Les Pardaillan — Tome 04 : Fausta Vaincue

Chapter 20

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--Asseyez-vous, messieurs...

Parmi ces gentilshommes, il y avait Crillon, le capitaine Larchant, Montsery, Sainte-Maline, Chalabre, Loignes, Deseffrenat, Biron, Du Guast, d'Aumont et d'autres. Quand ils furent tous assis, le roi les regarda un moment et dit d'une voix très calme:

--Messieurs, le duc de Guise veut m'assassiner...

Il serait difficile de donner une idée de l'effet produit par ces paroles. Pourtant, tous savaient depuis longtemps quelle était la crainte du roi. Bien mieux, ils savaient que cela allait leur être dit, avant d'entrer dans la chambre. Et pourtant, ils se regardèrent, tout pâles, et quelques-uns d'entre eux, se levant, dégainèrent comme si le duc de Guise eût été là... Le roi les calma d'un geste et ajouta:

--Tant que j'ai pu douter, tant que j'ai pu fermer les yeux, je me suis refusé à croire à la méditation d'un tel crime chez un homme que j'ai comblé de mes bienfaits. Aujourd'hui, messieurs, il faut que je prenne une décision, car je dois être tué avant la Noël... Or, je vous ai réunis pour vous demander votre aide et vos avis. Parle le premier, Crillon.

--Sire, dit Crillon, il s'agit d'un crime, et il me semble que cela regarde vos gens de loi...

--Ainsi, fit le roi, vous me conseillez de traduire le duc devant une cour de justice?

--C'est ainsi que l'on procède pour tous les criminels, sire.

Brion et quelques autres appuyèrent d'un geste.

--A moins, dit Henri III avec un pâle sourire, à moins que les amis de l'accusé ne l'enlèvent pendant le jugement et n'exécutent l'accusateur. Votre conseil ne vaut rien, Crillon!

--Sire, je suis soldat...

--Donc, reprit le roi après un moment de silence, en dehors du jugement, vous ne voyez pas ce qu'on peut faire à un traître, à un félon qui conspire contre la vie de son roi?

--Non, sire, dit froidement Crillon. Plus le crime est énorme, plus il est de l'intérêt du roi de le faire éclater au grand jour.

--Mauvais conseil, répéta Henri III de sa voix lente et basse. Ce qu'il faut faire, je vais vous le dire, moi!... Celui qui veut tuer, on le tue!... Vous en chargez-vous, Crillon?

Le rude capitaine s'inclina, secoua la tête, et dit:

--Sire, ordonnez-moi de provoquer le duc de Guise. Je le provoquerai au milieu de ses gentilshommes. Et quand nous aurons croisé le fer, en plein jour, devant tous. Dieu décidera entre sa cause et la mienne...

Le roi, ébranlé, jeta un regard à Catherine de Médicis qui fit un signe imperceptible.

--Non, reprît-il alors, non, mon brave Crillon. Je ne veux pas vous exposer, précieux que vous êtes à ma couronne. Allez, Crillon, je vous donne congé.

Le vieux capitaine s'inclina et sortit. Alors, Henri III se tourna vers Biron:

--Et vous, Biron, que me conseillez-vous?

--Votre Majesté est-elle parfaitement sûre des méchants desseins de M. de Guise? dit le maréchal.

--Aussi sûr que vous l'êtes vous-même. Car tous, autant que vous êtes ici, vous savez mieux que moi qu'un serment sur les autels n'est pas fait pour arrêter le duc de Guise...

--Eh bien, c'est vrai, Majesté. Et je n'ai pas été le dernier à vous conseiller de vous mettre en garde. Je dis donc que je suis de l'avis de Crillon: que le duc soit jugé et qu'il soit tiré un terrible châtiment de sa félonie...

--Et qui le jugera? fit amèrement le roi.

--Le Parlement de Paris.

--Paris se lèvera en masse pour le délivrer, dit Catherine de Médicis; on mettra le feu au Palais de Justice, on démolira le Louvre pour en faire des barricades, on nous pillera et nous tuera tous, maréchal, depuis le roi jusqu'au dernier de nos soldats...

Biron baissa la tête, tandis qu'un frémissement parcourait les autres membres de cet étrange et terrible conseil privé.

--Merci, Biron merci, dit le roi affectueusement. Je comprends vos scrupules, puisque je les ai eus. Mais l'heure des scrupules est passée. Veuillez donc vous retirer.

--Sire, dit Biron, je me retire, mais pour ne pas m'éloigner. A partir de cette minute, je ne quitte plus votre antichambre; la nuit, je dormirai en travers de la porte; homme ou diable, il faudra me passer sur le ventre pour arriver à Votre Majesté...

Après Biron, d'Aumont, interrogé à son tour, fit des réponses semblables, et se retira également. Puis ce fut Matignon qui sortit.

Il est à noter que Henri III avait une confiance illimitée dans ces quatre hommes, et que cette confiance était pleinement justifiée. S'il y avait bataille ou bagarre, on pouvait compter sur eux jusqu'à la mort. Ils n'étaient pas pour le guet-apens, voilà tout.

Après le départ de Matignon, personne ne sortit: tous ceux qui restaient étaient d'accord. En effet, le comte de Loignes ayant été interrogé à son tour par le roi, répondit tranquillement:

--Sire, je ne m'élèverai pas contre les avis qui viennent d'être donnés à Votre Majesté. Ce sont de bons et fidèles serviteurs que ceux qui sortent d'ici, et on peut être assuré qu'ils veilleront sur les jours du roi. Mais, en fait d'action, je n'en connais qu'une! En fait de juges, je n'en connais qu'un! Le voici...

En même temps, il tira son poignard.

--A mort! dit Chalabre. A mort, sire! Il n'y a que les morts qui ne frappent pas!

--Je vous assure, sire, fit Sainte-Maline à son tour, que nous nous chargerons et du jugement et de l'exécution...

Pendant quelques minutes, il y eut dans la chambre du roi une rumeur assourdie, chacun voulant dire son mot, chacun proposant son plan d'attaque. Enfin, Catherine de Médicis, qui avait écouté toute cette explosion en souriant, les calma d'un geste et dit:

--Mes braves amis, vous êtes de hardis compagnons, tous, et le roi vous devra la vie... il ne l'oubliera pas...

--Oui, oui! Nous marchons pour notre compte autant que pour celui du roi!...

La reine savait parfaitement de quelle haine étaient animés ces gentilshommes. Mais il ne lui déplaisait pas d'en avoir provoqué l'explosion. Elle reprit:

--Nous sommes donc tous d'accord? Il faut que Guise meure?...

Le roi s'était tourné vers le feu et chauffait ses mains pâles.

--Qu'il meure!...

Il semblait se désintéresser de l'effrayante question qui s'agitait autour de lui.

Il reste donc à savoir où, quand, comment le scélérat félon sera frappé, continua Catherine.

--Tout de suite! s'écria Montsery.

--Mes bons et braves amis, dit Catherine, ce n'est pas le tout que de tailler. Il faut encore savoir recoudre. C'est à quoi le roi et moi nous devons songer. Il faut donc que toutes nos précautions soient prises pour l'heure même qui suivra la mort du duc. Or, nous avons encore deux ou trois jours devant nous. Ne précipitons rien et faisons les choses raisonnablement. Nous avons trois points à élucider: où? quand? comment?... Où?... Ni chez lui, ni dans la rue: c'est ici même, dans l'appartement du roi, que doit se faire la chose. Quand? Nous le saurons peut-être demain matin. Comment? C'est le plan que je vais vous exposer...

XXXI

AUX APPROCHES DE NOËL (suite)

Le soir de ce jour où des décisions suprêmes furent prises chez le roi, nous pénétrons dans une auberge d'assez pauvre apparence, qui avoisine le château, et qui s'appelait à cause de cela l'hôtellerie du Château.

Dans une chambre du premier étage, le chevalier de Pardaillan allait et venait, à la lueur d'une chandelle fumeuse qui semblait n'être là que pour mieux montrer les ténèbres. Cependant, la table était dressée et toute servie, comme si Pardaillan eût attendu un convive. C'est-à-dire que sur cette table, il y avait de quoi apaiser la fringale de trois ou quatre bons mangeurs. Pardaillan était ainsi prodigue et outrancier dès qu'il traitait quelqu'un.

Ce quelqu'un arriva enfin, et Pardaillan appelant une servante fit aussitôt renforcer l'éclairage par deux ou trois flambeaux. Alors, à la lumière plus vive qui inonda la chambre, le visiteur de Pardaillan--son convive--apparut, et ayant laissé tomber son manteau, montra les rudes moustaches et le front cicatrisé couturé de balafres, et le regard loyal du brave Crillon... c'était Crillon qui rendait visite à Pardaillan!

