Les Pardaillan — Tome 04 : Fausta Vaincue
Chapter 21
Tous étendirent la main.
--A la vie jusqu'à la mort! dit Bussi-Leclerc.
--Jusqu'à la mort! répétèrent les autres.
--Eh bien, puisqu'il en est ainsi, je dois vous dire que le jour et l'heure sont désormais arrêtés et que rien maintenant ne saurait empêcher Henri de Valois de succomber le 23 de décembre, à dix heures du soir... rien! sauf une intervention du ciel. Voici comment il sera procédé. C'est ce qui vient d'être arrêté entre mes frères et moi. Chacun de vous, messieurs, est chef d'une compagnie de gentilshommes dont vous aurez la liste à l'instant...
La duchesse de Montpensier remit à chacun des assistants une feuille de papier sur laquelle étaient inscrits des noms.
--Messieurs, continua alors le duc, vous étudierez soigneusement ces listes, et vous en ôterez de votre pleine volonté ceux qui ne vous semblent pas décidés à mourir s'il faut mourir. Vous avez ainsi chacun de trente à quarante gentilshommes sous vos ordres. Vous les préviendrez dans l'après-midi du 23 décembre qu'ils aient à se tenir prêts à huit heures du soir, à l'endroit spécifié pour chaque compagnie. Ces endroits ne sont pas encore convenus, messieurs. Chacun de vous les connaîtra le 23 à midi...
Ils écoutaient en silence, en ces attitudes raidies que donne l'émotion des choses irrévocables. Le Balafré continua:
--L'attaque se fera sur trois points; il y aura donc trois corps d'attaque: un sous les ordres du cardinal, un autre dirigé par Mayenne, et le troisième commandé par moi. Lorsque chacune de vos compagnies seront réunies, à huit heures du soir, vous saurez avec quel corps chacun de vous devra marcher.
Et avec une sorte d'ironie plus funèbre:
--L'exécution de ce plan nous a été inspirée par ce fait que les clefs du château sont en notre pouvoir tous les soirs. Il n'y aura donc qu'à entrer... et...
--Tuer! dit violemment Bussi-Leclerc... Tuer tout!... Mort du diable! la belle tuerie que nous allons voir!
Maurevert avait assisté à toute cette scène, avait tout vu, tout entendu. Aux derniers mots du Balafré, il comprit que la conférence allait être terminée. Il remit donc en place la brique qu'il avait dérangée, s'enveloppa de son manteau et s'éloigna rapidement. Dans le vestibule, il eut à donner pour sortir un mot de passe qui n'était pas celui qu'on donnait pour entrer.
La rue était libre. Maurevert regagna en courant son hôtellerie où il entra sans réveiller personne, grâce à l'escalier extérieur. Il se coucha à tâtons, sans allumer de flambeau, et le coude sur le traversin de son lit, l'oreille tendue, il écouta...
Maurevert avait sagement fait de se hâter. En effet, après quelques mots que Guise avait ajoutés, les conjurés s'étaient dispersés. Maineville, en sortant du mystérieux hôtel, s'était dirigé en courant vers l'hôtellerie où logeait Maurevert.
Il réveilla l'hôte à grand vacarme et se fit conduire aussitôt à la chambre de Maurevert. La porte n'était pas fermée à clef. Il ouvrit brusquement et entrant une lampe à la main, jeta un regard avide sur le lit, comme s'il eût pensé n'y pas trouver Maurevert... Mais Maurevert était là... profondément endormi.
Maineville referma la porte, posa sa lampe sur la table, et, s'approchant du lit, examina un instant son compagnon d'armes dont il était l'ami depuis si longtemps. Évidemment, Maurevert était couché depuis le commencement de la soirée... Il dormait régulièrement d'un sommeil paisible. Maineville songea:
«Je veux que le diable m'étripe si Maurevert songe à trahir. Et pourquoi trahirait-il? Pauvre Maurevert! Après tout, il m'a rendu plus d'un service, et je ne veux pas qu'il lui arrive de mal... Holà, Maurevert!...»
Par un excès d'habileté, Maurevert, au lieu de se faire appeler plusieurs fois, ouvrit les yeux à l'instant, et ne témoigna même pas de surprise. Il se contenta de dire:
--Tiens! c'est toi?... Qu'y a-t-il?...
--Maurevert, fit Maineville, pourquoi n'es-tu pas venu à la réunion de ce soir?
--Quelle réunion?...
--Eh! celle dont je t'ai donné les mots de passe, ce matin!...
