Les Pardaillan — Tome 04 : Fausta Vaincue
Chapter 8
Ils passèrent à la Devinière une nuit exempte de toute alerte et, le lendemain, à la première heure, se rendirent au rendez-vous que Maurevert avait accepté, mais ils s'arrêtèrent à mi-chemin de la Ville-l'Évêque; Pardaillan était persuadé que Maurevert, enfin vaincu dans son esprit de trahison, tiendrait parole. Mais, bien que Maurevert eût accumulé les serments, il pouvait bien, en une nuit, les avoir oubliés. C'est pourquoi, sans aller jusqu'à la Ville-l'Évêque, il prit position avec le jeune duc dans un épais bosquet de chênes. Vers neuf heures et demie, ils aperçurent un cavalier qui s'avançait rapidement.
--C'est lui! dit tranquillement Pardaillan.
--C'est ma foi vrai! dit Charles lorsque Maurevert fut pleinement visible.
--Avançons, dit Pardaillan.
Ils sortirent alors du bosquet et rejoignirent le sentier. Bientôt Maurevert sauta à terre, fut sur eux. Il se découvrit et dit:
--Me voici, messieurs...
IX
LA PAROLE DE MAUREVERT
Après être rentré dans Paris, la veille, à la suite de sa rencontre avec Pardaillan, Maurevert s'était mis à parcourir la ville, au hasard, pour le besoin de marcher.
Parfois, une sorte de rugissement de joie le soulevait. D'autres fois, au contraire, venant à reconstituer cette minute horrible où il s'était vu en face de Pardaillan, il éprouvait le choc en retour de l'épouvante et se sentait défaillir. Alors, il entrait dans le premier cabaret, buvait d'un trait un verre de vin, jetait sur la table une pièce de monnaie, puis reprenait sa marche...
Il tenait Pardaillan!... Enfin! Enfin! Enfin!
Il ne méditait pas encore comment il s'emparerait de Pardaillan. Il le tenait!...
Le soir tomba sur Paris, bientôt il fit nuit... Maurevert allait toujours, passant et repassant vingt fois par les mêmes rues sans s'en apercevoir. Il se dirigea vers l'auberge du Pressoir-de-Fer; en même temps qu'il recouvrit son calme, il s'était aperçu qu'il avait grand appétit.
Il entra donc à l'auberge au moment où on allait fermer les portes. Et, comme la Roussette lui faisait observer que l'heure du couvre-feu était passée, Maurevert répondit par ce même signe mystérieux qu'avait fait Jacques Clément. Puis il ajouta:
--Maintenant, vous pouvez clore fenêtres et porte, et me préparer un bon souper, car je meurs de faim.
La Roussette et Pâquette, fascinées sans doute par le signe, se hâtèrent d'obéir. Les deux hôtesses, rallumant leurs feux, s'empressèrent de préparer un dîner que Maurevert dépêcha de grand appétit.
Puis, brusquement, il laissa inachevée sa bouteille, et tomba dans une sombre méditation.
Enfin, Maurevert se leva et rajusta son épée. Déjà la Roussette se précipitait pour lui ouvrir la porte. Mais il l'arrêta d'un geste en disant:
--Ce n'est pas par là que je m'en vais...
Et il refit le signe. L'hôtesse s'inclina, marcha devant Maurevert et parvint à cette salle qui communiquait avec le palais de Fausta... Maurevert frappa sur les clous disposés en forme de croix... Là porte s'ouvrit... il passa... Dans la lumière douce qui régnait toujours en cette pièce, Maurevert aperçut les deux suivantes favorites Myrthis et Léa.
--Votre maîtresse peut-elle me recevoir? demanda-t-il. Est-elle endormie?
Elles le regardèrent d'un air étonné, comme s'il eût été étrange de supposer que Fausta pût se reposer et dormir. Et, en effet, à peine avait-il fini de parler que Fausta parut et prit place dans son fauteuil. Les deux suivantes disparurent à l'instant.
--Je ne m'attendais pas à voir ce soir le sire de Maurevert, dit-elle. Vous deviez attendre mes ordres à Orléans.
--C'est vrai, madame...
--Un cheval et une voiture vous attendaient sur les pentes de Montmartre: la voiture pour elle, le cheval pour vous.
--J'ai vu le cheval et la voiture, madame; ils
étaient bien au rendez-vous que vous m'avez indiqué.
--Je vous avais fait donner une mission par M. de Guise, afin que vous soyez libre de toute entrave, et puissiez gagner huit jours.
