Les Pardaillan — Tome 04 : Fausta Vaincue

Chapter 11

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--Rassurez-vous, mon cher ami. Pour cette circonstance, Dieu fera un miracle et me rendra les forces nécessaires.

--Et vous pouvez ajouter, Saint-Père, que, grâce à moi, la plupart des conspirateurs sont maintenant hésitants, et qu'il faudrait bien peu de chose pour les ramener à vous...

--Bien, mon ami... bien... Et où doit avoir lieu cette réunion?... Dans Paris?...

--Non, heureusement; dans un endroit solitaire, assez éloigné: à l'abbaye de Montmartre.

--Va bene... J'enverrai en avant un homme à moi qui vous portera mes instructions.

--A quoi le reconnaîtrons-nous, Saint-Père?

--Il portera au doigt un anneau semblable à celui que je vous ai donné... Il ne vous restera plus, mon bon Rovenni, qu'à me prévenir du jour...

--C'est de cela que je suis venu vous informer, Saint-Père... C'est demain! fit Rovenni triomphant. Si demain, vers dix heures du matin. Votre Sainteté entre à l'abbaye de Montmartre, elle y trouvera rassemblés autour de la révoltée des cardinaux qui persistent encore en ce schisme étrange.

Un imperceptible tressaillement agita le vieillard. Rovenni s'était levé, et ce ne fut pas sans angoisse qu'il demanda:

--Moi et ceux qui sont prêts à rentrer dans le devoir, devrons-nous attendre Votre Sainteté?

--Oui, dit nettement Sixte-Quint. Lors même que je serais plus malade encore. Dieu fera un miracle... j'irai!

Le cardinal Rovenni tomba à genoux, reçut la bénédiction de Sixte-Quint, puis, se relevant, sortit du moulin. Au bas de la butte Saint-Roch, il retrouva son cheval où il l'avait laissé. Il considéra le moulin qui se profilait sur le front pâle de la nuit et murmura:

--Pape!... Avant deux mois je serai pape!...

A peine le cardinal était-il sorti de la pièce où M. Peretti l'avait reçu que le vieillard affaissé dans son fauteuil redressa sa taille, puis se releva et ricana:

--C'est trop facile décidément de jouer les hommes! Avec une promesse, on leur ferait trahir Dieu... Toi, pape!... Allons donc!... Et puis... patience! je ne suis pas mort!...

XV

LE 21 OCTOBRE 1588

Vers huit heures du matin, le prince Farnèse attendait dans la maison de la place de Grève l'envoyé de Fausta. Maître Claude, sombre et pensif, allait et venait lentement. Botté, cuirassé de buffle, le grand manteau de voyage agrafé aux épaules, il était prêt pour le départ. Parfois, sa main, machinalement, s'arrêtait à l'aumônière de cuir qu'il portait suspendue à son ceinturon. L'aumônière contenait un petit flacon; dans le flacon, il y avait du poison.

«Pourtant, songeait maître Claude, il ferait bon vivre dans ce bonheur qui va commencer pour elle et qui pourrait recommencer pour moi. Je n'en suis pas moins l'ancien bourreau de Paris. M. le duc d'Angoulême, s'il apprend la chose, verrait des taches de sang sur les mains de la petite, parce que je les ai tenues dans mes mains... Tandis que moi mort... oui... mais pas avant de la voir vraiment en sûreté, heureuse et libre...

Le prince Farnèse, assis près de la fenêtre ouverte, rêvait. Il allait revoir Léonore et Violetta, partir avec elles.

Ce fut avec un sourire enjoué qu'il reporta ses yeux sur la robe rouge, sur les insignes cardinalices qu'il avait revêtus selon la recommandation de Fausta. Cette robe, il allait la dépouiller pour toujours!

Ainsi, de ces deux hommes, par le même coup de la destinée, le meilleur était poussé à la mort, tandis que l'autre atteignait au bonheur. Tout à coup, le cardinal se leva.

--Voici qu'on vient nous chercher, dit-il en frémissant de joie.

Claude poussa un soupir et, s'étant approché de la fenêtre, vit une litière qui s'arrêtait devant la porte de la maison. Quelques instants plus tard, ils étaient sur la place, et un homme remettait à Farnèse un billet qui contenait ces mots:

Suivez le porteur du présent ordre et conformez-vous à ses indications.

Farnèse et Claude prirent place dans la litière, qui se mit aussitôt en route. Mais, au lieu de se diriger vers le palais Fausta, comme l'avait pensé le cardinal, elle gagna la porte Montmartre et commença à monter vers l'abbaye. Personne en vue. Le calme et le silence d'une belle matinée. La litière arriva sans incident à l'abbaye et s'arrêta devant le grand portail surmonté d'une croix. Farnèse, ayant mis pied à terre, se dirigea vers la porte.

--Entrez, monseigneur, dit le guide, s'adressant à Farnèse.

Farnèse, frémissant, reconnut l'endroit où il avait vu Léonore. Il poussa la porte en tremblant et se vit en présence d'une quinzaine de personnages qu'il connaissait tous: cardinaux en rouge ou évêques violets, ils avaient tous des visages d'une gravité funèbre. Il chercha des yeux Fausta et ne la vit pas. Avec un vague sourire où commençait à percer de l'inquiétude, il fit le tour de ces personnages; mais leur silence était effrayant, et leurs regards fixes pesaient sur lui comme une réprobation.

--Messieurs, balbutia Farnèse avec ce même sourire d'angoisse, j'attendais... j'espérais une autre réception, et je m'étonne de trouver des visages aussi sévères...

L'un d'eux, alors, se leva et dit:

--Cardinal Farnèse, ce n'est pas de la sévérité que vous voyez sur nos visages: c'est de la tristesse, et n'est-elle pas bien naturelle à l'heure où le plus distingué, le plus énergique de nous tous va nous quitter pour toujours?...

Farnèse respira... Non! Rien de funèbre dans ce qu'il voyait...

--Veuillez donc attendre, continua celui qui parlait; la présence du très révérend Rovenni est nécessaire pour la cérémonie de renonciation qui nous assemble ici...

Farnèse s'inclina; et, à ce moment même, une porte qu'il n'avait pas encore remarquée dans le fond du pavillon s'ouvrit, et Rovenni parut. Il était pâle; Farnèse attribua cette pâleur aux motifs qui venaient de lui être exposés. A l'entrée de Rovenni, tous les assistants se levèrent et s'éloignèrent lentement, à l'exception du cardinal Farnèse.

--Que signifie? balbutia Farnèse. Où est Sa Sainteté? Elle seule a qualité pour...

--Vous allez la voir, dit Rovenni. Prenez patience... Ce qui est dit est dit. Si nous sommes restés seuls, Farnèse, c'est que j'ai à vous demander tout d'abord si vous avez bien consulté votre conscience.

--Je suis décidé, répondit fermement le cardinal. Celle qui est la maîtresse de nos destinées a dû vous dire qu'à cette condition et à d'autres qu'elle connaît j'ai accepté la dangereuse mission de me rendre en Italie...

Rovenni avait écouté ces derniers mots avec une grande attention. Il se rapprocha de Farnèse, et murmura:

--Vous savez que je vous aime. Vous n'ignorez pas, d'autre part, qu'il est impossible à un prêtre de sortir de l'Eglise avec le consentement de l'Eglise même...

Fausta s'est engagée à vous relever de vos voeux: elle inaugure là une oeuvre de maléfice qu'aucun pape n'a osé consommer... Soyez franc, poursuivit Rovenni en jetant un regard vers la porte. Pour quelle mission êtes-vous envoyé en Italie?...

--Pour parler aux principaux d'entre nos affiliés, réveiller leur zèle, faire des promesses et des menaces à ceux qui semblent vouloir revenir à Sixte.

--Et, contre votre aide en cette circonstance, que vous a-t-on promis?

Farnèse garda le silence. Une vague terreur l'envahissait maintenant.

--Parlez donc! gronda Rovenni en lui saisissant le bras. Dans un instant, il sera trop tard.

--Eh bien, palpita Farnèse, on m'a promis...

A ce moment, une sorte de gémissement s'éleva au-dehors... un cri qui traversa l'espace comme une plainte... puis tout retomba au silence.

--Trop tard! murmura Rovenni.

--Avez-vous entendu? bégaya Farnèse épouvanté.

--Farnèse, écoute ton vieux camarade... Veux-tu rentrer dans le devoir et implorer ton pardon de Sixte?...

Un sanglot, du dehors, parvint au prince Farnèse, qui répéta:

--N'entendez-vous pas?... Qui vient de crier?...

--C'est toi qui ne m'entends pas! gronda Rovenni. Bientôt, Sixte va mourir. Je sais qui sera désigné aux votes du conclave dans le testament de Sixte! Farnèse, il en est temps. Fais ta paix avec le pape mourant et avec celui qui va le remplacer!

Dehors, le silence régnait à nouveau. Farnèse passa une main sur son front et murmura:

--Que me proposez-vous?...

--Je te propose la fortune, les grandeurs... Fausta ne peut rien te donner, et tu l'avais bien compris, puisque le premier tu l'as quittée! Un mot!... Un seul!... Hâte-toi...

--Fausta fait de moi un homme, puisqu'elle me fait époux en me rendant celle que j'adore, puisqu'elle me fait père en me rendant ma fille!...

--Votre fille! prononça Rovenni, d'une voix si glaciale que Farnèse en frissonna.

--Sans doute!... J'ai la parole de la Souveraine...

--La parole de la Souveraine!... tu crois en Fausta et en sa parole sacrée!... Eh bien, écoute!...

Un son de cloche, grave et funèbre, tomba dans le silence.

--Le glas! murmura Farnèse éperdu.

--Ecoute! Ecoute encore! gronda Rovenni.

Des voix, alors, derrière la porte du fond, s'élevèrent en un chant de deuil... un chant aux larges modulations, qui tantôt semblait se perdre en gémissements d'horreur et tantôt se gonflait, éclatait en imprécations menaçantes... Farnèse, d'une violente secousse, se dégagea de l'étreinte de Rovenni, et sa voix hurla son épouvante:

--Le glas de mort!... Le chant des suppliciés!... Qui meurt ici?... Qui est mort?...

--Farnèse! prononça Rovenni d'un accent d'ironie terrible, la souveraine Fausta t'attend là, derrière cette porte... Va donc lui demander ton amante et ta fille!...

Farnèse se rua vers la porte du fond, et, d'une sauvage poussée, l'ouvrit toute grande. En un instant, il demeura hagard, les cheveux hérissés, pris de vertige.

Dans le plein air, il put faire trois pas rapides et, soulevant les bras vers la suppliciée, d'une voix sans accent humain, il hurla le même mot:

--Ma fille!...

Et c'était bien sa fille! C'était bien Violetta! C'était bien pour sa fille que tintait le glas, comme jadis en place de Grève il avait tinté pour Léonore!...

Et là, sur cette esplanade, se dressait l'estrade de marbre à demi en ruine, sur laquelle s'étaient rangés les cardinaux et les évêques du schisme; et, au centre de cette assemblée, lui faisant un entourage d'une solennité angoissante, sous son dais rouge, frangé d'or, en son costume de somptuosité orientale, belle, fatale, terrible, ses yeux de velours étrangement calmes, Fausta la souveraine, la papesse, lui montrait Violetta la suppliciée!...

Et c'était, devant lui, une grande croix verdie par la mousse des pluies... la croix du cimetière. Et, sur cette croix, attachée par les poignets et les chevilles, couronnée de fleurs, toute blanche dans sa robe de suppliciée, robe de lin légère comme une gaze pâle, probablement déjà étourdie par quelque narcotique, évanouie... morte peut-être... c'était Violetta! c'était sa fille!...

Tout cet ensemble exorbitant, toute cette mise en scène somptueuse et tragique, passèrent dans l'oeil de Farnèse avec la rapidité fantastique d'un rêve.

A cet instant, une femme, placée près de cette sorte de trône sur lequel était assise Fausta, se retourna vers lui... Et cette femme, d'un bond, fut sur le cardinal, lui intercepta la scène hideuse, et, comme jadis sur les marches de l'autel de Notre-Dame, ses deux mains crispées s'appesantirent sur les épaules de Farnèse... Car, cette femme, c'était Léonore de Montaigues.

Léonore, flamboyante et livide à la fois, Léonore, belle comme une lionne déchaînée, planta son regard dans les yeux de Farnèse... Puis, ce regard, avec une stupéfaction où il y avait de la rage, de la haine, du doute, du désespoir, se tourna vers Jeanne Fourcaud, agenouillée, écroulée elle-même de stupeur et d'effroi...

--Que dis-tu? fit-elle dans une sorte de grognement bref. Votre fille... Jean Farnèse!... notre fille... la voici!...

--La voilà! râla Farnèse en étendant les bras vers la suppliciée....

--Violetta!...

--C'est ta fille!...

--La petite chanteuse que je repoussais?

--C'est ta fille!...

Léonore se retourna vers la croix. Ses mains tremblantes se levèrent, et, d'une voix faible, dans un gémissement très doux, elle balbutia:

--Ma fille!... Est-ce vrai?... Est-ce, dis?... Oui, oui, c'est toi... je te reconnais!... Ma fille... mon enfant!... Oh! aidez-moi à la descendre de là, peut-être n'est-elle pas morte...

Le cardinal Farnèse demeurait à la même place. L'effort qu'il faisait pour se mettre en marche était énorme; mais il demeurait sur place; il lui semblait qu'il était de bronze... En réalité, il n'y avait plus de vivant en lui que les yeux...

Les yeux rivés sur l'adorée enfin retrouvée... la bien-aimée qui l'avait reconnue!... Léonore, il ne voyait que Léonore!...

La mère avait étreint de sa fille tout ce qu'elle pouvait en étreindre, c'est-à-dire le bas du corps; elle ne pleurait pas, elle ne gémissait pas; elle disait en quelques secondes ce qu'elle eût pu dire en seize ans; elle ne s'arrêtait que pour baiser furtivement les adorables petits pieds que le& cordes faisaient enfler et marbraient de noir. Et, de toutes ses forces décuplées, elle tentait de secouer la croix, de l'arracher du trou.

--Aidez-moi donc... par pitié, je vous dis qu'elle n'est pas morte, et, si elle est morte, je la réchaufferai. Je suis sa mère... Messieurs, ayez pitié... je n'ai jamais vu mon enfant... je ne savais pas que c'était elle.

Elle fit un plus rude effort, et, dans cet effort même, brisa ses forces... Elle s'abattit à genoux... puis, tout à coup, elle se leva toute droite, dans le même instant retomba en arrière de toute sa hauteur, sans un mouvement, livide, les yeux grands ouverts tournés vers sa fille. Et elle ne respira plus... Pour toujours, elle fut immobile...

Voilà ce que vit le cardinal Farnèse dans cette minute d'horreur qui suivit son entrée sur l'esplanade.

Lorsqu'il vit tomber Léonore, lorsqu'il eut au coeur ce choc qui lui apprenait qu'elle était morte, il lui sembla que ses jambes se déliaient enfin... Il se traîna vers elle, se pencha et dit:

--Morte!...

Et ce fut un tel râle que les hallebardiers rangés en arrière du trône de marbre frissonnèrent et que les cardinaux parjures baissèrent la tête. Seule l'effroyable statue blanche et noire, seule Fausta demeura immobile.

Alors, le cardinal tira le poignard qu'il portait à côté de la croix. Son bras se tendit vers Fausta, et un long hurlement jaillit de ses lèvres tuméfiées:

Maudite!... Maudite!... A ton tour!...

Il crut qu'il s'élançait, qu'il se ruait, qu'il allait frapper Fausta... En réalité, il demeura sur place; encore une fois, il comprit que tout mourait en lui. Alors, il répéta son cri sinistre et, levant le poignard, se frappa à la poitrine. Presque aussitôt, il tomba non loin de Léonore.

Quelle que fût l'impassibilité des gens qui assistaient à cette scène, un frémissement d'horreur parcourut cette assemblée. Peut-être aussi un autre sentiment agitait-il les dignitaires schismatiques; leurs regards pleins d'une sourde anxiété allaient de Fausta au cardinal Rovenni, qui, lui-même, pâle et frémissant, jetait avidement les yeux du côté des bâtiments de l'abbaye et murmurait:

--Pourquoi Sixte n'arrive-t-il pas? Où est l'homme qui devait le précéder ici, porteur de son anneau?...

Fausta, en voyant tomber Léonore, puis le cardinal Farnèse, avait eu un mystérieux sourire et prononcé en elle-même:

--Deux!... Que Maurevert maintenant m'amène les autres! Que Guise arrive, et tout est fini!...

Alors, jetant un long regard sur les deux cadavres, elle se leva lentement sous l'éclatant soleil de cette matinée, toute droite dans son lourd et somptueux costume: ce n'était plus une femme, ni même la souveraine aux attitudes d'irrésistible autorité; elle incarnait la Puissance dans ce qu'elle a d'inhumain. D'une voix où il n'y avait ni pitié, ni colère, ni agitation, elle prononça:

--Prions pour les âmes de ces deux malheureux, et demandons au Très-Haut de pardonner à la trahison du cardinal Farnèse, mais aussi de frapper les traîtres comme celui-ci vient d'être frappé. Ainsi périront tous ceux qui...

Elle s'arrêta brusquement. Ses lèvres devinrent blanches. Un tressaillement la parcourut tout entière, son regard noir se fixa sur un point du mur d'enceinte, et, au fond d'elle-même, il y eut un cri de rage.

--Pardaillan!...

Dans le même instant, Pardaillan sauta du mur; presque aussitôt, Charles d'Angoulême sauta derrière lui...

--Gardes! commanda Fausta, faites saisir ces deux hommes!...

Sur un signe du cardinal Rovenni, les hallebardiers s'élancèrent. Pardaillan porta la main à la garde de son épée.

--Il paraît, madame...

Un cri atroce l'interrompit: c'était Charles qui venait de reconnaître Violetta sur la croix et qui, fou d'horreur et de désespoir, se ruait sur l'instrument de supplice...

--...qu'à toutes nos rencontres, continuait Pardaillan sans se retourner, je suis destiné à vous prendre en flagrant délit de meurtre! Arrière, vous autres! tonna-t-il en tirant sa rapière.

Les hallebardiers l'entourèrent. Pardaillan avait Rovenni directement devant lui. Il tomba en garde, et il allait de la pointe de sa rapière porter quelques coups destinés à le dégager, lorsqu'il demeura immobile et stupéfait... Rovenni, au lieu de fuir, s'inclinait très bas devant lui!... Sur quelques mots brefs du cardinal, les hallebardiers reculaient!... Et Rovenni murmurait:

--Quels sont vos ordres?... Dites vite!...

Que se passait-il?

Il se passait simplement ceci: qu'au moment où Pardaillan était tombé en garde, les yeux de Rovenni s'étaient fixés sur sa main droite... et qu'à l'index de cette main brillait l'anneau d'or... que Sixte-Quint seul pouvait lui avoir donné!...

Aux yeux de Rovenni, et presque aussitôt aux yeux de tous ceux qui entouraient Fausta, tout prêts à la trahir, Pardaillan était l'homme envoyé par le pape!... Et, cet anneau, c'était celui que M. Peretti, il y avait cinq mois, lui avait donné dans le moulin de la butte Saint-Roch.

--Vos ordres! répéta Rovenni.

--Qu'on arrête cet homme! rugit Fausta...

--Mes ordres! dit Pardaillan à tout hasard: maintenez cette femme, en attendant...

Fausta, livide, rugissante, pantelante de ce qu'elle entrevoyait, descendit de son trône et marcha sur Pardaillan; mais, dans ce moment, un chant éclata parmi les cardinaux, un chant qui la glaça d'épouvanté. Et c'était le _Domine, salvum fac Sixtum Quintum..._

Fausta porta les deux mains à son front. Ses yeux lancèrent des éclairs. Un frisson convulsif l'agita...

«Trahie!... Trahie!...» murmura-t-elle.

A ce moment, au fond du terrain de culture, une fanfare de trompettes éclata, une trentaine d'hommes d'armes apparurent, s'avançant à grands pas...

--Le duc de Guise! hurla Fausta; A moi, mon duc...

--Cajetan! répondit le cardinal Rovenni. Sa Sainteté Sixte-Quint! _Domine, salvum fac Sixtum Quintum!_...

Fausta leva vers le ciel rayonnant un regard où il y avait une malédiction suprême, puis elle baissa la tête; et, immobile, dédaigneuse, redevenue la statue impassible, elle ne prononça plus un mot...

Toute cette scène, depuis l'instant où Pardaillan s'était laissé glisser du haut de la muraille, avait duré moins d'une minute... Lorsqu'il eut constaté la soudaine, l'inexplicable et fantastique volte-face des gardes qu'il s'apprêtait à charger, Pardaillan rengaina tranquillement sa rapière, et, d'un coup d'oeil, embrassa le terrible spectacle qu'il avait sous les yeux: les deux cadavres, la croix fleurie; sur la croix, la jeune fille attachée par les poignets et les chevilles; au pied de la croix, Charles agenouillé, écrasé, tombait à la renverse...

Pardaillan se rua sur la croix... Il l'enlaça de ses deux bras puissants, la secoua, cherchant à la soulever, à arracher le pied de son alvéole... La croix basculait, se balançait. Et plus fort à ce moment où un vieillard apparaissait sur la scène, la dextre levée, plus violemment les cardinaux et les évêques prosternés tonnaient:

«Domine, salvum fac pontificem nostrum!»

Fausta seule était debout. Ses regards se croisèrent avec ceux de Sixte-Quint...

--A genoux, fille d'orgueil! dit le pape en levant ses trois doigts... bénédiction ou malédiction.

--Fils de la trahison, répondit Fausta en se redressant, ce front d'orgueil ne se courbera que sous la hache de ton bourreau.

A ce moment, la croix frénétiquement secouée s'inclinait. Pardaillan la soutenait dans ses bras, et doucement la posait sur le sol. En un instant, il eut coupé les cordes qui attachaient les poignets et les chevilles de Violetta. Il posa sa main sur le sein de la jeune fille...

A ce moment aussi, Charles d'Angoulême, hagard, à genoux, se traînait vers Violetta.

Pardaillan venait de lui jeter un mot: «Vivante!...»

Alors, sans un mot, n'ayant plus en lui que cette idée: fuir ce lieu maudit... oubliant jusqu'à Pardaillan, il souleva la jeune fille dans ses bras et se mit en marche, dans la direction des bâtiments de l'abbaye.

Lorsqu'il eut atteint la voûte qui aboutissait à la grande porte d'entrée, il comprit que ses forces allaient l'abandonner; un brouillard s'étendit sur ses yeux, et il sentit que la terre manquait sous ses pas et qu'il tombait.

XVI

DEVANT L'ABBAYE

Pour que Violetta fût mise en croix, il avait fallu que Fausta trouvât un exécuteur, un bourreau secret; ce bourreau, elle l'avait sous la main... c'était le bohémien Belgodère, c'est-à-dire le père de celle qui s'appelait Jeanne Fourcaud... de Stella.

Mais, si puissant que fût dans l'âme farouche et inculte du bohémien cet éveil de paternité que nous avons constaté, point n'était besoin d'y faire appel pour décider Belgodère: sa haine contre Claude suffisait...

Le bohémien s'était donc trouvé à l'abbaye, derrière le vieux pavillon à l'heure précise qui lui avait été fixée. On avait amené Violetta, ou plutôt on l'avait apportée, car, étourdie sans doute par quelque boisson qui avait brisé ses forces, elle n'eût pu se soutenir. Belgodère, avec un mouvement de joie hideuse, avait saisi la malheureuse, l'avait couchée sur la croix, et l'avait fortement attachée par les bras et les pieds. Puis, avec l'aide de quelques hallebardiers, la croix avait été plantée dans le trou préparé la veille par les gens de l'abbesse.

Fausta, à ce moment, était seule avec une douzaine de gardes sur l'esplanade. Léonore et Jeanne Fourcaud (Stella) étaient enfermées dans le pavillon avec Rovenni et les autres schismatiques. Une fois que l'effroyable besogne fut terminée:

--C'est bien, dit Fausta à Belgodère, tu peux te retirer. Va m'attendre devant la porte du couvent.

--Stella? grogna le bohémien qui jeta un regard sanglant sur Fausta.

Et elle comprit alors pourquoi Belgodère n'avait plus voulu la quitter!... Elle comprit que cet homme la tuerait sûrement si elle ne tenait parole!... Mais Fausta était bien décidée à rendre Stella au bohémien.

--Ecoute, dit-elle... retire-toi en toute confiance à l'endroit que je te dis, et, dans une heure, tu verras celle que tu me demandes.

A ce moment même, Belgodère vit une litière s'arrêter devant le portail. Il reconnut aussitôt les deux hommes qui en descendirent: c'étaient Famèse et maître Claude.

Or, tandis que le cardinal seul était entré dans l'abbaye, Claude s'était retiré sous l'ombrage d'un grand chêne, attendant que le cardinal reparût avec Léonore et Violetta. En le voyant le bohémien gronda:

--Voilà donc celui qui a pendu celle que j'aimais... la mère de mes filles... ma pauvre Magda!... Voilà celui qui a refusé à un père de lui dire où se trouvaient ses enfants! Par les étoiles funestes! ai-je assez souffert! ai-je assez attendu cette minute!...

--Je le tiens!...

Belgodère eut un souffle rauque, secoua sa tête sauvage et s'avança vers Claude. Le bourreau, en le voyant s'arrêter devant lui, eut un tressaillement et pâlit.

--Que veux-tu? demanda-t-il rudement.

--Ne t'en doutes-tu pas? dit le bohémien.

Ils étaient l'un devant l'autre, pareils à deux dogues énormes, tous deux formidables, livides tous deux.

--Monsieur, fit Claude avec une sorte de douceur humiliée, s'il s'agit de vos filles, je vous ai expliqué...