Les Pardaillan — Tome 04 : Fausta Vaincue

Chapter 10

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Fausta entra alors dans le couvent et se fit conduire chez l'abbesse, laquelle la reçut comme toujours avec ce mélange d'inquiétude et de respect qu'elle avait pour ce personnage énigmatique. Elle était dans le secret de la grande conspiration. Elle savait que Valois était condamné et que le duc de Guise devait régner. De l'avènement de Guise devait dater sa fortune et celle de son couvent.

Claudine de Beauvilliers savait que son abbaye serait richement dotée par le nouveau roi. Elle savait d'autre part l'influence certaine de Fausta sur le duc de Guise. C'était plus qu'il n'en fallait pour témoigner à la mystérieuse Fausta un respect et une obéissance très sincères.

Lorsque Fausta entra chez l'abbesse, celle-ci était en train d'établir ses comptes. Et, navrée, elle constatait qu'il lui manquait six mille livres pour arriver à gagner la fin de l'année.

Lorsque Fausta parut, Claudine se leva et fit la révérence.

--Que faisiez-vous là, mon amie? demanda Fausta.

--Hélas! madame, dit Claudine en poussant elle-même un fauteuil dans lequel Fausta s'assit, je révisais les comptes de l'abbaye...

--Et vous trouviez?...

--Que nos pauvres soeurs mourront de faim sûrement s'il ne nous tombe quelque manne du ciel...

--Voyons, dit Fausta avec une sorte de bonhomie, vous disiez qu'il vous manquait...

--Je ne le disais pas, madame, mais il me manque six mille livres...

--En sorte que, si je mettais encore à votre disposition une vingtaine de mille livres...

--Ah! madame! je serais sauvée...

--Et vous pourriez attendre le grand événement!...

--Certes!... surtout s'il ne se fait pas trop désirer, ajouta Claudine en riant.

--Eh bien, écoutez, mon enfant. Dans peu de jours.... prenons une date: le vingt-deux octobre, par exemple...

--Ce jour me convient, madame.

--Ce jour-là, envoyez en mon palais un homme sûr, il vous rapportera les deux cent mille livres convenues.

Claudine fit un bond.

--Qu'avez-vous, mon enfant? demanda Fausta.

--Vous venez de dire... balbutia Claudine... mais c'est une erreur.

--J'ai dit deux cent mille livres.

--Cette somme... cette somme énorme...

--Elle est à vous le jour que je vous ai dit, à condition que, la veille de ce jour... c'est-à-dire le vingt et unième d'octobre, vous m'aidiez dans une petite opération que j'ai résolu de mener à bien.

--Ah! madame, est-ce que je ne vous appartiens pas tous les jours!...

--N'en parlons donc plus. Au moment voulu, je vous expliquerai mon opération et vous assignerai votre rôle. Pour le moment, veuillez m'envoyez chercher celle de vos petites prisonnières qui s'appelle Jeanne.

Claudine, encore tout éblouie, s'élança. Quelques minutes plus tard, elle revenait, conduisant par la main la compagne de captivité de Violetta, c'est-à-dire Jeanne Fourcaud.

Depuis qu'elle était enfermée dans l'enclos du couvent, Jeanne Fourcaud s'attendait toujours à voir apparaître sa soeur Madeleine, ainsi qu'on le lui avait promis. Elle avait cent fois répété à Violetta sa triste histoire et sa merveilleuse délivrance.

Condamnée à mourir avec sa soeur Madeleine, une nuit, dans son cachot de la Bastille, elle avait vu soudain entrer des gens; elle avait cru que sa dernière heure était venue et qu'on venait la chercher pour la conduire au supplice. Mais une femme, un ange descendu dans cet enfer, où la pitié l'avait guidée, s'était penchée sur elle en disant:

--Jeanne Fourcaud, vous ne mourrez pas. Et non seulement vous vivrez, mais encore vous êtes libre...

--Et Madeleine? s'était écriée Jeanne.

--Madeleine, avait répondu la femme, est déjà délivrée et en sûreté...

Alors, ivre de joie, elle avait suivi sa libératrice. On l'avait conduite jusqu'à une litière qui se trouvait dans la sombre cour de la forteresse; on l'avait fait monter dans cette litière; un homme s'était installé près d'elle, la litière s'était mise en route, et ne s'était arrêtée que devant la porte de l'abbaye de Montmartre... là, on l'avait enfermée dans le pavillon de l'enclos...