Pourquoi! dans quel but?... Nous allons le savoir.

Le matin, Crillon, comme on l'a vu, avait quitté la chambre royale, pour ne pas assister aux préparatifs d'un guet-apens qu'il réprouvait. Crillon avait soigneusement visité les postes. Il renforça les points faibles. Il doubla le nombre des patrouilles. En sorte qu'à partir de ce moment, le château ne retentit plus que du pas des soldats et du bruit des armes.

Lorsqu'il eut donné les mots d'ordre et changé les consignes, Crillon sortit du château dans l'intention d'en faire le tour et de s'assurer qu'aucun coup de main n'était possible. Comme il quittait l'esplanade qui s'étendait devant le porche, il s'aperçut qu'on le suivait à distance. Il s'arrêta en fronçant les sourcils.

Cependant, l'homme qui semblait le suivre s'était rapproché de Crillon et marchait droit sur lui, enveloppé dans sa cape jusqu'aux yeux, car le froid était violent, et un petit vent du nord balayait le plateau.

--Parbleu, monsieur, dit Crillon quand l'inconnu ne fut plus qu'à deux pas, est-ce à moi que vous en voulez?

--Oui, sire Louis de Grillon, fit tranquillement l'homme.

Mais en même temps, cet homme laissa son visage à découvert et se mit à regarder Crillon en souriant. Crillon le reconnut aussitôt et tendit sa main d'un mouvement cordial.

--Le chevalier de Pardaillan! s'écria-t-il...

--Lui-même, capitaine, et qui court après vous... pour vous rappeler une promesse que vous me fîtes...

--Laquelle?

--Celle de me présenter au roi.

--Ah! par la mortboeuf, ce n'est pas trop tôt! fit Crillon avec un large sourire de bienveillance. Peu m'importent les motifs pour lesquels vous avez besoin de voir le roi. Il suffit que vous souhaitiez être présenté à Sa Majesté. Ce sera fait. C'est moi qui m'en charge. Seulement, je dois vous prévenir d'une chose... c'est que si vous ne connaissez pas le roi, le roi vous connaît parfaitement. Je lui ai dix fois raconté la manière dont vous m'avez aidé à sortir de Paris. Mordieu! ce fut un beau fait d'armes! Je vous vois encore levant haut votre rapière et donnant le signal de la marche en avant. Je vous entends encore crier: Trompettes, sonnez la marche royale!...

--Vous me voyez bien content de votre amitié, fit gravement le chevalier; bien content et bien honoré, car ce n'est pas en vain qu'on vous appelle le Brave Crillon. Donc, puisque cela vous agrée, je vous attendrai ce soir en mon hôtellerie dont vous voyez d'ici l'enseigne.

--L'hôtellerie du Château, fit Crillon; je connais cela; on y boit d'excellent Andrésy.

--A quelle heure vous attendrai-je?

--Mais entre le service de jour et le service de nuit, c'est-à-dire que je serai libre environ de six à sept heures du soir. Nous arrêterons le jour où vous désirez être présenté à Sa Majesté...

Là-dessus les deux hommes se serrèrent les mains, et Crillon continua sa ronde autour du château.

Cependant, Pardaillan était rentré à l'hôtellerie. Dans sa chambre, un homme l'attendait, assis auprès du feu qu'il regardait fixement, comme s'il eût cherché dans les braises ardentes un signe quelconque de sa destinée. Cet homme, c'était Jacques Clément. Il portait ce costume de drap noir que nous lui avons vu et qui lui donnait une sorte d'élégance funèbre. A l'entrée de Pardaillan. le moine releva vivement la tête et sourit.

--Savez-vous qui je reçois à dîner ce soir? fit Pardaillan.

--Comment le saurais-je, mon ami?

--Crillon. Le brave Crillon en personne. C'est-à-dire le gouverneur du château de Blois.

Négligemment, il ajouta:

--Crillon doit me présenter au roi...

Jacques Clément tressaillit, regarda fixement le chevalier comme pour l'interroger, puis baissant sa tête pensive:

--Pardaillan, dit-il, il se passe en ce moment des choses que je ne comprends pas. Pardaillan, qu'est-ce que le frère portier des jacobins était venu faire à Blois?

--Ça, je n'en sais rien, mon ami...

--Pardaillan, qui a tué frère Timothée?

--D'abord, êtes-vous bien sûr que le cadavre des fossés fût celui de ce digne moine?

