Les Pardaillan — Tome 05 : Pardaillan et Fausta

Chapter 18

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On aurait pu le croire, car, dès l'instant où il avait pénètre dans la grotte, une singulière inquiétude s'était emparée de lui. En reconnaissant tout à fait des lieux qui, sans doute, lui étaient familiers, son inquiétude s'était changée en épouvante. Il était devenu livide, un tremblement convulsif s'était emparé de lui. Il regardait avec des yeux hagards Fausta qui ne paraissait pourtant pas remarquer son trouble et disait tranquillement:

--Allumez donc ces lampes, ce flambeau ne nous éclaire pas suffisamment.

Heureux de cacher son trouble. Centurion se hâta d'obéir et, les lampes allumées, il posa machinalement son flambeau sur la table et passa sa main sur son front, où perlait la sueur de l'angoisse.

Toutes les lampes étant allumées, Fausta fit signe au bravo de la suivre. Elle sortit de la grotte, le conduisit à l'excavation qu'elle avait laissée ouverte, et:

--Regardez, dit-elle impérieusement.

Centurion se pencha et regarda. Alors, il sentit ses cheveux se hérisser sur sa tête.

Que voyait-il donc de si extraordinaire?

Rien que de très simple: une infinité de petits trous étaient ménagés dans le fond de l'excavation. Par ces petits trous, on pouvait voir jusqu'aux moindres recoins de la grotte, mais plus particulièrement l'estrade qui se trouvait précisément en face des trous.

Fausta, toujours impassible, paraissait ne rien remarquer de ce trouble qui, maintenant, tournait à l'affolement. Elle rentra dans la grotte, suivie de Centurion en proie à une terreur mystérieuse qui anéantissait ses facultés au point qu'il ne s'aperçut même pas que Fausta, actionnant un deuxième ressort caché, avait fermé la porte par où ils venaient de pénétrer.

--Par ces trous, dit Fausta tranquillement, non seulement on peut tout voir, comme vous ayez pu vous en rendre compte, mais encore on entend tout ce qui se dit ici. Par cette excavation, j'ai pu assister, invisible, aux deux derniers conciliabules qui ont été tenus dans cette salle... Ai-je besoin d'ajouter que je sais tout?

Centurion s'écroula à genoux et râla:

--Grâce! Madame!

Fausta laissa tomber sur la loque humaine affalée à ses pieds un regard empreint d'un souverain mépris, et, le repoussant rudement du bout du pied:

--Debout! gronda-t-elle. Pensez-vous que je vous aie pris à mon service pour vous livrer à l'Inquisition!

D'un bond. Centurion se releva. Après avoir manqué défaillir de peur, il pensait maintenant s'évanouir de joie.

--Vous ne voulez donc pas me livrer balbutia-t-il.

--La terreur vous rend fou, mon maître, dit-elle en levant les épaules. Prenez garde! je ne garderais pas un lâche à mon service.

Centurion poussa un rauque soupir de soulagement et, se redressant:

--Par le Christ vivant! je ne suis pas un lâche, madame, et vous le savez bien! Mais, misère! j'ai cru sincèrement que vous alliez me livrer.

Et, avec un frisson d'épouvanté, il ajouta:

--J'appartiens à l'Inquisition et je sais trop quels supplices effroyables sont réservés à ceux qui la trahissent. Ce qui m'attendait, madame, est tellement au-dessus de ce que l'imagination peut concevoir que je n'eusse pas hésité à me poignarder devant vous pour me soustraire au sort affreux qui eût été le mien.

--Soit, dit Fausta d'un ton adouci, je te pardonne d'avoir tremblé devant le supplice. Je te pardonne aussi d'avoir essayé de me cacher des choses que j'avais intérêt à connaître. Mais que ce soit la dernière fois!

--J'entends, madame, dit humblement Centurion, et j'obéirai, je le jure. Aussi bien je ne suis pas de force avec vous, je le confesse humblement.

--Bien! opina Fausta. A quelle heure, la réunion?

--Dans deux heures, madame.

--Nous avons le temps, dit Fausta qui se dirigea vers l'estrade et s'assit dans un fauteuil.

Centurion la suivit et se plaça devant elle, au pied de l'estrade.