--Ah! oui! Eh bien?... Pourquoi y aurais-je été... Est-ce que mon absence a été remarquée?
--Oui, Maurevert, ton absence a été remarquée... par le duc.
--Eh bien, fit Maurevert en s'accoudant, tu peux dire au cher duc qu'il remarquera mon absence plus d'une fois. Tiens! pourquoi ne suis-je pas convoqué comme les autres?
--Sais-tu pourquoi tu n'as pas été convoqué?
--Non, je ne le sais pas! Et je ne donnerais pas un blanc pour le savoir. Le duc, plusieurs fois déjà, m'a battu froid, puis il est revenu. Il reviendra cette fois encore.
--Cette fois, c'est grave, mon ami; tu es soupçonné.
--Soupçonné?... Et de quoi donc?
--De tout et de rien, ce qui est bien pis qu'une accusation précise. On dit simplement qu'il faut se défier de toi!... un conseil: tu avais fort envie de voyager; eh bien, voyage.
--Excellent! Et quand, d'après toi, quand dois-je fuir?...
--Tout de suite. Dès cette nuit. Sur l'heure même, mon bon ami.
--Merveilleux! Et avec quoi voyagerai-je?
--Avec quoi?... Avec ton cheval, pardieu! Ton cheval, ta rapière et tes pistolets d'arçon.
--Oui, mais avec quel argent? Est-ce avec les deux mille livres que le duc me doit et qu'il me devra longtemps encore, hélas? Est-ce avec ma paye d'officier qui est en retard de cinq mois?
Maineville eut une minute d'hésitation, poussa un soupir et proféra enfin:
--Ecoute, j'ai quelque chose comme deux cents pistoles qui s'ennuient dans mon portemanteau. Fais-les voyager, cela nous rendra service à tous les trois: à toi qui auras de quoi voyager, aux pistoles qui verront du pays, et à moi qui ne serai plus tenté de jouer à la bassette.
--Voilà donc, dit amèrement Maurevert, à quoi auront abouti dix ans de bons services. Je suis obligé de fuir comme un vrai félon, comme un traître!
--Je me charge de ta rentrée en grâce, dit Maineville, avec vivacité. Je prouverai ton innocence. Et le danger écarté, tu reviendras. Est-ce dit?... Pars-tu?...
--Il le faut bien, mort au diable!
--C'est bien. Dans vingt minutes, tu as les deux cents pistoles.
--Cent me suffisent. Je n'irai pas loin. J'irai... tiens: j'irai à Chambord, et je t'attendrai là.
Maurevert s'habilla aussitôt, serra précieusement sur lui divers papiers et notamment le bon de cinq cent mille livres payables le lendemain de la mort de Guise. Bientôt Maineville parut. Il apportait les deux cents pistoles. Maurevert en prit cent. Les deux amis s'embrassèrent, puis descendirent ensemble.
--As-tu le mot de passe pour te faire ouvrir la porte? demanda Maineville.
--Non... Je ne me souviens même pas de ceux que tu me donnas dans la matinée.
--Catherine et Coutras. Et maintenant, adieu. Si par hasard il t'arrivait un accident avant d'atteindre la porte, songe que tu ne m'as pas vu...
Là-dessus, Maineville jeta un regard inquiet dans la rue pleine de ténèbres, s'éloigna rapidement en se glissant le long des murailles.
Maurevert demeurait immobile jusqu'à ce qu'il fût bien sûr que son ami s'était réellement éloigné. Alors à son tour, il se mit en route. Seulement, ce ne fut pas vers les portes de la ville qu'il se dirigea, mais vers le château. Il n'avait pas fait dix pas qu'il se frappa le front et revint en grommelant:
--Imbécile! si je laisse mon cheval, Maineville saura que je ne suis pas parti. Et s'il va demander demain matin si quelqu'un a franchi la porte pendant la nuit?
Il sella et brida son cheval, sortit et marcha à pied jusqu'au château, en traînant la bête par la bride. Un quart d'heure plus tard, il se trouvait dans l'oratoire de la reine. Catherine de Médicis, réveillée sur son ordre (car maintenant on lui obéissait d'après un mot convenu), ne tarda pas à se montrer et l'interrogea du regard.
--Madame, dit Maurevert, je sais le jour et l'heure et comment la chose doit se faire.
Catherine eut un tremblement d'émotion.
--Parlez, dit-elle, dévorant du regard celui qui portait une telle nouvelle.
--Avant tout, fit Maurevert, je prierai Votre Majesté de faire sortir de Blois dès cet instant même un officier quelconque qui devra monter le cheval que j'ai laissé dans la cour carrée et se couvrir de ce manteau. Il est essentiel pour moi que cet homme, quel qu'il soit, parte bientôt.
--Larchant! appela la reine.
Le capitaine entra, tandis que Maurevert se rejetait dans un coin d'ombre.
--Larchant, dit Catherine, j'apprends qu'il y a des rassemblements de huguenots du côté de Tours. Envoyez à l'instant même quelqu'un de sûr pour voir ce qu'il en est et surveiller le pays une bonne huitaine. Votre messager trouvera un cheval tout sellé dans la cour carrée... et voici un manteau pour lui... Que dans cinq minutes il soit parti.
Larchant prit le manteau jeté sur un fauteuil et sortit passivement, sans un mot.
--Maintenant, reprit Maurevert, maintenant que je sors de Blois et que je fuis, il faut que Votre Majesté m'assure pour quelques jours l'hospitalité dans le château.
--Ruggieri! appela la reine, décidée à donner entière satisfaction à Maurevert.
Une minute s'écoula, et déjà Catherine fronçait le sourcil, lorsque l'astrologue parut en disant:
--On vient de m'éveiller, et j'accours. Majesté.
--Ruggieri, où es-tu logé?
--Mais, fit l'astrologue étonné, dans les combles, c'est-à-dire le plus loin possible de la terre et le plus près possible des étoiles.
--Es-tu souvent espionné là-haut?
Ruggieri sourit:
--Nul n'y vient qu'en tremblant; nul n'y vient s'il n'y est forcé. Vous savez que je passe pour un esprit malfaisant, capable de jeter un mauvais sort.
--En effet, dit Catherine. Mon bon Ruggieri, tu cacheras ce gentilhomme dans tes appartements et il y sera mieux à l'abri de la curiosité que dans l'appartement du roi...
Ruggieri fit un signe pour dire qu'il avait compris. A ce moment la reine pâlit et s'affaissa dans un fauteuil. Ses yeux se révulsèrent. Un tremblement mortel agita ses mains. Ruggieri s'élança vers elle, sortit vivement un flacon de son aumônière et laissa tomber quelques gouttes de son contenu sur les lèvres de Catherine. Bientôt celle-ci respira plus librement.
--Tu vois! fit-elle avec un morne désespoir, c'est la fin qui approche... Ruggieri, est-ce que je vais mourir? Dis-le sans crainte.
--Non! fit l'astrologue. Non, madame, rassurez-vous. La mort n'est pas encore dans ce château...
--Je le crois, reprit la reine, qui sentait la vie lui revenir. Ce n'est encore qu'une alerte. Mais je suis bien faible!
Catherine se tourna alors vers Maurevert, qui, pendant toute cette scène, était demeuré immobile et silencieux.
--Eh bien, monsieur, dit-elle, vous pouvez parler maintenant...
Maurevert commença son rapport qui dura une heure environ et que Catherine écouta la tête dans les deux mains sans donner le moindre signe d'étonnement ou d'émotion. Quand Maurevert se tut, elle releva lentement la tête et dit:
--Ruggieri, es-tu sûr que je puisse vivre encore jusqu'au 23 décembre?
--Je jure à Votre Majesté que cette année-ci mourra avant elle, dit l'astrologue.
--Bon! fit-elle avec un pâle sourire, tu me donnes huit jours de plus que je ne demandais... Allez, monsieur de Maurevert, suivez Ruggieri. Vous serez bien caché là où il vous mettra!
La reine rentra dans sa chambre et se remit au lit avec les premiers symptômes de la fièvre. Maurevert suivit Ruggieri, qui lui fit monter des escaliers interminables et parvint enfin dans les combles. L'astrologue conduisit son compagnon jusqu'à une chambre fort spacieuse et fort bien meublée.
--On vous apportera vos repas ici, dit-il. Voici sur ce rayon des livres, dans cette armoire quelques flacons de bon vin. Le jour, vous aurez encore pour vous distraire cette fenêtre d'où l'on voit la Loire. Mais faites attention que qui regarde peut être regardé...
Le lendemain, l'astrologue descendit pour prendre des nouvelles de la reine, qui ne se ressentait plus, en apparence du moins, de sa crise nocturne. En remontant chez lui, Ruggieri rencontra Crillon qui l'aborda poliment, le salua et lui dit:
--Voici: pour des raisons que vous saurez plus tard, mais qui concernent le service et la sûreté du roi, j'aurais besoin de cacher pour quelques jours dans le château un homme à moi... un mien parent. Comme je sais que vous vivez retiré et que nul ne vient vous déranger, j'avais pensé que votre appartement ferait justement l'affaire...
Ruggieri fut étonné, mais ne manifesta pas son étonnement, et il se contenta de penser:
--Bon. Je mettrai auprès de Maurevert le parent du brave Crillon, et j'aurai deux hôtes au lieu d'un. Eh bien, j'accepte, ajouta-t-il tout haut. Amenez-moi votre homme, capitaine.
--Et vous vous faites fort de le cacher?
--Autant qu'il sera en mon pouvoir, la présence de votre parent au château ne sera connue de personne.
--Merci, mon digne astrologue.
--Enchanté de vous être agréable, mon digne capitaine.
Dans la journée, Crillon sortit du château et se rendit à l'hôtellerie où il avait dîné avec Pardaillan. Comme il l'avait dit, le chevalier ne bougeait plus de l'hôtellerie. Crillon le trouva qui vidait à petits coups une bouteille de muscat d'Espagne. Pardaillan, en voyant entrer Crillon, se contenta de prendre un verre qu'il posa devant le capitaine et qu'il remplit.
--Savez-vous pourquoi je viens? demanda Crillon.
--Pour me dire que vous avez trouvé un moyen de m'introduire au château et de m'y tenir caché?
--C'est cela même. Et quand vous voudrez...
--Pourquoi pas aujourd'hui?
--Si cela peut vous être utile.
--A moi, non!... Au roi, oui! Vous savez ce que je vous ai dit...
--Eh bien, fit Crillon, ce soir, à la nuit. Trouvez-vous donc sur le coup de six heures devant la porte du château; je me charge du reste.
Le soir, à six heures, c'est-à-dire à la nuit noire en cette saison, Pardaillan, soigneusement enveloppé, faisait les cent pas devant le porche du château. Bientôt Crillon arriva.
--Nous allons entrer, dit le capitaine. Vous me jurez que...
--Je ne vous jure rien, interrompit Pardaillan. Je vous répète seulement deux choses: la première, c'est qu'on veut tuer le roi; la deuxième, c'est que je ne veux pas qu'on le tue.
--Venez!...
Crillon passa son bras sous celui de Pardaillan et, causant gaiement avec lui, franchit le porche, tandis que les sentinelles lui présentaient les armes. Ils montèrent par un escalier dérobé, et au second étage seulement Crillon s'écria:
--Maintenant, nous sommes sauvés!
--Où allez-vous me cacher? demanda Pardaillan.
--Chez Ruggieri, fit Crillon. Vous pourrez vous faire tirer votre horoscope, si le coeur vous en dit.
Lorsqu'ils furent arrivés dans les combles, Crillon poussa une porte, et Pardaillan, dans la pièce sévèrement meublée, aperçut l'astrologue qui lisait.
Crillon présenta le chevalier comme son parent, et il ajouta à l'oreille de Ruggieri qu'il comptait fort sur ce parent-là pour le service du roi. Puis il se retira.
Ruggieri avait jeté sur Pardaillan un vif et profond regard. Mais soit que la physionomie du chevalier eût bien changé depuis seize ans, soit que l'âge eût diminué en lui la faculté de se souvenir, il ne reconnut pas l'homme du Pressoir-de-Fer... celui dont jadis il avait essayé de faire couler le sang pour l'oeuvre de transfusion hermétique.
--Venez, monsieur, se contenta-t-il de dire.
Et il le conduisit dans une chambre voisine en lui disant:
--Vous êtes ici chez vous. Cette porte donne sur mon cabinet de travail que nous venons de quitter; celle-ci donne sur le couloir; cette troisième, enfin, est condamnée et donne sur une chambre semblable à celle-ci. A ce propos, si vous tenez absolument à garder le secret rigoureux, je vous engage à ne pas faire de bruit, car justement, dans cette chambre, j'ai logé un gentilhomme qui, comme vous, se cache quelques jours dans le château.
Là-dessus, Ruggieri salua et s'en alla.
--Tiens! songea Pardaillan, qui peut être ce gentilhomme qui comme moi a besoin de se cacher ici?
XXXIII
DUCHESSE DE GUISE
L scène qui va suivre se passe dans la nuit du 24 décembre 1588, en cet hôtel si bien gardé où nous avons vu Maurevert assister à une réunion de conjurés.