--C'est vrai, madame. Et le duc me croit sur la route de Blois où j'ai ordre de noter l'installation du roi et les forces dont il peut disposer à l'occasion.
--Donc, tout était parfaitement combiné pour légitimer votre absence et préparer votre départ. Je fais disposer pour vous vos relais pour une marche rapide, Tout est prêt. Vous n'avez qu'à partir... Et vous voici! Monsieur de Maurevert, vous jouez un jeu dangereux.
--C'est vrai, madame. La partie que je joue en ce moment est dangereuse. Ma vie n'a tenu qu'à un fil aujourd'hui, et peut-être demain serai-je mort. Sur les pentes de Montmartre, au moment où je me dirigeais vers l'abbaye, je me suis heurté à un obstacle: Pardaillan.
-Fausta rougit légèrement, ce qui chez elle indiquait une violente émotion. Elle demeura quelques instants silencieuse, sans doute pour que sa voix ne trahît pas son trouble.
--Vous avez rencontré Pardaillan? demanda-t-elle froidement. Il vous a vu?
--Il m'a parlé! fit Maurevert avec un frisson. Madame, je vois dans vos yeux l'étonnement de me voir vivant. Je vais vous étonner davantage: Pardaillan est à nous!
Cette fois, en effet, la stupéfaction fut si réelle chez Fausta qu'elle ne songea pas à la déguiser.
--Vous l'avez blessé? fit-elle sans pouvoir dominer un sentiment que Maurevert prit pour de la joie, et où il y avait en effet de la joie.
Maurevert secoua la tête.
--Expliquez-vous...
--Nous le tenons, madame, dit Maurevert en qui éclata alors la haine. Demain, à dix heures, nous n'avons qu'à le prendre! Il ne s'agit que de combiner une bonne embuscade, et il y viendra tête baissée...
Un rire terrible secoua Maurevert. Fausta alors comprit comme elle ne l'avait pas encore compris...
--Pardonnez-moi, haleta l'homme, je ris depuis cet après-midi... je ris comme jamais je n'ai pu rire depuis seize ans!... Écoutez-moi, madame, nous n'avons qu'à préparer l'embuscade: une centaine d'hommes solides et bien armés suffiront. Car, Pardaillan ne se doute de rien. Sa confiance, voyez-vous, est prodigieuse; au fond, c'est un imbécile... Il m'a donné rendez-vous, demain, à dix heures, à la Ville-l'Évêque; le reste nous regarde!...
Fausta, appuyée sur le bras de son fauteuil, pensive, considérait cette manifestation de haine avec une curiosité effrayante.
--Ils étaient tous deux sur les pentes de Montmartre, continua Maurevert, car ils n'osent rentrer dans Paris. Ils sont à la recherche de la petite bohémienne. Je marchais, je montais, j'allais à l'abbaye... et, tout à coup, j'ai vu Pardaillan... Et j'ai vu que j'allais mourir, madame! j'ai vu cela dans ses yeux... Alors, la peur, la hideuse peur qui me tient depuis tant d'années, m'a mordu au coeur et je suis tombé à genoux... et j'ai demandé grâce!... Ah! il ne manquait que cela à ma haine!... Cette chose plus affreuse que tout ce que j'avais pu supposer: il m'a fait grâce.
Fausta eut un bref tressaillement.
--Il m'a fait grâce de la vie! continua Maurevert. Et, je vous le dis, madame, cela manquait à ma haine!... Voici: il m'a fait grâce pour que je puisse lui dire demain où se trouve la petite bohémienne!...
Maurevert fut secoué de nouveau par son effroyable rire.
«Demain! murmura Fausta. Demain... à dix heures... à la Ville-l'Evêque.»
Elle songeait... elle cherchait une solution...
Ah! certes, ce n'était pas la solution extérieure qui l'occupait!... Prendre Pardaillan? S'emparer de lui? C'était facile en l'occurrence!... Quels que fussent le courage, la force et la ruse de Pardaillan, il succomberait infailliblement!...
Non! ce n'était pas là ce qui l'inquiétait! La solution qu'elle cherchait était intérieure...
Depuis la scène de la cathédrale de Chartres, un travail étrange se faisait dans le coeur de cette femme. Il y avait en elle de la haine et de l'amour à poids égaux...
La haine, c'était l'orgueil. L'amour, c'était la vérité.
