Les Pardaillan — Tome 04 : Fausta Vaincue

Chapter 9

Chapter 93,850 wordsPublic domain

--Madame, dit sourdement Farnèse, je vous ai promis de vous obéir, mais c'est parce que vous m'avez promis, vous, de me donner le moyen de sortir de cette Eglise.

--C'est vrai, murmura Fausta, pensive, la passion est plus forte chez vous que la foi. Farnèse, vous êtes donc résolu à partir pour l'Italie?...

--Dès que vous m'en donnerez l'ordre.

--Tenez-vous prêt à partir le 22 de ce présent octobre. Vous vous demandez pourquoi le vingt-deuxième jour de ce mois, n'est-ce pas, cardinal?

--Non, madame, dit le cardinal palpitant, mais vous m'avez fait tout à l'heure une promesse.

--Celle de vous rendre Léonore et son enfant... Je m'explique, Farnèse: je ne prétends pas vous rendre la pauvre folle que le bohémien Belgodère, un jour, rencontra, errante et sans gîte, et qu'il attacha à sa pitoyable destinée. Celle dont je parle, Farnèse, c'est Léonore de Montaigues, c'est la fiancée du prince Farnèse... Je connais le moyen de rappeler la raison dans cet esprit... y jeter le germe du pardon qu'elle vous accordera... Quant à ramener l'amour dans son coeur, ceci vous regarde!...

--Léonore... ô Léonore!... balbutia Farnèse, éperdu.

--Je vous rendrai Léonore, reprit Fausta avec une sorte de gravité, et, avec elle, je vous rendrai cette enfant qui est comme un trait d'union entre vous et celle que vous aimez. Donc, vous partez le vingt-deuxième d'octobre... mais vous ne partez pas seul... vous partez avec elles!... Et, si j'ai choisi ce jour-là pour votre départ, c'est que le vingt et un d'octobre sera rassemblé le saint concile qui vous relèvera de vos voeux, qui fera du cardinal un homme, et qui vous dira: voici ton épouse, voici ta fille!...

Farnèse tomba à genoux... Il saisit une main de Fausta et y appuya ses lèvres... Et il éclata en sanglots...

Fausta s'éloigna, laissant le cardinal ébloui, fasciné, éperdu de bonheur... Il la vit rejoindre sa litière qui bientôt disparut. Alors il poussa un profond soupir et remonta dans la pièce du premier étage. Un homme était là, debout, qui l'attendait. Cet homme, c'était maître Claude.

--Vous avez entendu? demanda Farnèse.

--Tout! dit Claude d'une voix sombre.

L'ancien bourreau regarda le cardinal:

--Je vous admire, dit-il avec un sourire d'une effrayante tristesse, vous êtes plus jeune de vingt ans...

--Oh! murmura Farnèse, revoir Léonore et Violetta!... ma fiancée... ma fille... Toutes deux les emmener!...

--Et me laisser, moi, dans mon enfer!...

--Que voulez-vous dire?...

--La vérité, monseigneur! dit humblement maître Claude. Vous allez partir avec celle que vous adorez... et, ajouta-t-il avec un soupir étouffé, avec elle... avec l'enfant...

--Maître, j'ai assez souffert dans ma vie. Dieu me pardonne. N'est-il pas juste que je connaisse une heure de joie après tant d'années de désespoir?

--Oui, dit lentement Claude, Dieu vous pardonne à vous qui avez fait le mal. Mais il ne me pardonne pas, à moi qui n'ai pas fait le mal. Ceci est juste...

Le cardinal baissa les yeux, mais ne dit pas un mot. Claude se fit plus humble encore:

--Je reste, monseigneur... Cette enfant que j'adore... qui est ma fille... vous partez avec elle... vous me l'enlevez... Monseigneur, n'avez-vous rien à me dire?...

--Que puis-je donc vous dire? fit sourdement le cardinal, sinon que je compatis à votre douleur...