--Avant toutes choses, reprit Fausta en regardant le bravo jusqu'au fond des yeux, les hommes qui se réunissent ici savent qu'il existe quelque part un fils de don Carlos, dont ils désirent faire leur chef. Malgré les recherches les plus minutieuses, ils n'ont pu parvenir à découvrir sous quel nom se cache ce malheureux prince. Ce nom, j'en jurerais, tu le connais, toi.

--C'est vrai, madame, dit Centurion dompté.

L'oeil noir de Fausta eut une lueur, aussitôt éteinte.

--Ce nom? fit-elle d'une voix calme.

--Don César, connu dans toute l'Andalousie sous le nom d'El Torero, répondit Centurion sans hésiter.

Sans doute, Fausta était bien loin de s'attendre à ce nom. Sans doute aussi, la révélation de ce nom contrariait sérieusement des plans soigneusement élaborés, car, prise d'une fureur soudaine, elle s'exclama, pâle de rage:

--Tu as bien dit don César... l'amant de la Giralda... Ah! misérable! C'est maintenant que je les ai laissés aller, lui et la bohémienne, que tu me préviens?...

Debout sur l'estrade, une main appuyée sur la table, l'autre tendue dans un geste de menace, prise d'un accès de colère effrayant chez cette femme toujours si maîtresse d'elle-même, Fausta foudroyait du regard le malheureux Centurion terrifié.

--Madame, bégaya-t-il, je ne savais pas... Vous ne m'aviez pas interrogé.

Par un effort de volonté admirable, Fausta se calma subitement. Ses traits se rassérénèrent. Elle s'assit et, le coude sur la table, elle réfléchit longuement, paraissant avoir oublié la présence de Centurion qui, muet, retenant son souffle, respecta sa méditation.

Enfin, elle releva la tête et, très calme:

--Vous ne pouviez pas savoir, en effet, dit-elle. Maintenant, racontez-moi tout.

XXII

LE NAIN A L'OEUVRE

Nous sommes obligés de revenir momentanément à l'un de nos personnages dont les faits et gestes prennent une importance qui sollicite notre attention.

Voici donc le nain El Chico--car c'est de lui que nous voulons parler--promu au rang de protagoniste.

Celui-ci est une réduction d'homme--gracieuse, il est vrai, et nous avons entendu Fausta, qui doit s'y connaître, lui dire qu'il est beau dans sa petitesse. Il est sinon délicat, car il a été élevé à la dure, du moins faible comme un enfant qu'il est par la taille. Il est placé tout au bas de l'échelle sociale, puisqu'il n'est qu'un pauvre diable de bout d'homme, sans père ni mère, élevé on ne sait comment ni par qui, venu on ne sait d'où, gîtant on ne sait dans quel trou, vivant. Dieu sait comme! de la charité publique, rie reculant pas devant certaines besognes louches pour assurer sa pitance, et pourtant, malgré tout, ne manquant pas d'une vague dignité, d'une inconsciente fierté.

Donc, El Chico sortit en courant du cabinet de Fausta. Il était fou de joie--ou de douleur, car on n'aurait pu, en conscience, affirmer lequel de ces deux sentiments dominait en lui. Toujours courant, il se rendit au fond du jardin, du côté du fleuve. Il paraissait d'ailleurs connaître admirablement ce jardin et, à travers le labyrinthe des allées et des bosquets, dans la nuit accrue de l'ombre opaque des arbres en quantité considérable, il se dirigeait sans hésitation.

Arrivé à la ceinture de cyprès, il grimpa sur un de ces arbres avec dextérité et s'engagea dans le cône de verdure sombre où sa petite taille pouvait lui permettre de pénétrer et de se dissimuler. Sans doute, il avait là quelque cachette connue de lui seul, car il se débarrassa du sac d'or qu'il devait à la munificence de Fausta, après quoi il se laissa glisser à terre.

Sans se presser maintenant, l'air grave et méditatif, il longea l'enceinte de verdure et s'arrêta de nouveau devant un jeune cyprès que le hasard avait sorti de l'alignement et fait pousser tout près du mur. Cet arbre, placé là, c'était une échelle naturelle toute trouvée pour franchir l'obstacle élevé. En effet, El Chico grimpa là jusqu'à ce qu'il fût arrivé à dominer le mur. Alors, il imprima un léger balancement au tronc frêle de l'arbuste et, avec l'adresse et la souplesse d'un chat, il sauta sur la crête du mur. Il se suspendit par les mains et se laissa tomber doucement hors de la propriété.