Et puis, elle attendait... songeant à cette inconnue qui l'avait délivrée. Qui était cette femme?

Lorsque Jeanne Fourcaud parut devant Fausta, elle ne la reconnut pas, puisque Fausta portait un masque la nuit où elle était descendue dans les cachots de la Bastille. La pauvre petite était tremblante. Elle était bien jolie aussi.

--Je suis, dit doucement Fausta, celle qui est descendue dans votre cachot de la Bastille et vous a délivrée...

Jeanne jeta un cri de joie. Ses yeux s'illuminèrent. Elle s'avança rapidement, saisit une main de Fausta et la baisa...

--Oh! madame! murmura-t-elle, combien je suis heureuse de pouvoir vous remercier!

Elle s'arrêta, hésitante, et, timidement, leva sur Fausta ses yeux noyés de larmes.

--Parlez sans crainte, mon enfant, dit Fausta avec une douceur qui bouleversa la pauvre petite.

--Oui, dit-elle, je sens, je devine combien vous devez être bonne... je puis donc vous dire que, si je vous ai bénie depuis cette nuit-là, j'ai beaucoup pleuré... madame, ma soeur Madeleine... quand dois-je la retrouver?

Si impassible que fût Fausta, si terrible que fût la pensée qui la guidait, elle ne put s'empêcher de frissonner.

--Vous reverrez votre soeur Madeleine, dit-elle... mais, mon enfant, je suis venue vous trouver ici, où je vous ai mise à l'abri, pour vous entretenir d'un sujet bien grave... Dites-moi, vous rappelez-vous votre père?...

--Hélas! madame, balbutia la malheureuse qui éclata en sanglots, comment pourrais-je l'avoir oublié, alors qu'il y a quatre mois à peine mon pauvre père, plein de vie, nous prodiguait encore ses caresses, à ma soeur et à moi?...

--Et votre mère?

--Madame, vous ne savez donc pas que ma mère est morte peu de temps après m'avoir donné le jour?

Ma soeur Madeleine, plus âgée que moi, pourra sans doute vous parler d'elle...

--Et qu'en disait votre soeur?... Quelle femme était votre mère?... Belle, n'est-ce pas?

--Très belle, madame; Madeleine me disait que notre mère était d'une admirable beauté...

--N'avait-elle pas des yeux bleus?... De grands cheveux blonds?...

--C'est bien le portrait que m'en a souvent tracé Madeleine... Mais, madame... auriez-vous connu ma mère?...

--Je la connais, dit Fausta simplement.

--Oh!... mais... vous parlez comme si ma mère n'était pas morte depuis de longues années déjà...

--Dites-moi, mon enfant, reprit Fausta, est-ce que votre père vous parlait de votre mère?...

--Jamais, madame...

Fausta eut un tressaillement de joie.

--Sans doute mon pauvre père cherchait à écarter de lui de pénibles souvenirs.

--Et si je vous disais qu'il y a une autre explication plus naturelle au silence de votre père?... Si je vous disais que votre mère n'est pas morte? Supposez qu'à la suite d'une grande terreur votre mère soit tombée malade... Supposez qu'elle soit... par exemple... devenue folle...

Jeanne frémissait de tout son être.

--Si cela est, continua Fausta, si votre mère, à la suite de quelque catastrophe, a perdu la raison, si votre père a désespéré de la guérir, si enfin dans un accès de sa folie, elle a disparu, et si votre père, après l'avoir longtemps cherchée, a dû renoncer à la retrouver, n'est-il pas naturel qu'il vous ait fait croire qu'elle était morte?... Eh bien, Jeanne, tout ce que je viens de vous dire est l'exacte vérité!...

Jeanne tomba à genoux et se prit, à sangloter doucement. Fausta se pencha vers Jeanne Fourcaud, la releva et lui dit doucement:

--Ne pleurez pas, pauvre petite... Ou plutôt... oui, pleurez... car votre mère, hélas! n'est pas encore guérie... Seulement je sais, moi, le moyen de lui rendre la raison... C'est de vous conduire à elle... C'est vous, vous seule, qui pouvez guérir votre mère...

XIII

FIN DE LA VIE DE COCAGNE

Quelques jours se passèrent et l'on arriva à la veille de ce vingt et unième d'octobre où Fausta devait détruire d'un seul coup ses ennemis--et Violetta!

Pardaillan et le duc d'Angoulême devaient être amenés à midi par Maurevert et succomber sous les coups des gens d'armes de Guise.

Fausta se réservait de faire prévenir à onze heures le duc de Guise que le chevalier et son compagnon se trouvaient à Montmartre; les gens de Guise arriveraient à l'abbaye presque en même temps que les deux gentilshommes.

Fausta avait parfaitement calculé son affaire: prévenir le duc plus tôt, c'était le mettre en présence de Violetta vivante encore, et Guise, amoureux de la petite bohémienne, était tout à fait capable de la sauver.

L'exécution de Violetta était fixée à dix heures, en présence de son père et de sa mère, Fausta le voulait ainsi. Fausta comptait que la mort de Violetta serait aussi la mort du cardinal Farnèse et de Léonore.

Après cette hécatombe, il ne resterait plus à Fausta qu'à consoler le duc de Guise de la mort de Violetta, chose facile, pensait-elle.

Et, alors, on marcherait sur Blois. Alors, c'était la mort de Henri III. Alors, c'était la royauté de Guise... le triomphe de la Ligue... l'entrée en France d'Alexandre Farnèse... la marche sur l'Italie, l'écrasement de Sixte-Quint... la souveraineté assurée sur le monde chrétien!...

La veille donc du vingt et un octobre, Picouic et Croasse virent avec étonnement un certain nombre d'ouvriers pénétrer dans le terrain de culture. Depuis quelques jours, à leur grande surprise, l'une des deux petites prisonnières avait disparu. Nos lecteurs ont vu que Jeanne Fourcaud avait été conduite à Fausta. Que devint cette jeune fille pendant ces quelques jours? Il est vraisemblable qu'elle fut menée à Saïzuma dans la chaumière où habitait celle-ci.

Picouic avait mis dans sa tête que Violetta serait l'instrument de sa fortune. Il avait donc tout intérêt à s'opposer à une fuite de la jeune fille, mais, s'il la surveillait étroitement, c'est qu'il voulait la garder pour lui... nous voulons dire qu'en ramenant la petite chanteuse à Pardaillan il espérait se faire payer très cher son dévouement.

Malheureusement pour la pauvre petite Violetta, Picouic ne mit aucune hâte à réaliser les espérances qu'il fondait sur elle. A quoi bon?... Tant qu'il aurait le vivre et le couvert assurés, pourquoi eût-il contrarié le destin?...

Quant à Croasse, il nageait en pleine félicité.

Quelles ne furent donc pas la stupeur et l'inquiétude de Picouic, lorsque, la veille du vingt et un octobre, il aperçut des ouvriers maçons se diriger vers la brèche et commencer à la boucher très convenablement au moyen de grosses pierres cimentées.

--Mais il me semble qu'on nous enferme, dit-il à Croasse.

Les deux compères s'étaient placés de façon à tout voir sans être vus. Lorsque la brèche fut entièrement bouchée, ils durent constater qu'en effet ils ne pouvaient plus s'en aller, sinon par la grande porte du couvent.

Les murs de cette abbaye étaient ce qu'étaient alors tous les murs: de véritables fortifications. S'il était possible à Picouic de franchir les murailles, il lui serait sans doute presque impossible de les faire escalader à Violetta.

Cette impossibilité d'emmener avec lui la jeune fille qui devait assurer sa fortune devint une évidence lorsque Picouic aperçut six hommes d'armes portant des piques se diriger vers l'enclos où était enfermée la petite chanteuse. Deux d'entre eux s'arrêtèrent à la porte de l'enclos, deux autres se mirent à faire, les cent pas dans l'enclos, et les deux derniers, enfin, se placèrent à la porte même de la bâtisse qui servait de prison.

Cette fois, Picouic pâlit. Il se passait quelque chose de nouveau et d'anormal dans le couvent. Alors il décida d'aller observer les événements.

Se faufilant d'arbre en arbre, il ne tarda pas à gagner le pavillon, et le contourna avec sa prudence habituelle. Un étrange spectacle frappa alors ses yeux. Derrière le pavillon, une vingtaine d'ouvriers s'occupaient activement, sous les ordres de l'abbesse Claudine de Beauvilliers elle-même, à diverses besognes.

Il se prépare ici une fête religieuse...

Telle fut la première pensée de Picouic. En effet, voici ce qui se passait.

Derrière le pavillon, s'étendait une esplanade bordée d'un côté par le pavillon lui-même, d'un autre par le mur d'enceinte, et bordée au fond par un massif de cyprès entourant le cimetière des bénédictines.

Sur le derrière du pavillon, s'ouvrait une porte; en sorte qu'une personne entrée dans ce vieux bâtiment par la porte située près de la brèche (maintenant bouchée) pouvait, par cette porte de derrière, aboutir directement sur cette esplanade face au massif de cyprès clôturant le cimetière.

Maintenant, qu'on se figure que ce pavillon lui-même n'était que le prolongement ou pour mieux dire le vestibule d'une bâtisse plus vaste, qui avait dû jadis s'élever sur cette esplanade.

Cette bâtisse avait disparu; elle s'en était allée en ruine. Mais quelques débris encore debout permettaient de supposer que le bâtiment, ruiné par le temps et l'incurie, avait dû être sans doute affecté au service religieux.

Entre deux colonnes, Picouic put apercevoir les restes d'un haussement dallé de marbre, et qui avait peut-être supporté le maître-autel!... Il regarda avec anxiété.

Or, à quoi s'occupait cette compagnie d'ouvriers dont Picouic suivait les faits et gestes? Une partie d'entre eux raclait l'herbe qui avait poussé, nettoyait les marches de marbre, et cette sorte d'estrade dallée sur laquelle sans doute s'était élevé le maître-autel. Ils raclaient également et lavaient à grande eau une stalle de marbre... une de ces stalles réservées à l'officiant, dans les grandes cérémonies.

Au-dessus de cette stalle, de ce siège marmoréen, d'autres ouvriers dressaient un dais en étoffe brochée. Et la stupéfaction de Picouic fut à son comble et confina à la terreur lorsqu'il eut constaté que, sur la retombée de ce dais, se croisaient les clefs symboliques de saint Pierre...

Qui allait donc s'asseoir là?... et cette terreur du brave Picouic devint plus aiguë lorsque l'abbesse dit à ceux qui travaillaient sous ses ordres:

--Maintenant, suivez-moi au cimetière...

Picouic, poussé par la curiosité, se glissa vers le rideau de cyprès. Le soir enveloppait maintenant la colline de Montmartre, et les premières étoiles commençaient à clignoter dans le ciel pâle. Deux torches s'allumèrent, et ce fut à la lueur de ces torches que Picouic put assister au travail bizarre qui se faisait dans le cimetière.

Au centre du cimetière, s'élevait une grande croix de bois qui étendait dans l'ombre ses larges bras moussus verdis par l'eau du ciel... C'était cette croix que déplantaient les travailleurs nocturnes, à la lueur des torches. Elle fut transportée sur l'esplanade qu'on venait de si bien nettoyer, et on la dressa debout, contre le mur du pavillon, près de la porte.

--Creusez là le trou! commanda alors l'abbesse.

L'endroit qu'elle désignait était juste en face la porte de derrière du pavillon, et à quelques pas sur le flanc de la stalle de marbre. La croix fut alors portée au trou qui venait d'être creusé, et essayée; elle s'y tenait parfaitement debout, et, l'ayant déplantée, les travailleurs de cette scène nocturne la couchèrent sur le sol.

Quand tous ces préparatifs furent achevés, les ouvriers macabres disparurent, et l'abbesse elle-même regagna les bâtiments de l'abbaye.

Pour si peu disposé à la rêverie que fût Picouic, il demeura longtemps à la même place, se demandant s'il ne rêvait pas. Alors, il se décida à regagner l'endroit où il avait laissé Croasse, et le trouva étendu dans l'herbe. Picouic avait son idée, comme on va voir. Il frappa sur l'épaule de son compagnon.

--Il faut fuir, dit-il.

--Fuir? Attendons au moins le jour, et achevons la nuit dans l'enclos.

Picouic jeta un coup d'oeil vers le bâtiment où Violetta était enfermée, et le vit éclairé. Alors, il songea à ces six hommes armés, qui étaient venus prendre position dans l'enclos. Et ce souvenir se juxtaposa pour ainsi dire à celui des préparatifs sinistres auxquels il avait assisté derrière le pavillon...

--Oh! murmura-t-il, est-ce que ce serait possible?...

--Quoi donc? As-tu vu quelque chose? fit Croasse en regardant avec inquiétude autour de lui.

--Rien. Fuyons si nous pouvons. Quant à l'enclos, il n'y faut pas songer. Il est gardé...

