Les Pardaillan — Tome 04 : Fausta Vaincue

Chapter 19

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--Que vois-je? murmura le moine. Ne serait-ce pas ce bon M. de Maurevert? C'est bien lui, de par saint Matthieu, patron de cette auberge!... Je puis très bien me confier à M. de Maurevert qui est un de nos fidèles, un intime du révérend Bourgoing; je vais lui demander où je pourrai bien trouver la duchesse de Montpensier... Et comme il m'estime, peut-être m'invitera-t-il à partager avec lui les choses succulentes dont, selon toute vraisemblance, il va se nourrir ce soir... Allons!...

Cela dit, frère Timothée, qui en sa double qualité d'ancien reître et de moine était doublement imprudent, attacha sa mule à l'un des anneaux du perron, entra majestueusement dans la salle et, le visage épanoui se dirigea droit sur Maurevert.

Maurevert, qui, en effet, était en relations suivies avec le prieur Bourgoing, de même que les gentilshommes du service de Guise, reconnut parfaitement le frère portier des jacobins.

--Ah! monsieur le marquis de Maurevert, commença le moine, la bouche en coeur et les yeux luisants.

--Je ne suis pas marquis, fit Maurevert.

--Monsieur le baron, alors, je suis bien heureux...

--Je ne suis pas baron, interrompit Maurevert.

Le moine, qui avait mis dans sa tête que Maurevert paierait l'écot de son dîner, ne se laissa pas intimider par cet accueil sévère. Tirant donc à lui un escabeau, il s'assit sans y être invité.

--Mon gentilhomme, dit-il, je suis sûr que le révérend Bourgoing serait bien heureux s'il apprenait, en ce moment, en quelle excellente compagnie je me trouve. Pare celle-là! ajouta Timothée en lui-même.

En effet, Maurevert, qui, devant l'insistance du moine, fronçait déjà les sourcils et s'apprêtait à lui faire rudement sentir la distance qui sépare un frocard d'un gentilhomme, se dérida soudainement au nom de Bourgoing et prêta l'oreille.

--Est-ce donc à dire, fit-il, en essayant de démêler les intentions du frère portier, que le prieur vous adresse à moi?...

--Pas tout à fait... mais presque... Daignez permettre, mon gentilhomme, je meurs de soif.

En même temps, Timothée remplit un gobelet jusqu'aux bords et le vida d'un seul trait.

--A votre santé, à celle de la Ligue, murmura-t-il en clignant de l'oeil, et à la mort du tyran!...

Maurevert tressaillit... Il se pencha vers le moine et d'une voix basse, rapide:

--Est-ce pour cela que vous venez à Blois?...

Timothée, encore, cligna de l'oeil, réponse qu'il jugeait apte à concilier son désir de bien dîner et sa complète ignorance de la mission dont il était chargé... il portait une lettre, voilà tout. Mais cette réponse, Maurevert l'interpréta dans le sens de l'affirmative.

Sa haine contre le duc de Guise, plus encore que le désir de passer le plus tôt possible chez le trésorier royal lui faisait souhaiter ardemment la mort du duc.

On conçoit l'intérêt énorme que prit tout à coup à ses yeux frère Timothée, envoyé de Bourgoing, c'est-à-dire d'un ligueur enragé.

--Buvez, puisque vous avez soif, dit-il d'une voix très adoucie.

--Je ne meurs pas seulement de soif, mais aussi de faim. Songez donc, messire, que j'ai fait en moins de quatre jours le voyage de Paris à Blois... Cette fois, songea-t-il, tu m'invites à dîner!

Et un troisième clignement des yeux indiqua toute l'importance de la mission que le moine venait remplir à Blois.

--C'est donc bien pressé? fit Maurevert qui pâlit à cette idée que Guise, peut-être, allait agir le premier... Au nom des grands intérêts que vous connaissez, si vous m'êtes envoyé, je vous somme de parier. Et si ce n'est pas moi que vous cherchez, je vous en prie...

--Mon cher monsieur de Maurevert, dit le moine, c'est bien vous que je cherchais, car voilà quatre heures que je cours après vous. Le révérend prieur m'a expressément recommandé de ne rien faire sans vos amis. Je parlerai donc. Mais je vous avoue qu'avant dîner, mes idées ne sont jamais bien nettes...

--Venez! dit Maurevert qui, tout à coup, se leva et gagna rapidement la porte, de façon qu'on vît qu'il ne sortait pas en compagnie du moine.