--Eh! quoi, monseigneur, dit Claude avec plus d'humilité encore, est-ce vraiment tout ce que vous trouvez comme consolation?... Cette enfant, dès que je l'eus prise dans mes bras, je me suis mis à l'aimer! Monseigneur... de grâce... ayez pitié de ma détresse!... Pourquoi voulez-vous m'arracher le coeur en m'arrachant ma fille?...

--Parlez, balbutia le cardinal, que puis-je?... Qu'avez-vous espéré?

--Pendant que cette femme parlait, j'ai espéré que le bonheur vous rendrait généreux, monseigneur! Que vous auriez une minute assez de courage pour me dire: tu es le bourreau, c'est vrai! Mais tu es le vrai père de Violetta!... Viens donc avec nous et prends ta part de bonheur!...

--Jamais! gronda violemment le prince Farnèse... Maître, perds-tu la tête? Oublies-tu ce que tu as été?

--Monseigneur, vous me dites ce que je me suis dit maintes fois. Mais sachez qu'elle sait, vous dis-je, ce que je fus! Et cet ange ne m'a pas repoussé...

--Mais, moi, moi... je mourrais de honte et d'horreur à voir ma fille te donner la main...

--Monseigneur... vous ne me comprenez pas... Qu'est-ce que je demande?... d'être simplement un de vos serviteurs. Je ne vivrais même pas dans votre palais. Tenez, vous pourriez m'employer à cultiver vos jardins...

--Maître Claude, dit froidement Farnèse, renoncez à ces idées. Vous-même vous sentez et comprenez que l'ancien bourreau juré de Paris ne peut vivre auprès d'une princesse Farnèse, même parmi ses serviteurs... Seulement, je m'engage sur le salut de mon âme à vous faire tenir tous les trois ou six mois une lettre qui vous parlera d'elle...

--Vraiment? Vous me jurez cela?... Et c'est tout? Vous dites que jamais vous ne consentiriez à me laisser vivre près de mon enfant?

--Jamais!

Il y eut une longue minute de silence. Et le cardinal put croire qu'il avait dompté le bourreau. Mais maître Claude, les sourcils contractés, semblait faire un effort de mémoire... Enfin il alla à la porte et poussa les verrous.

Farnèse eut un livide sourire et s'apprêta à combattre par le poignard. Mais, au lieu de marcher sur lui, Claude s'adossa à la porte, les bras croisés et, d'une voix changée, très calme, mais rude, où il y avait une menace contenue, il prononça:

--Monseigneur, écoutez. Vous avez le papier, que je vous ai signé de mon sang! Voici maintenant, monseigneur, le papier que vous m'avez signé, vous!... Nous avons droit de vie et de mort l'un sur l'autre! Me suis-je bien conformé à ce que j'avais signé de mon sang?...

--Oui! répondit Farnèse sourdement.

--Puisque notre pacte prend fin aujourd'hui par votre réconciliation avec la femme nommée Fausta, suis-je bien dans mon droit en vous rappelant que vous m'appartenez, quels que soient le jour et l'heure?...

--Oui! répondit Farnèse d'une voix d'épouvante.

Claude s'avança de quelques pas, s'arrêta devant Farnèse, sans le toucher, et prononça:

--Monseigneur, ce jour et cette heure sont venus. Vous m'appartenez, et je vais user de mon droit!...

--Soit! râla le cardinal avec un accent de farouche désespoir... puisque vous avez acquis droit de vie et de mort sur moi.., tuez-moi!

--Monseigneur, ce n'est pas vous que je dois tuer. Vous faites erreur... répondit simplement Claude.

--Et qui donc? balbutia le cardinal en tressaillant.

--Fausta! dit Claude.

--Fausta!... Pourquoi elle et non moi?...

--Parce que je veux que vous viviez, monseigneur! Tandis qu'en tuant Fausta je ne fais qu'exécuter le pacte qui nous lie!... Ensemble nous avons convenu que cette femme doit mourir. Écoutez, monseigneur, je tuerai Fausta... je la tuerai devant vous... mais, vous, je vous laisserai vivre.