Une seconde avant que Maurevert eût indiqué le moyen de s'emparer de Pardaillan, Fausta songeait a le tuer. Une seconde après que Maurevert eut parlé, cette décision n'existait plus. Dans les dix minutes qui suivirent, elle voulut livrer, puis sauver, puis livrer encore Pardaillan, et elle comprit avec une terrible angoisse qu'elle n'était plus maîtresse d'elle-même.
Voilà la solution que cherchait Fausta... Haïr!... Aimer?... Tuer, et reprendre son rôle d'ange, de vierge de statue?... Sauver Pardaillan... et vivre dans la honte de cette défaite?...
Maurevert tâchait de suivre sur son visage le reflet de ses pensées. Tout à coup, Fausta releva la tête... Et, alors, Maurevert frémit. L'éclair qui jaillit une seconde des yeux de Fausta lui donna l'impression qu'elle venait de prendre une résolution terrible... Et c'était vrai!... La haine l'emportait!... Fausta venait de condamner Pardaillan!...
Et Maurevert, qui venait de la voir si calme, la vit un instant pâle comme une morte...
Une fois la mort de Pardaillan résolue, rapidement, elle combina le lieu de la mort et le mode... En finir d'un coup!... Et, en même temps, débarrasser le duc de Guise de l'amour qui l'obsédait et le paralysait. Voilà la question qui se posa alors dans cet esprit si terriblement lucide... Oui, faire disparaître d'un coup, dans la même catastrophe, tout ce qui entravait sa marche au grand triomphe. Pardaillan et le duc d'Angoulême!... Et Violetta!... Et le cardinal Farnèse!... Et le bourreau... maître Claude! Les anéantir ensemble!
Et alors, délivrée, oublier cet épisode, et, plus forte, plus puissante, son orgueil fortifié par cette victoire, reprendre le vaste projet de domination. Devenir à la fois reine de France en épousant Guise, roi par la mort de Valois.., et maîtresse de l'Italie... maîtresse de la chrétienté en écrasant le vieux Sixte-Quint!...
--Monsieur de Maurevert, dit-elle alors, vous avez reçu une mission du duc de Guise?
--Grâce à vous, oui, madame, fit Maurevert étonné.
--Eh bien, cette mission, il faut la remplir. Vous allez prendre le chemin de Blois. Vous étudierez le château, les forces de Crillon et leur disposition... l'installation du roi et les précautions qu'on a pu prendre pour le mettre à l'abri d'un coup de main... Quand vous aurez vu tout cela, vous reviendrez en rendre compte à votre maître...
Maurevert était stupéfait. Il considérait Fausta avec une sorte de rage.
Tout cela, reprit-elle, peut vous demander huit jours, mettons dix...
--Madame, gronda Maurevert, je crois que vous n'avez pas...
--Je crois, interrompit Fausta froidement, que votre tête tient à peine sur vos épaules et que je puis la faire tomber rien qu'en la désignant à M. le duc...
--J'obéis, madame, murmura Maurevert. Mais ma tête que vous menacez, madame, je la donne!... Oui, je consens à mourir pourvu que je le voie d'abord mourir, lui!...
--Prenez patience. Obéissez, et vous le verrez mourir...
--Et le rendez-vous à la Ville-l'Evêque? fit Maurevert haletant.
--Eh bien, vous irez... Vous irez seul...
Maurevert frissonna.
--Cela est nécessaire. Il faut que la confiance de l'homme que vous voulez tuer soit absolue... Puisque votre voyage à Blois durera huit jours... mettons dix... eh bien! vous direz à ces deux hommes que, s'ils veulent revoir la petite bohémienne, ils doivent se trouver, le dixième jour, à dater d'aujourd'hui, à la porte Montmartre, d'où vous les conduirez...
--Et où les conduirai-je alors? haleta Maurevert.
--A la mort! dit Fausta d'une voix si calme et si glaciale que Maurevert fut secoué d'un frisson.
--Quelle heure devrai-je désigner?...
--Midi, répondit Fausta après un instant de réflexion. Vous pouvez leur faire serment, cette fois sans parjure, qu'ils verront Violetta...
A ces mots, Fausta se leva et, avant que Maurevert eût pu ajouter un mot, disparut. Les suivantes, Myrthis et Léa, entrèrent et lui firent signe de les suivre. Elles l'escortèrent jusqu'à la porte, et Maurevert se trouva dans la rue.