Au premier étage, un immense salon occupait presque toute la longueur de l'hôtel, avec six fenêtres donnant sur la cour d'honneur. Précédant ce salon se trouvait une pièce de modestes dimensions. C'est là que nous pénétrons, vers dix heures du soir.
Une femme assise dans un fauteuil s'entretenait avec un homme debout devant elle. L'homme venait de fournir une longue course. Ses habits étaient tachés de boue. Il semblait très fatigué. Cette femme, c'était Fausta. Cet homme, c'était un courrier qui arrivait de Rome.
--Je suis arrivé à Rome le 20 de novembre, porteur de vos instructions orales et écrites. Faut-il vous dire quelles démarches j'ai dû faire?
--Passe, et arrive au principal. Sois bref et clair.
--Ce fut le cardinal Rovenni qui, au bout de trois jours, m'introduisit auprès de Sixte. Je n'avais pas le choix des moyens et je dus accepter l'aide que m'offrit le traître, dans l'espoir, sans doute, de se réconcilier avec vous.
---Peu importe qui t'a aidé...
--Donc, je vis le pape. Je l'ai vu quatre fois de suite. La première fois, lorsque je lui ai dit que j'étais votre envoyé, il commença par me faire saisir et déclara que ma mort seule était un châtiment suffisant de mon audace. Je fus jeté dans un cachot du château Saint-Ange... Là, Sixte vint me voir le lendemain et, brusquement, me demanda ce que la révoltée, rebelle, relapse, hérétique, pouvait avoir à lui communiquer. Je lui répondis que j'apportais la paix, mais que je ne dirais rien tant que je serais détenu prisonnier, et que, vous représentant, je voulais traiter de puissance à puissance.
---Et que dit alors le vieux gardeur de pourceaux?
--Il me tourna le dos et sortit en disant: «Qu'il crève comme un chien!...» Mais, le lendemain, des gardes m'ouvrirent le cachot. Je fus conduit dans un oratoire où Sixte était seul. Il m'examina longtemps, puis, d'un ton rude, il me dit; «Parle, tu es libre...» Alors j'exposai votre renonciation. Je répétai vos offres. Il écouta attentivement. Je l'assurai que, jamais, vous ne reviendriez en Italie, et que vous feriez tous vos efforts pour sauvegarder sa puissance temporelle ou spirituelle. Alors, il me demanda ce que vous attendiez en retour, et je lui répondis: «Une chose unique, une bulle de divorce cassant le mariage du duc de Guise et de Catherine de Clèves...» Il ne parut pas surpris... Il me dit de revenir trois jours plus tard. Au jour dit, je me présentai au Vatican, et je revis Sixte seul à seul... Alors il ouvrit une cassette, en tira un étui d'argent. De l'étui, il sortit un parchemin et le mit sous mes yeux... C'était la bulle de divorce... Puis il remit le parchemin dans l'étui, et me tendit l'étui en me disant: «Je suis plus confiant que ta maîtresse. Voici ce qu'elle me demande. Va me chercher les papiers que tu m'as promis...» Je sortis alors du Vatican, et bientôt je repris à franc étrier la route de France.
En achevant ce récit, l'homme mit un genou sur le tapis, comme il avait fait devant le pape, sortit de son pourpoint un étui d'argent qu'il portait attaché par une chaînette placée autour du cou, Fausta prit l'étui sans que rien pût faire comprendre si elle était satisfaite, ou simplement émue.
--C'est bien, dit-elle, retire-toi, et va te reposer. Tu as agi en fidèle serviteur et en bon diplomate.
Seule, Fausta demeura pensive. Elle considérait cet étui d'argent d'un regard morne et comme s'il eût contenu sa condamnation. Enfin, elle l'ouvrit, en tira un parchemin scellé aux armes pontificales de Sixte-Quint, et le lut attentivement par deux fois.
C'était bien ce que le messager avait annoncé: l'acte cassant le mariage du duc de Guise et de Catherine de Clèves. Il n'y manquait que la signature du duc.
Lorsqu'elle eut terminé cette lecture, Fausta appela. Sa suivante Myrthis parut.
--Est-ce qu'il est venu? demanda-t-elle.
--Pas encore, répondit la suivante.
--Et le vieux Bourbon?
--Il ne doit venir qu'à onze heures et demie.
--Quand il arrivera, fais-le entrer où tu sais, ainsi que Mayenne et le cardinal de Guise. Je pense que tout a été apprêté dans le grand salon? Dès que le duc arrivera, fais-le entrer ici. Et les autres là...
Myrthis se retira. Fausta alla ouvrir la porte qui ouvrait sur le grand salon. Deux flambeaux étaient allumés. Mais cette faible lumière suffisait sans doute à Fausta, qui, de la porte, examina l'immense salle déserte.
Alors, elle poussa un long soupir, referma la porte avec beaucoup de soin, et revint se placer dans le fauteuil qu'elle occupait tout à l'heure.
--Monseigneur le duc de Guise! annonça une voix.
Fausta releva lentement la tête et vit le duc qui s'inclinait devant elle. Il était nerveux, agité. Cette fièvre spéciale qui saisit les grands criminels au moment de l'action irréparable mettait une flamme sombre dans son regard, et, sur son front couvert d'une ardente rougeur, la large cicatrice de sa blessure apparaissait livide.
--Me voici à vos ordres, madame, dit le duc d'une voix où perçait une sourde impatience. Mais vraiment n'eût-il pas mieux valu ne plus nous voir jusqu'au jour...
--Jusqu'au jour où Henri III succombera, acheva la Fausta avec une froideur glaciale. C'est-à-dire, continua-t-elle, jusqu'au jour ou je dois unir ma destinée à la vôtre, duc!
Guise tressaillit. Voyant qu'il ne relevait pas les paroles qu'elle venait de prononcer, Fausta reprit:
--Ainsi, mon duc, tout est prêt... grâce à moi. Le filet est bien tendu. Valois doit mourir. J'ai distribué à chacun son rôle.
--Tout cela est vrai, madame, dit Henri de Guise, d'une voix altérée, et ses sourcils se froncèrent. C'est vrai; là où nous autres hommes nous hésitions, vous avez déployé l'audace froide et l'implacable méthode d'une grande conquérante. Vous avez tout prévu, tout agencé dans les moindres détails. Je le confesse, madame...
--Je voulais vous entendre dire ces vérités, dit Fausta. Mais vous savez que ce n'est pas tout. Vous savez que j'ai envoyé un courrier à Alexandre Farnèse. D'après les dates que j'avais prévues, Alexandre Farnèse, à cette heure, est sûrement en France et marche sur Paris. J'ai donc fait plus que de déblayer le trône: je vous donne une armée...
--C'est encore vrai, madame. Mais n'avons-nous pas déjà convenu ce que nous devons faire de cette armée?
--Oui, réduire le Béarnais, ramener à vous les huguenots qui sont de rudes soldats, entreprendre la conquête de l'Italie d'abord, des Flandres ensuite...
L'oeil de Guise étincela.
--Ah! s'écria-t-il, tout cela je l'accomplirai, madame! Roi de France, je me sens de taille à soulever un monde...
Fausta reprit doucement:
--Et moi, duc, quelle sera ma part?...
--Ceci n'est-il pas convenu aussi? Ne vous ai-je pas juré que vous seriez reine dans ce royaume dont je serai roi?...
--C'est vrai, duc... mais quand?...
--Quand? fit le duc assombri. Dès que, roi de France, j'aurai répudié Catherine de Clèves.
--C'est bien loin, duc!... Et puis, tenez, vous connaissez ma franchise. J'ai peur... vous pouvez m'oublier...
--J'ai juré! dit le duc.
--Et moi, fit la Fausta dans un grondement terrible, je ne crois pas aux serments des princes... Dites-vous seulement que j'ai appris à lire dans le coeur des hommes...
--Et qu'avez-vous lu dans le mien? bégaya le duc avec un livide sourire.
--Que le poignard qui va frapper Valois peut aussi bien frapper Fausta!...
--Madame...
--Que l'instrument peut être brisé quand il a servi!... Que ma part peut vous sembler trop belle quand je vous aurai couvert de la pourpre! Alors, vous n'aurez qu'un geste à faire pour me noyer dans ce sang d'où émergera le trône sur lequel vous serez assis! Voilà ce que j'ai lu dans votre coeur!...
--Madame... je vous écoute et n'en crois pas mes sens.
--Pourtant, c'est la vérité qui frappe vos oreilles. Duc, la minute est effroyable pour vous. Je puis d'un mot vous rejeter à l'abîme. Valois, si je veux, sera prévenu dans une heure... et demain, duc, ce n'est pas sur le trône que vous monterez, c'est sur l'échafaud.