--Démon! gronda le cardinal. Oh! je te comprends!...

--Le vingt et un octobre, on doit vous venir chercher de la part de Fausta, continua Claude, pour vous conduire devant le concile. Ce jour-là, vous devez Sortir de l'Eglise et recouvrer votre liberté... Le lendemain, monseigneur, vous devez quitter Paris avec Léonore et Violetta... Eh bien, écoutez ceci: le vingt et un octobre, il n'y aura pas de concile! Nul ne viendra vous chercher de la part de Fausta, parce que Fausta sera morte!...

Le cardinal haletait. Claude lui appuya sa large main sur l'épaule.

--Grâce! hurla Farnèse en tombant à genoux.

--Me faites-vous grâce, vous?...

--Oui! rugit Farnèse avec un terrible soupir.

--Vous consentez donc?

--Oui, oui! Tout ce que tu m'as demandé, je l'accorde!...

Le cardinal se releva alors et darda vers le ciel un regard où il y avait une interrogation suprême... Claude, lui, avait baissé les yeux. D'une voix redevenue humble, avec une douceur et une tristesse étranges, il murmura:

--Je vous remercie, monseigneur!...

--Oh! gronda Farnèse en lui-même, honte affreuse! Ma fille vivant avec le bourreau!...

Et, à ce moment, maître Claude le bourreau songeait à ceci:

--Ma Violetta, ne crains rien de moi! Ne redoute pas que je t'inflige la honte de vivre près du bourreau!... Que j'assure seulement ton bonheur! Que je te voie une fois resplendissante de ta félicité près du jeune prince que tu aimes... que tu tiendras de moi!... Et alors... adieu pour toujours... je disparaîtrai... dans la mort!...

XI

LA MÈRE

La matinée était pure. Huit heures venaient de sonner à la vieille abbaye aux murs à demi écroulés. Dans les fourrés des pentes de Montmartre, les rouges-gorges, les pinsons et les moineaux chantaient à coeur joie.

Pourtant, Fausta, qui montait à ce moment les rampes de la colline, était sourde à ces cris des oiseaux.

Au sommet, la litière s'arrêta. Fausta descendit. Mais, au lieu d'aller sonner à la grande porte de l'abbaye, elle se dirigea vers ces quelques chaumières qui s'étaient bâties autour du couvent des bénédictines, et entra dans une pauvre maison. L'intérieur était aussi misérable que l'annonçait l'extérieur de cette chaumière.

Une femme, assise à la porte, filait une quenouille. A la vue de Fausta, cette femme se leva précipitamment:

--La bonne dame de Paris! avait murmuré la paysanne.

--Eh bien, bonne femme? dit gaiement la visiteuse. Déjà de si bonne heure à l'ouvrage?

--Hélas! ma noble dame! fit la paysanne. Voilà que je me fais vieille et que l'heure approche où il faudra que je dise adieu à ce monde,.. Alors, je file mon linceul.

Fausta demeura saisie. La vieille la regardait, surprise de son étonnement.

--Grâce à vous, ma noble dame, reprit-elle, grâce aux pièces d'or que vous m'avez données, mon linceul sera du plus beau lin, et il me restera encore assez d'argent pour payer d'avance les messes nécessaires au salut de mon âme, et encore il en restera assez pour la layette de l'enfant que ma fille va mettre au monde...

--Je vous en donnerai d'autres, dit Fausta. Mais, dites-moi, avez-vous fait ce que je vous ai demandé?

--Oui, ma noble dame. Depuis votre visite bénie, mon fils ne quitte plus la bohémienne; il la suit pas à pas, selon vos ordres, sans se montrer à elle, c'est entendu...

--Et, depuis, elle n'a pas essayé de s'écarter de cette montagne?...