Maurevert regagna son logis, entra sans faire de bruit à l'écurie, sella son cheval et, laissant les portes ouvertes derrière lui, s'éloigna, traînant la bête par la bride. Vers huit heures du matin, il se retrouva dans la campagne, galopant éperdument pour se briser de fatigue, repris d'une crise d'allégresse effrayante comme celle de la veille...
Enfin, il revint sur Paris, et, comme l'heure du rendez-vous approchait, il se mit à trotter dans la direction de la Ville-l'Evêque. Il vit alors combien une embuscade eût été difficile, lorsqu'il aperçut Pardaillan et le duc d'Angoulême qui, étant sortis du bosquet, arrivaient sur le sentier.
Ce fut encore une minute de terrible angoisse pour Maurevert. Qui sait si Pardaillan ne s'était pas repenti de sa générosité!... Il marcha cependant et, étant arrivé près d'eux, mit pied à terre en disant:
--Messieurs, ma présence au rendez-vous que vous m'aviez assigné doit vous prouver que j'ai songé, à tenir ma parole.
Il s'arrêta un instant comme pour attendre un mot, un geste d'approbation. Mais Pardaillan demeurait dans la même immobilité.
--Messieurs, reprit Maurevert, en acceptant votre merci, je m'engageais ou à vous donner satisfaction, ou à revenir me mettre à votre disposition. Je dois vous déclarer que je n'ai pas réussi aussi complètement que je l'espérais. Et c'est pourquoi, si vous ne m'accordez un nouveau crédit, je serai votre prisonnier...
Charles avait affreusement pâli. Pardaillan, aux derniers mots de Maurevert, le regarda avec étonnement.
--Votre attitude, monsieur, rachète bien des choses, dit-il avec une sorte de douceur. Vous disiez que vous n'aviez pas entièrement réussi. Ceci laisse supposer que vous avez réussi tout au moins en partie.
Le jeune duc était haletant.
--Voici, de très exacte façon, fit Maurevert, ce que j'ai pu savoir, et ce que je n'ai pas pu savoir: la jeune fille dont vous me parliez n'est plus à Paris; cela est certain. Mais en quel lieu monseigneur le duc l'a-t-il fait conduire? Voilà ce que je n'ai pu établir. Et pourtant, messieurs, j'ai passé ma nuit à cette recherche.
--Perdue! Perdue pour toujours! murmura Charles.
--Monsieur, dit Maurevert avec une apparente émotion, vous pouvez croire que je n'ai aucun motif de haine contre cette jeune fille. Laissez-moi donc vous dire que, peut-être, tout n'est-il pas dit!...
--Parlez!... si vous avez un indice, si faible soit-il!
--Monsieur, dit Maurevert en se tournant vers Pardaillan, je vous appartiens; pensez-vous que nous devons nous battre, ou bien m'accordez-vous un nouveau crédit de quelques jour?
--Parlez, dit Pardaillan.
--Eh bien, voici, messieurs: je me ferais fort, dans dix jours, non seulement de vous dire où se trouve la jeune fille, mais de vous mettre en sa présence... Dix jours, messieurs, cela peut vous sembler long. Mais c'est juste le temps qu'il me faut pour aller dans une ville où je suis sûr de trouver l'indication cherchée, et d'en revenir.
--Quelle est cette ville? demanda Pardaillan.
--C'est Blois, répondit Maurevert du ton le plus naturel. L'homme à qui la jeune fille a été confiée est à Blois. Ceci, messieurs, est un secret politique. Or, si je puis trahir le duc sur une question d'amour, j'aimerais mieux être tué sur place que de le trahir sur une question d'Etat...
--Ceci était admirable... Ceci confirmait la bonne volonté de Maurevert.
--Que la jeune fille soit à Blois, continua Maurevert, j'en doute. Mais à Blois, messieurs, je trouverai l'homme qui sait. Or, cet homme, messieurs, n'a rien à me refuser, et, quand je lui aurai dit que ma vie dépend du renseignement que je lui demande, à l'instant même j'aurai l'indication voulue...
Charles regarda Pardaillan. Et ce regard voulait dire:
--Il n'y a pas à hésiter...
C'était aussi l'avis du chevalier, qui dit à Maurevert:
--Nous sommes au 12 octobre... le 21, à midi, aux environs de la porte Montmartre, nous y serons, monsieur.
--Je puis donc partir, messieurs?
--Partez, monsieur, répondit Pardaillan, de cette voix rude qu'il avait depuis quelques minutes.
Maurevert sauta en selle.
