Les Pardaillan — Tome 04 : Fausta Vaincue

Chapter 22

Chapter 223,884 wordsPublic domain

--Par le sang du Christ! rugit le duc partagé entre la fureur, l'étonnement et l'épouvante. Que vous faut-il donc?...

--Ma part, dit simplement Fausta. Et toute ma part, à moi, tient dans ce mot: oui ou non suis-je dès cet instant duchesse de Guise?...

--Ceci est insensé, madame! Catherine de Clèves est vivante encore!

--Oui... mais, si vous le voulez, Catherine de Clèves n'est plus votre femme. Duc, voici la bulle de divorce qui casse votre mariage: c'est le cadeau de noces que me fait, à moi, mon vieil ami Sixte-Quint, pape par la grâce de Dieu!...

En même temps, Fausta ouvrit l'étui, en tira le parchemin, le déploya et le tendit au duc de Guise. Celui-ci le saisit d'une main tremblante, rapprocha violemment un flambeau et se mit à lire. Quand il eut achevé sa lecture, quand il eut constaté que le parchemin aux armes pontificales était parfaitement authentique, il le laissa tomber sur la table et baissa la tête dans un morne silence. Le coup était terrible.

Fausta, sur la table, prit une plume, et la présenta au duc de Guise, qui la saisit machinalement. Puis, posant son doigt à l'endroit du parchemin réservé pour la signature de Guise, elle dit:

--Signez...

Le Balafré la considéra un instant avec des yeux hagards. Il était en proie à une de ces rages froides qui, lorsqu'elles éclatent, tuent. Non qu'il regrettât de répudier Catherine de Clèves qui le trompait et faisait de lui le mari le plus ridicule de France, mais il se voyait deviné par la terrible Fausta, et il était dès lors en son pouvoir.

Elle appuya son doigt sur le parchemin et répéta:

--Signez! Dans quelques minutes, il serait trop tard!

Le Balafré grinça des dents. Il se courba lentement sur la table, et, de sa grosse écriture violente, signa!... Alors Fausta alla ouvrir la porte du grand salon à double battant. Et le salon immense apparut, vivement éclairé.

Au fond du salon, un autel avait été dressé... ce n'était plus un salon, c'était une chapelle!... Sur l'autel, près du tabernacle, le vieux cardinal de Bourbon attendait, prêt à célébrer la messe.

Le cardinal de Guise, le duc de Mayenne, la duchesse de Nemours, la duchesse de Montpensier étaient assis dans des fauteuils et semblaient attendre une cérémonie qu'ils connaissaient d'avance. Alors Fausta se tourna vers le Balafré, atterré de ce qu'il voyait et devinait, et elle dit:

--Duc, donnez la main à votre fiancée et conduisez-la à l'autel!...

Le duc, la rage au coeur, tendit sa main à Fausta...

Ils marchèrent à l'autel.

Le premier geste de Fausta fut de remettre au cardinal de Bourbon la bulle de divorce. Et, alors, la messe commença... la messe de mariage qui unissait Fausta au duc de Guise!...

XXXIV

L'EFFONDREMENT

La chambre du roi donnait sur la cour carrée. En avant, il y avait une antichambre. Et en avant de cette antichambre, c'était le salon dans lequel nous avons introduit le lecteur. Ainsi donc, après avoir franchi le porche du château de Blois et monté le grand escalier, on arrivait à ce salon.

En entrant dans le salon et en allant chercher la porte du fond, à droite, on se trouvait dans l'antichambre du roi. C'est cette antichambre qui devient en ce moment le centre de notre scène. Il s'y ouvrait trois portes. L'une par laquelle nous venons d'entrer et qui ouvrait sur le salon. La deuxième, en face, qui ouvrait sur la chambre à coucher du roi. La troisième, à gauche, qui ouvrait sur un cabinet donnant sur une cour intérieure.

A la suite de ce cabinet, qui était vaste et spacieux, il y avait une autre pièce qui donnait sur un escalier intérieur. Cet escalier aboutissait en haut aux combles du château, et en bas à l'appartement de Catherine de Médicis. Lorsque le Balafré gagnait l'antichambre royale après avoir fait entrer son escorte dans le salon, il demandait:

--Où est Sa Majesté?

Alors, quelqu'un montrait toujours du doigt soit la porte de la chambre à coucher, soit la porte du cabinet de travail. Selon l'une ou l'autre indication, le Balafré traversait l'antichambre, soit droit devant lui pour aller à la chambre du roi, soit en obliquant à gauche pour gagner le cabinet. Et il entrait familièrement, car le roi le lui avait commandé une fois pour toutes.

Ce matin-là, comme de coutume, les postes furent relevés et changés par le capitaine Larchant. Seulement, on ne plaça que des postes simples. En sorte que le château semblait dégarni de ses ordinaires défenses.

Seulement, celui qui eût jeté un coup d'oeil sur la cour intérieure que l'on voyait par la fenêtre du cabinet de travail, eût aperçu là trois cents hommes d'armes immobiles et silencieux. Tous étaient armés d'arquebuses.

Seulement, aussi, celui qui eût pu entrer dans une vaste salle située près du corps de garde et qui servait ordinairement de magasin d'armes, eût aperçu là quatre couleuvrines de campagne, montées sur leurs affûts. Les couleuvrines étaient chargées. Autour de chacune d'elles, les quatre servants étaient à leur poste.

Traversons maintenant le salon et pénétrons dans cette antichambre, centre de la scène que nous essayons de mettre en place. Là, une trentaine de gentilshommes attendent--de ceux que le roi appelait ses ordinaires... de ceux que le peuple appelait les Quarante-cinq assassins. Ils sont vêtus comme d'habitude. Mais, sous le pourpoint de soie ou de velours, tous ont endossé la cuirasse de cuir ou la cotte de mailles.

Entrons dans la chambre du roi. Comme le soir où les grandes décisions ont été prises, Henri III est assis près du feu vers lequel il tend ses mains pâles.

Debout près de lui, Catherine de Médicis, pareille à un spectre noir, Catherine livide sous ses voiles de deuil.

Dehors, il fait un froid noir. Un ciel d'une infinie tristesse, un large silence pesant sur toutes choses.

Catherine de Médicis et le roi--deux fantômes--se parlent. Ils se parlent à voix basse et lente.

--C'est le jour, dit Catherine, le grand jour... Le jour de votre délivrance, mon fils. Ce soir, à dix heures, comme une bande de loups rués dans les ténèbres, les gens de Guise doivent se précipiter sur ce château dont ils ont les clefs. Ce soir, à dix heures, on égorgera tout ce qui tentera de s'opposer à la marche des assassins... on enfoncera la porte de cette chambre... on poignardera le roi dans son lit... Si la mère du roi ne veillait!... Mais elle veille!...

Elle éclate de rire... d'un rire silencieux et fantastique sur cette figure livide de spectre.

--Henri, reprend-elle, es-tu prêt, mon fils?...

--Oui, ma mère! répond le roi, d'une voix tragique.

Pâle et chancelant, Henri III se lève. Sa mère le prend dans ses bras et, longuement, frénétiquement, d'une sauvage étreinte où éclate la seule passion sincère de sa vie, elle le serre sur sa poitrine.

--Tu ne bougeras pas d'ici, murmura Catherine. Tu entends?

--Oui, ma mère, balbutie Henri III.

--Il suffit que, d'un mot, tu donnes l'ordre suprême à ces gentilshommes qui attendent là... le reste me regarde!...

Alors, elle desserre son étreinte. Lentement, elle va ouvrir la porte. Les trente qui attendent dans l'antichambre frémissent. Le roi s'avance jusqu'à la porte et dit:

--Messieurs, je vous commande d'obéir à la reine mère dans tout ce qu'elle vous dira...

Puis, il recule jusqu'à la fenêtre de sa chambre en frissonnant, soulève les rideaux et se met à regarder dans la cour carrée, les yeux fixés sur le porche du château. Catherine de Médicis passe en revue, d'un regard rapide, les gentilshommes de l'antichambre. Elle en touche un à la poitrine, puis un autre... elle en touche dix. Et, à ces dix, elle dit:

--Votre poste est dans la chambre du roi. L'épée et la dague à la main, messieurs!

Les dix obéissent.

--Dans la chambre, continua Catherine, barricadez-vous. Quoi que vous entendiez, ne bougez pas. Et, s'il arrive un malheur, mourez jusqu'au dernier avant qu'on ne touche au roi. Jurez!...

--Nous jurons! répondent les dix d'une voix sourde.

Les dix pénètrent dans la chambre royale, l'épée et la dague à la main. Un instant plus tard, on les entend qui, à l'intérieur, barricadent la porte. Catherine pousse un profond soupir. Alors, Catherine recommence son inspection. Elle touche un gentilhomme à la poitrine, puis un autre; elle en touche dix.