Frère Timothée demeura un instant abasourdi, jeta un dernier regard navré du côté de la cuisine, acheva par acquit de conscience le pot de vin qui était devant lui, et sortit à son tour sans avoir été autrement remarqué. Dans la rue, il détacha sa mule et, mélancolique, s'apprêta à suivre Maurevert qui l'attendait.

--Je veux vous traiter, dit Maurevert, selon vos mérites, c'est-à-dire beaucoup mieux qu'en cette auberge. Suivez-moi donc à quelques pas, car il importe qu'on ne nous voie pas ensemble, vous comprenez?

--Si je comprends! s'écria Timothée qui prit au même instant une figure rayonnante.

La nuit était tout à fait venue. Les rues étroites de Blois étaient plongées dans les ténèbres que le brouillard faisait plus intenses. Maurevert montait une ruelle escarpée, pavée de cailloux pointus destinés à aider la descente des chevaux.

«Si cet imbécile est porteur de quelque ordre grave, je le saurai, réfléchissait Maurevert. Et je préviendrai la vieille Médicis. Alors, de deux choses l'une: ou c'est le roi qui agit le premier, ou c'est Guise qui tue Valois. Dans le premier cas, j'aurai rendu un immense service à la monarchie, et il faudra bien qu'on m'en tienne compte. Dans le deuxième cas, j'en serai quitte pour attendre une nouvelle occasion de prouver à Guise qu'on ne me traite pas impunément comme un valet. Et comme il ne sait rien, comme il ne peut rien savoir, je demeure son intime!»

Maurevert s'arrêta devant une auberge de médiocre apparence. C'est là qu'il avait son logis. Timothée fit la grimace et soupira:

--L'auberge du Grand-Saint-Matthieu me paraissait infiniment respectable.

--Ne vous fiez pas aux apparences, ricana Maurevert d'un ton qui, un instant, donna le frisson à Timothée. Je vous ai promis de vous traiter selon vos mérites, et je vous jure que vous le serez. Entrez donc, faites mettre votre mule à l'écurie, puis traversez la salle, montez l'escalier qui se trouve au fond, et faites-vous donner la chambre n° 3.

Timothée commençait à se repentir d'avoir suivi Maurevert. Il éprouvait un étrange malaise. En somme, il eût bien voulu s'en aller, quitte à mal dîner. Mais la rue était déserte. Maurevert le surveillait.

Il se conforma donc aux instructions qu'il venait de recevoir.

L'hôtesse le conduisit à la chambre n° 3, et se retira en emportant la bénédiction du moine qui demeura seul. Une demi-heure se passa.

«Est-ce que, par hasard, se demanda le moine, ce M. de Maurevert se moquerait de moi?»

A ce moment la porte s'ouvrit, et Maurevert parut, en mettant un doigt sur sa bouche. Le moine se contenta de suivre Maurevert qui, par un deuxième geste, l'invitait à venir avec lui.

Le gentilhomme traversa le couloir sur lequel s'ouvraient diverses chambres de l'hôtellerie, et pénétra dans le logement situé juste en face de celui du moine. Dès lors, le visage du frère Timothée rayonna plus que jamais, et de rubicond qu'il était, devint incandescent.

En effet, au beau milieu de cette pièce où Maurevert venait d'entrer, une table toute dressée offrait aux regards les éléments d'un dîner près duquel ceux du Grand-Saint-Matthieu n'eussent été que de simples hors-d'oeuvre.

--Mon cher hôte, dit Maurevert, asseyez-vous, et usez sans façon d'une hospitalité qui vous est offerte de même...

--En ce cas, je me débarrasserai de ce froc qui me gêne pour manger!

En même temps, le digne frère portier, ayant jeté son froc en travers du lit, apparut en jaquette de cuir et s'assit résolument, le couteau au poing, jetant sur un pâté un regard de défi.

--Attaquons! dit Maurevert... Mais je vois que vous avez conservé quelques habitudes de votre ancien métier, puisque vous portez jaquette de cuir. Vous avez donc été soldat avant d'être jacobin?...

--Saint-Denis, Jarnac, Moncontour, Dormans, Couras... énuméra le moine en brandissant son couteau.

Le repas se continua parmi ces propos et d'autres. Tout à fait revenu de ses préventions, le moine mangeait comme deux hommes raisonnables et buvait comme quatre.

