Les Pardaillan — Tome 05 : Pardaillan et Fausta

Chapter 20

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Aussi ce ne fut pas long. Au bout de quelques jours d'un supplice sans nom, Chico planta là tablier, balais, clients et patron et disparut. Comment vécut-il? De maraude, tout simplement. Il ne lui fallait pas gros pour le sustenter. Les fruits savoureux abondaient dans ce vaste jardin qu'était l'Andalousie. Il n'avait qu'à prendre. Quand le temps ne permettait pas cette maraude, il se rendait aux porches des églises et tendait la main.

Le Chico mangeait peu, gîtait dans on ne savait quel trou, était couvert de loques, mais il était libre. Libre de dormir au bon soleil. Il était fier et content.

Devant la fuite du nain, la morale de Manuel s'était répandue en plaintes amères, en reproches sanglants, en prédictions terrifiantes.

Cependant, Chico n'était pas un ingrat, comme le prétendait le digne Manuel. Seulement, sa gratitude allait--et c'était assez naturel--au seul être qui lui eût témoigné de la bonté et de l'affection: Juana.

Chaque jour, il trouvait le moyen de se faufiler dans l'auberge; il était si petit--et là, tapi dans un coin, il se remplissait les yeux de la vue de celle qui était tout pour lui. Il regardait Juana, vive et alerte, toujours mise comme une petite reine, qui allait et venait, surveillant le service, l'oeil à tout, en avisée ménagère qu'elle était, d'instinct, malgré sa jeunesse. Et, quand il avait bien rempli ses yeux et son coeur, il s'en allait content... pour revenir le lendemain.

Quelquefois, lorsqu'elle passait à sa portée, il osait allonger la main, saisissait un coin de la basquine et la baisait dévotement.

Un jour qu'il avait mal calculé son mouvement, au lieu de la basquine, il avait effleuré le mollet. Il en était resté tout saisi. D'autant que Juana, croyant à la grossière plaisanterie de quelque client, s'était arrêtée, pâle d'indignation, en jetant un grand cri qui avait fait accourir Manuel et les serviteurs.

Piteusement, il était sorti de sa cachette et, à genoux devant elle, les mains jointes, il avait murmuré:

--C'est moi, Juana. N'aie pas peur.

Bien qu'il fût dans un état pitoyable, à ne pas prendre avec des pincettes, elle l'avait reconnu tout de suite. Elle avait même paru très contente et elle avait répondu à son père qui s'informait:

--Ce n'est rien. Je me suis heurtée contre cette table et je n'ai pu me retenir de crier comme une sotte.

Elle l'avait conduit dans un endroit écarté. Tout de suite elle l'avait pris de très haut avec lui:

--Que faisais-tu dans ce coin? Sacripant! paresseux! Comment oses-tu reparaître dans la maison que tu as abandonnée, sans un adieu, sans regrets? Ingrat!

--Je voulais te voir, Juana.

--Oui-da! Et d'où te vient ce tardif désir, après des jours et des jours d'oubli?

Très triste, il répondit:

--Je ne t'ai pas oubliée, Juana, je ne le pourrais pas d'ailleurs. Je suis venu ainsi tous les jours.

--Tous les jours! Tu veux m'en faire accroire. Pourquoi ne t'es-tu jamais montré?

--Je pensais qu'on m'aurait chassé.

Elle l'avait regardé avec un air de commisération étonnée. Et, haussant les épaules:

--Tu l'aurais, ma foi, bien mérité... Tu devrais savoir pourtant que je n'aurais pas fait cela, moi.

--Toi, Juana, oui. Mais ton père? Mais les autres?

L'argument lui parut avoir sa valeur. Elle ne répondit pas tout de suite. Elle ne doutait pas de ce qu'il disait d'ailleurs et--ce qu'elle se gardait bien d'avouer--peut-être l'avait-elle découvert plus d'une fois dans les coins où il se croyait si bien caché. Pour dissimuler son embarras, elle reprit, grondeuse:

--Dans quel état te voilà! On te prendrait pour un malandrin. Comment n'as-tu pas honte de te présenter ainsi devant moi? Ne pourrais-tu être propre, au moins?

Il baissa la tête, honteux. Une larme pointa à ses cils.

Elle vit qu'elle lui avait fait de la peine, et dit d'un ton radouci, en le regardant finement:

--N'est-ce point toi aussi qui as apporté ces fleurs que j'ai trouvées parfois sur ma fenêtre?

Il rougit et fit signe que oui de la tête.

--Pourquoi as-tu fait cela?

--Je ne voulais pas que tu me crusses ingrat. Les autres, ça m'est égal; mais, toi, je ne veux pas, tiens!... Alors, j'ai pensé que tu devinerais et que tu me pardonnerais, répondit-il sincèrement.

--C'est du joli! Comment as-tu pu parvenir jusqu'à ma fenêtre? Malheureux! n'as-tu pas réfléchi que tu pouvais te tuer et que je ne me serais jamais pardonné ta mort?

Il se sentit le coeur ensoleillé. Allons, elle n'était plus fâchée. Elle l'aimait toujours, puisqu'elle tremblait pour lui. Et, riant d'un bon rire clair:

--Il n'y a pas de danger, dit-il. Je suis petit, mais je suis adroit, tiens!

--C'est vrai que tu es adroit comme un singe, dit-elle en riant de bon coeur, elle aussi. N'importe, ne recommence plus... tu me remettras tes fleurs toi-même, je serai plus tranquille.

--Tu veux bien que je vienne te voir? fit-il tremblant d'espoir.

Elle eut sa petite moue de pitié dédaigneuse:

--A présent que te voilà revenu, tu ne vas pas t'en retourner, je pense? dit-elle.

--Mais ton père?

Elle eut un geste autoritaire pour signifier que ce n'était pas cela qui l'embarrassait et trancha:

--Veux-tu me voir, sans te cacher comme un voleur, oui ou non?

Il joignit les mains avec un air extasié.

--En ce cas, dit-elle, ne t'inquiète pas du reste. Tu prendras tes repas avec nous, tu coucheras ici, je vais te faire habiller décemment, et, pour ce qui est du travail, tu ne feras que ce que tu voudras bien faire de ton chef, et dans la mesure de tes forces. Allons, viens.

Il secoua la tête et ne bougea pas.

Elle pâlit et, fixant sur lui un regard de douloureux reproche, elle dit avec des larmes dans la voix:

--Tu ne veux pas?

Et tout aussitôt, avec son petit air autoritaire et décidé, elle ajouta:

--Je ne suis donc plus ta petite maîtresse? Je ne commande plus? Tu te révoltes?

Très doucement, mais avec un air obstiné, il dit:

--Tu es et tu seras toujours toute ma joie. Je passerais à travers le feu pour te voir... Mais je ne veux plus que tu me nourrisses.

Malgré elle, elle eut un regard sur ses loques et, encore un coup, il baissa la tête en rougissant. Elle lui prit le menton du bout de ses petits doigts, l'obligea à relever la tête et plongea avec une grande tendresse son regard innocent dans le sien. Et elle comprit ce qui se passait dans son esprit. Et elle eut cette délicatesse vraiment féminine de ne pas insister.

--Soit, dit-elle après un silence. Tu viendras quand tu voudras. Quant au reste, tu feras comme tu voudras. Seulement n'oublie pas, si tu avais besoin, que tu me ferais une grosse peine de ne pas te souvenir que je suis et resterai toujours pour toi une soeur tendre et dévouée. Me promets-tu de ne pas oublier?

Elle dit ceci avec une grande douceur et une émotion poignante. Alors, ainsi qu'il leur arrivait parfois quand elle faisait la reine, et qu'il lui rendait humble hommage, il s'agenouilla et posa doucement ses lèvres sur la pointe de son petit soulier de satin.

Elle reçut l'hommage sans fausse modestie, comme un tribut dû à sa beauté et à sa bonté, mais avec un regard attendri où perçait une pointe de malice nuancée de pitié.

Lui, cependant, se redressait et disait dans un grand élan de tout son être:

--Tu es et tu seras toujours ma petite maîtresse.

Elle frappa joyeusement dans ses petites mains et, orgueilleusement triomphante:

--Viens, dit-elle, rosé de plaisir, viens voir mon père!

--Non! dit-il encore doucement.

Elle frappa du pied d'un air mutin, et moitié boudeuse, moitié curieuse:

--Qu'y a-t-il encore?

--Je ne veux pas que ton père me voie dans cet état. Je reviendrai demain et tu verras que je ne te ferai pas honte.

Comment s'arrangea-t-il? Par quel tour de force d'ingéniosité? Par quelle mystérieuse besogne accomplie fort à propos? C'est ce que nous ne saurions dire. Tant il y a que, lorsqu'il revint le lendemain, il était superbe dans son costume presque neuf, qui sans avoir rien de fastueux, comme de juste, était d'une propreté méticuleuse et d'une élégance qui faisait admirablement valoir la gracilité de la jolie miniature qu'il était.

Aussi le Chico triompha sur toute la ligne.

D'abord, il vit les yeux de la coquette Juana briller de plaisir à le voir si propre et si élégamment attifé. Ensuite, il put lire, sur les physionomies ébahies de Manuel et des serviteurs accourus, la stupeur admirative que leur causait la vue de Chico en fringant cavalier.

Depuis ce jour, il eut soin de réserver un costume coquet qu'il n'endossait que pour aller voir sa petite maîtresse, et qu'il rangeait soigneusement ensuite dans quelqu'une de ces cachettes connues de lui seul. Le reste du temps, ses haillons ne lui faisaient pas peur.

Juana n'avait eu qu'à jeter ses bras au cou de son père pour obtenir le pardon de Chico. Et, comme le bonhomme n'était pas méchant, il avait accueilli convenablement le retour de l'ingrat, comme il disait.

A la fête de Juana, et à certaines fêtes carillonnées, le Chico s'arrangeait toujours de façon à apporter quelques menus cadeaux que «petite maîtresse» acceptait avec une joie bruyante, car ils consistaient généralement en objets de toilette, et nous savons que la coquetterie était son péché mignon.

Ces jours-là, El Chico daignait accepter l'invitation à dîner de Manuel, et prenait place à la table familiale, à côté de sa maîtresse, aussi heureuse que lui.

Au coin de son âtre mourant, le Chico se remémorait tristement toutes ces choses, pendant que Juana, là-haut, s'occupait de ses hôtes.

Juana, si ignorante qu'elle fût des choses de l'amour, était bien trop fine et délurée pour ne pas avoir deviné depuis longtemps ce que le Chico se donnait tant de peine à lui cacher. Et, de fait, il n'était pas besoin d'être fort experte pour comprendre que le nain était entièrement dans sa petite main à elle.

Si elle était amoureuse ou non de Chico, c'est ce que nous verrons par la suite. Ce que nous pouvons dire c'est qu'elle était habituée à le considérer comme une chose bien à elle et exclusivement à elle. L'adulation du nain l'avait inconsciemment conduite à l'égoïsme. Elle était naïvement et sincèrement pénétrée de sa supériorité, bien pénétrée de cette pensée que, si elle était, elle, parfaitement libre de ses sentiments, libre de le choyer ou de le faire souffrir selon son caprice, il n'en pouvait être de même de lui, qui ne devait avoir aucune affection en dehors d'elle.

Sur ce point, si elle n'était pas amoureuse, elle était du moins fort exclusive, et, pour mieux dire, jalouse, au point qu'elle eût souffert à la seule pensée d'une infidélité, voire d'une préférence, même momentanée.

Mais, tout ceci, le nain l'ignorait. Car, s'il était discret elle ne l'était pas moins. Et c'était à ce moment qu'une parole de Fausta, lancée au hasard, pour sonder le terrain, était venue jeter le trouble dans son âme jusque-là peut-être résignée.

Était-il possible, à présent qu'il était riche, qu'il pût se marier comme tous les autres hommes?

Oserait-il jamais parler et comment serait accueillie sa demande? Ne soulèverait-il pas un éclat de rire général et son pauvre amour, si pur, si désintéressé, connu de tous, ne ferait-il pas un objet de dérision universelle?

Et Juana? L'aimait-elle?

Juana aimait d'amour ailleurs, et, le rival préfère, il ne le connaissait que trop.

La voix aigre et grondeuse de la duègne Barbara le tira de sa rêverie.

--Sainte Vierge! clamait la matrone, vous voulez donc vous tuer? Mais que se passe-t-il donc?

--Il ne se passe rien, ma bonne Barbara, j'ai affaire en bas et n'irai me coucher que lorsque j'aurai fini.

--Ne suis-je plus bonne à vous aider?

--J'ai besoin d'être seule. Va te coucher. Dans un instant j'irai aussi.

Chico entendit encore de vagues imprécations, le bruit sourd de savates traînant sur le carreau, puis le bruit d'une porte poussée rageusement.

Un moment de silence se fit. Juana, évidemment, s'assurait que la duègne obéissait, puis Chico perçut le bruit de petits talons claquant sur les marches de chêne sculpté de l'escalier intérieur. Il se laissa glisser de son escabeau et il attendit debout.

La jeune fille pénétra dans la cuisine. Sans, dire un mot, elle se laissa tomber dans un large fauteuil de bois, et, posant le coude sur la table, elle laissa tomber sa tête dans sa main et resta ainsi, sans un mouvement, les yeux fixés, dilatés, sans une larme.

Silencieusement, Chico s'assit devant elle, sur les dalles propres et luisantes de la cuisine, et, comme s'il eût craint pour elle le froid des dalles, il prit doucement ses petits pieds dans ses mains et les posa sur lui en les tapotant doucement.

Soit que Juana fût habituée à ce manège, soit qu'elle fût trop préoccupée, elle ne parut prêter aucune attention aux soins tendres et délicats dont il l'entourait.

Lui, sans dire un mot, la contemplait tristement de ses yeux de bon chien, et, quand il la sentait frissonner, il pressait doucement ses pieds, comme pour lui dire:

«Je suis là! Je compatis à tes douleurs.» Longtemps, ils restèrent ainsi silencieux. Enfin, il murmura d'une voix apitoyée:

--Tu souffres, petite maîtresse?

Elle ne répondit pas. Mais sans doute la chaude tendresse qui semblait émaner de lui fit se dilater son pauvre coeur meurtri, car elle laissa tomber sa jolie tête dans ses mains et se mit à pleurer doucement, silencieusement, à tout petits sanglots convulsifs.

--Pauvre Juana! dit-il encore.

Et c'était admirable qu'il eût la force de la plaindre, elle d'abord. Car il savait bien ce qu'elle avait et pourquoi elle pleurait ainsi: et ses larmes retombaient sur son coeur à lui, comme des gouttes de plomb fondu. Et, poussant l'oubli de soi jusqu'à la plus complète abnégation, il prit les devants et, bravement, les larmes dans les yeux, mais un sourire stoïque aux lèvres, il dit:

--Tu l'aimes donc bien?

--Qui?

Il savait bien qu'il n'avait pas besoin de le nommer et qu'elle comprendrait quand même. Seulement la question en soi la laissa toute désemparée. Évidemment, elle ne s'était jamais interrogée elle-même, car elle écarta ses mains et, le regardant de ses yeux baignés de larmes, elle dit avec une naïveté touchante:

--Je ne sais pas!

Il eut une seconde d'espoir. Si elle ne savait pas elle-même, le mal n'était peut-être pas irréparable.

Espoir très fugitif. Tout de suite l'aveu détourné jaillit spontanément, douloureux dans sa cruauté involontaire.

--Je ne sais pas si je l'aime! Mais ceux qui le poursuivent avec tant d'acharnement et qui, pour le vaincre, lui si courageux et si fort, ont dû l'attirer dans quelque odieux guet-apens et l'assassiner lâchement, ceux-là je les déteste. Je les déteste et ce sont des assassins... des assassins maudits... oui, maudits.

Et, en répétant ces mots avec colère, elle trépignait à coups de talons furieux, oubliant que c'était sur lui, Chico, qu'elle trépignait ainsi. Lui ne broncha pas. Il n'avait même pas senti les coups de talon pourtant violents. Elle aurait pu le fouler et l'écraser littéralement, il, ne s'en serait pas aperçu davantage. Il était devenu livide. Une seule pensée subsistait en lui, qui le rendait insensible à la douleur physique:

«Elle déteste et maudit ceux qui l'ont attiré dans un guet-apens! Mais j'en suis, moi, de ceux-là!... Alors, elle va me détester et me maudire aussi? Elle me chasserait de sa présence... ce serait fini, il ne me resterait plus qu'à mourir. Mourir!...»

Et, comme si ce mot avait un écho dans son esprit à elle, elle reprit en pleurant doucement:

--Je ne sais pas si je l'aime! Mais il me semble que je mourrai si je ne le vois plus.

Alors, de la voir pleurer, de l'entendre dire qu'elle mourrait, comme un enfant, il se mit à pleurer tout doucement, lui aussi. Et, en pleurant, sans savoir ce qu'il faisait, il baisait les petits pieds et les arrosait de ses larmes, et il répétait dans des sanglots convulsifs:

--Je ne veux pas que tu meures! Je ne veux pas.

Tout à coup, une idée lui traversa l'esprit. Il se mit debout, et:

--Ecoute, petite maîtresse, dit-il avec tendresse, va te coucher et dors bien tranquillement. Moi, je vais le chercher, et demain je te le ramènerai.

La femme qui aime ailleurs est toujours injuste et cruelle envers qui l'aime et qu'elle dédaigne. Tout lui est sujet à soupçons injurieux.

--Tu sais quelque chose! cria-t-elle en le secouant rudement. C'est toi qui es venu le chercher, au fait. C'est toi qui l'as poussé à suivre don César. Qu'en a-t-on fait? Parle! mais parle donc, misérable!

--Tu me fais mal! gémit-il, sans se défendre.

Honteuse, elle le lâcha.

--Je ne sais rien, Juana, je te le jure! dit-il très doucement. Si je suis venu le chercher, c'est pour l'amour de toi.

--C'est vrai, dit-elle, comment pourrais-tu savoir! Pour l'amour de moi, tu n'aurais pas voulu aider à le meurtrir. Je suis folle... pardonne-moi.

Et elle lui tendit sa main, comme une reine. Et lui, le bon chien fidèle, il saisit la main blanche qui venait de le rudoyer et la baisa tendrement.

--Que comptes-tu faire? dit-elle.

--Je ne sais pas. Mais, si quelqu'un peut le sauver, je crois que c'est moi... Je suis si petit, je passe partout et on ne se méfie pas de moi.

Brusquement elle le prit dans ses bras, et, le pressant sur son sein:

--Ah! mon Chico! mon cher Chico! si tu me le ramènes sauf, comme je t'aimerai! gémit-elle, retournant sans le savoir le fer dans la plaie.

Jamais elle ne l'avait serré dans ses bras comme elle venait de le faire. Et ce baiser qui s'adressait à un autre, il le sentait bien, lui faisait mal.

--Je ferai ce que je pourrai, dit-il simplement. Espère. Me promets-tu d'aller te reposer?

--Je ne pourrai pas, dit-elle douloureusement.

--Il le faut pourtant... Sans quoi, demain, quand je le ramènerai, tu seras fatiguée et il te trouvera laide.

Et il souriait en disant cela, le malheureux.

Et elle eut la cruauté de dire:

--Tu as raison. Je vais me reposer. Je ne veux pas qu'il me trouve laide.

--Et quand il sera de retour, que feras-tu? Qu'espères-tu, Juana?

Elle tressaillit et pâlit affreusement.

Qu'espérait-elle, au fait? Elle ne s'était pas posé cette question, la petite Juana.

Elle avait vu le seigneur français si beau, si brave, si étincelant et si bon aussi. Son petit coeur vierge avait battu la chamade et elle l'avait laissé faire sans se rendre compte du danger qu'il lui faisait courir.

Mais, devant la question si nette et si franche du Chico, elle voyait, trop tard, l'énormité à quoi aboutissait son inconséquence. Évidemment il ne pouvait être question d'union entre la fille d'un hôtelier comme elle et ce seigneur français, envoyé du roi de France.

Alors, que pouvait-elle espérer?

Le Français avait-il seulement fait attention à elle? Évidemment, elle n'existait pas pour lui, et, s'il avait eu pour elle quelques paroles de banale galanterie, c'était par pure habileté sans doute, car il n'était pas fier et il était si bon. Mais, de là à concevoir un espoir quelconque, quelle folie!

--Ramène-le vivant, fit-elle, c'est tout ce que je demande. Pour le reste, je sais bien que je n'ai rien à espérer. Le sire de Pardaillan retournera dans son pays, et, moi, je me consolerai et l'oublierai petit à petit. Tu me resteras, toi, mon Chico, et je t'aimerai bien, va... Nul ne le mérite plus que toi.

Cette espérance qu'elle lui donnait, sans y croire elle-même, lui mit la joie dans l'âme, et, pour achever de l'affoler, elle se pencha sur lui, posa chastement ses lèvres sur son front et dit en le poussant doucement:

--Va, Chico. Fais ce que tu pourras. Moi, je vais tâcher de reposer un peu en t'attendant.

XXIV

SUITE DES AVENTURES DU NAIN

Le nain s'en fut à petits pas, la tête penchée sur sa poitrine, plongé dans des pensées qui l'absorbaient entièrement. Il allait sans appréhension. Qu'aurait-il redouté? Tout ce qu'il y avait de mendiants, de vagabonds dans Séville connaissaient le Chico;

Le petit homme ne craignait donc rien, si ce n'est la rencontre d'une ronde de nuit. Mais il avait la vue perçante, l'ouïe très fine; il était vif et leste comme un singe, et, en cas d'alerte, l'exiguïté de sa taille lui permettait de se faire un abri de tout ce qu'il rencontrait sur sa route: borne, tronc d'arbre ou simple trou.

S'il était sans appréhensions, par contre, il était très perplexe. Remué jusqu'au fond de l'âme par la plainte de Juana disant qu'elle mourrait de la mort de Pardaillan, le Chico, sans mesurer la portée de ses paroles, avait promis de le rechercher et de le ramener vivant, laissant ainsi entendre qu'il était persuadé que le chevalier était vivant.

Or, c'était tout le contraire. Chico avait de bonnes raisons de croire que celui qu'il considérait comme un rival avait été proprement occis. Aussi, tout en marchant sous le ciel étoile, il bougonnait, l'air furieux:

«J'avais bien besoin de promettre de le chercher. Que vais-je faire maintenant? Le Français, c'est certain, à l'heure qu'il est, son corps doit rouler dans les flots du Guadalquivir, et c'est bien fait pour lui! Tiens! Pourquoi est-il venu me voler le coeur de Juana?»

Ayant ainsi manifesté ses sentiments contre son rival, il reprit le cours de ses réflexions.

«Je ne suis pas une bête, tiens! J'ai bien compris que les hommes de Centurion avaient préparé une embuscade dans la maison où je le conduisais. Si don César n'a rien trouvé, c'est que le corps a été jeté dans le fleuve.»

Il réfléchit un moment, l'index posé au coin des lèvres, sur lesquelles se jouait un sourire rusé.

«A moins que le Français ne soit enfermé dans une des caches secrètes de la maison. Tiens! c'est qu'il y en a des caches dans cette maison, et je ne les connais pas toutes. Mais pourquoi? Cette idée lui parut absurde.

«Non! ce n'est pas pour le relâcher que la princesse l'a attiré chez elle!» reprit-il. Il s'arrêta un instant et réfléchit:

«Pourtant j'ai promis à Juana. Alors, que faire? Aller visiter les caches que je connais?... Et si, par malheur, je trouve le Français vivant! Il faudrait donc le prendre par la main et le conduire à petite maîtresse?... Est-ce possible?...»

Une expression d'angoisse inexprimable crispa ses traits et, farouche, il pensa:

«Je suis un homme et je suis riche, maintenant, et je suis bien fait, m'a-t-on dit, et, à part ma petitesse, je n'ai nulle infirmité ni monstruosité. Pourquoi une femme ne voudrait-elle pas de moi? Juana, si grande près de moi, hélas! est toute petite à ce qu'on dit. Si elle le voulait, je ferais d'elle la femme la plus heureuse du monde. Je l'aime tant! Oui, mais suis petit, voilà! Alors personne ne veut de moi, elle pas plus qu'une autre. Pourquoi? Parce que le monde se moquerait de la femme qui oserait prendre pour époux un nain!...»

Il mit brutalement ses petits poings sur ses yeux et, de nouveau, la lutte reprit dans cette conscience aux abois:

«La princesse, qui est une savante, m'a dit qu'on atteignait les gens plus sûrement en les frappant dans leurs affections qu'en les frappant eux-mêmes. Juana m'a dit qu'elle mourrait si ce Français de malheur ne revenait pas. C'est moi qui l'ai conduit à la mort, le Français, et Juana, sans le savoir, m'a traité d'assassin. Si Juana meurt, comme elle l'a dit, c'est donc moi qui l'aurai tué et je serai deux fois assassin. Et cela, est-ce possible? Et pourtant!... Si Juana meurt, je meurs. Si je lui amène le Français, elle vit, et, moi, je meurs quand même... Je meurs de désespoir et de jalousie... De quelque manière que je me retourne, c'est moi qui suis frappé. Pourquoi? Quel crime ai-je commis?»

Et, tout d'un coup, avec une résolution farouche:

«Eh bien, non!... Mourir pour mourir, du moins qu'elle ne soit pas à un autre. Que le Français maudit disparaisse à tout jamais... Je ne ferai rien pour le sauver... Je le tuerai plutôt de mes faibles mains!... Et puis, qui sait? Après tout, Juana l'a dit aussi, elle oubliera peut-être, et elle m'aimera, comme avant, elle me l'a promis. Je n'en demande pas davantage...»

C'était la condamnation définitive de Pardaillan que le petit homme décidait là.