont vous me menacez. «Ce sera la délivrance!» ajouta-t-il pour lui.
--Tu souhaites donc la mort?
Chico le regarda de travers. Il avait parlé bien bas cependant: il avait entendu quand même, le diabolique personnage. S'il voulait mourir, c'était son affaire, tiens!
--Venez, seigneur, dit-il froidement, tout à l'heure il sera trop tard.
--Un instant, que diable! Je veux savoir, d'abord, pourquoi tu m'as conduit à la mort.
Une flamme jaillit des yeux de Chico, plantés droit sur les yeux de Pardaillan, et il exhala sa haine dans ce cri puéril:
--Parce que je vous déteste! je vous déteste!
--Tu me détestes tant que ça, goguenarda Pardaillan, de plus en plus narquois.
--Je vous déteste tant que, si je n'avais promis de vous sauver, je vous tuerais! grinça le petit homme.
--Tu me tuerais! railla Pardaillan, oui-da! Et avec quoi, pauvre petit?
Le nain bondit jusqu'à son lit et en tira une dague cachée entre les deux matelas.
--Avec ceci! cria-t-il en brandissant son arme.
--Tiens! remarqua paisiblement Pardaillan, mais c'est ma dague!
--Oui, dit El Chico, avec une violence qui voulait être du cynisme. Pendant que vous escaladiez le mur, je vous l'ai volée! volée! volée!
Il râlait en prononçant ce mot et il paraissait éprouver une âpre jouissance à se cingler avec.
--Eh bien, mais, puisque tu as une arme et puisque tu veux ma mort, tue-moi, dit Pardaillan très calme.
Et il le regardait, sans nulle raillerie, cette fois, avec une certaine curiosité, eût-on dit.
Fou de fureur, le nain leva le bras.
Pardaillan ne fit pas un geste. Il continuait de le regarder froidement, bien en face. Le bras du nain s'abattit dans un geste foudroyant. Mais ce fut pour jeter la dague à toute volée au fond du réduit, et il gémit:
--Je ne veux pas! Je ne veux pas!
--Pourquoi?
--Parce que j'ai promis...
--Tu as déjà dit cela. A qui as-tu promis, mon enfant?
Rien ne saurait rendre la douceur affectueuse avec laquelle le chevalier prononça ces paroles. La voix était si chaude, si caressante; il se dégageait de toute sa personne des effluves sympathiques si puissants qu'El Chico en fut remué jusqu'au fond des entrailles. Son pauvre petit coeur se dilata doucement et les larmes jaillirent, douces et bienfaisantes, cependant qu'une plainte monotone s'exhalait de ses lèvres crispées:
--Je suis trop malheureux! trop malheureux! trop!
«Bon! pensa Pardaillan, il pleure: le voilà sauvé!»
Il allongea les bras, attira le nain à lui, posa sa petite tête baignée de larmes sur sa large poitrine, et, avec des gestes tendrement fraternels, il se mit à le bercer doucement, avec des paroles réconfortantes.
Et le nain qui, de sa vie, ne s'était connu un ami, qui n'avait jamais senti une affection se pencher sur sa détresse, se laissait faire, ému d'une émotion infiniment douce, émerveillé de sentir au contact de ce coeur noble et généreux germer en lui la fleur d'un sentiment fait de gratitude attendrie et d'affection naissante.
Doucement, El Chico se dégagea et regarda Pardaillan comme s'il ne l'avait jamais vu. Il n'y avait plus ni colère ni révolte dans les yeux du petit homme. Il n'y avait plus cette expression de morne désespoir qui avait ému le chevalier. Il n'y avait plus dans ces yeux qu'un étonnement prodigieux: étonnement de ne plus se sentir le même, étonnement de ne pas reconnaître celui dont le contact avait suffi pour opérer en lui une métamorphose qui le stupéfiait.
--Là! fit joyeusement Pardaillan, c'est fini, n'est-ce pas? Tu vois que je ne suis pas aussi mauvais diable que tu croyais. Allons, donne ta main et soyons bons amis.
Et, de nouveau, il tendit sa main à El Chico, qui baissa la tête, et, honteux, murmura:
--Malgré ce que j'ai fait et dit, vous voulez...
--Donne-moi ta main, te dis-je, insista Pardaillan sérieux. Tu es un brave garçon, El Chico, et, quand tu me connaîtras mieux, tu sauras que je dis bien rarement ce que je viens de te dire.
Vaincu, le nain mit sa main dans celle du chevalier, où elle disparut, et murmura:
--Vous êtes bon!
--Chansons! bougonna Pardaillan, j'y vois clair, voilà tout. Parce que tu ne te connais pas toi-même, il ne s'ensuit pas que je ne te connais pas, moi.
--Vous me connaissez! s'écria-t-il très étonné. Qui vous a renseigné?
Gravement, Pardaillan leva un doigt, et, souriant, comme on sourit à un enfant:
--Mon petit doigt! fit-il.
El Chico ouvrit de grands yeux, et considéra son interlocuteur avec crainte. L'impulsion qui le poussait vers lui lui paraissait tellement surnaturelle qu'il n'était pas éloigné de le croire un peu sorcier.
--Ainsi donc, continua Pardaillan, causons un peu. Et n'oublie pas que je sais tout. Voyons, pourquoi as-tu voulu me faire tuer? Tu étais jaloux, n'est-ce pas?
Le nain fit signe que oui.
--Bien. Comment s'appelle-t-elle? Ne fais pas la bête, tu me comprends très bien. Si tu ne la nommes pas, je vais la nommer moi-même... Mon petit doigt est là pour me renseigner.
Le nain se résigna et laissa tomber ce nom:
--Juana.
--La fille de l'hôtelier Manuel? Il y a longtemps que tu l'aimes?
--Depuis toujours, tiens!
--Lui as-tu dit que tu l'aimais?
--Jamais! s'écria El Chico scandalisé.
--Si tu ne le lui dis pas, comment veux-tu qu'elle le sache, nigaud? fit Pardaillan amusé.
--Je n'oserai jamais.
--Bon! le courage te viendra un jour. Continuons. Tu as cru que je l'aimais, hein! et tu m'as détesté?
--Ce n'est pas tout à fait cela. C'est Juana qui vous aime!
--Tu es un niais, El Chico.
--C'est vrai, répondit El Chico avec tristesse, car il songeait au chagrin de Juana. C'était vrai, un grand seigneur comme vous ne peut avoir rien de commun avec la fille d'un hôtelier.
--Tu crois cela, toi? Eh bien, dit gravement Pardaillan, tu te trompes. Et la preuve en est qu'un grand seigneur comme moi a épousé autrefois une cabaretière.
--Voua vous moquez, seigneur, fit El Chico, incrédule.
--Non, mon cher, je dis la pure vérité, fit Pardaillan, avec une émotion profonde.
--Se peut-il? s'écria El Chico ébahi. Quel homme êtes-vous donc?
--Je suis un grand seigneur... c'est toi qui l'as dit, fit Pardaillan avec son air figue et raisin.
--Alors, fit El Chico en pâlissant, vous pourriez... épouser: Juana.
--Non, par tous les diables! Pour deux raisons, dont la première, qui suffirait à elle seule, est que je ne l'aime pas et ne l'aimerai jamais. Oui, mon cher, tu as beau rouler des yeux féroces, c'est ainsi. Parce que cette petite Juana t'apparaît comme une reine de beauté, il ne s'ensuit pas qu'il en doive être ainsi pour tout le monde. Juana, j'en conviens, est une délicieuse enfant, pleine de grâce et de charme, mais il faut en prendre ton parti: je ne l'aime ni l'aimerai.
Et, avec une mélancolie poignante qui bouleversa le nain et le convainquit plus et mieux que n'aurait pu faire un long discours:
--Mon coeur est mort, il y a longtemps, longtemps, vois-tu, petit.
--Pauvre Juana! soupira El Chico.
--Je n'ai jamais vu d'animal aussi capricieux et biscornu qu'un amoureux, éclata Pardaillan avec une fureur comique. En voici un qui, tout à l'heure, me voulait poignarder pour que sa Juana ne soit pas à moi. Et, maintenant, il gémit parce que je n'en veux pas.
Le nain rougit, mais se tut.
--Enfin, que veux-tu dire avec ton «pauvre Juana»?
--Elle vous aime, dit tristement El Chico.
--Tu me l'as déjà dit. Et, moi, je te dis qu'elle ne m'aime pas plus que je ne l'aime!
Le nain bondit. Ses traits exprimèrent un tel ahurissement que Pardaillan éclata de son bon rire sonore.
--Cependant...
--Cependant, elle t'a dit qu'elle mourrait de ma mort.
--Quoi!... vous savez?...
--Mon petit doigt, t'ai-je dit. Malgré tout, je maintiens ce que j'ai dit. Voyons, as-tu confiance en moi?
--Oh! fit El Chico avec un élan de tout son être.
--Bon! en ce cas, laisse-moi faire. Aime ta Juana de tout ton coeur, comme tu l'as fait jusqu'à ce jour, et ne t'occupe pas du reste, j'en fais mon affaire.
Le nain se précipita et ramassa la dague, qu'il tendit à Pardaillan en disant:
--Prenez-la, nous courons le risque de rencontrer du monde, maintenant. Quel dommage que vous n'ayez plus votre épée!
--On tâchera de se tirer d'affaire avec ceci, fit tranquillement Pardaillan, en plaçant avec une satisfaction visible la lame dans sa gaine.
--Allons, dit El Chico, le voyant prêt.
--Un instant, petit. Et cet or? Tu ne vas pas le laisser là, je suppose?
--Que faut-il en faire?
--Il faut le ramasser et le serrer soigneusement dans le coffre que voici, dit Pardaillan. Ne te faut-il pas une dot pour te marier?
--Quoi! fit-il avec un tremblement convulsif, vous espérez?... dit le nain pâlissant et rougissant.
--Je n'espère rien. Qui vivra verra.
Le nain hocha la tête et, considérant les pièces répandues sur les dalles:
--Cet or!... murmura-t-il avec une moue significative.
--Je vois où le bât te blesse, sourit Pardaillan. Voyons, pourquoi t'a-t-on donné cet or?
--Pour vous conduire à la maison des Cyprès.
--Tu m'y as conduit, puisque j'y suis encore.
--Hélas! soupira El Chico, honteux.
--Tu as donc rempli ton engagement. Cet or est bien à toi. Ramasse-le, et ne t'occupe pas du reste.
XXVI
LES CONSPIRATEURS
L'ombrageuse fierté d'El Chico avait fait de lui un déclassé rebelle à toute autorité. Jusqu'à ce jour, une seule personne avait pu lui parler en maître: Juana. Or voici que, maintenant, dans son existence, surgissait un autre maître: Pardaillan. Il lui semblait que, de tout temps, celui-ci avait eu le droit de le commander et que lui n'avait rien de mieux à faire que de lui obéir comme il obéissait à Juana. Et, ce qui le confirmait dans cette pensée, c'était de constater que lui, qui s'était si longuement et si vigoureusement débattu pour échapper à cet ascendant, il l'acceptait sans conteste et lui obéissait non avec résignation, mais avec plaisir.
C'est que Pardaillan avait su faire naître en son esprit cette conviction que, grâce à lui, le rêve chimérique d'un amour partagé pouvait devenir une réalité. De ce fait, Juana lui apparaissait comme la madone, Pardaillan lui apparut comme Dieu lui-même.
En conséquence, Pardaillan ayant commandé de ramasser l'or de Fausta, le Chico obéit docilement.
Lorsque la petite fortune fut enfermée dans le coffre dûment cadenassé:
--En route, maintenant, il est temps! dit Pardaillan.
Le nain souffla sa chandelle, déclencha le ressort actionnant la plaque qui obstruait l'entrée de son réduit et, suivi du chevalier, il s'engagea dans l'escalier.
Ainsi qu'il l'avait brièvement expliqué, le Chico, ne suivit pas le chemin par où il était venu. En effet, Pardaillan, en rampant au besoin aurait pu parvenir jusqu'à la grille qui fermait le conduit aboutissant au fleuve. Mais, là, il n'aurait pu passer par l'ouverture que le nain avait pratiquée à sa taille.
Au reste, pourvu qu'il sortît enfin de ce lieu sinistre où l'implacable volonté de Fausta l'avait condamné à mourir par la faim, peu importait à Pardaillan par quel chemin. Il n'était pas autrement incommodé par l'obscurité, ses yeux y étant faits, et, à travers le dédale des voies souterraines multiples et enchevêtrées à plaisir, derrière le petit homme, il allait avec son insouciance accoutumée, notant soigneusement dans son esprit les explications de son guide, qui lui dévoilait complaisamment le mécanisme secret des nombreux obstacles qui leur barraient fréquemment la route.
Ils étaient maintenant dans un couloir sablé assez large pour leur permettre de passer de front sans se gêner mutuellement.
Et, tout à coup, Pardaillan eut un éblouissement. Il lui avait semblé, là, devant lui, en travers de cette muraille qui se dressait à quelques pas d'eux, il lui avait semblé voir scintiller des étoiles.
--Nous approchons de la sortie? demanda-t-il à voix basse.
--Pas encore, seigneur, répondit El Chico.
--Il m'avait semblé cependant... Morbleu! je ne me trompe pas! Voici que je vois de nouveau des étoiles.
Ils approchaient de la muraille et, devant eux, en effet, Pardaillan voyait scintiller non pas des étoiles, comme il l'avait cru de prime abord, mais des lumières assez nombreuses.
Son premier mouvement fut de mettre la dague au poing en murmurant:
--Tu avais raison, petit, je crois qu'il va falloir en découdre.
Le nain ne répondit pas. Il savait sans doute à quoi s'en tenir sur le compte de ces lumières, car, sans en avoir l'air, il poussait tout doucement Pardaillan, placé à sa gauche. Cette manoeuvre avait pour but de lui dérober la vue de ces lumières, en le poussant hors du rayon où elles étaient visibles. Mais l'attention de Pardaillan était éveillée maintenant, et rien ni personne au monde n'aurait pu le détourner. Cependant, comme s'il n'avait rien remarqué, le Chico voulait continuer son chemin en tournant sur sa gauche.
--Un instant, murmura Pardaillan. Je suis curieux, moi, si tu ne l'es pas. Je veux voir ce qui se passe là.
Les lumières jaillissaient d'une excavation placée devant lui. Pardaillan se pencha et regarda; mais, aussitôt, il se redressa, en faisant entendre un sifflement.
--Venez, seigneur, insista désespérément le Chico. Venez, vous verrez que, tout à l'heure, il sera trop tard!
D'un geste doux mais très ferme, Pardaillan lui imposa silence et, se penchant de nouveau, il se mit à regarder et à écouter avec une attention soutenue, pendant que le nain, voyant l'inutilité de ses efforts, se résignait et, le dos appuyé au mur, les bras croisés, attendait le bon plaisir de son compagnon.
Que voyait donc Pardaillan qui l'intéressait à ce point? Ceci:
On se souvient que Fausta était descendue dans les souterrains de sa maison, accompagnée de Centurion. Fausta avait déplacé une pierre de la muraille et avait ordonné à Centurion de regarder par ce trou afin de lui prouver que, par là, invisible, on pouvait assister à tout ce qui se passait dans cette étrange grotte aménagée en salle de réunion. Fausta avait négligé ou dédaigné de refermer l'ouverture et le hasard venait d'amener Pardaillan devant cette excavation par laquelle, et au travers de petits trous habilement ménagés du côté intérieur, filtraient les nombreuses lumières qui éclairaient présentement cette grotte. Sur les banquettes qui garnissaient la salle, Pardaillan vit une vingtaine de personnages. Sur l'estrade, assis dans les fauteuils, trois autres personnages, président et assesseurs de cette nocturne et occulte réunion, lui étaient aussi parfaitement inconnus.
Au moment où Pardaillan s'était penché pour la première fois sur l'excavation, le président de cette réunion, assis au milieu, s'était levé et, d'une voix que Pardaillan, aux écoutes, entendit distinctement, il dit:
--Seigneurs, frères et amis, j'ai l'insigne honneur de vous présenter une nouvelle recrue. Moi, votre chef élu, je m'efface humblement devant cette recrue et je salue en elle le seul chef vraiment digne de nous diriger, en attendant la venue de celui que vous savez.
Ces paroles produisirent dans l'assemblée étonnée une certaine rumeur suivie d'un vif mouvement de curiosité lorsqu'on s'aperçut que cette nouvelle recrue, saluée comme leur seul chef possible, était une femme.
Cette femme, Pardaillan la reconnut aussitôt, et c'est à ce moment qu'il eut ce léger sifflement que nous avons signalé. Cette femme, c'était Fausta. Lentement, avec cette majesté un peu théâtrale qui lui était particulière, elle monta sur l'estrade et se tint debout, face à ce public inconnu, qu'elle semblait dominer de son oeil de diamant noir, étrangement fascinateur.
Les trois personnages assis sur l'estrade, qui savaient sans doute ce que Fausta venait faire là, se levèrent alors d'un même mouvement. En un clin d'oeil, la table fut repoussée, un fauteuil fut placé presque au bord de l'estrade, dans lequel Fausta s'assit avec cette sérénité majestueuse si puissante chez elle. Dès qu'elle fut assise, les trois se placèrent debout derrière son fauteuil, dans l'attitude raide et compassée de dignitaires de cour.
Bientôt, soit qu'ils fussent entraînés par cet exemple, soit qu'ils fussent transportés par la souveraine beauté de celle qui surgissait inopinément au milieu d'eux, tous les assistants se levèrent comme un seul homme et, debout, attendirent respectueusement qu'il plût à ce nouveau chef de s'expliquer.
Avant d'avoir parlé, Fausta était assurée du succès.
Pardaillan eut la perception très nette de ce succès:
«Incomparable magicienne!» murmura-t-il.
Fausta, toujours maîtresse d'elle-même, n'avait rien laissé paraître de ses sentiments. Elle accepta l'hommage de ces inconnus comme une chose due et avec cette dignité bienveillante qu'elle savait prendre en de certains moments. Un instant elle laissa errer son oeil froid sur ces fronts qui se courbaient et, se retournant à demi, elle fit un signe à celui des trois qui l'avait présentée à l'assemblée. L'homme s'avança: