Les Pardaillan — Tome 05 : Pardaillan et Fausta

Chapter 19

Chapter 193,778 wordsPublic domain

--Je ne le crois pas... N'importe, allons à l'auberge de la Tour.

L'oeil du nain eut une lueur de contentement. Et, sans ajouter une parole, changeant de direction, il prit le chemin de l'hôtellerie du chevalier. Cependant, El Torero marchait sombre et silencieux à côté de la Giralda qui, remarquant bientôt cet air morose et chagrin, demanda avec une tendre inquiétude:

--Qu'avez-vous, César? Se peut-il que la disparition de M. de Pardaillan vous affecte à ce point? Le chevalier, croyez-moi, est homme à sortir sain et sauf des pires situations. Il est si fort! si bon! si courageux!

El Torero répondit doucement:

--Je chercherai M. de Pardaillan jusqu'à ce que je sache ce qu'il est devenu, parce que, en dehors de l'affection fraternelle que je lui porte, l'honneur me le commande impérieusement. Mais je sais bien qu'il saura se tirer d'affaire sans notre assistance.

--C'est certain, appuya, avec conviction, Cervantes, qui ne perdait pas un mot de l'entretien des deux amoureux. Pardaillan est de ces êtres privilégiés qui prêtent sans marchander l'appui de leur bras à quiconque fait appel à eux. Mais, lorsque, par aventure, ils se trouvent eux-mêmes dans l'embarras, ils se démènent si bien que, lorsqu'on accourt à leur secours, ils ont déjà accompli toute la besogne!

Et c'était admirable la confiance et l'admiration que ces trois êtres manifestaient à l'égard de Pardaillan, qu'ils connaissaient depuis quelques jours à peine.

Voyant que don César, après avoir approuvé les paroles de Cervantes d'un air convaincu, retombait dans son morne abattement, la Giralda reprit:

--Alors, mon doux seigneur, qu'est-ce donc qui vous rend soudain si chagrin?

--Giralda, fit El Torero, qu'est-ce donc cette histoire d'enlèvement qu'El Chico est venu nous raconter?

--C'est la vérité pure, dit la Giralda, qui cherchait à démêler où il voulait en venir.

--Vous avez été enlevée? Réellement? Par Centurion?

--Par Centurion.

--Mais Centurion, dans ces sortes d'affaires, n'agit pas pour son propre compte.

--Je vous entends. César. Centurion est le bras droit de don Almaran.

Ayant prononcé ce nom, elle perçut le frémissement de son amant, qui la tenait par le bras.

Simplement, don César était jaloux.

Cependant, El Torero, après un instant de silence, reprenait d'une voix qui tremblait:

--Comment se fait-il que, vous sachant au pouvoir de ce monstre que vous prétendiez abhorrer, je vous ai vue si calme et si tranquille, ne cherchant même pas à vous sauver, ce qui vous eût été pourtant très facile.

Giralda aurait pu répondre que, pour fuir comme le disait son amant, il aurait fallu qu'elle n'eût pas été endormie par un narcotique'assez puissant pour que lui-même l'ai crue morte un moment. Elle se contenta de répondre en souriant:

--C'est que, cette fois. Centurion n'agissait pas pour le compte de celui que vous savez.

--Ah! fit El Torero plus inquiet encore, pour qui donc alors?

--Pour la princesse, dit Giralda en riant.

--La princesse!... Je ne comprends plus.

--Vous allez comprendre, dit la Giralda soudain sérieuse. Écoutez-moi, César. Vous savez que j'étais partie à la recherche de mes parents?

--Eh bien? Vous avez été encore déçue?

--Non, César, cette fois je sais, dit tristement la Giralda.

--Vous connaissez votre famille?

--Je sais que mon père et ma mère ne sont plus, sanglota la jeune fille.

--Hélas! c'était à prévoir, dit El Torero en la prenant tendrement dans ses bras. Et ce père, cette mère, étaient-ce des gens de qualité, comme vous le pensiez?

--Non, César, cette fois je sais, dit tristement la jeune fille. Mon père et ma mère étaient des gens du peuple. Des pauvres gens, très pauvres, puisqu'ils durent m'abandonner, ne pouvant me nourrir. Votre fiancée. César, n'est même pas fille de petite noblesse. C'est une fille du peuple.

Don César la serra plus fortement dans ses bras.

--Pauvre Giralda! dit-il avec une tendresse infinie. Je vous aimerai davantage, puisqu'il en est ainsi. Je serai tout pour vous, comme vous êtes tout pour moi.

La Giralda releva son gracieux visage et, à travers ses larmes, elle eut un sourire à l'adresse de celui qui lui pariait si tendrement. El Torero reprit:

--Êtes-vous bien sûre, cette fois-ci, Giralda? Vous avez été si souvent leurrée.

--Il n'y a pas de doute, cette fois-ci. On m'a donné des preuves. Ce que je gagne dans cette affaire, c'est de savoir que j'ai été baptisée, autrefois, avant d'être la Bohémienne que je suis devenue. Vous voyez que l'avantage n'est pas bien grand.

La Giralda était à moitié païenne. C'est ce qui expliqué qu'elle parlait de son baptême avec une telle désinvolture.

--Ne dites pas cela, Giralda, fit gravement El Torero. C'est beaucoup, au contraire. Vous échappez de ce fait à la menace d'hérésie suspendue sur votre tête. Mais ne m'avez-vous pas dit que vous avez été enlevée sur l'ordre de cette princesse inconnue?

--Pas tout à fait. Quand je me suis vue aux mains de Centurion et de ses hommes, je fus prise d'un désespoir affreux. C'est que je pensais qu'on allait me livrer à l'horrible Barba Roja. Jugez de ma surprise et de ma joie lorsque je me vis en présence d'une grande dame que je n'avais jamais vue, laquelle, avec des paroles de douceur, me rassura, me jura que je ne courais aucun danger et, mieux, que j'étais libre de me retirer à l'instant si je le désirais.

--Vous êtes restée, pourtant! Pourquoi? Pourquoi cette princesse vous a-t-elle fait enlever? De quoi se mêle-t-elle et qu'avez-vous à faire avec elle?

--Que de questions, monseigneur! La princesse me connaissait. Comment? Celle qu'on a appelée la Giralda, parce qu'elle a vécu ses premières années à l'ombre de la tour de ce nom, un peu à cause de la facilité avec laquelle elle tournait en dansant sur les places publiques, celle-là n'est-elle pas connue de tout Séville?

--C'est vrai, murmura don César, dépité.

--A proprement parler, la princesse ne m'a pas fait enlever. Elle m'a plutôt délivrée. Voici: vous savez que Centurion me guettait depuis longtemps. Sans l'intervention de M. de Pardaillan, il m'aurait même arrêtée tout récemment. Or, je ne sais pourquoi il se trouve que Centurion est employé aussi par la princesse et qu'il est sous sa dépendance beaucoup plus qu'il n'est sous celle de Barba Roja. Centurion a dû dire à la princesse qu'il avait ordre de m'enlever et celle-ci lui a, à son tour, donné l'ordre de me conduire directement à elle. Ce qu'il a été contraint de faire.

--Pourquoi? Pourquoi cette princesse que vous ne connaissiez pas s'intéresse-t-elle ainsi à vous?

--Pur hasard! La princesse m'a vue. Elle a été frappée--c'est elle qui parle--de la grâce de mes danses et s'est informée de moi, sans que j'en aie jamais rien su. Riche et puissante comme elle est, elle a eu tôt fait de découvrir ce que je n'avais pu trouver en des années de recherches. Intéressée, elle a désiré me connaître de près; elle a profité de la première occasion, avec d'autant plus d'empressement et de joie que, ce faisant, elle me tirait d'un grand danger.

--En sorte, dit El Torero en hochant la tête, que je lui suis redevable d'un grand service.

--Plus que vous ne croyez. César, dit gravement la Giralda. Enfin, pourquoi je suis restée quand j'étais libre de me retirer? Parce que la princesse m'a affirmé qu'il y avait danger de mort, pour quelqu'un que vous connaissez, à me rencontrer pendant une période de deux fois vingt-quatre heures. Parce que j'aime ce quelqu'un plus que ma propre vie et que, dès l'instant où ma présence pouvait lui être mortelle, je me serais plutôt ensevelie vive. Parce que la princesse, enfin, m'avait assuré que, lorsque tout danger serait conjuré, ce quelqu'un serait avisé et viendrait me chercher lui-même. Faut-il aussi vous nommer ce quelqu'un, don César? ajouta la Giralda avec son sourire malicieux.

Autant El Torero s'était montré inquiet, autant il était maintenant radieux.

Aussi accabla-t-il sa fiancée de remerciements et de protestations qui la firent rougir de plaisir.

Mais son humeur jalouse dissipée par les franches explications de la Giralda, ses transports un peu calmés, les paroles de sa fiancée ne laissèrent pas que de l'étonner grandement, et il s'écria:

--Cette princesse me connaît donc aussi? Et quel danger pouvait bien me menacer? Savez-vous que tout cela est fort étrange?

--Pas tant que vous le supposez. Je vous ai dit que la princesse est aussi bonne que belle, et elle sait qui vous êtes, elle connaît votre famille.

--Elle sait qui je suis? Elle connaît le nom de mon père?

--Oui, César, dit la Giralda, gravement.

--Elle vous a dit ce nom?

--Non! Ceci, elle ne le dira qu'à vous.

--Elle vous a dit qu'elle me révélerait le mystère de ma naissance? demanda El Torero, frémissant d'espoir.

--Oui, seigneur, quand il vous plaira de le lui demander.

--Ah! s'écria El Torero, il me tarde d'être à demain pour aller voir cette princesse et l'interroger. Oh! savoir enfin qui je suis et ce qu'étaient les miens!

Pendant que les deux amoureux échangeaient leurs confidences sans prêter attention à lui, Cervantes se disait:

«Ouais! Qu'est-ce que cette princesse qui connaît tant de gens et possède tant de secrets? Et de quoi se mêle-t-elle d'aller révéler qui il est à ce malheureux prince? Elle ne se doute donc pas qu'une pareille révélation le condamne sûrement à mort! Comment empêcher cette inconnue de parler?»

Cependant, ils arrivèrent à l'auberge de la Tour sans qu'il leur fût survenu rien de fâcheux.

Il était environ une heure du matin. L'auberge, par conséquent, était silencieuse et obscure. El Chico, qui paraissait en proie à une morne tristesse, frappa à la porte extérieure du patio d'une manière spéciale, connue seulement des intimes de la maison.

Contrairement à son attente, comme s'ils eussent été attendus, la porte s'ouvrit aussitôt et la petite Juana, la jolie fille de l'hôtelier Manuel, montra dans l'encadrement son fin visage à la fois inquiet et curieux.

En apercevant la jeune fille, El Chico devint très pâle. Il faut croire pourtant qu'il savait dissimuler soigneusement ses impressions et ses sentiments, car, à part la teinte terreuse qui se répandit brusquement sur son visage bronzé, rien, dans son attitude, ne trahit l'émotion intense qui s'était emparée de lui.

Il redressa fièrement sa petite taille et adressa à la jeune fille ce sourire amical qu'on a pour les amis de longue date.

Cependant, malgré sa fierté native, un observateur attentif eût démêlé dans l'attitude du nain, dans le sourire résigné, cette pointe d'admiration à la fois humble et ardente que l'on a pour les êtres considérés comme d'une essence supérieure.

Par contre, les manières de Juana, quoique très franches, très cordiales, avaient un air à la fois supérieur et protecteur, apparent malgré sa discrétion. Un indifférent eût pensé que la jolie Andalouse, fille d'un notable bourgeois dont les affaires étaient prospères, savait garder la distance qui la séparait de ce mendiant. Un plus attentif eût aisément découvert dans ces manières une affection réelle, quasi maternelle.

De fait, Juana avait un peu de ces manières brusques, tendres, quoique grondeuses, empreintes d'une coquetterie enfantine, telles que les ont les petites filles jouant à la petite maman avec leur poupée préférée. Oui, c'était bien cela. Le nain devait être pour elle comme un jouet vivant que l'enfant aime de tout son coeur tout en le maltraitant, sans méchanceté d'ailleurs, dans un instinctif besoin de jouer au petit maître, au petit tyran.

Le plus étonnant, c'est que le nain, dont la susceptibilité était grande pourtant, acceptait franchement ces manières. Non pas avec la passivité d'un jouet, mais avec un plaisir réel, quoique dissimulé. Il trouvait cela très naturel. Et, de la part de Juana, rien ne l'offensait, c'était Juana. Tout lui était permis, à elle. Ses rebuffades et ses vivacités d'enfant espiègle et gâtée, assurée de son despotique pouvoir, lui paraissaient douces, et, en tout cas, préférables à son indifférence.

Était-ce là l'effet d'une habitude contractée dès l'enfance? Peut-être.

En tout cas, il faut convenir que cette adoration et cette admiration étaient parfaitement justifiées.

Juana avait seize ans. C'était le type de l'Andalouse dans toute sa pureté. Elle était petite, mignonne, et ses mouvements vifs et enjoués étaient empreints d'une grâce mutine qui n'était pas sans une élégance naturelle remarquable. Elle avait le teint chaud de l'Andalouse, des yeux noirs superbes, la bouche petite, aux lèvres pourpres un peu sensuelles. Elle avait les attaches d'une finesse aristocratique, et ses mains fines et blanches eussent fait envie à plus d'une dame de la noblesse.

Elle était méticuleusement propre, et sa mise, fort au-dessus de sa condition, dénotait une coquetterie raffinée que l'indulgent orgueil paternel, loin de chercher à la modérer, se plaisait à exciter, car ce brave Manuel ne reculait devant aucune dépense pour satisfaire les caprices de cette enfant gâtée.

Juana portait casaque de velours, corsage de soie claire, moulant avantageusement une taille fine et souple, basquine de soie assortie au corsage, laissant à découvert un mollet nerveux, laissant ressortir la finesse de la cheville, la petitesse d'un pied d'enfant mince et cambré, chaussé de satin, et dont elle se montrait très fière, comme toute vraie Andalouse. Elle portait un riche tablier surchargé de tresses, de noeuds et de houppettes, comme le reste du costume, d'ailleurs.

Ainsi parée, elle surveillait les serviteurs de son père, et il fallait être un bien grand seigneur--comme ce Français--ou un bon vieil ami--comme M. de Cervantes--pour qu'elle condescendît à servir elle-même.

Juana s'effaça pour laisser entrer les nocturnes visiteurs, et, bien qu'elle parût inquiète, elle répondit au sourire d'El Chico par un sourire de satisfaction visible souligné d'un geste bienveillant, avec cet air de petite souveraine qu'elle avait, malgré elle, avec lui.

Et cela suffit pour amener sur les joues du petit homme un peu de cette rougeur qui avait disparu soudain à la vue de la jeune fille. Cela suffit pour illuminer son regard d'une joie intérieure.

Lorsque Cervantes, qui fermait la marche, eut pénétré dans le patio, Juana eut une seconde d'hésitation et, avant de repousser la porte, elle se pencha et regarda au-dehors, dans la nuit claire.

Elle paraissait étrangement émue, la petite Juana.

On eût dit vraiment qu'elle attendait quelqu'un qu'elle s'inquiétait de ne pas voir apparaître. Quand il fut bien avéré qu'il n'y avait plus personne, elle eut un soupir qui ressemblait à un sanglot, poussa tristement les verrous et introduisit le groupe dans la cuisine.

Pendant que la servante, encore à moitié endormie, s'activait en marmottant de sourdes imprécations contre les coureurs de nuit qui venaient troubler son sommeil, Juana la suivait d'un regard machinal. Mais elle ne la voyait même pas. Elle était bien trop émue, la petite Juana. Ses jolis yeux, si gais d'habitude, étaient comme embués de larmes refoulées. Une question lui brûlait les lèvres, qu'elle n'osait formuler, et personne ne remarqua l'étrange émotion de la jeune fille.

Personne, hormis la duègne, précisément, qui se hâta de mâchonner des réflexions empreintes d'acrimonie, non exemptes pourtant d'affection bourrue, à l'adresse des jeunes maîtresses qui se mêlent de passer les nuits à s'abîmer les yeux inutilement alors que, Dieu merci! il y a de dignes matrones pour s'acquitter en conscience de devoirs d'hospitalité qui ne sont pas le fait de mains blanches de petite dame.

Personne, hormis Chico, qui ne la perdait pas de vue et qui, à mesure, voyait toute sa joie s'envoler, et la regardait avec ses bons yeux de chien fidèle, prêt à tout pour ramener le sourire sur les lèvres du maître.

--M. de Pardaillan est-il rentré? demanda le Torero.

La petite Juana tressaillit violemment, et c'est à peine si elle put balbutier d'une voix étranglée:

--Non, seigneur César.

--J'en étais sûr! murmura le Torero en regardant Cervantes d'un air consterné.

La petite Juana put faire un gros effort, et, pâle comme une cire, elle demanda:

--Le sire de Pardaillan était avec vous pourtant. J'espère qu'il ne lui est rien arrivé de fâcheux.

--Nous l'espérons aussi, petite. Juana, mais nous ne le saurons que demain, dit Cervantes d'un air préoccupé.

Juana chancela. Elle fût tombée si elle n'avait rencontré une table à laquelle elle se cramponna. Et personne ne remarqua cette défaillance soudaine.

Personne, hormis la servante, qui clama:

--Vous tombez de fatigue, notre demoiselle!

El Chico avait vu, lui aussi. Il ne dit rien, mais il s'approcha vivement, comme s'il eût voulu lui prêter l'appui de sa faiblesse.

Sans rien remarquer, Cervantes reprit:

--Mon enfant, faites-nous préparer des lits. Nous achèverons la nuit ici, et, demain, nous reprendrons nos recherches.

Le Torero approuva d'un signe de tête.

Juana, heureuse peut-être d'échapper à une contrainte pénible, suivit la servante.

Cervantes, après un geste amical à l'adresse de Chico, se hâta de regagner la chambre qui lui était destinée.

Le Torero ne voulut pas le suivre avant d'avoir chaudement remercié et de l'avoir assuré encore une fois qu'il se chargeait désormais de pourvoir à ses besoins. La Giralda joignit ses protestations à celles de son fiancé. Le petit homme accueillit ces marques d'amitié avec cet air fier et détaché qui lui était particulier. Mais l'éclat de son regard montrait clairement qu'il était content de cette amitié.

XXIII

EL CHICO ET JUANA

Demeuré seul dans la cuisine de l'auberge, Chico grimpa sur un escabeau, auprès de l'âtre mourant. Il était triste, car il l'avait vue, «elle», bien triste et agitée.

La tête dans ses mains, il se mit à songer à des choses de son passé, si court encore. Et, ce passé, comme son présent, comme sans doute son avenir aussi, se résumait en un seul mot: Juana. Aussi loin que remontassent ses souvenirs, Juana avait toujours vu le nain placé entre ses petites mains, comme un jouet. Le petit n'avait pas de famille, et, si quelqu'un s'occupait parfois de lui, c'était pour le corriger à grand renfort de taloches. Malgré son espièglerie, Juana avait le coeur bon. Sans comprendre, elle avait été touchée de cet abandon. Et, toute jeune, elle avait pris l'habitude de veiller elle-même à-ce qu'il fût convenablement nourri et logé. Petit à petit, elle s'était accoutumée à jouer ainsi à la petite maman. Et, comme son père donnait l'exemple de la soumission à ses caprices, elle savait se faire obéir sans peine. De là venaient les petits airs protecteurs qu'elle avait gardés avec le Chico.

Lui, de son côté, s'était habitué à la voir commander, et comme tous, à la maison, lui obéissaient sans discuter, il avait fait comme tout le monde.

Discuter un ordre, un désir de Juana lui apparaissait comme une chose monstrueuse, impossible. Ce même petit garçon, diabolique peut-être, enragé assurément, qui avait la prétention de ne reconnaître ni maître ni autorité, après avoir facilement accepté l'autorité de Juana, l'avait si bien reconnue pour son unique maître que, parvenu à l'âge d'homme, il l'appelait encore fréquemment: «Petite maîtresse», ce dont la jeune fille se montrait même très fière.

Les enfants avaient grandi. Juana était devenue une jolie jeune fille. Chico était devenu un homme... mais il était resté enfant par la taille.

Juana avait d'abord été prodigieusement surprise de voir que, peu à peu, elle était aussi grande, puis plus grande que son compagnon, qui avait quatre ans bien sonnés de plus qu'elle. Elle en avait été ravie. Sa poupée resterait toujours une petite poupée. Ce serait charmant pour elle. Avec la raison, ce sentiment égoïste avait fait place à la pitié. D'autant que Chico se montrait très mortifié et très chagrin de rester toujours tout petit, alors que tous grandissaient autour de lui. Et Juana s'était bien promis de ne jamais abandonner ce petit. Que deviendrait-il sans elle?

Ce qui n'avait été d'abord que l'effet de l'habitude la soumission et l'obéissance passive de Chico s'accrurent encore, s'il était possible, par suite d'un sentiment nouveau que lui-même n'arrivait pas, sans doute, à bien démêler: l'amour. Mais l'amour dans ce qu'il avait de plus pur: l'amour absolu, surhumain. Et il ne pouvait en être autrement. Durant des années, Juana avait été pour lui une sorte de petit Dieu devant lequel il était en adoration perpétuelle Pour elle, rien n'était trop beau, ni trop fin, ni trop riche. Toutes ses pensées convergeaient vers un but unique: faire plaisir à Juana, satisfaire les caprices de Juana, dût son coeur en saigner. Quand elle était là, il n'avait plus ni volonté, ni raisonnement, ni sensations. C'était elle qui pensait, parlait, éprouvait pour eux deux. Lui ne vivait que par elle et ne savait qu'admirer et approuver aveuglément ce qu'elle avait décidé.

Cet amour était resté pur de toute pensée charnelle. Il avait beau dire qu'il était un homme, il savait bien, tiens! que ce n'était pas. Cette pensée d'un mariage possible entre une femme, une vraie femme, et lui, bout d'homme, ne l'avait même pas effleuré. Est-ce que c'était possible, voyons? Il avait fallu que cette grande dame lui en parlât pour réveiller en lui de telles idées. Encore, sûrement, la belle dame s'était moquée de lui!

Juana était arrivée sur ses treize ans. Un beau jour, parée comme une dame, elle était descendue dans la salle. Non pour mettre la main à la besogne, fi donc! mais pour suppléer la maîtresse de maison, morte depuis longtemps et remplacée par l'excellente matrone que nous avons vu précisément bougonner la jeune fille, laquelle matrone répondait au nom de Barbara.

Dona Juana s'était mise à surveiller le personnel, peu nombreux d'abord, à faire marcher la maison avec une maîtrise telle que nul ne se fût avisé de lui résister. En même temps, elle savait si adroitement contenter le client, elle savait si bien distribuer sourires et louanges, avec tant d'adresse, qu'en peu de temps l'auberge de la Tour était devenue une des mieux achalandées de tout Séville.

Alors, la morale était de nouveau intervenue, toujours représentée par le digne Manuel, lequel avait fait remarquer qu'il serait scandaleux que Juana se meurtrît à la besogne, alors que ce paresseux de Chico, qui allait bien sur ses dix-sept ans, se gobergerait tranquillement, sous le fallacieux prétexte qu'il était trop petit.

La même morale avait ajouté que, lorsqu'on est pauvre et qu'on n'a pas de famille, il faut travailler pour gagner sa vie. Chico s'était demandé, non sans terreur, ce qu'il pourrait bien faire pour gagner sa vie. Mais, comme Juana avait paru approuver cette morale, Chico, et de bonne volonté, avait consenti à ce travail qui devait faire de lui un homme libre.

Manuel en avait aussitôt profité pour lui attribuer les besognes les plus basses et les plus dures aussi, en échange de quoi il lui octroyait libéralement le gîte et la pâtée.

La besogne assignée était au-dessus des forces du nain. Peut-être l'eût-il accomplie, vaille que vaille, si on avait su ménager sa susceptibilité grande. Mais la susceptibilité de Chico était une chose qui ne comptait pas. Dans ses nouvelles fonctions, le nain devint tout de suite le souffre-douleur de tous.

Le plus terrible est que ses occupations le tenaient tout le jour loin de la présence de Juana, ce qui, en soi, était déjà un cruel tourment et ce qui avait, en outre, le grave inconvénient de le livrer à la merci d'une valetaille et d'une clientèle souvent avinée, qui ne lui ménageaient ni les humiliations ni les coups.

Jamais il n'avait été aussi malheureux.