Le moment vint où Maurevert s'aperçut que son convive était juste dans l'état d'esprit où il avait désiré.

--Et vous disiez donc, commença-t-il, que le révérend Bourgoing vous adressait à moi?

--Pas tout à fait; je suis venu voir la duchesse de Montpensier.

--Pourquoi? demanda Maurevert, en débouchant un nouveau flacon.

--Pourquoi? bredouilla frère Timothée. Je n'en sais rien.

--Diable! Je suppose que, pourtant, ce n'est pas pour lui faire une déclaration d'amour?

--Eh! eh!... je pourrais plus mal tomber! fit le moine avec l'outrageante fatuité des ivrognes. Mais enfin, la vérité est que je lui porte une lettre et que j'ignore ce qu'il y a dans cette lettre, et que j'ignore où et quand je pourrai rencontrer la duchesse, et que j'ai compté sur vous pour...

--Remettre la lettre? Je m'en charge!

--Non, non, s'écria le moine. Le très révérend Bourgoing m'a dit: «Timothée, plutôt que de parler à qui que ce soit de cette lettre, arrachez-vous la langue!...»

--Mais puisqu'il vous a dit de m'en parler!

--Il a ajouté, continua le moine qui, pris à son propre mensonge, jugea convenable de ne pas entendre cette interruption... il a ajouté: «Timothée, plutôt que de vous laisser prendre cette lettre, faites-vous tuer. Mais avant de mourir, avalez-la!» Je ne puis donc, mon gentilhomme, ni vous montrer ni vous remettre cette missive qui est là, cousue à l'intérieur de mon froc...

--Alors, que voulez-vous de moi?

--Mais... que vous me conduisiez à la duchesse...

--Diable!... Ce sera difficile, car, sûrement, elle dort en ce moment...

--Aussi n'ai-je pas dit ce soir, tout de suite... Il suffira que je la puisse voir après-demain...

--Il sera trop tard, fit Maurevert en secouant la tête.

--Demain matin, alors!

--Trop tard encore!... La duchesse quitte Blois demain matin. Je le tiens de M. le duc de Guise lui-même Bah! vous en serez quitte pour attendre son retour. Car le duc m'a affirmé qu'elle ne serait pas plus d'un mois ou deux absente...

--Trop tard! trop tard! gémit le moine en faisant le geste de s'arracher les cheveux. Que vais-je dire au révérend?... Il va me chasser! ou peut-être, pis encore!

--C'est probable, dit froidement Maurevert. Mais voyons, votre chagrin me fend le coeur. Peut-être y a-t-il un moyen de tout arranger... Ce serait de voir la duchesse tout de suite. Je suis assez bien en cour pour prendre sur moi de la faire réveiller.

--Partons! dit le moine. Où demeure la duchesse?

--Près du château, répondit Maurevert, Allons, remettez votre froc, et prenez courage: je me charge de tout.

--Mais comment allons-nous sortir?

--Vous l'allez voir, dit Maurevert qui, traversant le couloir après avoir éteint les flambeaux, pénétra dans la chambre qui portait le numéro 3, c'est-à-dire la chambre que le moine, sur sa recommandation, avait demandée.

Maurevert ouvrit la fenêtre. Et alors, frère Timothée put se rendre compte qu'un de ces escaliers extérieurs, comme il y en avait à bien des maisons, partait de cette fenêtre pour aboutir à la rue.

Si le moine eût été moins tourmenté, et par ses pensées et par le vin, il eût pu s'étonner que Maurevert lui eût justement recommandé cette chambre et non une autre. Mais il ne pensait pas si long. Il descendit et Maurevert le suivit, en laissant la fenêtre ouverte derrière lui.

A ce moment-là, il était près de minuit. Dans les rues de Blois, pas un être vivant ne se montrait. Frère Timothée marchait gravement près de Maurevert qui gagna les abords du château, et se mit à contourner les fossés remplis d'eau. Tout à coup, il s'arrêta et d'une voix étrange:

--Alors, vous dites que cette lettre est cousue dans l'intérieur de votre froc?

--Là! fit le moine avec un rire épais. Bien malin qui viendrait la chercher là!

--Et vous dites que c'est grave?... que vous ne la donneriez à personne au monde?...

--Pas même... à vous!...

--Et bien, tu me la donneras tout de même! gronda sourdement Maurevert.

En même temps, son bras se leva. L'éclair de sa dague traversa l'espace. Au même instant, le moine jeta un grand cri et s'affaissa. La dague de Maurevert avait pénétré dans la gorge de frère Timothée, au-dessus de la cuirasse...

Maurevert regarda autour de lui. Rien ne bougeait... Le cri du malheureux moine, s'il avait été entendu, n'avait éveillé aucune alerte. Froidement, Maurevert se baissa, tâta le froc, sentit le papier, déchira l'étoffé du bout de sa dague, et saisit la lettre... Puis, soulevant le cadavre, le dépouilla de son froc, et alors, il le poussa dans l'eau du fossé. Quant au froc, il l'emporta chez lui.

C'est ainsi que périt frère Timothée, victime de sa gourmandise et de son dévouement.

Rentré dans sa chambre, Maurevert ouvrit tranquillement la lettre et se mit à la lire. Voici ce qu'elle contenait:

« Madame,

«J'ai l'honneur et la joie d'aviser Votre Altesse Royale que notre homme s'est soudainement décidé à se mettre en route pour Blois. Il emporte le poignard, le fameux poignard qui lui fut octroyé par l'ange que vous connaissez.

«Si Valois en réchappe, cette fois, il faudra qu'il ait le diable au corps. Je ne sais si l'homme aura le courage de vous venir voir, et c'est pourquoi je vous préviens. Il serait à souhaiter que Votre Altesse Royale pût le découvrir dans Blois et lever ses derniers scrupules, s'il en a: je crois qu'un regard de vous y suffira.

«Je vous prie d'observer qu'il est accompagné d'un gentilhomme qui, sans aucun doute, est des nôtres. Grand, robuste, fière tournure, l'oeil froid et moqueur, ce gentilhomme m'a paru posséder toutes les qualités d'audace, de vigueur et de sang-froid nécessaires pour le grand acte.

«Je suis, madame, de Votre Altesse Royale, le très dévoué serviteur.»

La lettre portait comme signature un signe sans doute convenu et servant de pseudonyme.

Ayant achevé sa lecture, Maurevert replia la lettre, la plaça dans son pourpoint, s'enveloppa de sa cape, éteignit le flambeau qu'il avait allumé, et murmura:

«Il faut que la vieille Médicis ait cela tout de suite... d'abord parce que cette lettre complète la première, ensuite parce qu'il faut que je m'en débarrasse à l'instant... Allons au château.»

Malgré ces paroles, il ne bougea pas. Debout dans les ténèbres, enveloppé de son manteau, il réfléchissait profondément.

«Voyons, gronda-t-il tout à coup, relisons. C'est une pensée insensée qui m'a traversé l'esprit quand j'ai lu ces mots...»

Il battit le briquet et ralluma son flambeau. Et il se remit à lire. Il ne relisait qu'un passage, toujours le même, et tout ce qui était relatif au meurtre du roi lui était indifférent.

Un bruit dans le couloir, une planche qui venait de craquer sans doute, le fit tressaillir violemment. Il se leva d'un bond, la dague au poing, l'oeil exorbité, la sueur au front.

«On a marché là!... qui vient de marcher?...»

Est-ce que Maurevert avait des remords?... Se repentait-il de sa trahison?...

Ce n'était point le remords qui l'immobilisait dans les ténèbres... c'était la peur!... Car, lorsqu'il se décida enfin à se remettre en route, bas, très bas, comme s'il eût redouté de s'entendre lui-même, il murmura:

«Celui qui doit tuer le roi est accompagné d'un gentilhomme... l'oeil froid et moqueur... fière tournure... grand... robuste... qui est ce gentilhomme?...»

Lorsqu'il eut descendu l'escalier extérieur qui aboutissait à la chambre n° 3, lorsqu'il eut fait cent pas dans la rue, il s'arrêta encore et haussa violemment les épaules:

«Allons donc! gronda-t-il. Ce ne peut être lui!... Pourquoi serait-ce lui?...»

Et, arrivé devant le porche du château, vers lequel il s'était machinalement dirigé sans doute, la même préoccupation n'avait cessé de le hanter jusqu'à lui faire oublier le motif de sa visite nocturne, car il prononça sourdement:

«La Cité était cernée de toutes parts. Un renard n'eût pas trouvé le moyen d'en sortir. La Seine était surveillée. Près de quatre cents hommes sont restés sur les bords et dans les barques jusqu'au soir,.. Il est mort...»

Furieusement, il crispa les poings et gronda:

«Oui!... Mais alors... pourquoi n'a-t-on pas retrouvé le cadavre?...»

--Au large! cria une voix dans la nuit.

C'était la sentinelle placée devant le porche, qui venait d'apercevoir Maurevert. Celui-ci tressaillit, s'enveloppa de son manteau jusqu'à cacher son visage et, de sa place, dit tranquillement:

«Prévenez M. Larchant qu'il y a un courrier pour Sa Majesté.»

Larchant, c'était le capitaine des gardes qui, sous le commandement direct de Crillon, veillait à la sûreté du château.

La sentinelle appela. Il y eut des allées et venues de lanternes. Et enfin, au bout d'une demi-heure, le capitaine Larchant parut, s'approcha de Maurevert et, dans la nuit, chercha à le reconnaître.

--Monsieur, dit Maurevert en dissimulant son visage et changeant de voix, veuillez aller prévenir Sa Majesté la reine mère qu'il lui arrive une nouvelle missive semblable à celle qu'elle a reçue il y a huit jours.

--Monsieur, dit Larchant, êtes-vous fou? ou vous moquez-vous de moi? Voir Sa Majesté à cette heure?

--C'est vous qui êtes fou, dit Maurevert froidement. Car, si demain il arrive un malheur dans le château, je dirai que vous m'avez empêché de prévenir Sa Majesté, et vous serez arrêté comme complice. Bonsoir!

--Holà, un instant, monsieur. J'y vais. Mais je vous préviens que si la reine ne vous reçoit pas, et qu'elle soit mécontente d'être éveillée à deux heures du matin, je vous coupe les oreilles. Entrez au corps de garde.

Un quart d'heure plus tard, Larchant était de retour.

--Venez, monsieur, dit-il d'un ton d'étonnement, venez et excusez-moi. La reine vous attend...

Lorsque Maurevert fut en présence de Catherine de Médicis dans l'oratoire du rez-de-chaussée, il lui tendit la lettre en disant:

--Du prieur des jacobins à Mme la duchesse de Montpensier...

La reine dévora la terrible lettre d'un regard. Mais elle garda pour elle ses impressions.

--Il faut vous assurer de l'homme qui a apporté cette missive, dit-elle simplement.

--C'est fait, madame.

--Où est-il?...

--Dans les fossés du château, où il boit de l'eau par sa gorge ouverte pour avoir bu trop de vin chez moi.

La reine tressaillit, et jeta un regard pensif sur Maurevert.

Dix minutes plus tard, Catherine de Médicis entrait dans la chambre du roi, le réveillait, et, lui mettant sous les yeux la lettre de Bourgoing, lui disait:

--Sire, je vous avais demandé trois jours pour vous apporter la preuve. Trois heures m'ont suffi. Maintenant, il n'y a plus une minute à perdre!...

XXIX

LES CLEFS DU CHÂTEAU

Le surlendemain, il y eut, sur convocation du roi, séance solennelle des états généraux. Après la messe qui fut célébrée par le vieux cardinal de Bourbon, Henri III se rendit à la salle des séances.

Comme pour bien marquer un contraste avec le duc de Guise, qui ne venait jamais au château qu'avec une imposante escorte, le roi avait donné l'ordre de placer dans la grande salle le nombre de gardes strictement exigé par l'étiquette.

Le roi prit place sur son trône, et Guise, en sa qualité de grand-maître, s'assit devant lui, au pied des degrés. Alors, le roi commença un assez long discours dans lequel il établit en substance que le royaume était fatigué de ces luttes intestines, et qu'il fallait en finir. Il adjura fortement les trois ordres de l'aider à pacifier les consciences, et pour preuve de cette pacification des consciences, se déclara prêt à entreprendre l'extermination de l'hérésie.

En quittant la salle des séances, le roi avait regagné ses appartements et tenu réception dans le salon d'honneur qu'on montre encore aux voyageurs visitant le château de Blois.

Cependant, Henri III faisait bon visage parmi tous ces ennemis mortels qui lui souriaient. Et il ne lui fallait pas peu de courage pour se montrer paisible.

Il était d'ailleurs soutenu par le regard fixe et ferme de Catherine, qui ne le quittait pas des yeux.

Son plan était admirable. Il consistait à inspirer à Guise une sécurité absolue.

Le roi commença par prendre à part le duc de Mayenne et lui promit le gouvernement du Lyonnais. Mayenne se confondit en remerciements sincères. Au cardinal de Guise, Henri III promit la légation d'Avignon.

Rencontrant Maineville, il ajouta:

--Je sais combien M. le duc vous estime. Cela seul me serait un garant si je n'avais, pour vous la même estime. Monsieur de Maineville, j'ai donné l'ordre à ma chancellerie de préparer votre brevet de nomination au Conseil d'État.

Pendant une heure, selon une liste arrêtée dans la nuit même, le roi fit pleuvoir les faveurs autour de lui...

Enfin, après avoir évolué, souri, chuchoté des promesses, distribué des rentes, Henri III, sur un signe de sa mère, porta le dernier coup.

--Monsieur le duc? dit-il à haute voix.

A l'appel du roi, le Balafré s'élança et s'inclina devant Sa Majesté.

--Vous êtes grand-maître, duc? fit le roi.

--Je le suis, en effet, répondit Guise.

--Comment se fait-il, en ce cas, que vous ne jouissiez pas pleinement de toutes les prérogatives attachées à votre dignité?...

--Sire, je ne comprends pas, dit le Balafré sur ses gardes.

--Morbleu! reprit Henri III, je veux que toutes ces défiances finissent! Je ne veux plus de ces suspicions qui me rompent la tête, et puisque c'est le grand-maître qui doit tenir les clefs du château, dès ce soir, duc, vous aurez les clefs!...

A ces mots, il se fit un grand silence, puis presque aussitôt un grand murmure où il y avait de la stupéfaction chez les royalistes, une joie sourde chez les guisards, et presque de l'admiration pour tant de confiance.

C'était en effet une des prérogatives du grand-maître que de détenir et d'emporter tous les soirs les clefs du château. Mais, jamais Guise n'eût osé la réclamer, cette prérogative, sous peine d'avouer ouvertement qu'il avait de mauvais desseins contre le roi.

On peut dire que c'était là un coup d'une prodigieuse habileté.

Le duc de Guise, lorsque le roi eut fini de parler, dut faire un violent effort sur lui-même pour ne trahir ni la joie ni l'incertitude qui l'envahissaient à la fois. En conséquence, il s'inclina et dit:

--Je remercie Votre Majesté de l'honneur qu'elle veut bien me faire. Je garderai les clefs du château, puisque le roi le veut!

Le roi se contenta de sourire et, ayant fait appeler le capitaine Larchant, lui donna l'ordre de remettre tous les soirs au duc de Guise les clefs de la forteresse.

XXX

AUX APPROCHES DE NOËL

Le 15 décembre 1588, il gela à pierre fendre. Le roi fit annoncer qu'il était malade et qu'il n'y aurait point conseil. En conséquence, le duc de Guise, qui, au matin, s'était présenté comme d'habitude aux appartements royaux, s'en retourna chez lui avec ses frères.

Dans la chambre du roi, un bon feu de hêtre flambait au fond de la cheminée monumentale. Henri III, pensif et pâle, était assis près de la cheminée; parfois, il jetait un regard sur la fenêtre comme pour interroger le silence extérieur. Il était assis à droite du feu, face à la fenêtre. A gauche de la cheminée était assise Catherine de Médicis, plus immobile, plus pâle dans ses voiles noirs, plus spectrale que jamais.

Un gentilhomme entra. Il était si bien enveloppé dans son manteau qu'il eût été impossible de voir son visage.

--C'est pour bientôt, dit le gentilhomme à voix basse.

--Quand? demanda Catherine.

--Je ne sais pas le jour exact, qui n'est pas fixé. Mais ce sera avant Noël. Dès que le jour sera fixé, vous le saurez, Majestés.

Le roi remercia de la tête, sans un mot. Et la reine dit:

--Vous pouvez vous retirer... toujours par le petit escalier...

Le gentilhomme s'inclina et sortit. Alors le roi murmura:

--Un fier sacripant, ce Maurevert!...

La reine, cependant, s'était levée et avait ouvert une porte. Le roi n'avait pas bougé de son coin de cheminée, et tendait ses mains vers le feu, bien qu'en réalité il fît chaud dans la chambre. Alors, un certain nombre de gentilshommes, une quinzaine environ, entrèrent chez le roi, et la vieille reine elle-même referma la porte.

Catherine se tourna vers ceux qui venaient d'entrer et dit: