Les Pardaillan — Tome 05 : Pardaillan et Fausta
Chapter 21
Ayant pris cette résolution irrévocable, il se hâta et atteignit bientôt la maison des Cyprès.
Il s'en fut droit à la porte et, avec précaution, il essaya de l'ouvrir. La porte résista. Il eut un sourire.
«La princesse est revenue, murmura-t-il, toutes les portes sont fermées maintenant, et il y a du monde là-dedans. Il s'agit d'être prudent. Tiens! je n'ai pas envie d'aller rejoindre le Français au fond du fleuve.»
Il fit le tour de la muraille, se baissa et chercha à tâtons. Quand il se redressa, il tenait une corde mince, longue, munie de forts crampons. Il se dirigea vers le cyprès qui touchait le mur. Il fit tournoyer la corde et la lança contre l'arbre. A la seconde tentative, les crampons se prirent dans les branches de l'arbre. Il tira sur la corde: elle tint bon.
Alors, il se mit à grimper avec la souplesse d'un jeune chat. Bientôt, il fut dans l'arbre. Il enroula la corde autour de son cou et se laissa glisser à terre.
Prudemment, il se dirigea vers le cyprès où il avait caché son trésor. Il prit le sac de Fausta, auquel il avait attaché la bourse de don César. Quelques minutes plus tard, il était hors de la maison, ayant parfaitement réussi son expédition.
Il replaça la corde, où il l'avait prise et se dirigea droit vers le fleuve, non sans s'assurer, d'un coup d'oeil circulaire, que nul ne l'observait.
On avait construit là une sorte de quai à pic, au fond duquel, maintenues par une solide maçonnerie, les eaux basses roulaient lentement. A une faible distance du sol, et hors de l'atteinte des eaux, il y avait une bouche, un trou noir, fermé par une grille de fer dont les barreaux croisés étaient énormes et très rapprochés.
El Chico se suspendit dans le vide, au-dessus de cette bouche, et, avec une adresse qui dénotait une grande habitude, il se trouva bientôt cramponné à la grille. Il saisit un des barreaux, scié depuis longtemps sans doute, et le déplaça sans effort. Cela fit une ouverture carrée au travers de laquelle un homme mince et petit n'aurait pu passer et par laquelle il se laissa glisser très facilement, après avoir remis le barreau en place.
Il se trouva dans un conduit tapissé de sable fin et de voûte très basse, bien que le nain pût s'y tenir droit. Ce couloir était coupé en différents endroits par des murs épais qui étaient chargés d'arrêter les incursions indiscrètes. Seulement, dans chacun de ces murs, des ouvertures avaient été ménagées, habilement dissimulées et actionnées au moyen de ressorts cachés, dont Fausta ignorait l'existence, sans quoi elle n'eût pas manqué de prendre les précautions nécessaires pour se mettre à l'abri d'une irruption inattendue.
El Chico paraissait connaître à merveille tous les tours et détours du souterrain ainsi que les différentes manières d'ouvrir les portes secrètes, car il allait sans hésitation. Comment connaissait-il ces secrets? Par hasard sans doute. Le nain avait dû découvrir fortuitement la première ouverture. Faible comme il était, sans appui, à la merci du premier venu, il avait compris qu'il pouvait se créer là une retraite sûre, que nul ne pourrait soupçonner. Il n'avait pas hésité et s'était installé aussitôt. Comme il était intelligent et observateur, il n'avait pas tardé à soupçonner qu'il devait y avoir autre chose que le cul-de-sac qu'il avait découvert. Et il s'était mis à le chercher. Durant des mois, durant des années, il avait ainsi longuement, patiemment étudié son domaine, pierre à pierre. Et, favorisé par le hasard sans doute, il avait peu à peu découvert la plus grande partie des ouvertures secrètes de ces substructions.
Après avoir fait pivoter ou s'enfoncer des pans de muraille qui se redressaient derrière lui, après avoir ouvert, rien qu'en les touchant, de monstrueuses portes de fer qui se refermaient d'elles-mêmes sur lui, il parvint au pied d'un petit escalier de pierre très étroit et très raide. Il était dans l'obscurité la plus complète, mais il n'en paraissait nullement gêné et se dirigeait avec autant de facilité que s'il avait été éclairé.
Il grimpa une dizaine de marches et ne s'arrêta que lorsque son front vint heurter la voûte. Alors, il se pencha sur les marches et chercha des doigts, à tâtons. Un déclic se fit entendre, la dalle placée au-dessus de sa tête se souleva d'elle-même et sans bruit. Avant de monter les deux dernières marches, il chercha dans une autre direction. Un nouveau déclic se fit entendre. Alors seulement il franchit les dernières marches et pénétra dans un caveau, en disant tout haut, comme ont coutume de faire les personnes qui vivent seules:
«Enfin, me voici chez moi!»
Et, sans se retourner, certain que la dalle se refermerait d'elle-même, il fit deux pas et s'accroupit devant une des parois du caveau. Il toucha du doigt une plaque de marbre. Actionnée par le ressort qu'il avait déclenché avant d'entrer, la plaque bascula, et, avec elle, toute la maçonnerie sur laquelle elle était cimentée.
Cela fit une excavation si basse qu'il dut baisser la tête pour la franchir. Il alluma une chandelle, dont la lueur vacillante éclaira faiblement le trou dans lequel il venait de pénétrer.
C'était un petit réduit, pratiqué dans l'épaisseur de la muraille. Ce réduit pouvait avoir six pieds de long sur trois de large. Il était assez haut pour qu'un homme de taille moyenne pût s'y tenir debout. Il y avait là-dedans une caisse élevée sur quatre pieds qui l'isolaient du sol, recouvert de sable fin. La caisse était bourrée de paille fraîche, et, sur cette paille, deux petits matelas étaient étendus. Des draps blancs et des couvertures achevaient de lui donner l'apparence d'un lit confortable.
Il y avait une autre caisse aménagée comme un buffet. Il y avait un petit coffre solide, muni de grosses serrures, s'il vous plaît, une petite table, deux petits escabeaux, de menus ustensiles de ménage, tout cela reluisant de propreté. On eût dit l'intérieur d'une poupée.
C'était le palais d'El Chico. Le réduit était aéré par un soupirail devant lequel El Chico avait installé lui-même et rudimentairement un volet de bois.
Ayant allumé sa chandelle, le nain eut la précaution de pousser le volet. Mais il ne referma pas la plaque qui masquait l'entrée de sa demeure. Il était si sûr que nul ne le pouvait surprendre par là!
Ce que Fausta appréhendait si vivement s'était réalisé. Pardaillan n'était pas mort par le poison.
Après quelques heures d'un sommeil qui ressemblait à la mort, le réveil se fit très lentement. Pardaillan se mit sur son séant et considéra d'un oeil trouble l'étrange lieu où il se trouvait. Sous l'influence des émanations soporifiques dont l'air avait été saturé, son cerveau engourdi subissait comme une sorte d'ivresse qui abolissait la mémoire et paralysait l'intelligence.
Peu à peu, ces effets stupéfiants se dissipèrent, le cerveau se dégagea, la mémoire lui revint; il retrouva toute sa conscience, et, avec elle, il retrouva ce sang-froid qui le faisait si redoutable.
Il ne fut d'ailleurs pas étonné de se voir vivant.
Pardaillan pensait--et du diable s'il savait pourquoi--qu'il échapperait au hideux supplice que lui réservait Fausta. Le pensant, il le disait sans même songer aux conséquences fâcheuses que sa franchise pouvait avoir.
Donc, ayant recouvré ses esprits, il ne fut pas étonné de voir qu'il avait échappé au poison. Il gouailla:
«Mme Fausta joue vraiment de malheur avec moi! Son poison a fait long feu. Je le lui avais bien dit. Maintenant, il ne me reste plus qu'à réaliser la seconde partie de ma prédiction qui est, si j'ai bonne mémoire, que je dois sortir d'ici avant que la faim et la soif ne m'aient terrassé, ainsi qu'en a décidé cette bonne Mme Fausta qui me comble vraiment de ses attentions.»
Sortir d'ici, comme disait si simplement le chevalier, apparaissait pourtant comme une entreprise plutôt énergique. Il n'y pensa pas un instant et murmura:
«Voyons! depuis ce matin, je me débats dans une foule de lieux divers qui sont des merveilles de mécanique, comme dit M. d'Espinosa.
«Ce serait bien du diable si ce tombeau n'était pas quelque peu machiné. Au surplus, je connais ma Fausta, et il me paraît invraisemblable qu'elle ne se soit pas réservé quelque voie secrète où il lui soit possible de s'assurer qu'elle me tient toujours. Cherchons donc.»
Et il se mit à chercher méthodiquement, minutieusement, patiemment, autant que cela lui était possible dans la nuit opaque qui l'enveloppait.
Mais, depuis la veille, il n'avait pris aucun repos. Sans doute, aussi, le narcotique avait affaibli ses forces, car il dut s'arrêter au bout de quelques instants.
«Diable! fit-il, m'est avis que voilà une recherche qui pourrait être plus laborieuse que je ne le jugeais de prime abord. C'est le poison de Mme Fausta qui casse ainsi les jambes? Ne nous épuisons pas, laissons l'effet se dissiper entièrement en nous reposant un peu.»
Ayant décidé, faute de siège, il s'assit sur son manteau plié sur les dalles et attendit le retour de ses forces.
Après un repos assez long, il jugea ses forces suffisantes pour reprendre son travail.
Et, tout à coup, au lieu de se lever, il se coucha tout de son long, l'oreille collée contre les dalles. Il se redressa presque aussitôt et, restant à terre, appuyé sur ses mains, avec un sourire narquois, il murmura:
«Par Dieu! ou je me trompe fort, ou voici qui va m'éviter de longues recherches. Si c'est Mme Fausta qui, pour en finir, m'envoie...»
Il s'interrompit, la sueur de l'angoisse au front.
«S'ils sont plusieurs, et c'est probable, songea-t-il, aurai-je la force de lutter?»
Il s'accroupit sur les talons et se mit silencieusement à faire jouer les articulations de ses bras.
«Bon! fit-il avec un sourire de satisfaction, s'ils ne sont pas trop nombreux, on pourra peut-être s'en tirer.»
Et il se rencogna contre le mur, l'oreille tendue, l'oeil attentif, prêt à l'action. Il vit une dalle, là, devant lui, osciller légèrement. Vivement, il s'approcha, se cala solidement sur les genoux et attendit.
Maintenant, la dalle, poussée par une main invisible, se soulevait lentement et, en se soulevant, elle masquait Pardaillan accroupi. Sans bouger de sa place, il tendit ses mains, prêtes à se refermer sur le cou de l'ennemi qu'il attendait là, à l'orifice du trou béant.
Ses mains ne s'abattirent pas.
Au lieu des hommes armés qu'il attendait, Pardaillan, étonné, vit surgir un petit diable qu'il reconnut aussitôt, car il murmura avec ébahissement:
«Le nain!... Est-il seul? Que vient-il faire ici?»
Comme s'il eût voulu le renseigner, le nain s'écria à haute voix:
«Enfin! Me voilà chez moi!»
«Chez lui! pensa Pardaillan en regardant autour de lui. Il ne couche pourtant pas dans ce tombeau.»
La dalle se refermait automatiquement, mais il ne s'en occupait plus maintenant. Il avait changé d'idée. Il n'avait d'yeux que pour El Chico.
El Chico, qui avait commis une grave imprudence en ne se retournant pas, ouvrait la porte--si l'on peut ainsi dire--de son logis et allumait sa chandelle.
«Ah! ah! fit Pardaillan émerveillé, voici donc ce qu'il appelle son chez lui! Du diable si j'aurais jamais trouvé le secret de ces ouvertures. Mais voici un petit bout d'homme que je ne serais pas fâché d'étudier d'un peu près!»
El Chico avait--deuxième imprudence--laissé sa porte ouverte. En rampant, Pardaillan s'approcha de l'ouverture et jeta un coup d'oeil indiscret dans l'intérieur. Il ne put s'empêcher d'éprouver une sorte d'admiration pour l'ingéniosité déployée par le petit homme dans l'aménagement de son mystérieux retrait.
Emporté par son coeur généreux, Pardaillan oubliait ses préventions contre le nain qu'il soupçonnait véhémentement d'avoir participé à le mettre dans la situation précaire où il se trouvait. Sa bonté naturelle faisait taire son sentiment et il n'éprouvait plus qu'une immense pitié pour le pauvre petit déshérité.
Le nain s'était assis devant sa table et il tournait le dos à l'ouverture par laquelle Pardaillan pouvait l'observer à loisir. Chico était du reste à mille lieues de soupçonner qu'on l'épiait.
Après être resté un long moment pensif, il allongea la main vers le sac et le vida sur la table.
«Peste! songea Pardaillan en entendant le bruit de l'or remué, ce petit mendiant est riche comme feu Crésus. Où a-t-il pris cet or?»
«Les cinq mille livres y sont bien. La princesse n'a pas menti», dit Chico, comme pour le renseigner.
«De mieux en mieux, se dit Pardaillan, il est cousu d'or et il connaît des princesses!
Une idée lui passant soudain par l'esprit, une lueur de colère s'alluma dans son oeil.
«Triple sot! fit-il. Cette princesse, c'est Fausta... Cet or, c'est le prix de mon sang... C'est pour toucher cet or que ce misérable avorton m'a conduit dans le traquenard où j'ai donné, tête baissée!»
Le nain replaça son or dans le sac qu'il ficela solidement, puis il alla à son coffre, en tira une poignée de pièces d'argent qu'il déposa sur la table. Il vida ensuite la bourse qu'il tenait de la générosité de don César et fit son compte à haute voix.
«Cinq mille cent livres, plus quelques réaux», dit-il.
«Il a l'air lugubre, pensa le chevalier. Cinq mille livres constituent pourtant un assez joli denier. Serait-ce un avare?»
«Je suis riche! riche! répéta le Chico d'un air morne. Et, avec colère: à quoi me sert cette fortune? Juana ne voudra jamais de moi, puisqu'elle aime le Français!»
«Oh! diable! s'écria Pardaillan dans son for intérieur. Voici du nouveau, par exemple! Je commence à comprendre maintenant. Ce n'est pas un avare, c'est un amoureux... et un jaloux. Pauvre petit diable!»
«Et le Français est mort!» continua le Chico.
«Je suis mort? Je veux bien, moi!...»
«Que vais-je faire de tout cela?... Puisque je ne puis avoir Juana, eh bien, j'emploierai cet or en cadeaux pour elle. Il y a de quoi en acheter, des bijoux et des casaques richement brodées, et des robes, et des écharpes, et des mantilles, et des mignons souliers...»
Il rayonnait, le Chico.
«Où diable l'amour va-t-il se nicher?» pensa Pardaillan.
La joie du nain tomba soudain. Il râla:
«Non! Je ne veux même pas avoir cette joie. Juana s'étonnerait de me voir si riche. C'est qu'elle est fine, tiens! Elle devinerait peut-être d'où m'est venue ma richesse. Elle me chasserait, elle me jetterait mes cadeaux au visage en me traitant d'assassin!»
Et, d'un geste furieux, il balaya le sac qui alla rouler sur les dalles.
«Tiens! tiens! fit Pardaillan, dont l'oeil pétilla, il me plaît ce petit bout d'homme!»
Le Chico allait et venait avec agitation dans son petit réduit. Il s'arrêta devant l'ouverture, l'oeil perdu dans le vague, le sourcil froncé, et murmura:
«Assassin... Juana l'a dit: je suis un assassin... Au même titre que ceux qui ont tué le Français... plus... Tiens, sans moi, il ne serait pas mort. Je n'avais pas pensé à cela, moi. La jalousie me rendait fou... Et, maintenant, je comprends, et je me fais horreur!...»
Pardaillan suivait avec une attention passionnée les phases du combat qui se livrait dans l'esprit du nain.
Celui-ci reprit à haute voix le cours de ses réflexions coupées par les apartés du chevalier:
«Le Français n'est peut-être pas mort? Il est peut-être encore possible de le sauver. Je l'ai promis à Juana!»
«Je ne pensais pas que cette petite Juana pût s'intéresser si vivement à moi!»
«Si le Français est mort, Juana mourra et, moi, je mourrai de la mort de Juana.»
«Mais non, mais non! Je ne veux pas toutes ces morts sur ma conscience, morbleu!»
«Si le Français est vivant et que je le sauve...»
«Ceci est mieux!... Voyons que fais-tu en ce cas?»
«Juana sera heureuse... Le Français l'aimera. Combinent ne pas l'aimer? Elle est si jolie!»
«La peste soit des amoureux! Ils sont tous les mêmes! Ils se figurent que l'univers entier n'a d'yeux que pour l'objet de leur flamme.»
«Le Français l'aimera et alors je mourrai.»
«Encore! Décidément, c'est une manie!»
«Qu'importe après tout! Est-ce que je compte? J'aurai réparé le mal que j'aurai fait. Je ne serai plus un assassin. Ma maîtresse me devra son bonheur.»
«Superbe idée, par ma foi!»
«C'est dit. Je vais fouiller toutes les caches que je connais.»
«Bon! Tu n'iras pas loin», dit Pardaillan en riant sous cape.
Et, sans faire de bruit, il se retira au fond du cachot, s'enroula dans son manteau, s'étendit sur les dalles et parut dormir profondément.
«Si je ne le trouve pas... s'il est mort... demain j'irai le réclamer à la princesse», continua le nain. Il grommela encore quelques mots vagues, et brusquement éteignit sa chandelle et sortit en disant:
«Allons!»
Tout de suite, la tache noire que faisait Pardaillan étendu sur les dalles blanches attira ses regards. Il frissonna:
«Le Français!»
Il blêmit et se sentit défaillir. Il ne s'attendait pas à le trouver si vite... Là surtout... Il s'inquiéta:
«Comment ne l'ai-je pas vu en entrant? Ah! oui, la dalle le masquait et je ne me suis pas retourné.
Aussi, comment supposer... Et moi qui ai parlé tout haut!...»
Il s'approcha doucement de Pardaillan qui le guignait du coin de l'oeil, tout en paraissant profondément endormi.
«Serait-il mort?» songea le nain.
Cette pensée le fit frémir, sans qu'il eût pu dire si c'était de joie ou d'appréhension. Entre le mal et le bien, la lutte avait été longue et rude. Maintenant, le bien triomphait définitivement; il était bien résolu à sauver son rival, et, cependant, on l'eût fort étonné en lui disant qu'il accomplissait un acte héroïque.
Il s'approcha encore de Pardaillan et il perçut le bruit rythmé de sa respiration.
«Il dort!» fit-il.
Et, malgré la jalousie qui le déchirait, il ne put se tenir de rendre un hommage mérité à son rival, car il murmura en hochant doucement la tête:
«Il est brave. Il dort et il doit cependant savoir ce qui l'attend et qu'il peut être frappé pendant son sommeil. Oui, il est brave, et c'est peut-être pour cela que Juana l'aime.»
El Chico ne se doutait pas que celui dont il admirait la bravoure, tout en feignant de dormir, l'admirait lui-même pour une bravoure qu'il ne soupçonnait pas.
XXV
OU LE CHICO SE DÉCOUVRE UN AMI
Le nain se pencha sur le chevalier et le toucha à l'épaule. Celui-ci feignit de se réveiller en sursaut. Il le fit d'une manière si naturelle qu'El Chico s'y laissa prendre. Pardaillan se mit aussitôt sur son séant, et, ainsi placé, il dominait encore d'une bonne moitié de tête le nain debout devant lui.
--Le Chico! s'exclama Pardaillan, étonné. Te voilà donc prisonnier aussi, pauvre petit!
--Je ne suis pas prisonnier, seigneur Français, dit le Chico avec gravité.
--Tu n'es pas prisonnier! Mais, alors, que fais-tu ici, malheureux? N'as-tu pas entendu! c'est la mort, une mort hideuse, qui nous attend.
Le Ohico parut faire un effort, et, d'une voix sourde:
--Je suis venu vous chercher, pour vous sauver!
--Pour me sauver? Ah! diable!... Tu sais donc comment on sort d'ici, toi?
--Je le sais, seigneur. Tenez, voyez!
En disant ces mots, le Chico s'approchait de la porte de fer et, sans chercher, il appuyait sur un des nombreux clous énormes qui rivaient les plaques épaisses. La dalle s'était soulevée sans bruit.
--Voilà! dit simplement le Chico.
--Voilà! répéta Pardaillan avec son air le plus naïf. C'est par là que tu es venu pendant que je dormais?
Le Chico fit signe que oui de la tête.
--Je n'ai rien entendu. Et c'est par là que nous allons nous en aller?
Nouveau signe de tête affirmatif.
--Il vaudrait mieux partir tout de suite, seigneur, dit le Chico.
--Nous avons le temps, dit Pardaillan avec flegme. Tu savais donc que j'étais enfermé ici? Car tu m'as bien dit, n'est-ce pas, que tu étais venu me chercher?
--Je l'ai dit. La vérité est que, si je vous cherchais, j'ignorais que vous fussiez ici.
--Alors, pourquoi y es-tu venu? Qu'y fais-tu?