--Non. La bohémienne rôde autour de la sainte abbaye sans jamais y entrer, mais sans jamais s'en éloigner non plus... Quand elle a faim, elle vient ici.

--Je vous tiendrai compte de votre zèle, dit Fausta.

--Que votre volonté s'accomplisse! dit la vieille en saisissant les trois ou quatre écus d'or que lui tendait la visiteuse.

--Et où est maintenant la bohémienne? demanda Fausta.

--Partie dès le chant du coq. Elle va et vient, et aime souvent à se reposer auprès de cette croix noire que vous n'aurez pas manqué de remarquer, ma noble dame. Le plus souvent elle rôde autour du couvent.

--C'est bien, bonne femme. Voulez-vous envoyer quelqu'un à la recherche de votre fils?

La paysanne, sortant sur le pas de sa porte, dit quelques mots à un marmot qui partit en courant.

Vingt minutes plus tard, le fils de la paysanne arrivait.

--Où est la bohémienne? demanda Fausta.

--Là-bas, fit le jeune homme en étendant le bras dans la direction du couvent.

--Conduis-moi auprès d'elle...

Le paysan s'inclina et se mit à marcher devant Fausta. Il contourna les murs du couvent et parvint à la brèche située près du pavillon. Là, Fausta aperçut Saïzuma, qui, assise sur une pierre et dominant ainsi les terrains de culture du couvent, regardait fixement devant elle.

--Tu peux te retirer, dit-elle à son guide.

Alors Fausta franchit la brèche sans que la bohémienne parût prendre garde à elle. Quand elle fut dans le jardin, elle se retourna vers Saïzuma, et d'une voix très douce:

--Pauvre femme... pauvre mère...

Saïzuma abaissa son regard sur la femme qui lui parlait ainsi, et la reconnut aussitôt. Saïzuma n'avait vu Fausta que peu d'instants dans la chambre de l'abbesse, Claudine de Beauvilliers; et pourtant elle la reconnut.

--Ah! dit-elle avec une sorte de répulsion, c'est vous qui m'avez parlé de l'évêque!...

Fausta fut stupéfaite, mais résolut de profiter de ce qu'elle prenait pour un accès de lucidité.

--Léonore de Montaigues, dit-elle, oui, c'est moi qui vous ai parlé de l'évêque. C'est moi qui vous ai conduite vers lui, dans ce pavillon. Mais je croyais que, peut-être, vous l'aimiez encore...

--L'évêque est mort, dit Saïzuma d'une voix sourde.

Fausta baissa la tête, réfléchissant à ce qu'elle pourrait dire pour éveiller une étincelle de raison dans ce cerveau.

--Ainsi, reprit-elle, vous croyez que l'évêque est mort?

--Sans doute! fit Saïzuma avec une tranquillité farouche. Sans quoi, serais-je vivante, moi?...

--Eh bien, vous avez raison plus que vous ne croyez peut-être. Mais écoutez-moi, pauvre femme... Vous avez bien souffert dans votre vie...

--Mon mal n'est pas de ceux qu'on peut soulager, dit Saïzuma avec douceur, et il suffit que vous m'ayez plainte avec votre âme... Comme vous êtes belle!

--Léonore, vous avez été plus belle encore, vous! dit sourdement Fausta. Vous avez souffert dans votre coeur, Léonore! et c'est pourquoi vous ne croyez plus au bonheur... Mais si je vous disais que le bonheur est encore possible pour vous!

--Je ne suis pas Léonore; je suis Saïzuma, bohémienne qui va par le monde, lisant dans la main des gens...

--Tu es Léonore, affirma Fausta avec force. Et tu seras heureuse... Ecoute, maintenant... Oui, l'évêque est mort! Oui, celui-là ne te fera plus souffrir... Mais il est quelqu'un qui est vivant encore, qui te cherche et qui t'adore... Celui qui t'a aimée. Celui que tu as aimé...

--Qui est-ce? fit la bohémienne avec indifférence.