Croasse, sans plus d'objection, suivit machinalement son compère qui, traversant avec rapidité le terrain de culture, parvint au mur d'enceinte.

--Cher ami, dit alors Picouic, colle-toi contre ce mur, tu me feras la courte échelle; après quoi, je te hisserai en haut, et nous n'aurons qu'à nous laisser tomber de l'autre côté.

Croasse prit la position indiquée par Picouic, lequel, en quelques instants, se trouva hissé sur ses épaules, du haut desquelles il put en effet atteindre, non sans peine, le sommet du mur, sur lequel il s'assit à cheval.

A mon tour, dit Croasse, penche-toi et me tends les mains.

--Excellent moyen de me faire retomber à l'intérieur, dit tranquillement Picouic; tâche de trouver une issue; quant à moi, il faut que je parte à l'instant; mais, sois tranquille, je reviendrai te délivrer.

Là-dessus, laissant son compagnon stupéfait, Picouic, se suspendant par les mains, se laissa tomber de l'autre côté du mur, et se mit à descendre bon train la colline.

XIV

MONSIEUR PERETTI

Or, dans cette soirée même, un cavalier, qui venait de franchir la Porte-Neuve un peu après le coucher du soleil, se dirigeait vers le moulin de la butte Saint-Roch, où nous avons eu naguère occasion de conduire le lecteur. Parvenu au pied de la butte Saint-Roch, le cavalier descendit de sa monture, qu'il attacha à un arbre.

--Halte-là! fit une voix tout à coup.

Un homme armé d'un poignard et d'un pistolet surgit d'une haie, et braqua le canon de son arme sur le cavalier, qui pour toute réponse montra sa main, à un doigt de laquelle brillait un anneau d'or.

--C'est bien, passez, dit alors respectueusement la sentinelle, après avoir jeté un coup d'oeil sur l'anneau.

Par trois fois encore, avant de pouvoir pénétrer dans le moulin, le cavalier fut arrêté de cette façon, et, à chaque fois, grâce à l'anneau, il put continuer son chemin. Dans le moulin, on l'introduisit dans une pièce bien éclairée dont les fenêtres étaient dissimulées sous des rideaux épais.

A cette lumière, quelqu'un qui se fût intéressé aux faits et gestes du cavalier eût reconnu en lui l'un des principaux acolytes de Fausta. C'était le cardinal Rovenni, celui-là qui, dans le palais Fausta, avait lu l'acte d'accusation contre Farnèse et maître Claude.

Dans la pièce où il venait de pénétrer, un vieillard était enfoui au fond d'un vaste fauteuil. Replié sur lui-même, très pâle, secoué par des accès de toux, le vieillard semblait bien près de sa fin. Le cardinal Rovenni s'approcha du fauteuil, se courba, s'inclina, s'agenouilla et murmura:

--Saint-Père, me voici aux ordres de Votre Sainteté...

--Relevez-vous, mon cher Rovenni, râla d'une voix bien faible le vieillard, et causons en bons amis...

Ce mourant, c'était en effet le meunier qui, dans cette pièce même, avait eu, sous le nom de M. Peretti, un entretien avec le chevalier de Pardaillan. C'était Sixte-Quint...

--J'ai voulu, fit le pape, goûter à la grandeur suprême, et voilà que la tiare m'écrase... Ah! si je pouvais déposer le pouvoir!... mais il est trop tard maintenant.

--Vous avez encore de longues années à vivre, heureusement pour l'Eglise, dit Rovenni.

Sixte-Quint haussa les épaules.

--Six mois, mon bon Rovenni... voilà ce que j'ai devant moi... et encore!... Et tant d'affaires à arranger!... Cette conspiration dans laquelle vous vous êtes laissé entraîner...

--Saint-Père!...

--Ce n'est pas un reproche. Vous et d'autres, n'avez péché que par ma faute... je me suis montré un peu dur... je croyais bien faire... n'en parlons plus! Il faut donc, avant que je ne m'en aille rendre compte à Dieu, laisser les clefs à un vigilant gardien de la Maison.

Rovenni tressaillit et considéra le vieillard avec plus d'attention.

--Celui qui doit me remplacer... continua Sixte.

Un accès de toux l'interrompit, si déchirant que Rovenni se leva pour appeler du secours.

--Vous voyez, fit-il tristement... Quand je dis six mois... je crains d'exagérer... L'essentiel, dis-je, est que j'écrase cette conspiration avant de mourir, et puis que j'assure ma succession à quelqu'un qui en sera digne...

