Les Pardaillan — Tome 05 : Pardaillan et Fausta
Chapter 17
Pardaillan avait résisté à tous ses coups. Comme le phénix de la légende, cet homme réapparaissait alors qu'elle se croyait certaine de l'avoir bien définitivement tué. Et, chaque fois qu'il réapparaissait, c'était pour anéantir irrémédiablement ses combinaisons plus savantes, longuement et patiemment échafaudées.
Sa stupeur avait fait place à la terreur. Et, la superstition s'en mêlant, elle n'était pas éloignée de croire que cet homme était invincible, plus qu'invincible: immortel. De là à croire que Pardaillan était son mauvais génie contre lequel elle s'épuiserait vainement, que Pardaillan échapperait fatalement à toutes ses embûches jusqu'au jour où elle succomberait sous ses coups, il n'y avait qu'un pas qui fut vite franchi.
Fausta poursuivait la lutte âprement, obstinément. Mais elle n'avait plus foi en elle, mais le doute était entré en elle et elle n'était pas éloignée de croire que rien ne lui servirait de rien, qu'elle aurait beau faire, Pardaillan, l'infernal Pardaillan, toujours ressuscité, sortirait une dernière fois de la tombe où elle croirait l'avoir cloué pour la frapper mortellement.
Lorsque Pardaillan eut affirmé qu'il sortirait vivant de son actuel tombeau, Fausta frémit et se demanda avec angoisse si elle avait bien pris toutes les précautions nécessaires, si quelque moyen de fuite inconnu n'avait pas échappé à son minutieux examen des lieux. Ce fut donc d'une voix mal assurée qu'elle demanda:
--Tu crois donc, Pardaillan, que tu échapperas cette fois-ci comme les autres?
--Parbleu! assura Pardaillan.
--Pourquoi? haleta Fausta.
Alors, d'une voix mordante qui la glaça:
--Parce que, je vous l'ai dit, nous avons un compte terrible à régler... Parce que je vois enfin que vous n'êtes pas un être humain, mais un monstre de perversité et que vous épargner, comme je l'ai fait jusqu'à ce jour, serait plus que de la folie, serait un crime... Parce que vous avez lassé ma patience et que je suis résolu enfin à vous écraser... Parce qu'il est écrit que Pardaillan domptera Fausta et la réduira à l'impuissance... Or, maintenant que j'ai reconnu que vous n'êtes pas une femme, mais un monstre suscité par l'enfer, je vous le dis en toute loyauté: gardez-vous, madame, gardez-vous bien, car, le jour où cette main s'appesantira sur Fausta, c'en sera fait d'elle, elle expiera tous ses crimes et le monde sera délivré d'un tel fléau.
Tant que Pardaillan s'était contenté d'expliquer pourquoi il se sentait sûr d'échapper à ses coups, Fausta avait écouté en frémissant, d'autant plus que, sous l'obsession de la superstition, pendant qu'il parlait, dans son cerveau affolé, elle se répétait:
«Oui, il se sauvera comme il le dit, c'est écrit, c'est inéluctable... Fausta ne saurait atteindre Pardaillan!»
Mais, lorsque Pardaillan, justement exaspéré et s'animant au fur et à mesure, assura qu'un jour prochain viendrait où il aurait sa revanche et lui ferait expier ses crimes, le caractère indomptable de cette femme extraordinaire reprit le dessus.
Elle retrouva à l'instant sa lucidité et son sang-froid. Ce fut d'une voix très calme qu'elle répondit:
--Soyez tranquille, chevalier, je me garderai bien et je ferai en sorte que votre main ne s'appesantisse plus jamais sur personne.
--Voire, grommela Pardaillan, je ne saurais trop vous y engager... Mais, excusez-moi, madame, je ne sais si c'est le poison que vous m'avez libéralement dispensé, mais il est de fait que je tombe de sommeil. Brisons donc cet intéressant entretien et souffrez que je me couche sur ces dalles qui n'ont rien de moelleux et dont il faut bien que je me contente, puisque Votre Sainteté n'a pas daigné octroyer même une botte de paille au condamné à mort que je suis. Sur ce, bonsoir!...
Et Pardaillan qui, sous l'influence des miasmes délétères émanés de la pastille empoisonnée, sentait effectivement ses forces l'abandonner et tout tourner dans sa tête endolorie, s'enroula dans son manteau et s'étendit du mieux qu'il put sur les dalles froides.