--Parfaitement sûr, et vous-même, Pardaillan, l'avez reconnu, bien que vous n'ayez vu cet homme que peu d'instants...

--Oui, ce fut lui qui me conduisit à vous.

--Rien ne m'ôtera de l'idée, reprit Jacques Clément, que le frère portier courait après moi et avait des instructions à me donner. Qui sait si ce qui m'arrive aujourd'hui n'eût pas été évité si j'avais vu le moine avant sa mort...

--Tout s'arrangera! fit Pardaillan avec un sourire.

--Tout peut s'arranger, en effet, dit Jacques Clément! d'une voix morne, tout, excepté les désespoirs d'amour. Ah! si vous aviez vu de quel air de mépris elle m'a reçu!...

--La duchesse de Montpensier?

Jacques Clément ne parut pas avoir entendu. Il avait laissé tomber sa tête dans ses mains, et, le regard fixé sur le feu dont les reflets coloraient sa tête pâle, il songeait. Ce fut d'une voix amère qu'il continua:

--On n'a plus besoin de moi, Pardaillan! J'ai hésité à frapper, et on me rejette. Tout m'échappe à la fois: et l'amour et la vengeance.

--Je comprends que l'amour vous échappe, dit Pardaillan. D'après ce que vous m'avez raconté de votre visite, cette jolie diablesse que vous appelez un ange vous a quelque peu malmené. Laissez-moi vous dire que vous n'y perdez pas grand-chose, si toutefois vous la perdez...

---Que voulez-vous dire? balbutia Jacques Clément.

--Que vous ne la perdez pas--malheureusement pour nous--, qu'elle vous reviendra!...

--Oh! si cela était! Si je pouvais revivre!... la revoir!... l'aimer encore!

Les deux hommes déjeunèrent ensemble. Ou plutôt Pardaillan mangea pour deux. Quant à Jacques Clément, il était plongé en des idées funèbres, et bientôt, selon ce qui avait été convenu, il se retira dans sa chambre.

Pardaillan s'assit près du feu et se mit à méditer profondément. Il prenait des notes sur un morceau de papier; il raturait; il recommençait. Quand enfin il eut fini ce singulier travail, il relut avec un sourire de complaisance et murmura:

--Je crois que ce ne sera pas trop mal ainsi.

Ce que Pardaillan venait de méditer avec tant d'attention, c'était le menu du dîner du soir. Il appela donc l'hôte et lui donna les instructions nécessaires pour que ce menu fût exécuté scrupuleusement. Aussi, lorsque Crillon apparut, la table était toute dressée et servie.

--Ah! ah! s'écria le brave Crillon, il paraît que vous me voulez traiter comme un prince.

--Non pas, dit Pardaillan, car alors je ne me fusse pas mis en frais... Asseyez-vous donc ici, mon cher sire, le dos au feu, et moi là, devant vous.

Crillon obéit en prenant la place que lui indiquait Pardaillan. Nous n'en suivrons pas les péripéties, nous contentant de noter l'entretien des deux convives... En effet, en même temps que Crillon, bon mangeur, bon buveur, attaquait les victuailles, Pardaillan attaquait son hôte par ces mots jetés froidement et tout à coup:

--A propos, messire, vous savez qu'on veut tuer le roi?... On dirait que cela vous étonne?

--Cela ne m'étonne pas, mon digne ami; seulement, je dois vous prévenir que si on vous entend parler ainsi, et cette auberge est un nid à espions, votre tête sera fort menacée...

--On ne nous entendra pas, dit Pardaillan qui sourit; nous sommes parfaitement seuls. Or, si l'on veut tuer le roi, je ne veux pas que le roi soit tué!

--Mais enfin, dit Grillon abasourdi, comment savez-vous qu'on veut tuer notre souverain?

--Je vois qu'il faut satisfaire votre curiosité. Sachez donc que j'ai assisté à la dernière réunion des gens qui veulent assassiner le roi.

--Qui sont ces gens? fit Crillon devenu pâle.

--Messire, si vous ne saviez pas leurs noms, je ne vous les dirais pas; mais comme vous les savez aussi bien que moi, je vous en dirai un qui les résume: le duc de Guise...

--Et vous dites, reprit Crillon qui ne songeait plus ni à boire ni a manger, vous dites que ces gens se sont réunis?...

--Pour décider la mort du roi, oui!...

--Et que vous avez tout vu, tout entendu?...

--C'est uniquement pour cela que je vous ai cherché, mon cher Crillon, et c'est aussi pour cela que je vous ai prié à dîner, outre le plaisir et l'honneur de vous avoir à ma table.

Crillon demeura pensif quelques minutes.

--Voilà donc, reprit-il tout à coup, pourquoi vous voulez être présenté au roi?

--Fi! monsieur... je ne suis pas un prévôt pour aller raconter à Sa Majesté ce que j'ai pu entendre. M. de Guise veut tuer le roi. C'est son affaire... Et cela ne me regarde pas. Mais ce qui me regarde, c'est que je ne veux pas que le roi soit tué, et c'est pourquoi j'interviens... Je veux vous persuader simplement que je puis et que je dois sauver Sa Majesté, si toutefois vous m'y aidez... et vous ne pouvez m'aider que d'une seule manière: en me présentant... non pas au roi, comme je le disais, mais chez le roi... En me cachant ou sans me cacher, peu importe. Seulement, il est certain que si le duc de Guise ou quelqu'un des siens me voit rôder autour des appartements royaux, cela pourra peut-être contrarier mon projet...

--Savez-vous, dit Crillon, que c'est bien grave ce que vous me demandez là?

--J'ai commencé par proclamer moi-même la gravité de la chose... ainsi!...

--Savez-vous qu'en somme je ne vous connais pas beaucoup?

--Oui, mais moi, je vous connais, et c'est l'essentiel... Parlez sans crainte de me vexer...

--Eh bien, mon cher, vous auriez envie de tuer le roi que vous n'agiriez pas autrement.

--Dame... je comprends et approuve votre doute... Seulement, je vous préviens que, si vous ne m'introduisez pas au château, je serai force d'y entrer tout de même et malgré vous. Or, dans une embuscade de ce genre, j'eusse préféré vous avoir comme ami...

--Et aussi le suis-je, par la mortboeuf! Voyons. Je me fie à vous entièrement. Que voulez-vous?

--Entrer au château aux jour et heure qui seront nécessaires, y entrer secrètement, et être placé de telle sorte que, pour arriver au roi, il faille d'abord me rencontrer.

--Je m'y engage sur ma parole, dit Crillon. Seulement, comment serai-je prévenu de ce jour et de cette heure?...

--Je vous enverrai quelqu'un de confiance.

Sept heures approchaient; Crillon se leva en disant:

--Voici le moment d'aller établir le service de nuit... Si, avant de recevoir la visite de votre homme de confiance, j'avais besoin de vous voir ou de vous parler?...

--Ici, mon cher capitaine. Je n'en bouge pas.

Les deux hommes se serrèrent une dernière fois la main en s'assurant de leur mutuelle estime. Lorsque Crillon fut parti, Jacques Clément entra.

--Vous avez entendu? demanda Pardaillan.

--Tout, dit Jacques Clément. Entendu et compris.

XXXII

AUX APPROCHES DE NOËL (suite)

Dans un de ces vieux hôtels comme il en existe encore à Blois, il y avait en cette soirée une réunion brillante par la qualité des gens qui la composaient, mais peu nombreuse. Les abords de cet hôtel étaient soigneusement surveillés par une triple chaîne de sentinelles perdues, c'est-à-dire de gentilshommes disposés de distance en distance.

Nous suivrons un homme qui, vers huit heures du soir, sortit de cette mauvaise Hôtellerie où le malheureux frère Timothée avait fait son dernier repas que, pour comble, il n'avait même pas eu le temps de digérer. Cet homme, c'était Maurevert. Il s'avançait avec d'étranges précautions. Sous son manteau, il tenait sa dague à la main. Il sondait pour ainsi dire le terrain, et ne s'aventurait dans les opaques ténèbres glaciales qu'avec la certitude de n'y être point heurté par quelque ennemi ou truand.

Il faisait grand froid. Mais Maurevert essuyait la sueur qui coulait de son front. Quelquefois, il haussait les épaules et murmurait:

--Je suis fou... Si c'était de lui que parlait la lettre du prieur, je l'aurais déjà vu... j'ai battu Blois de fond en comble...

En même temps, Maurevert distingua une ombre qui barrait le passage de l'étroite rue. Maurevert avait bondi; mais en reconnaissant que cette voix, tout menaçante qu'elle fût, n'était pas celle qu'il attendait, il se rassura aussitôt et répondit:

--Pourquoi ne passerai-je pas? Est-ce que Léa l'aurait défendu?

--Non, monsieur, si vous me dites chez qui vous allez.

--Je vais chez Myrthis, dit Maurevert.

Une fois encore, Maurevert fut arrêté dans la rue et donna un deuxième mot de passe. Enfin, à la porte de l'hôtel où avait lieu la réunion que nous avons citée, il échangea une troisième parole de reconnaissance.

Lorsque Maurevert fut à l'intérieur de l'hôtel, nul ne s'occupa de lui: du moment qu'il était parvenu jusque-là, il devait connaître parfaitement la maison. D'ailleurs, à peine le vestibule du rez-de-chaussée franchi, Maurevert ne trouva personne pour le guider. Mais il paraît qu'il n'avait nullement besoin d'être guidé, car il monta hardiment le large escalier monumental qui s'ouvrait presque sur le vestibule.

Cet hôtel paraissait désert. Il y régnait un profond silence.

Maurevert monta jusqu'au premier étage. Partout, même silence et mêmes ténèbres.

Maurevert monta plus haut. C'est-à-dire qu'il gagna les combles. Là, du fond du couloir, sortait une sorte de rumeur confuse comme celle de plusieurs personnes qui parlent. Ce fut vers ce fond de couloir que se dirigea Maurevert. Il aboutit dans une pièce, étroite, sombre, qui ne devait guère être habitée que par les souris ou les araignées.

Maurevert alla jusqu'au fond de la pièce. Là, dans le mur, à peu près à hauteur d'homme, il dérangea une brique. Et alors un rayon de lumière tamisée passa par ce trou. Ce trou était masqué dans l'autre salle par un treillis qui se confondait avec les tapisseries.

Nous avons dit que la réunion était peu nombreuse, mais qu'en revanche elle était fort brillante par la qualité des gens qui s'y trouvaient. C'était d'abord la duchesse de Nemours, accourue à Blois depuis peu. Les trois frères: le duc de Guise, le duc de Mayenne et le cardinal. Puis le duc de Bourbon. Plus la duchesse de Montpensier.

Au moment même où Maurevert dérangeait la brique, la duchesse de Nemours, le cardinal de Bourbon, le duc de Mayenne et le cardinal de Guise se retiraient. Il ne resta que le duc de Guise et Marie de Montpensier. Celle-ci, alors, se dirigea vers une porte qu'elle ouvrit, et dit:

--Vous pouvez entrer, messieurs...

Un certain nombre de gentilshommes, parmi lesquels Espinac et d'autres pénétrèrent aussitôt dans le grenier.

--Nous sommes au complet? dit le duc.

--Il manque Maurevert, fit Maineville.

--Maurevert, s'écria la duchesse de Montpensier, je ne l'ai pas convoqué et ne lui ai pas fait parvenir les mots de passe. Il a depuis longtemps de singulières attitudes. Un homme à surveiller, messieurs...

Maineville eut une légère contraction des sourcils. Ce n'est pas qu'il s'indignât de l'accusation portée contre son ami; mais il s'en inquiétait, car il avait lui-même, dans la journée, donné les mots à Maurevert. Cependant, il ne dit rien et garda pour lui ses appréhensions.

--Messieurs, dit le duc de Guise, nous avons reçu des renseignements du château. Il paraît qu'il y a chez Sa Majesté de forts soupçons contre moi, et ce, malgré le serment que j'ai fait de bonne amitié au roi... Que devons-nous faire en pareille occurrence?

--Qui quitte la partie la perd! s'écria aigrement la duchesse en agitant ses ciseaux d'or.

--Cependant, madame, si l'illustre duc qui est le chef suprême de la Ligue venait à périr, faute d'un peu de patience, que deviendrions-nous, tous autant que nous sommes?... fit l'un des conjurés. Monseigneur, je vous supplie de quitter Blois, dès demain, car je crois en mon âme et conscience que le danger de mort, à cette heure, est aussi grand pour vous que pour Valois...

--Neuilli, fit le duc, quand je verrais la mort entrer par cette fenêtre, ce ne serait pas une raison pour que je sorte par cette porte. Valois a des soupçons, mais il ne peut prendre contre moi aucune résolution mortelle...

--Vous en prenez bien contre lui! Pourquoi n'en prendrait-il pas contre vous?

--Il n'oserait! répondit Guise avec cette superbe assurance qui était le fond de son caractère. Messieurs, ajouta-t-il, puis-je compter sur vous?