Le pape darda un pâle regard sur Rovenni palpitant.

--Ce quelqu'un, ajouta-t-il, vous le connaissez... c'est un de vos amis... votre meilleur ami...

--Saint-Père! balbutia Rovenni en pâlissant de joie.

--Chut!... Je n'ai pas dit que ce fût vous que je destine à me remplacer, interrompit le pape avec un sourire; j'ai seulement dit que c'était votre meilleur ami...

--Je sais que je suis indigne d'un tel honneur...

--Pourquoi donc? dit Sixte. Parce que vous m'avez trahi?... Per bacco, d'abord cela prouve que vous avez de l'énergie, et j'aime les gens énergiques, moi! Ensuite, vous êtes revenu à temps dans le giron de la véritable Eglise... Eh! j'ai gardé des pourceaux, moi, si vous avez fréquenté des traîtres!... Mon successeur, termina le pape, sera celui qui m'aura aidé à vaincre la terrible ennemie que m'a suscité Satan. Or, c'est vous, mon bon Rovenni, qui m'apportez cette joie inespérée...

Plus convaincu que jamais, Rovenni s'inclina en frémissant d'espoir.

--Sait-elle où je suis? reprit tout à coup le vieillard.

--Elle vous croit en Italie, Saint-Père, bien loin de supposer que vous êtes aux portes de Paris. Elle a connu votre entrevue avec le roi de Navarre et en a usé avec une grande habileté pour décider le duc de Guise.

--Navarre! murmura Sixte-Quint. Le huguenot!

--Que vous avez excommunié, Saint-Père, et exclu de tout droit à quelque trône ou principauté que ce soit!...

--Certes! dit Sixte avec un sourire. Mais si l'hérétique rentrait dans le sein de l'Eglise!... Si Henri de Béarn abjurait, l'excommunication serait levée, entendez-vous, Rovenni?. Henri de Béarn reprendrait tous ses droits. Je lui aurais ainsi donné la couronne de France... mais j'aurais du même coup décapité l'hérésie!...

--Vos vues sont sages et profondes, murmura Rovenni.

--Les hommes sont des pourceaux. Il faut donc leur promettre ample glandée si on veut les faire rentrer, au soir... Le soir est venu pour moi, Rovenni. Il faut que je fasse rentrer mon troupeau avant de me coucher. Mais laissons Navarre pour le moment. Vous dites donc qu'elle ne sait pas que je n'ai pas quitté la France?

--Elle vous croit en Italie, répéta Rovenni.

--Oui... Et vous me disiez donc, mon bon Rovenni, que peut-être une occasion pouvait se présenter... tandis qu'elle me croit bien loin... J'ai la tête si faible...

--Je vous disais, Saint-Père, reprit le cardinal Rovenni, qu'une circonstance devait se présenter bientôt où Votre Sainteté pourrait trouver les conspirateurs rassemblés pour y préparer les événements que vous connaissez...

--C'est-à-dire la chute de Henri III et l'avènement des Guise au trône de France.

--Oui, Saint-Père!... Donc, les principaux d'entre les conspirateurs, cardinaux ou évêques, doivent s'assembler pour une de ces cérémonies qu'elle sait organiser avec son infernal talent. Vous saurez que nul comme elle ne s'entend à frapper l'imagination de ceux qui l'entourent.

--Oui. C'est un point que j'ai trop négligé. Il faut aux hommes du théâtre, des spectacles magnifiques ou terribles. N'oubliez pas cela quand vous serez pape, Rovenni...

--Ah! balbutia le cardinal, qui pâlit et joignit les mains, que dit là Votre Sainteté?...

--Cela m'a échappé... mais pas un mot!... Mettez que je n'ai rien dit... poursuivez, mon bon ami...

--Eh bien, Saint-Père, je disais que rien ne serait plus facile que de profiter de cette réunion...

--Mais Guise? interrogea le pape, dans l'oeil duquel s'alluma un éclair.

--Le duc de Guise doit venir à cette cérémonie avec ses gentilshommes et ses gens d'armes... Or, savez-vous qui doit le prévenir?... C'est moi, Saint-Père!

--Eh bien, fit le pape comme s'il n'eût pas déjà compris.

--Eh bien, je ne le préviendrai pas, voilà tout!... Toute la question est de savoir si Votre Sainteté pourra...