--Jean...

Saïzuma tressaillit et prêta l'oreille comme à une voix qui lui eût parlé de très loin.

--Jean? murmura-t-elle. Oui... peut-être... oui... je crois que j'ai entendu ce nom...

--Jean! duc de Kervilliers! répéta Fausta.

Saïzuma pâlit. Elle se leva toute droite.

--Quel est ce nom? balbutia-t-elle avec douleur.

--Le nom de celui que tu as aimé! reprit Fausta avec autorité. Jean de Kervilliers, c'est celui qui devait être ton époux... Tu vois bien que tu l'aimes encore, puisque tu frémis et pâlis à ce seul nom... Souviens-toi, Léonore...

--Souviens-toi. Souviens-toi comme tu étais heureuse lorsque tu l'attendais... lorsque, du balcon du vieil hôtel de Montaigues, tu guettais son arrivée.

--Oui... oui...! murmura la bohémienne dans un souffle.

--Souviens-toi comme il te prenait dans ses bras et comme tu te sentais défaillir sous ses baisers. Jean de Kervilliers t'adorait... et, si une fatalité vous a séparés, il en a souffert autant que toi. Lui-même me l'a dit. Il n'a cessé de t'aimer!... Il te cherche... ne veux-tu pas le voir?...

Saïzuma, arrachant ses deux mains à l'étreinte de Fausta, les avait placées devant ses yeux comme si une lumière trop vive les eût éblouis. Elle palpitait. De rapides frissons la secouaient. De confuses images de son passé lui revenaient par lambeaux.

Ce nom, Jean de Kervilliers, était un flambeau qui éclairait bien les recoins ténébreux de son esprit.

Fausta la considérait avec l'attention passionnée qu'elle apportait à tout ce qu'elle entreprenait.

--Suis-moi, dit-elle, je te jure qu'un jour, bientôt, tu reverras celui que tu aimes.

Palpitante, Saïzuma suivit cette femme qui exerçait sur elle un prodigieux ascendant. Elle ne savait pas exactement qui était ce Jean de Kervilliers. Mais elle savait que ce nom provoquait en elle une douleur mêlée de joie.

Fausta entra dans le pavillon. Saïzuma l'y suivit en tremblant.

--Oh! dit-elle, c'est ici que j'ai revu l'évêque!... Si vous avez pitié de moi, faites que jamais plus je ne le revoie.

--Et Jean de Kervilliers?...

Un sourire illumina le charmant visage de la folle:

--Je voudrais le voir, lui!... Pourtant, je ne le connais pas... et je dois l'avoir connu...

--Tu le reverras, je te le jure!... Maintenant, écoute-moi, Léonore... Ce n'est pas seulement Jean de Kervilliers que tu verras, mais ta fille... comprends-tu... ta fille...

--Ma fille! murmura Saïzuma pensive. Mais je n'ai pas de fille, moi... Les deux gentilshommes m'ont dit aussi que j'avais une fille... Voilà qui est étrange...

--Les deux gentilshommes? interrogea Fausta avec une sourde inquiétude.

--Oui. Mais je ne les ai pas crus.

--Et pourtant, Léonore, tu te souviens de Jean de Kervilliers... son nom et son image sont dans ton coeur...

Saïzuma Jeta autour d'elle des yeux hagards et frissonna.

--Silence, madame, supplia-t-elle avec angoisse. Ne prononcez plus ce nom... Si mon père entrait tout à coup... S'il entendait!... Il faudrait donc lui jurer encore qu'il n'y a personne dans la chambre!...

--Oui, gronda Fausta, ce serait terrible, Léonore!... Mais combien plus terrible encore si le vieux baron se doutait de la vérité que tu caches...

Saïzuma, brusquement, porta les mains à son visage. Un faible cri jaillit de ses lèvres.

--Mon masque! murmura-t-elle. Mon masque rouge comme la honte de mon front!... Je l'ai perdu!... Madame, vous ne savez pas... vous ne saurez jamais...

--Je sais! Je sais quelle est ta honte et quel est ton bonheur, Léonore!... Ton secret, ton cher secret que tu caches à ton père, mais que tu as dit à celui que tu aimes, je le sais!... Tu vas être mère, Léonore!...

Saïzuma laissa tomber ses mains. Une immense stupéfaction se lisait sur son visage bouleversé.

--Mère? demanda-t-elle. Vous avez dit cela?

--N'est-ce pas là ton secret?... N'est-il pas vrai que Jean le sait?... et qu'il va t'épouser...

--Oui, oui, haleta l'infortunée. Car il ne faut pas que mon père connaisse notre faute. Mon enfant, madame, mon pauvre chérubin, si vous saviez comme je l'aime... comme je lui parle... Il aura un nom dont il sera fier.

--Ton enfant... ta fille!... Oh! mais souviens-toi! fais un effort!... Mère! tu l'as été!... Souviens-toi, Léonore!... Souviens-toi: la place noire de monde, la foule, les cloches qui sonnent le glas, les prêtres qui te soutiennent...

--Le gibet... hurla Saïzuma en reculant, affolée, jusque dans un angle du pavillon...

Toute à son infernale besogne, toute à son projet, transformée en tourmenteuse sans pitié, Fausta courut à elle et la releva:

--Ecoute!... On t'a fait grâce! puisque tu vis!...

--Oui... oui!... Je vis!... Par quel miracle? Je vis!... mais que s'est-il passé en moi?...

--Il s'est passé que tu es mère... Il s'est passé que l'enfant de Jean de Kervilliers est venu au monde!... Et que, pour cette enfant innocente, on t'a fait grâce!...

--Quoi! balbutia la bohémienne. J'ai une fille!...

Un éclat de rire, brusquement, résonna sur ses lèvres; et, presque aussitôt, elle se mit à pleurer. Peut-être cette scène qui venait de se dérouler sortait-elle déjà de son esprit. Mais, ce qui y demeurait fortement, c'était cette idée qu'elle était mère... qu'elle avait une fille...

--Eh bien, reprit alors Fausta, ne voulez-vous pas voir votre enfant, Léonore de Montaigues?...

--Je l'ai appelé bien souvent! murmura la folle à travers ses sanglots. Je ne savais pas que j'étais mère.

--Où peut être mon enfant?... Si j'ai une fille, comment se fait-il qu'elle n'est pas avec moi?...

--Je le sais, moi! dit Fausta.

--Oh! vous savez donc tout! gronda Saïzuma d'une voix plus naturelle, et sûrement une lueur de raison s'allumait dans ses yeux. Qui êtes-vous donc?

--Ah! éclata Fausta, tu reviens donc à toi! Tu me demandes qui je suis? Une femme qui a pitié, voilà tout! Un hasard m'a fait connaître les secrets de ta pauvre vie, et m'a fait rencontrer deux êtres que j'ai voulu mettre en ta présence: ton amant et ta fille... Vous êtes devenue mère en un temps où la douleur avait égaré votre esprit et où vous étiez en prison...

--Je me rappelle la prison, dit Saïzuma en frémissant.

--Des méchants s'emparèrent de votre enfant...

--Pauvre petite!... Comme elle a dû souffrir!...

--Non! Rassurez-vous. Elle vécut au contraire heureuse. Il se trouva un homme de bien, qui put soustraire l'enfant à ses persécuteurs et qui l'éleva comme sa propre fille...

--Cet homme, madame! Son nom, pour que je le bénisse?

--Il est mort, dit Fausta.

--Mort!...

--Il est mort misérable, au fond d'une prison...

Saïzuma baissa la tête en pleurant.

--Son nom? fit-elle. Que je sache au moins son nom.

--Il s'appelait Fourcaud... c'était un procureur...

--Fourcaud!... Ce nom est maintenant gravé dans mon coeur pour toujours... Mais comment un homme si bon a-t-il pu mourir misérable? Qui fut cause de son malheur?...

--Votre fille!... Elle en fut la cause bien innocente, hélas! Car elle adorait celui qu'elle croyait son père... Le procureur Fourcaud, ce digne homme, voulut élever votre fille dans une religion qui était la vôtre... Souvenez-vous. Votre père n'était pas catholique...

--Non... nous n'allions jamais à l'église catholique...

--Vous étiez ce qu'on appelle des huguenots... Le procureur Fourcaud voulut donc que Jeanne... votre fille, fût élevée dans la religion des huguenots, qui était celle de votre père et la vôtre.. religion proscrite...

--Oui, oui, hélas!... Combien des nôtres sont morts!

--C'est vrai. Fourcaud a donc été dénoncé comme hérétique, et jeté en prison où il est mort...

--Dénoncé!... Oh! si je connaissais le dénonciateur!... J'irais lui arracher le coeur!

--Je sais par qui cet homme de bien a été dénoncé, dit alors lentement Fausta. Ce ne fut pas par un homme, mais par une femme... une jeune fille...

--C'est atroce!

--Oui... vous avez raison... c'est atroce... car le pauvre Fourcaud fut supplicié... on l'attacha sur une croix... et on l'y laissa mourir...

--Et vous dites que vous la connaissez?

--Certes!... C'est elle-même une hérétique, une de ces filles sans feu ni lieu... une sorte de chanteuse qui suivait une troupe de bohèmes... son nom est Violetta...

--Violetta!... Et c'est elle qui l'a fait mourir sur une croix?...

--C'est elle!... Mais il semble que ce nom de Violetta ne vous soit pas inconnu?...

--Je la connais, en effet, dit Saïzuma d'une voix sombre. J'ai vécu avec elle. Car, moi-même, je suivais cette troupe de bohèmes. Elle chantait. Sa voix m'allait au coeur. Quelquefois, quand je la regardais, j'avais, envie de la serrer dans mes bras... mais elle semblait avoir peur de moi...

--Ou plutôt, c'était une créature perverse, dit sourdement Fausta. Une de ces filles qui n'ont pitié de rien ni de personne, puisqu'elle n'avait pas pitié de votre malheur...

--C'est vrai, dit Saïzuma avec un soupir, il fallait que ce fût une créature bien perverse pour dénoncer le bienfaiteur de ma fille... Tenez, madame, ne parlons plus d'elle!...

--Elle mérite pourtant un châtiment!...

--Oui! oh! un châtiment terrible!... Malheur à cette fille du démon si mon enfant a souffert par elle!...

--Certes, elle a souffert, puisqu'elle-même a été en prison!... Elle vous le dira...

--Elle me le dira! Je la verrai donc!...

--Je vous l'ai promis...

--Quand?... Ah! madame... si cela était!... Si je pouvais seulement savoir le jour...

--Dès demain, dit Fausta, si c'est possible. Certainement d'ici quelques jours... Je vous jure que vous reverrez aussi la Violetta maudite... Seulement, il faut faire ce que je vous dirai... Il est nécessaire que, pendant ces quelques jours, tandis que j'irai chercher votre Jeanne pour l'amener... il est nécessaire qu'on ne vous voie pas... vous comprenez?...

--Je resterai cachée sur le haut de la montagne, je connais de braves gens qui me donnent à manger et qui me laissent dormir la nuit chez eux... C'est là que je me retirerai...

--Et c'est là que je vous amènerai votre fille Jeanne!

--Venez donc, dit Saïzuma, radieuse, transfigurée, venez que je vous montre la demeure de ces gens...

La bohémienne s'élança, repassa par la brèche et arriva à la chaumière où Fausta était entrée tout à l'heure...

«Maintenant, gronda Fausta en elle-même, je crois que Dieu même ne pourrait pas les sauver.., je les tiens tous!...»

XII

LA FILLE