--A vous revoir, messieurs, le 21 octobre, à midi, dit-il alors. J'entreprends une besogne difficile et périlleuse. Mais y eût-il mille difficultés, mille dangers, ce serait encore avec joie que je l'entreprendrais, car le souvenir de la journée d'hier ne s'effacera jamais de mon coeur.
Aussitôt, il mit son cheval au petit galop et s'éloigna pour rejoindre directement la route de Blois. Pardaillan, pensif, le regarda tant qu'il put le voir.
--Que dites-vous de cela? lui demanda alors le jeune duc.
--Je dis, fit Pardaillan en passant une main sur son front, que cet homme est moins mauvais que je n'avais supposé...
--Il prend bien la route de Blois...
--La route du pardon! murmura Pardaillan.
X
LE CARDINAL
Le lendemain du jour où Maurevert s'était mis en route sur Blois, Fausta sortit de son palais en litière fermée, sans escorte. Elle portait un vêtement sombre.
La litière s'arrêta sur la place de Grève, près du fleuve. Fausta, sans prendre les précautions dont elle s'entourait toujours, marcha vers la maison où nous avons à diverses reprises introduit le lecteur. Elle heurta le marteau, à plusieurs reprises, jusqu'à ce qu'un homme vint ouvrir. Cet homme, ce n'était pas celui qu'elle avait placé là, naguère; dans la maison, il n'y avait plus une créature à elle...
--Je viens, dit-elle, pour consulter Son Éminence le cardinal Farnèse...
Le serviteur la regarda avec étonnement et répondit:
--Vous vous trompez, madame. Celui que vous dites n'est pas ici. Il n'y a d'ailleurs dans toute la maison que moi qui suis chargé de la garder.
--Mon ami, dit Fausta souriant, allez dire à votre maître que je viens lui parler de Léonore de Montaigues...
Alors, du fond de l'ombre que formait la voûte du porche, quelqu'un se détacha, s'approcha lentement, écarta le serviteur, et d'une voix qui tremblait:
--Daignez entrer, madame, dit-il.
Cette ombre, qui venait de s'avancer, cet homme aux yeux pleins de feu et de passion, mais aux cheveux et à la barbe devenus entièrement blancs, c'était le prince Farnèse. Il offrit la main à sa visiteuse qui s'y appuya, et, ensemble, ils montèrent au premier étage, dans cette large salle spacieuse qui donnait sur la place de Grève.
Fausta, tout naturellement, alla s'asseoir dans le fauteuil d'ébène recouvert d'un dais.
--Cardinal, dit Fausta d'une voix douce, en vain vous essayez de me fuir. Oh! Je sais que vous ne craignez pas la mort. Vous avez voulu vivre pour la revoir... elle!... Mais pourquoi vous écarter de moi?... Vous étiez en mon pouvoir. Notre tribunal vous avait condamné. Je n'avais qu'à vous laisser mourir... Et, cependant, je vous ai rendu à la liberté... C'est que je vous aimais encore malgré votre trahison, Farnèse...
Elle s'arrêta un instant, puis, plus âprement, reprit:
--D'ailleurs, si j'avais voulu me saisir de vous, je le pouvais, cardinal!... Voulez-vous que je vous dise ce que vous avez fait depuis que, presque mort de faim, je vous ai fait ouvrir la porte de votre prison?... Vous êtes resté trois jours dans l'auberge de la Devinière... Puis, sachant que j'étais revenue d'un voyage que je fis à Chartres, vous avez trouvé sans doute que la rue de la Calandre était trop près du palais Fausta; vous vous êtes dit que je ne pourrais pas supposer que vous chercheriez un refuge ici même... chez moi!... et, voyant la maison vide, vous êtes venu l'occuper.
--De terribles souvenirs m'y attiraient! murmura sourdement le cardinal.
--Je suis bien éloignée de vous en faire un reproche. J'ai seulement voulu vous prouver qu'il était inutile de vous garder contre moi.
Un sourire livide sur les lèvres, Fausta continua:
--Remarquez encore, Farnèse, que je suis venue seule, en sorte que vous pourriez facilement me tuer... Vous me tueriez peut-être?
Le cardinal leva sur elle des yeux sans colère.
--J'en suis bien sûre, dit Fausta. Mais je vous ai dit que j'avais à vous entretenir de Léonore...
--Il n'est plus de bonheur pour moi, dit le cardinal.