--Adieu, Pardaillan, dit doucement Fausta.
--Non, pas adieu, par tous les diables! railla une dernière fois Pardaillan, à moitié endormi, pas adieu, mais au revoir...
Les derniers mots expirèrent sur ses lèvres et il demeura immobile, endormi... mort, peut-être.
XXI
CENTURION DOMPTÉ
Fausta attendit encore un moment, écoutant attentivement, n'entendant rien... que les palpitations de son coeur qui battait à coups redoublés.
Elle appela Pardaillan, elle lui parla. Aucune réponse ne parvint à son oreille tendue.
Alors, elle se redressa, sortit lentement et, confiante sans doute en ses précautions, dédaigna de fermer la porte derrière elle. Elle vint s'asseoir dans ce cabinet où nous l'avons vue en conversation avec Centurion. La, immobile dans son fauteuil, elle médita longtemps. Dans sa tête, avec l'obstination d'une obsession, cette question accessoire se posait avec ténacité:
«Magni m'a-t-il trompée? Est-ce un narcotique ou un poison?»
Cette question aboutissait fatalement à la principale, à la seule qui comptât pour elle:
«Est-il mort ou simplement endormi?»
Haletante, souffrant une torture physique devant l'effroyable geste, accompli, elle en tirait logiquement toutes les conclusions, avec une lucidité que ni la douleur réelle ni l'incertitude ne parvenait à obscurcir.
«Mort, tout est dit... Délivrée de cet amour que Dieu m'imposa comme une épreuve, mon âme victorieuse redevient invulnérable. Je puis reprendre ma mission avec confiance, sûre de triompher désormais, le seul obstacle qui entravait ma route ayant été supprimé par ma volonté.
«Endormi seulement, tout est à refaire peut-être!... Qui peut jamais savoir avec Pardaillan?... Si je pouvais pénétrer jusqu'à lui... un coup de poignard pendant qu'il dort et tout serait fini... Funeste idée que j'ai eue de faire jeter la clef du caveau!... Mes précautions se retournent contre moi.»
Longtemps encore, elle resta ainsi à méditer.
Enfin, ayant pris sans doute des résolutions fermes, elle frappa sur un timbre. A cet appel, un homme parut qui se courba avec obséquiosité.
Cet homme, c'était le familier, le lieutenant et le pseudo-cousin de Barba Roja, c'était don Centurion.
--Maître Centurion, dit Fausta, sur un ton de souveraine, on ne m'avait pas trompée sur votre compte. Entre des mains habiles et puissantes, vous pourriez être un auxiliaire précieux. Vous avez, j'en conviens, intelligemment et diligemment exécuté mes ordres. Je consens à vous prendre définitivement à mon service.
--Ah! madame, dit Centurion au comble de la joie, croyez que mon zèle et mon dévouement...
--Point de protestations superflues, interrompit Fausta, hautaine. La princesse Fausta paie royalement, c'est pour qu'on la serve avec zèle et dévouement. Votre intérêt me répond de votre zèle et de votre dévouement... Pour la fidélité, nous en reparlerons. L'essentiel est que vous soyez bien pénétré de cette vérité, que vous ne trouverez jamais un maître tel que moi.
--C'est vrai, madame, avoua humblement Centurion, c'est pourquoi je considérais comme un honneur insigne d'entrer au service de la puissante princesse que vous êtes.
--Vous êtes, maître Centurion, pauvre, obscur et méprisé de tous--surtout de ceux qui vous emploient. Vous êtes instruit, intelligent, dénué de scrupules, et, cependant, malgré votre supériorité intellectuelle incontestable, vous resterez ce que vous êtes: l'homme des viles besognes, un composé bizarre et monstrueux de bravo, d'espion, de spadassin. On vous emploie sous ces formes diverses, mais, quels que soient les services que vous rendez, vous n'avez pas d'espoir de vous élever au-dessus de cette basse condition. On a tout intérêt à vous laisser dans l'ombre.
--Malheureusement, madame.
--Malgré tout, vous avez de vastes ambitions.
Fausta s'arrêta une seconde, tenant Centurion anxieux sous son clair regard. Puis, elle laissa tomber:
--Ces ambitions, je puis les réaliser... au-delà de ce que vous avez rêvé.
--Madame, balbutia Centurion agenouillé, si vous faites ce que vous dites, je serai votre esclave!
--Je le ferai, dit Fausta résolument. Tu auras tes lettres de noblesse en bonne et due forme et d'une authenticité indiscutable; je t'élèverai au-dessus de ceux qui t'écrasent. Et, quant à ta fortune, ce que tu as déjà reçu de moi n'est rien, comparé à ce que je te donnerai. Mais, tu l'as dit, tu seras mon esclave.
--Parlez... ordonnez...
Fausta était à demi allongée dans un fauteuil monumental. Ses pieds, chaussés de mules de satin blanc, croisés l'un sur l'autre, étaient posés sur un coussin de soie brochée, placé lui-même sur un large tabouret de tapisserie. Ainsi posés, ses pieds croisés dépassaient le bord du coussin. Centurion s'était prosterné, et, comme pour bien marquer qu'elle était pour lui une divinité, pour prouver qu'il entendait rester, au pied de la lettre, le chien soumis dont il avait parlé, il franchit en rampant la distance qui le séparait de Fausta et posa dévotement ses lèvres sur la pointe du soulier.
Il y avait, certes, dans ce geste imprévu, une intention d'hommage religieux comme on en avait rendu souvent à Fausta alors qu'elle pouvait se croire papesse.
Mais Centurion avait exagéré le geste qui avait on ne sait quoi de vil dans sa bassesse outrée.
Cependant, Fausta avait sans doute un plan bien arrêté à l'égard de Centurion car, et bien qu'elle eût un geste de répulsion, elle ne retira pas son pied. Au contraire, elle se pencha sur lui et, posant sa main blanche et fine sur la tête du bravo prosterné, elle le maintint un inappréciable instant les lèvres collées sur la semelle, puis, retirant son pied, brusquement, elle le lui posa sur la tête, appuyant fortement dessus, sans ménagement, et, le tenant ainsi écrasé dans cette pose plus qu'humiliée, elle dit de sa voix chaude et douce comme une caresse:
--J'accepte ton hommage. Sois fidèle et soumis comme un chien fidèle et je te serai bon maître.
Ayant dit, elle retira son pied. Centurion redressa son front courbé, mais resta agenouillé.
Et, sur un ton de souveraine autorité:
--S'il est juste que vous vous humiliez devant moi qui suis votre maître, il est juste aussi que vous appreniez à vous redresser et à regarder les plus grands, car bientôt vous serez leur égal!
Centurion se releva, ivre de joie et d'orgueil. Il exultait, le sacripant! Enfin, il allait donc pouvoir donner sa mesure, maintenant qu'il avait trouvé le maître puissant de ses rêves. Il allait enfin être quelqu'un avec qui l'on compte. Ah! certes, il serait fidèle à celle qui le tirait du néant pour faire de lui un homme redoutable.
Et, comme si elle eût deviné ce qui se passait dans sa tête, Fausta reprit, d'une voix calme, mais où perçait cependant une sourde menace:
--Oui, il faudra m'être fidèle, c'est ton intérêt... D'ailleurs, j'en sais assez sur ton compte pour faire tomber ta tête rien qu'en levant un doigt.
Centurion la regarda en face, et, d'une voix basse, ardente:
--Madame, dit-il, vous avez le droit de douter de ma fidélité, puisque j'ai trahi pour vous. Je vous jure cependant que je suis sincère en vous disant que je vous appartiens corps et âme et que vous pouvez disposer de moi comme vous l'entendrez. A défaut de cette sincérité, mon intérêt vous répond de moi.
--Bien, dit gravement Fausta, vous parlez un langage que je comprends. Voici le bon de vingt mille livres promis pour la capture du sire de Pardaillan. Voici de plus un bon de dix mille livres pour récompenser les braves qui vous ont aidé.
Centurion, frémissant, saisit les deux bons et les fit disparaître vivement en songeant à part lui:
«Dix mille livres pour ces drôles!... Halte-là, madame Fausta, ceci, c'est du gaspillage...»
Malheureusement pour lui, Centurion ne connaissait pas encore Fausta. Elle se chargea incontinent de lui prouver que, s'il avait cherché en elle un maître, il l'avait trouvé, et qu'il lui faudrait marcher droit s'il ne voulait pas se faire casser à gages.
En effet, Fausta, comme si elle avait lu à livre ouvert dans sa pensée, lui dit, sans manifester ni colère ni mécontentement:
--Il faudra perdre ces habitudes de prévarication. La part que je vous fais est assez belle pour que vous laissiez à chacun ce que je lui alloue. Si vous tenez à rester à mon service, il faudra devenir scrupuleusement honnête. Sachez qu'une heure après que vous aurez fait votre distribution, je saurai quelle somme vous aurez remise à chacun, et, si vous avez soustrait seulement un denier, je vous briserai impitoyablement.
Honteux, Centurion rougit, ce dont il fut bien étonné lui-même, et, se courbant:
--Vous êtes bien, je le vois, celle que Dieu a envoyée, puisqu'il vous a donné le pouvoir de ire dans les consciences. Désormais, madame, je vous le jure, je n'aurai plus de telles idées.
--Bien vous ferez, dit froidement Fausta, qui reprit:
--Faites entrer cet enfant, ce nain.
Centurion sortit et revint presque aussitôt, accompagné d'El Chico.
Nous ne saurions dire si le petit homme fut ébloui par les richesses entassées dans la pièce, ni s'il fut impressionné par la beauté et la majesté de la grande dame devant qui on venait de l'introduire. Tout ce que nous pouvons dire, c'est qu'il se montra indifférent, en apparence. Il se campa devant Fausta, dans cette attitude fière, qui ne manquait pas d'une certaine grâce sauvage et qui lui était particulière, et, respectueux sans humilité, il attendit, dressé sur ses ergots, ne perdant pas une ligne de sa petite taille.
Fausta le fouilla un instant de son oeil d'aigle, et, voilant l'éclat du regard, adoucissant sa voix:
--C'est vous, dit-elle, qui avez conduit ici le Français et ses amis?
El Chico n'était pas très bavard et il n'avait, cela va sans dire, que de très vagues notions d'étiquette, si tant est qu'il connût la signification de ce mot.
Il se contenta de répondre d'un signe de tête affirmatif.
Fausta possédait au plus haut point l'art de composer ses manières, suivant le caractère et la situation de ceux qu'elle avait intérêt à ménager ou qu'elle voulait s'attacher, et ce fut en souriant avec indulgence qu'elle accueillit le semblant de réponse du petit homme. Ce fut en souriant encore qu'elle dit négligemment:
--Ce Torero, don César, vous a fait du bien. A défaut d'affection, vous deviez avoir pour lui de la reconnaissance. Pourtant, vous avez consenti à l'attirer ici?
--Je savais bien qu'on en voulait seulement au Français, dit avec un sourire aussi El Chico. Tiens! on a des oreilles et des yeux. On écoute, on regarde... On est petit, c'est vrai, on n'est pas un sot.
--De sorte que vous avez compris que vos deux compatriotes ne couraient aucun danger?... Si, cependant, la vie de don César eût été menacée, eussiez-vous agi comme vous l'avez fait? Répondez franchement.
Le petit homme hésita un moment avant de répondre. Ses traits se contractèrent douloureusement. Il ferma les yeux. Un combat violent paraissait se livrer en lui, dont Fausta suivait curieusement toutes les phases.
Enfin, il poussa un gros soupir et répondit d'une voix sourde:
--Non.
--Alors, dit Fausta, vous auriez perdu les deux mille livres qu'on vous a promis en mon nom.
El Chico répondit, cette fois sans hésitation:
--Tant pis!
Fausta sourit.
--Allons, dit-elle, je vois que vous savez être reconnaissant. Et le Français?
A cette question, l'oeil du petit homme eut une lueur aussitôt éteinte, et, vivement, il dit:
--Je ne le connais pas. Tiens, ce n'est pas un ami comme don César.
Fausta crut démêler une intonation bizarre dans ces paroles.
--C'est pourtant un ami de ce Torero que vous affectionnez au point de lui sacrifier deux mille livres! dit-elle. Savez-vous qu'en frappant ceux qu'ils aiment, on atteint parfois plus cruellement les gens que si on les frappait eux-mêmes?
Fausta posait la question sans paraître y attacher d'importance, mais elle fixait son oeil doux sur le nain et l'étudiait attentivement.
Celui-ci tressaillit et parut étonné de ces paroles. Évidemment, il n'avait pas pensé qu'en aidant à meurtrir Pardaillan il pouvait, du même coup, faire beaucoup de mal à ceux qui aimaient le chevalier. Mais, approfondir de telles idées était au-dessus du jugement d'El Chico. Il secoua donc les épaules et grommela quelques paroles confuses que Fausta ne parvint pas à saisir.
Voyant qu'elle n'en tirerait rien, elle fit un geste comme pour l'engager à patienter un moment et, à voix basse, donna un ordre à Centurion qui s'éclipsa aussitôt.
--On va vous apporter la somme promise, dit-elle au petit homme. C'est une somme considérable pour vous.
Les yeux du nain étincelèrent, ses traits s'illuminèrent, mais il ne répondit rien.
A ce moment. Centurion revint et déposa devant Fausta un petit sac sur lequel les yeux d'El Chico se portèrent aussitôt pour ne plus le perdre de vue.
--Il y a dans ce sac, reprit doucement Fausta, non pas deux mille livres, mais cinq mille... Prenez, c'est à vous.
A l'énoncé de cette somme, qui lui paraissait exorbitante, El Chico ouvrit des yeux énormes. Sa joie et sa stupeur furent telles qu'il demeura cloué sur place.
--Cinq mille livres L. balbutia-t-il.
--Oui! fit de la tête Fausta qui souriait.
Ce disant, elle poussait le sac vers le petit homme qui, retrouvant soudain le mouvement, s'en saisit brusquement et le pressa de ses deux mains contre sa poitrine, comme s'il eût craint qu'on ne voulût le lui arracher, en répétant machinalement:
--Cinq mille livres!
--Elles y sont, dit Fausta, qui paraissait s'amuser de la joie folle du nain. Vous pouvez vérifier.
Vivement, El Chico porta la main au cordon qui fermait le sac, visiblement anxieux de vérifier à l'instant même si on ne se jouait pas de lui. Mais il n'acheva pas son geste. Ses yeux se fixèrent, angoissés, sur Fausta, et, tout à coup, il se mit à rire. Mais son rire avait quelque chose d'effarant. On eût dit plutôt des sanglots convulsifs; et il bégayait, sur un ton plaintif:
--Riche! Je suis riche!... autant que le roi!...
Si Fausta fut étonnée de cette étrange manifestation de joie, elle n'en laissa rien paraître.
--Vous voilà riche, en effet, fit-elle de sa douce voix. Vous allez pouvoir... épouser celle que vous aimez.
A ces mots, El Chico tressaillit violemment et fixa sur Fausta des yeux effarés où se lisait comme une vague terreur. Et, comme il secouait la tête négativement, avec une expression de douleur manifeste:
--Pourquoi non, dit-elle gravement. Vous êtes un homme par l'âge et par le coeur. Vous voilà riche. Pourquoi ne songeriez-vous pas à vous établir, à vous créer un intérieur? Vous êtes petit, c'est vrai, mais vous n'êtes pas contrefait. Vous êtes admirablement conformé dans votre petitesse, on peut même dire que vous êtes beau. Ne dites pas non. Vous aimez, je le vois, pourquoi ne seriez-vous pas aimé aussi?...
El Chico ouvrait de grands yeux ravis et, en écoutant cette princesse qui lui parlait si doucement, sans nulle raillerie, d'un air convaincu.
Mais, sans doute, le bonheur qu'on lui faisait entrevoir lui parut irréalisable, car il secoua douloureusement la tête et Fausta n'insista pas.
--Allez, dit-elle doucement, et souvenez-vous que, si vous avez besoin d'une aide, soit auprès de celle que vous aimez, soit auprès de sa famille, vous me trouverez prête à intervenir en votre faveur. Allez maintenant.
El Chico, très ému, ne trouva pas un mot de remerciement. Titubant, comme s'il était ivre, il se dirigea vers la porte, oubliant de s'incliner devant la grande dame et, comme il allait franchir le seuil, il se retourna brusquement, se précipita sur Fausta, saisit sa main qui pendait au bras de son fauteuil et y déposa un baiser vibrant. Puis, se redressant aussi vivement qu'il était accouru, sans dire mot, il sortit en courant.