--Vous, dit-elle, dans le salon... Dès qu'il sera dans l'antichambre, fermez la porte et placez-vous devant, l'épée et la dague à la main. Si on essaie de forcer la porte de l'antichambre, si le salon est envahi, mourez jusqu'au dernier avant qu'on ne puisse ouvrir... Jurez!

--Nous jurons! répondent les dix.

Les dix passent dans le salon, et, tout aussitôt, s'y disposent par petits groupes, riant et causant de choses indifférentes. Alors, Catherine touche trois des gentilshommes restant dans l'antichambre. Ce sont Chalabre, Sainte-Maline et Montsery.

--Vous, dit-elle, entrez dans le cabinet et attendez-moi.

Sainte-Maline, Chalabre et Montsery obéissent aussitôt et passent dans le grand cabinet de travail. Dans l'antichambre, il ne reste plus que sept gentilshommes, parmi lesquels Déseffrenat et le comte de Loignes.

--Vous, dit Catherine, écoutez: il entrera ici, ne trouvant pas le roi dans le salon, et il vous demandera: «Où est Sa Majesté?...» Vous répondrez:

«Sa Majesté est dans son cabinet, monseigneur.»

--Alors, il entrera dans le cabinet, et vous achèverez l'homme. Si on ne vous appelle pas, vous resterez ici. Au cas où ceux du salon seraient attaqués, vous barricaderez la porte et vous mourrez jusqu'au dernier avant qu'on ne puisse atteindre la porte du roi... Jurez!

--Nous jurons, répondirent les sept.

Alors, lente et toute raide dans ses voiles de deuil, la vieille reine passe dans le grand cabinet où attendent Chalabre, Montsery et Sainte-Maline.

--Vous, dit-elle, je vous ai choisis entre tous. Le duc vous a embastillés. Le duc vous a menacés de mort. Est-ce vrai?

Les trois s'inclinèrent.

--Quoi qu'il en soit, dit Catherine, vous avez été choisis parce qu'on a supposé qu'à votre dévouement pour le roi se joignait en vous une haine naturelle contre celui qui a voulu vous mettre à mort. Eh bien, il va venir. Le salon est gardé. L'antichambre est gardée. La chambre du roi est gardée. Le duc doit aboutir ici... Il ne faut pas qu'il en sorte vivant...

Les trois se regardèrent, les yeux flamboyants, les lèvres crispées par ces sourires terribles qu'on a dans les moments suprêmes. Catherine les vit décidés. Elle demanda:

--Le roi, messieurs, peut-il compter sur vous?

Ils tirèrent leurs dagues d'un mouvement spontané.

--Si le duc entre ici, il est mort! dirent-ils.

--C'est bien, dit Catherine. Attendez donc... car il va venir! Adieu, messieurs.

Elle passa devant les trois gentilshommes inclinés, et disparut dans le petit escalier intérieur.

Là-haut, dans le cabinet, Chalabre, Sainte-Maline et Montsery prenaient leurs dispositions--ce qu'on pourrait appeler le branle-bas de l'assassinat. Ils poussèrent la table contre la fenêtre. Ils entassèrent chaises et fauteuils dans un angle, de façon que la pièce fût entièrement libre, et que Guise ne trouvât rien derrière quoi s'abriter et se défendre. Alors, ils convinrent de leurs gestes. Sainte-Maline, le plus hardi des trois, prit naturellement la direction du combat.

--Moi, dit-il, j'ouvre la porte quand il arrive. Toi, Chalabre, tu te tiens ici, au milieu du cabinet. Toi, Montsery, tu te places ici contre la porte. J'ouvre donc et je dis: «Entrez, monseigneur.» Et je recule. Il entre. Alors toi, Montsery, tu pousses la porte, et tu mets le verrou. Chalabre et moi, nous l'attaquons par devant. Et toi, tu sautes sur lui par derrière. Est-ce convenu?

--Convenu...

--Chacun à notre place, donc, et ne bougeons plus.

--Diable! fit tout à coup Montsery, et la porte du petit escalier?

--Il n'y a qu'à pousser le verrou, dit Sainte-Maline. Vas-y, Chalabre, et reprends ta place.

Chalabre se dirigea vivement vers la porte de l'escalier. Comme il mettait la main sur le verrou, la porte s'ouvrit et un homme entra en disant:

--Bonjour, messieurs!...

--Pardaillan! s'écria sourdement Chalabre en reculant.

--Pardaillan! répétèrent les deux autres.

Pardaillan était entré. Il avait fermé la porte, tranquillement.

--Monsieur, dit Sainte-Maline d'une voix qui tremblait d'impatience, sortez à l'instant, quoi que vous ayez à nous dire, il nous est impossible de vous écouter en ce moment.

--Bah! fit Pardaillan, avant que le Balafré n'entre ici, nous avons bien quelques minutes. Vous m'écouterez... Les trois hommes échangèrent un regarda de rage folle.

--Messieurs, dit Pardaillan, laissez vos poignards tranquilles. Si vous m'attaquez, je suis capable de vous tuer tous les trois, et, alors, vous ne pourrez pas tuer le duc. De plus, je vous préviens que, si je n'arrive pas à vous tuer, je pourrai toujours ouvrir cette fenêtre, et jeter un cri qui sera entendu parce qu'il est attendu. Et alors, messieurs, celui qui entendra ce cri se précipitera au-devant du Balafré et lui criera: «N'entrez pas au château, car on veut vous tuer...» Et rien, messieurs, ne pourra empêcher mon ami de prévenir le duc, car mon ami est à Blois pour sauver le duc et tuer le roi... vous le connaissez! Vous l'avez vu à Chartres! Il s'appelle Jacques Clément!...

Les trois devinrent livides. Jacques Clément, qu'ils avaient juré de tuer! Jacques Clément, qu'ils avaient affirmé mort sous leurs coups... En mettant les choses au mieux, en supposant que le roi ne serait pas tué, Henri III ou Catherine apprendraient que Jacques Clément vivait. C'était pour eux la potence ou l'échafaud!

--Parlez donc! dit Chalabre en grinçant des dents. Que voulez-vous?

--Messieurs, dit Pardaillan, vous me devez encore une vie. Je viens vous réclamer le paiement immédiat de votre dette. Je viens vous demander cette vie.

--La vie de qui? rugit Sainte-Maline.

--La vie de Henri de Guise, répondit simplement Pardaillan.

Sainte-Maline baissa la tête et pleura.

Chalabre et Montsery restèrent silencieux.

--Messieurs, dit Pardaillan, je vois que vous êtes décidés à payer. Mais je vois aussi que c'est trop vous demander. Je vais donc vous proposer un arrangement. Au lieu de vous réclamer la vie de Guise, je me contente de ne vous demander que dix minutes de cette vie.

Ils le regardèrent, hagards, sans comprendre.

--Eh! oui, reprit Pardaillan. Je veux dire quelques mots au duc de Guise. Cet entretien durera dix minutes. Après quoi, je vous tiendrai quittes. Ecoutez-moi. Le duc va entrer ici, n'est-ce pas?

--Oui, firent-ils haletants.

--Vous admettez qu'une fois entré il ne peut plus sortir par l'antichambre?

--Oui! mais il peut sortir par le petit escalier!...

--Eh bien, justement. Vous allez vous placer tous les trois dans le petit escalier. Donc, toute retraite est coupée... et...

A ce moment, un grand bruit de chevaux, d'épées qui se heurtent, de cliquetis d'éperons se fit entendre.

--C'est lui! dit froidement Pardaillan. Messieurs, sortez!... A la dixième minute, au plus tard. Guise vous appartient... Mais, pendant ces dix minutes, il est à moi... Sortez!

Pardaillan s'était redressé. Et il y avait une telle flamme dans son regard, une si sombre et si violente volonté sur sa physionomie, une telle autorité dans son geste et sa parole qu'ils comprirent que l'attitude du chevalier cachait quelque secret terrible; et que cet entretien qu'il voulait avoir avec le duc était un entretien de vie ou de mort.

Livides, haletants, hagards, faibles comme des enfants devant cette force, ils reculèrent, franchirent la porte et se postèrent dans le petit escalier.

--Dix minutes! balbutia Sainte-Maline.

--Dix minutes, pas plus! dit Pardaillan.

Et il ferma la porte de l'escalier. Alors, il eut un long soupir et un sourire. Et, les bras croisés, il se tourna vers la porte de l'antichambre au moment où les bruits lointains s'éteignaient et où une voix, dans l'antichambre, disait:

--Dans le cabinet, monseigneur! Sa Majesté vous attend dans le cabinet.

Puis, un silence effrayant pesa sur le château. Pardaillan entendit le pas lourd et violent qui traversait l'antichambre. La porte s'ouvrit. Le duc de Guise parut, fit deux pas.

En une seconde. Guise vit que le roi n'était pas dans le cabinet. Il vit Pardaillan debout, immobile, les bras croisés. Il pâlit légèrement et, d'un mouvement rapide, se retourna vers la porte pour sortir. Au même instant, cette porte se referma et Guise sentit qu'on la retenait fermée, de l'antichambre. Alors, il se tourna vers Pardaillan, redressa son buste, rejeta la tête en arrière par un mouvement de dédain qui lui était habituel, et dit:

--Qui êtes-vous? Que voulez-vous? Que faites-vous là?

--Mon nom est inutile, dit Pardaillan. Vous me reconnaissez. Je suis celui qui, dans la cour de l'hôtel Coligny, voici seize ans de cela, vous a souffleté. Je suis celui qui, sur la place de Grève, voici huit mois de cela, vous a crié devant dix mille personnes que vous vous appeliez Henri le Souffleté, et non Henri le Balafré...

--Enfer! rugit Guise.

--Je suis celui qui, dans la rue Saint-Denis, pour sauver une pauvre femme, s'est rendu à vous, celui que vous avez appelé lâche, celui qui vous a déclaré alors qu'il vous rentrerait ce mot dans la gorge, et que vous ne péririez que de sa main... Henri de Guise! Henri le Souffleté! Ce que je veux? Ton sang pour laver l'insulte!... Henri de Guise! Assassin de Coligny et de tant de malheureux seigneurs, ce que je fais ici? Je t'y attends pour t'offrir un combat loyal, épée contre épée, dague contre dague, coeur contre coeur!...

--Vous êtes fou, mon maître! grinça le duc. Holà! Du monde pour arrêter ce fou!...

Et Guise voulut ouvrir une porte. Mais, alors, derrière cette porte, il entendit des voix rauques;

--Tue! Tue! Mort à Guise! Hardi, Chalabre! Hardi, Sainte-Maline!...

Guise devint livide... dans un éclair il comprit tout!...

--Monsieur, dit Pardaillan, il ne vous reste qu'un espoir; c'est de sortir par cet escalier en tuant les trois gentilshommes qui vous y attendent.. après m'avoir tué moi-même, toutefois... Décidez! Je vous offre le combat loyal... Si vous refusez, j'ouvre ces portes, je laisse entrer les bandes d'assassins, et je leur crie: «Tuez cet homme! Il est trop lâche pour se défendre!...

Le Balafré eut autour de lui ce regard morne qui semble attendre, appeler une intervention surnaturelle. Dans cet instant tragique, il comprit quel guet-apens avait été préparé contre lui. Il éprouva le regret désespéré de n'avoir pas agi plus tôt... le roi le devançait... il était perdu!

Sans dire un mot, il tira son épée et fondit sur Pardaillan, dans l'espoir que celui-ci n'aurait pas le temps de dégainer. Pardaillan se rejeta d'un bond en arrière et, dans le même instant. Guise le vit en garde, la rapière au poing.

Ce fut bref, terrible, foudroyant. Pardaillan, sans une feinte, sans un battement, risquant vie pour vie, se fendit d'un coup droit, un seul coup furieux, irrésistible, et le Balafré lâcha son épée, battit l'air de ses bras et tomba en arrière: il avait la poitrine traversée de part en part... Alors Pardaillan rengaina sa rapière, et, s'étant assuré, d'un dernier regard, que le duc était bien mort, ouvrit la porte du petit escalier.

--Messieurs, dit-il, les dix minutes ne sont pas écoulées. N'importe, vous pouvez entrer. Je vous tiens quittes de votre dette, et je vous rends le duc de Guise.

Et il se mit à monter tranquillement l'escalier. Chalabre Sainte-Maline et Montsery se ruèrent dans le cabinet, le poignard à la main. Ils virent le duc étendu, sans mouvement et perdant son sang par sa blessure.

Que s'était-il donc passé entre Pardaillan et le duc?

Mais, à ce moment, le duc fit un mouvement... Guise n'était pas mort!... Il ouvrit les yeux, essaya de se soulever, poussa un gémissement et parvint à murmurer:

--A moi!... On me tue!...

Ces paroles furent entendues de l'antichambre. Et, alors, les sept qui étaient là aux aguets se mirent à hurler:

--Tue! Tue! Achève!...

Et, alors, une frénésie s'empara des trois spadassins. D'un même mouvement, ils se jetèrent sur le duc et le labourèrent de coups de poignard.

--Messieurs... messieurs... put encore bégayer le duc, qui, d'un suprême effort, essaya de se traîner.

Les trois se mirent à vociférer. Et la contagion de la frénésie gagna l'antichambre. La porte fut violemment ouverte. Loignes, Déseffrenat et les autres se ruèrent.

Alors, l'horreur emplit cette pièce. La haine accumulée, la rage des terreurs passées, la vue du sang déchaînèrent en ces hommes l'esprit des tigres qui s'acharnent sur la proie. Guise n'était plus qu'un cadavre. Et toujours ils frappaient...

Puis, ceux du salon, ceux de la chambre du roi accoururent. Ce fut une effroyable mêlée d'insultes, de hurlements, un bondissement de démons, une ruée fantastique sur le cadavre. Et tous avaient du sang aux mains et au visage. Ils le traînèrent dans l'antichambre.

Le roi sortit, le contempla un instant et murmura:

--Comme il est grand!... Mort, il apparaît plus grand que lorsqu'il vivait...

Brusquement, il posa son pied sur la tête du cadavre et dit:

--Maintenant, je suis seul roi de France!...

Pendant ce temps, Catherine de Médicis râlait dans son lit, agonisante, comme si elle n'eût attendu que ce dernier coup de son effroyable génie pour mourir...

Pardaillan, avons-nous dit, avait remonté l'escalier. Sans se soucier du tumulte qui se déchaînait dans le château, il montait sans hâte, et, bientôt, il parvint à sa chambre. Tout droit, sans s'arrêter, il alla à la porte qui faisait communiquer cette chambre et passa dans la pièce voisine.

Là, sur le lit, un homme était étendu, bâillonné, garrotté, dans l'impossibilité de faire un mouvement. C'était Maurevert.

Pardaillan délia les jambes d'abord, puis les bras de Maurevert. Puis il lui retira son bâillon.

--Levez-vous, dit Pardaillan.

Maurevert obéit. Il tremblait de tous ses membres. Pardaillan était étrangement calme. Mais sa voix frémissait, et un frisson, par moments, passait sur son visage. Il tira son poignard et le montra à Maurevert.

--Grâce! dit celui-ci d'une voix si faible qu'à peine on l'entendait.

--Donnez-moi le bras, dit Pardaillan.

Et, comme Maurevert, dans le vertige de l'épouvante, ne bougeait pas, il lui prit le bras et le mit sous son bras gauche. De la main droite, il tenait son poignard sous son manteau qu'il venait de jeter sur ses épaules.

--Là, dit-il alors. Maintenant, suivez-moi. Et pas un mot, pas un geste! C'est dans votre intérêt.

Et il lui montra la pointe de sa dague. Maurevert fit signe qu'il obéirait. Pardaillan se mit en marche, traînant Maurevert.

Il se mit à descendre, mais, cette fois, par le grand escalier. Le château était plein de rumeurs sauvages. Dans ce tumulte, Pardaillan et Maurevert, enlacés, passèrent comme des spectres.

Dans la cour carrée, Maurevert eut un commencement de mouvement. Pardaillan s'arrêta et le regarda en face, en souriant. Ce sourire était terrible... Maurevert baissa la tête et poussa un faible gémissement.

--Allons! dit Pardaillan qui se remit en route.

Près du porche, Crillon, l'épée à la main, criait des ordres. Des soldats croisèrent la pique devant Pardaillan.

--Monsieur de Crillon, dit Pardaillan, il faut que je sorte.

Crillon regarda Pardaillan une minute avec une sorte d'effroi et d'étonnement mêlés. Puis, il se découvrit et prononça:

--Laissez passer la justice royale!...

Les gardes se rangèrent et présentèrent les armes. Pardaillan franchit le porche, entraînant et soutenant Maurevert...

Sur l'esplanade, à vingt pas du porche, un homme se plaça près de Maurevert et se mit à marcher sans dire un mot. Tous trois--Maurevert encadré entre Pardaillan et le nouveau venu--franchirent la porte de Russy, passèrent le pont et se mirent à remonter la Loire.

A une lieue environ du pont de Blois, ils s'arrêtèrent devant une masure abandonnée. Deux chevaux tout sellés étaient attachés à un restant de palissade qui avait dû entourer un jardinet attenant à la masure. Pardaillan poussa Maurevert dans l'unique pièce. L'inconnu entra derrière eux et ferma la porte.