Il s'éloigna du mur et alla s'asseoir dans l'herbe qui poussait haute et drue. Les coudes appuyés sur les genoux ramenés au corps, la tête dans ses mains, il resta longtemps ainsi, immobile. Peut-être pensait-il à des choses que lui seul savait. Peut-être obéissait-il à des instructions reçues dans la maison des Cyprès. Peut-être enfin, et plus simplement, S'était-il endormi.

Les vibrations lointaines d'un bronze religieux laissant tomber dans la nuit douze coups solennellement espacés le tirèrent de sa torpeur.

C'était à peu près vers ce même moment que Fausta, précédée de Centurion, s'engageait dans les sous-sols de sa mystérieuse maison de campagne.

El Chico se leva, s'ébroua et dit tout haut:

--Tiens! il est temps... Allons!

Et il se mit en route à pas lents, faisant le tour de la propriété, ne cherchant nullement à se cacher. On eût même dit qu'il souhaitait attirer l'attention sur lui, car il faisait le plus de bruit qu'il pouvait.

Et, tout à coup, il entendit des gémissements étouffés et vit deux masses déposées au pied du mur et qui s'agitaient éperdument en des soubresauts fantastiques.

El Chico ne parut nullement effrayé. Il eut même un de ces sourires rusés qui illuminaient parfois sa physionomie, et, allongeant le pas, il s'approcha de ces deux masses. Il reconnut alors qu'il se trouvait en présence de deux corps humains étroitement roulés dans des capes et congrûment ficelés des pieds à la tête.

Sans perdre un instant, il se pencha sur le premier de ces corps et se mit à trancher les liens qui l'enserraient, à le débarrasser des plis de la cape oui l'étouffait.

--El señor Torero! s'exclama El Chico, lorsque le visage de la victime fut enfin dégagé.

Et le visage du petit homme exprimait une surprise si évidente, l'intonation était si naturelle, si sincère que le plus méfiant s'y fût laissé prendre.

Mais le Torero avait sans doute autre chose à faire, car, sans perdre le temps de remercier son sauveur--ou prétendu tel--il s'écria:

--Vite! aide-moi!

Et, sans plus attendre, il se rua à son tour sur son compagnon d'infortune qu'il eut tôt fait de dégager.

--Le seigneur Cervantes! s'écria le nain avec un ébahissement croissant.

C'était, en effet, Cervantes qui se mit péniblement sur son séant et, d'une voix enrouée, s'écria:

--Mort de tous les diables! j'étouffais là-dedans! Merci, don César.

--Venez, s'écria le Torero, bouleversé, il n'y a pas un instant à perdre!... s'il n'est pas trop tard déjà!

C'était plus facile à dire qu'à faire. L'écrivain avait été fort malmené et don César, non sans angoisse, vit bien qu'il fallait, de toute nécessité, lui laisser le temps de se remettre:

--Une minute!... mon cher, laissez-moi respirer un peu... On m'a à moitié étranglé, bredouilla-t-il.

Ce n'était que trop vrai. Le Torero ne pouvait abandonner son ami dans cet état. Il en prit stoïquement son parti mais, comme chaque minute qui s'écoulait diminuait les chances qui lui restaient d'arriver à temps pour aider Pardaillan et délivrer la Giralda, il fit la seule chose qu'il avait à faire, c'est-à-dire qu'aidé d'El Chico et de Cervantes lui-même il se mit à frictionner énergiquement son ami, qui, tout en s'aidant lui-même, ne perdait pas la tête pour cela et, reconnaissant le nain:

--Que fais-tu là, toi? dit-il en fronçant le sourcil. Ne devais-tu pas guetter du côté de la porte?

Le petit homme, sans interrompre ses frictions, répondit:

--Tiens! j'ai vu que vous ne reveniez pas... j'étais inquiet, j'ai voulu savoir. J'ai fait le tour de la maison... heureusement pour vous, car, sans moi...

Et, du coin de l'oeil, il montrait les cordes et les capes restées à terre.

El Chico était sans doute un comédien de première force, car Cervantes, qui ne le perdit pas de vue, ne put rien démêler de suspect dans son attitude.

D'un air plutôt piteux, l'aventurier écrivain soupira:

--Il est de fait que, sans toi, j'étranglerais encore sous ce maudit bâillon.

-Enfin, il se mit debout et fit quelques pas.

--Venez donc! s'écria le Torero, qui bouillait d'impatience.

Et il s'élança enfin, expliquant tout en marchant ce qui lui était arrivé au moment où il allait bondir avec Pardaillan à la poursuite du ravisseur de la Giralda.

--En sorte, dit Cervantes, que le chevalier a attaqué seul? S'ils ne sont pas trop nombreux contre lui, il y a des chances pour qu'il s'en tire.

--Hélas! soupira le Torero.

Tout en s'expliquant, ils étaient revenus à la porte bâtarde. Cervantes monta sur la borne, et, en un clin d'oeil, le Torero fut sur le mur. Cervantes allait le suivre, lorsque ses yeux tombèrent sur le nain qui les avait suivis, et assistait à l'escalade. Il sauta à terre, prit El Chico dans ses bras, et le passa à don César qui le fit glisser de l'autre côté du mur. Ceci fait, il saisit la main que lui tendait le Torero et se hissa sur le mur:

--J'aime mieux l'avoir avec nous. Je serai plus tranquille, grommela-t-il.

Le nain, pourtant, n'avait opposé aucune résistance, et Cervantes vit avec satisfaction qu'il les attendait bien tranquillement au pied du mur.

Les deux amis sautèrent ensemble et s'élancèrent en courant, accompagnés du nain qui, décidément, paraissait de bonne foi et animé des meilleures intentions.

Il ne s'agissait plus cette fois de ruser et de s'attarder à des précautions, utiles peut-être, mais qui leur eussent fait perdre un temps précieux.

Ils avaient mis l'épée à la main, et, l'oeil aux aguets, ils couraient droit devant eux.

Le hasard fit qu'ils aboutirent au perron.

Nous disons le hasard. En réalité, ils y furent conduits par le nain, qui avait fini par les précéder. Ils le suivirent machinalement, sans se rendre compte peut-être.

En quelques bonds, ils franchirent les marches et furent devant la porte. Ils s'arrêtèrent un moment, hésitants. A tout hasard, le Torero porta la main au loquet. La porte s'ouvrit.

Une lampe d'argent, suspendue au plafond, éclairait d'une lueur tamisée les splendeurs du vestibule.

--Oh! diable! murmura Cervantes émerveillé, à en juger par le vestibule, c'est ici la demeure d'un prince.

Don César lui, ne s'attarda pas à admirer ces merveilles. Une portière était devant lui. Il la souleva et passa résolument. Ils se trouvèrent tous les trois dans ce cabinet où Fausta, peu d'instants plus tôt, avait remis au nain la somme de cinq mille livres.

Comme le vestibule, ce cabinet était éclairé. Seulement, ici, c'était un flambeau d'argent massif garni de cires rosés qui distribuait une lumière discrète.

--Pour le coup, songea Cervantes, nous sommes dans une petite maison du roi!... Il va nous tomber dessus une nuée d'hommes d'armes déguisés en laquais.

En effet, à moins de supposer qu'ils étaient attendus et qu'on avait voulu leur faciliter la besogne--ce qui eût été une pure folie--il fallait bien admettre que ce merveilleux palais était actuellement habité. Or, le propriétaire d'une aussi somptueuse demeure ne pouvait être qu'un grand personnage, entouré de nombreux domestiques, voire de gardes et de gens d'armes. De plus, il était évident que ce personnage n'était pas encore couché, sans quoi les lumières eussent été éteintes. Lui, ou quelqu'un de ses gens, pouvait donc apparaître d'un instant à l'autre, et, alors, il était à présumer que les coups pleuvraient drus comme grêle sur les indiscrets visiteurs.

Tout en se faisant ces réflexions judicieuses, quoique peu encourageantes, Cervantes ne lâchait pas d'une semelle don César. Tous deux se rendaient parfaitement compte du danger couru. Ils n'en étaient pas moins résolus à l'affronter jusqu'au bout.

En ce qui concerne don César, la délivrance de la Giralda--qui lui paraissait plus que compromise--passait au second plan. Pardaillan, qu'il croyait aux prises avec les gens du ravisseur, s'était exposé par amitié pour lui. La pensée qui dominait en lui était donc de retrouver le chevalier s'il n'était pas trop tard.

Pour Cervantes, c'était plus simple encore. Il avait accompagné ses amis, il devait les suivre jusqu'au bout, dussent-ils y laisser leur peau, tous. Ils allaient donc, avec prudence, mais parfaitement résolus...

Du cabinet, ils passèrent dans le couloir.

Ce couloir, assez vaste, comme nous avons pu le voir en suivant Fausta, était, comme le vestibule et le cabinet, éclairé par des lampes suspendues au plafond de distance en distance.

Et toujours la solitude. Toujours le silence. C'était à se demander si cette opulente demeure était habitée.

Le Torero, qui marchait en tête, ouvrit résolument la première porte qu'il rencontra.

--Giralda! cria-t-il dans un transport de joie.

Et il se rua à l'intérieur de la pièce, suivi de Cervantes et du nain. La Giralda, nous l'avons dit, sous l'empire d'un narcotique, dormait profondément.

Don César la prit dans ses bras, inquiet déjà de voir qu'elle ne répondait pas à son appel.

--Giralda! balbutia-t-il angoissé, réveille-toi!

En disant ces mots, il lâchait le buste, s'agenouillait devant la jeune fille et lui saisissait les deux mains. Le buste n'étant plus soutenu, s'abandonna mollement sur les coussins.

--Morte! sanglota l'amoureux livide.

--Non pas, corps du Christ! s'écria vivement Cervantes. Elle n'est qu'endormie. Voyez comme le sein se soulève régulièrement.

--C'est vrai! s'écria don César, passant du désespoir le plus affreux à la joie la plus vive. Elle vit!

A ce moment, la Giralda soupira et commença à s'agiter. Presque aussitôt, elle ouvrit les yeux. Elle ne parut nullement étonnée de voir le Torero à ses pieds et elle lui sourit.

--Mon cher seigneur! dit-elle très doucement.

Et sa voix ressemblait au gazouillis d'un oiseau.

Ils se prirent les mains, et, oubliant le reste de la terre, ils se parlèrent des yeux en se souriant, extasiés. Et c'était un tableau d'une fraîcheur exquise.

Avec son éclatant costume: mélange de soie, de velours, de satin, de tresses, de houppettes multicolores, avec son opulente chevelure, aux mèches indisciplinées retombant en désordre sur le front, la raie cavalièrement jetée sur le côté, la tache pourpre d'une fleur de grenadier au-dessus de l'oreille, avec ses grands yeux ingénus, son teint éblouissant, son sourire gracieux découvrant l'écrin perlé de sa bouche; avec son air à la fois candide et mutin, et dans sa pose chastement abandonnée, la Giralda, surtout, était adorable.

Il est probable qu'ils seraient restés indéfiniment à se parler le langage muet des amoureux, si Cervantes n'avait été là. Il n'était pas amoureux, lui, et, sans se soucier de troubler l'extase des jeunes gens, il s'écria donc, sans façon:

--Et M. de Pardaillan! Il ne faudrait pourtant pas l'oublier!

Ramené brutalement à terre par cette exclamation, le prince se redressa aussitôt, honteux d'avoir oublié un moment l'ami sous la caresse des yeux de l'amante.

--Où est donc M. de Pardaillan? dit-il à son tour.

Cette question s'adressait à la Giralda, qui ouvrit de grands yeux étonnés.

--M. de Pardaillan, dit-elle, mais je ne l'ai pas vu!

--Comment! s'écria le Torero troublé. Ce n'est donc pas lui qui vous a délivrée?

--Mais, mon cher seigneur, fit la Giralda de plus en plus étonnée, je n'avais pas à être délivrée!... J'étais parfaitement libre.

Cette fois, ce fut au tour de don César et de Cervantes d'être stupéfaits.

--Vous étiez libre! Mais, alors, comment se fait-il que je vous ai trouvée ici, endormie?

--Je vous attendais.

--Vous saviez donc que je devais venir?

--Sans doute!

La Giralda, le Torero et Cervantes étaient plongés dans un étonnement sans cesse grandissant. Il était évident qu'ils ne comprenaient rien à la situation.

Seul le nain, spectateur muet de cette scène, gardait un calme inaltérable. Il paraissait, d'ailleurs, se désintéresser complètement de ce qui se passait autour de lui.

Cependant, le Torero s'exclamait:

--Ah! par exemple! ceci est trop fort! Qui vous avait dit que je viendrais ici?

--La princesse.

--Quelle princesse?