Fausta n'avait pas fait un mouvement, pas prononcé une parole. Lorsque El Chico fut sorti, elle songea:
«Voilà un petit bout d'homme qui, maintenant, se fera hacher pour moi. Mais quelle est la femme dont il s'est épris et pourquoi ai-je cru démêler comme de la haine dans sa manière de parler de Pardaillan? Il faudra savoir; ce nain me sera peut-être utile...»
Ecartant momentanément le nain de son esprit, elle se leva, alla soulever une tenture et, avant de disparaître, s'adressant à Centurion, qui attendait immobile:
--Faites ce qui est convenu, dit-elle, et venez me rejoindre aussitôt dans l'oratoire.
Sans attendre de réponse, certaine que ses ordres seraient exécutés, elle laissa tomber la portière et disparut. Elle s'engagea dans le corridor et s'arrêta devant cette porte où nous l'avons déjà vue s'arrêter. Elle poussa le judas et regarda.
La Giralda, sous l'empire de quelque narcotique, dormait paisiblement, étendue sur un large lit de repos.
--Dans dix minutes, elle se réveillera, pensa Fausta qui repoussa le judas et poursuivit son chemin.
Elle parvint à la pièce qu'elle avait désignée à Centurion et y pénétra en laissant la porte grande ouverte. Cet oratoire était plus petit et meublé très simplement. Elle s'assit et attendit quelques minutes au bout desquelles Centurion parut et, sans entrer, dit:
--C'est fait, madame. Il serait prudent de nous retirer. Il est à présumer qu'ils vont visiter la maison.
Fausta fit un geste qui signifiait qu'elle avait le temps et reprit sa méditation sans plus s'occuper de Centurion.
--Madame, répéta le bravo en faisant quelques pas, il est temps de nous retirer.
--Poussez la porte, sans la fermer, commanda Fausta d'un air paisible.
Visiblement intrigué. Centurion obéit. Quand il se retourna, après avoir poussé la porte, il aperçut une étroite ouverture, pratiquée dans l'épaisseur de la muraille, que la porte grande ouverte lui avait masquée.
--Une porte secrète, murmura-t-il; je comprends maintenant.
--Prenez ce flambeau, dit Fausta, et éclairez-moi.
Centurion prit le flambeau et se dirigea vers l'ouverture. Un étroit escalier aboutissait au ras du sol. Il se mit à descendre, éclairant la marche de Fausta qui referma la porte secrète derrière elle sans que le bravo, qui, pourtant, la guignait du coin de l'oeil, parvînt à saisir le secret de cette fermeture.
Après avoir franchi une vingtaine de marches, ils se trouvèrent dans une galerie souterraine assez large pour permettre à deux personnes de passer de front, assez élevée pour qu'un homme, même de haute tailler pût marcher sans être obligé de baisser la tête. Le sol de ce souterrain était tapissé d'un sable très fin, doux à la marche, étouffant le bruit des pas.
Après avoir parcouru un assez long espace. Centurion rencontra une galerie transversale. Il s'arrêta devant le mur de cette galerie et demanda:
--Faut-il tourner à droite ou à gauche?
--Restez où vous êtes, répondit Fausta.
A son tour, elle s'approcha du mur, et, sans chercher, sans hésitation, elle saisit une pierre qui se détacha d'autant plus aisément que cette prétendue pierre était tout simplement une planche assez habilement peinte et maquillée pour qu'elle pût se confondre avec les vraies pierres qui l'entouraient. La planche enlevée démasqua une petite excavation. Fausta passa son bras dans le trou et actionna un ressort caché. Aussitôt, une ouverture apparut dans le mur.
--Passez, dit Fausta en montrant l'ouverture.
Centurion, son flambeau à la main, passa, toujours suivi de Fausta.
Ils se trouvèrent dans une grotte artificielle assez vaste. De la voûte assez élevée pendaient plusieurs lampes. Sur une façon d'estrade basse, trois fauteuils étaient disposés devant une grande table. D'énormes banquettes en chêne massif étaient placées au pied de l'estrade, à droite et à gauche de la table, de telle façon qu'un espace assez large était ainsi aménagé devant l'estrade.
Centurion connaissait-il cette salle de réunion clandestine? Savait-il à quoi servait cette retraite souterraine et ce qui se tramait là-dedans?