--Qu'en savez-vous?... Jeune encore, un rayon d'amour peut faire fondre cette glace qui pèse sur votre coeur... Que Léonore revienne à la santé... qu'elle vous pardonne le passé... que vous soyez relevé de vos voeux religieux...
Le cardinal écoutait en frémissant. Un immense étonnement le stupéfiait, le paralysait...
Revoir Léonore! murmura-t-il.
Un éclair illumina l'oeil de Fausta.
Elle comprit qu'elle venait de porter au cardinal un coup décisif. Cet homme était donc encore ce qu'il avait toujours été... le faible qui n'ose prendre de décision.
--Cardinal, reprit Fausta, je n'essaierai pas de vous écraser sous une générosité qui n'existe pas; si je vous ai laissé vivre, si je vous offre de vous rendre Léonore et de vous rendre votre fille, c'est que j'ai besoin de vous.
--Violetta! murmura Farnèse ébloui... Toute ma vie!...
Et une espérance plus ferme, plus lucide rentra dans ce coeur. Car il connaissait l'orgueil et l'ambition de Fausta, et il fallait, en effet, qu'elle eut bien besoin de lui pour parler comme elle venait de faire.
--Parlez, madame, dit-il d'une voix frémissante.
--Eh bien, dit Fausta, j'ai besoin de vous, Farnèse! Tandis que je suis ici, tandis que je prépare les grand événements que vous connaissez. Sixte, rentré en Italie, travaille avec sa prodigieuse activité... Notre plan initial, qui était d'attendre la mort de ce vieillard pour nous déclarer, ce plan est renversé... D'abord, Sixte ne meurt pas! Ensuite, ce qui se passe en Italie nous oblige à précipiter les choses... En France, tout va bien... Valois va succomber et bientôt ce royaume aura le roi de notre choix.
--C'est donc en Italie que ma faible puissance pourrait vous être utile?... demanda Farnèse, très attentif.
--Oui, l'Italie m'échappe. Plusieurs de nos cardinaux ont fait leur soumission au Vatican. Une grande quantité d'évêques demeurent dans l'attente, prêts à se retourner contre moi au premier coup qui me frappera. Or, c'est vous, Farnèse. qui aviez entraîné la plupart de ces évêques et de ces cardinaux... C'est lorsqu'ils vous ont vu séparé de moi qu'ils ont tourné leur sourire vers le vieux Sixte.
Un profond soupir de sourde joie souleva la poitrine du cardinal. Oui, tout cela était vrai!
--Voici donc ce que je suis venue vous demander... Il s'agirait, cardinal, de vous rendre en Italie, de voir les hésitants, et surtout ceux qui se déclarent contre nous. Vous avez sur eux un ascendant qu'ils ont tous reconnus. Mais, pour frapper leurs esprits d'une terreur salutaire, vous leur direz ce qui est la stricte vérité...
Ici, Fausta s'arrêta, hésitante.
--Parlez, madame, dit Farnèse, parlez sans crainte: même si nous devions être ennemis, les secrets que vous me confiez demeureront scellés dans mon coeur.
--Eh bien, s'écria Fausta, dites-leur donc, à ces prêtres orgueilleux et rebelles, dites-leur d'abord ce que vous savez déjà: qu'Henri de Valois va mourir! qu'Henri Ier de Lorraine va être roi de France... qu'il va répudier Catherine de Clèves... que je serai, moi, la reine de ce grand et puissant royaume!... Mais dites-leur aussi une chose que vous ignorez... Alexandre Farnèse a préparé et réuni dans les Pays-Bas une armée, la plus forte, la plus terrible qu'on ait vue depuis la grande armée de Charles Quint!... Ces troupes devaient être embarquées à bord des vaisseaux de Philippe d'Espagne pour être jetées en Angleterre... Alexandre, sur un signe de moi, est prêt à entrer en France... il attend... et, dès que Valois sera mort, ses troupes viendront se joindre aux troupes de la Sainte Ligue!... Vous savez l'admiration et la terreur que le nom d'Alexandre Farnèse inspire en Italie... Dites-leur donc qu'il m'est tout dévoué! Que ce torrent, je le précipiterai sur l'Italie!
Fausta s'arrêta, frémissante... Et le cardinal, subjugué par cette femme, courba la tête et murmura, vaincu.
--Que Votre Sainteté veuille bien me donner ses ordres: ils seront exécutés...
--Cardinal, dit Fausta avec émotion, vous êtes donc de nouveau avec nous, vous rentrez donc dans le giron de notre Eglise?