--Je ne sais pas, dit naïvement la Giralda. Elle ne m'a pas dit son nom. Je sais qu'elle est aussi bonne que belle; qu'elle m'avait promis de vous aviser du moment où vous pourriez venir me chercher sans danger; qu'elle a tenu parole... puisque vous voilà!

--Voilà qui est étrange! murmura don César.

--Oui, plutôt! dit Cervantes. Mais il me semble, don César, que le mieux serait de nous mettre incontinent à la recherche du chevalier.

--Par Dieu! vous avez raison. Nous perdons un temps précieux. Mais, emmener Giralda avec nous ne me paraît guère prudent, surtout s'il faut en découdre. La laisser seule ici ne me semble guère plus prudent!

--Mais, seigneur, fit la Giralda très simplement, il n'y a plus personne dans cette maison... C'est la princesse qui me l'a dit. N'avez-vous pas trouvé toutes les portes ouvertes?

--C'est vrai, corps du Christ! dit Cervantes.

--Et cette fameuse princesse, où est-elle pour l'heure? reprit doucement le Torero.

--Elle est retournée à sa maison de la ville, escortée de ses gens... Du moins me l'a-t-elle assuré.

--Visitons toujours la maison, trancha Cervantes.

Don César considéra la jeune fille avec un reste d'incertitude.

--Je vous assure, cher seigneur, dit la Giralda, que je peux aller sans crainte avec vous. Il n'y a plus personne ici. La princesse me l'a assuré et j'ai bien vu à son air que cette femme ne connaît pas le mensonge.

--Allons! décida brusquement El Torero.

Sans mot dire, El Chico prit un flambeau allumé sur une petite table et se disposa à éclairer la petite troupe.

La visite commença. D'abord avec prudence, ensuite plus ouvertement, sans nulle précaution, au fur et à mesure qu'ils s'apercevaient que la maison mystérieuse était en effet vide de tout habitant. Des caves, où ils descendirent, au grenier, ils ne trouvèrent pas une porte fermée à clef. Ils pénétrèrent partout, fouillèrent tout.

Nulle part ils ne trouvèrent la trace de Pardaillan.

Le chevalier ayant sauté seul dans cette sorte de boudoir d'où ils avaient vu un homme emporter la Giralda endormie, don César revenait obstinément à cette pièce, pensant, avec raison que, là, il trouverait l'explication de cette inquiétante disparition. Ils étaient donc encore une fois réunis tous les quatre dans cette pièce, déplaçant les quelques meubles que Fausta y avait laissés, sondant les murs et le plancher, ne laissant pas un pouce inexploré. Et toujours rien.

Et, cependant, sans qu'ils s'en doutassent, là, sous leurs pieds, celui qu'ils cherchaient avec tant d'acharnement dormait, peut-être, de l'éternel sommeil.

Le nain les suivait passivement, avec une indifférence absolue. Il aurait pu se retirer depuis longtemps s'il avait voulu. Cervantes, qui avait conservé quelques soupçons à son égard, revenu de ses présomptions, ne le surveillait plus et, tout comme Giralda et don César, paraissait avoir oublié sa présence. Cependant, le petit homme restait. Malgré son indifférence apparente, on eût dit qu'un intérêt puissant l'obligeait à rester. Parfois, lorsque le nom de Pardaillan était prononcé, une lueur s'allumait dans l'oeil du petit homme.

Devant le résultat négatif de leurs recherches, Cervantes et don César décidèrent d'accompagner la Giralda chez elle, de rentrer chacun chez soi et de revenir au grand jour s'informer auprès de la mystérieuse princesse qui, sans doute, serait de retour dans sa somptueuse maison de campagne.

Ceci bien décidé, ils traversèrent le jardin et parvinrent à la porte que Giralda assurait devoir être ouverte. En effet, elle n'était pas fermée à clef.

--C'était bien la peine d'escalader le mur, remarqua Cervantes, nous n'avions qu'à entrer tranquillement.

Ils se mirent en route, encadrant la Giralda, précédés du nain, qui marchait en éclaireur.

Au bout de quelques pas, El Chico s'arrêta brusquement, et, se campant dans sa pose accoutumée devant la Giralda et ses deux cavaliers:

--Le Français!... Il est peut-être rentré à l'auberge, tiens! dit-il avec cette brièveté de langage qui lui était particulière.

Don César et Cervantes échangèrent un coup d'oeil.

--Au fait, dit le romancier, c'est possible, après tout.