Toutes ces questions mettaient le nain dans un cruel embarras. Pardaillan ne paraissait pas le remarquer.
--C'est ici mon logis, tiens! lâcha El Chico.
Il n'avait pas plus tôt dit qu'il regrettait ses paroles.
--Ici? dit Pardaillan incrédule. Tu veux rire! Tu ne loges pas dans cette manière de sépulture?
Le nain fixa le chevalier. El Chico n'était pas un sot. Il haïssait Pardaillan, mais sa haine n'allait pas jusqu'à l'aveuglement. S'il avait pu, il aurait tué Pardaillan en qui il voyait un rival heureux, et il n'eût éprouvé aucun remords de ce meurtre. Il avait cependant senti ce qu'il y avait de bas dans le fait de conduire son rival à la mort pour une somme d'argent.--Et lui, pauvre diable, vivant de rapines ou de charité, il avait rejeté avec dégoût cet or primitivement accepté!
Il eut honte d'avoir hésité et, à la question de Pardaillan, répondit franchement:
--Non, mais je loge ici.
Et il démasqua l'ouverture de son réduit et alluma sa chandelle. Pardaillan, qui avait sans doute son idée, pénétra derrière lui.
--Bon! fit-il, on se voit les yeux. C'est déjà mieux.
Avec un naïf orgueil, le nain levait sa chandelle pour mieux éclairer les pauvres splendeurs de son logis. Il oubliait qu'en même temps il éclairait en plein le sac d'or étalé sur les dalles.
--C'est merveilleux! admira le chevalier avec une complaisance qui fit rougir de plaisir le nain. Mais comment peux-tu vivre ainsi dans cette manière de tombeau?
--Je suis petit. Je suis faible. Les hommes ne sont pas toujours tendres pour moi. Ici, je suis en sûreté.
Pardaillan le considéra avec une expression apitoyée.
--On ne vient jamais te déranger? fit-il, indifférent.
--Jamais!
--Ceux de la maison, là-haut?
--Non plus. Personne ne connaît cette cache. Tiens! il y en a des caches dans la maison que nul ne connaît, hormis moi.
Pour se mettre au niveau du nain debout, Pardaillan s'assit gravement à terre.
Et, sans savoir pourquoi, le Chico désemparé fut touché de ce geste, comme il avait été touché du compliment sur son logis. Il lui semblait que ce seigneur si brave et si fort ne consentait à s'asseoir ainsi sur les dalles froides que pour ne pas l'écraser de sa superbe taille, lui, Chico, si petit. Il croyait n'éprouver que de la haine pour ce rival, et il était tout effaré de sentir la haine s'effacer; il était stupide de sentir poindre en lui un sentiment qui ressemblait à de la sympathie; il en était stupide et indigné contre lui-même aussi. Sans trop savoir ce qu'il disait, peut-être pour cacher ce trouble étrange qui pesait sur lui, le petit homme dit:
--Seigneur, il est temps de partir, croyez-moi.
--Bah! rien ne presse. Et, puisque personne ne connaît cette cache, comme tu dis, nul ne viendra nous déranger. Nous pouvons bien causer un peu.
--C'est que... je ne peux pas vous faire sortir par où je passe d'habitude, moi.
--Parce que?
--Vous êtes trop grand, tiens!
--Diable! Alors? Tu connais un autre chemin par où je pourrai passer? Oui!... Tout va bien.
--Oui, mais, par ce chemin, nous pourrons rencontrer du monde.
--Ces souterrains sont donc habités?
--Non, mais quelquefois il y a des hommes qui se réunissent là-dedans... Aujourd'hui, justement, il y a une réunion.
--Qu'est-ce que ces hommes, et que font-ils? demanda curieusement le chevalier.
--Je ne sais pas, seigneur.
Ceci fut dit d'un ton sec. Pardaillan vit qu'il savait, mais qu'il n'en dirait pas plus long. Il était inutile d'insister. Il eut un léger sourire et poursuivit:
--Sais-tu que j'étais condamné à mort? Oui. Je devais mourir de faim et de soif.
Le nain chancela. Une teinte livide se répandit sur son visage.
--Mourir de faim et de soif, bégaya-t-il en frissonnant. C'est horrible!
--En effet. Tu n'aurais pas imaginé cela, toi? C'est une idée d'une princesse de ma connaissance... que tu ne connais pas, toi, heureusement pour toi...