Les Pardaillan — Tome 04 : Fausta Vaincue

Chapter 18

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Lorsque Catherine eut lu et relu cette lettre non pour en découvrir le sens, car ce sens lui apparaissait très clair, à elle, mais pour y chercher la possibilité d'accabler le duc sous une accusation capitale, elle demanda:

--A qui était adressée cette lettre?

--A la princesse Fausta... dit Maurevert.

--Donc, elle ne l'a pas reçue?...

--Pardon, madame. La princesse Fausta a reçu la lettre... ou une copie de la lettre.

Catherine le regarda avec une certaine admiration.

--Vous êtes sûr que nul autre que vous n'a vu cette lettre? reprit-elle.

--Parfaitement sûr madame!...

Catherine appuya son coude sur la table, sa tête sur sa main, et les yeux fixés sur le papier, se plongea en une profonde rêverie.

«La princesse Fausta!» murmura-t-elle enfin.

A quoi songeait-elle donc en prononçant ce nom?...

XXVI

PARDAILLAN AU COUVENT

Quelques jours se sont passés depuis le départ du duc de Guise. Paris est inquiet.

Au palais Fausta, une douzaine de jours après le départ des Lorrains, un mouvement se produit. Fausta a lu la lettre que Guise lui a fait remettre par Maurevert. Fausta a pris la résolution de rejoindre le duc à Blois.

Tout est donc prêt pour le voyage. Une litière attend devant la porte. Douze hommes d'armes recrutés depuis peu lui serviront d'escorte. Fausta monte dans la litière avec ses deux suivantes: Myrthis et Léa.

Au moment du départ, Fausta jette un long regard sur ce palais où elle a pensé, aimé, souffert, calculé, combiné la plus formidable des conspirations. L'image de Pardaillan passe dans son esprit assombri. Mais elle secoue la tête... Il est mort... elle est délivrée!...

Or, à l'heure même où Fausta sortait de Paris par la porte Notre-Dame-des-Champs, après une courte station au couvent des jacobins situé dans le voisinage de cette porte, le chevalier de Pardaillan rentrait dans la ville par la porte Saint-Denis, c'est-à-dire par l'extrémité opposée.

Il s'en était venu à petites journées. A Amiens, il s'était arrêté deux jours. Il éprouvait une certaine lassitude. Solitude d'âme et de corps... Il était seul dans la vie...

En somme, il s'intéressait à deux choses: d'abord frapper Maurevert. Ensuite, faire rentrer dans la gorge du duc, moyennant sa bonne rapière, les insultes que Guise avait proférées contre lui, le jour où, pour sauver Huguette, le chevalier s'était rendu.

«Supposons, songeait-il, que je terrasse Maurevert, et Guise, et Fausta. Que ferai-je après?»

Voilà où était la question... Que faire de sa vie?... Il s'ennuyait et s'ennuyait tout simplement parce que la vieille cicatrice de son coeur n'était pas fermée encore et parce qu'il ne savait où aller quand il aurait enfin réglé ses comptes,--s'il y arrivait.

«Que ferai-je?... Où irai-je? Demanderai-je l'hospitalité au petit duc, et me laisserai-je vieillir dans l'espoir d'enseigner les mystères du contre de sixte aux enfants de Violetta? M'en irai-je vieillir auprès d'Huguette?»

Longtemps, Pardaillan s'arrêta sur cette pensée avec un inexprimable attendrissement.

«Après tout, finit-il par se dire, il y a encore des grandes routes en France et ailleurs. Il y aura toujours des arbres le long de ces routes, du soleil dans l'air, à moins que ce ne soit de la pluie...»

Lorsque Pardaillan reprit son chemin vers Paris, il n'avait en somme décidé qu'une chose; c'est qu'il surveillerait de près les faits et gestes de M. de Guise. Aussi, en arrivant à peu près à la même heure où Fausta sortait de Paris, lorsqu'il eut appris par le premier bourgeois venu que le duc de Guise était à Blois, Pardaillan se dit:

«Eh bien, je continue ma route jusqu'à Blois.»

Mais sans doute une réflexion qui traversa son esprit le fit changer d'idée. Seulement, il évita de passer par la rue Saint-Denis; il ne voulait pas s'arrêter à la Devinière, peut-être dans la crainte d'être retenu par Huguette.

Parvenu à la Seine, Pardaillan traversa le pont Notre-Dame. Tout en haut de la rue Saint-Jacques et près des remparts, il arrêta son cheval devant le porche du couvent des jacobins, mit pied à terre, et heurta le marteau de la porte.

Un judas s'entrouvrit, à travers lequel le frère portier lui demanda ce qu'il voulait, l'informant aussitôt qu'on ne recevait ni pèlerins ni voyageurs dans ce couvent.

Pardaillan ayant répondu qu'il venait simplement faire visite au révérend frère Jacques Clément, le portier, avec un empressement qui lui parut bizarre, ouvrit la porte et le pria d'entrer.

--Veuillez attendre dans ce parloir. Notre bon frère Clément va être prévenu.

Et le frère portier partit en toute hâte. Seulement, ce ne fut pas vers la cellule de Jacques Clément qu'il se dirigea, mais vers l'appartement du prieur Bourgoing, à qui il raconta qu'un laïc voulait voir le frère Clément.

Bourgoing ne douta pas un instant que ce visiteur ne fût un homme envoyé dans le but de s'aboucher avec Jacques Clément en vue du grand-oeuvre, c'est-à-dire l'assassinat d'Henri III. Il donna donc l'ordre non pas de faire venir frère Jacques au parloir, mais bien de conduire le visiteur à la cellule du révérend.

Il faut ajouter que ces allées et venues avaient peu surpris Pardaillan, et qu'il n'y avait prêté qu'une médiocre attention. Lorsque le frère portier revint, il se contenta donc de suivre le moine qui le conduisait.

Après de nombreux tours et détours, ce moine s'arrêta devant la porte entrebâillée d'une cellule et dit:

--C'est ici, vous pouvez entrer, mon frère...

Pardaillan poussa la porte, entra, et vit Jacques Clément qui, assis à une petite table, écrivait.

Lorsque le chevalier entra, le moine se retourna, l'aperçut, cacha précipitamment sous un livre ce qu'il écrivait, et une vive rougeur envahit ses joues pâles. Il se leva et s'avança vers Pardaillan, les mains tendues.

--Que Dieu soit loué! dit-il.

--Mort Dieu! fit Pardaillan qui serra les mains du moine, qu'on a donc du mal à parvenir jusqu'à vous!... et jetant un regard autour de lui: comment pouvez-vous vivre ici? fit-il avec un frisson. C'est le tombeau anticipé... pour des gens comme vous qui prennent les choses trop-à coeur.

Clément eut un sourire amer.

--Cher et digne ami, fit-il, vous êtes comme un rayon de soleil qui entrerait dans une tombe. Dès que vous paraissez, tout s'éclaire et sourit... C'est si triste, ici!

--Pourquoi y restez-vous?

--Ce n'est pas moi qui l'ai voulu ainsi. Élevé dans un couvent, j'ai vécu au couvent, comme le lierre vit attaché à l'arbre au pied duquel il est né.

---Que faisiez-vous donc quand je suis entré? reprit curieusement Pardaillan au bout d'un instant de silence.

Jacques Clément rougit encore.

--C'est bien, c'est bien, fit le chevalier, je ne vous demande pas vos secrets.

Mais, en même temps, il jeta un rapide regard sur le bas de la feuille que le moine avait cachée, et qui dépassait sous le livre. Et il eut un sourire de stupéfaction.

--Des vers! s'écria-t-il. Vous ne m'aviez pas dit que vous étiez poète!

En effet, c'étaient des vers qu'écrivait le jeune moine.

--Oh! oh! continuait le chevalier, qui, sans façon, avait saisi la feuille et la parcourait, quel zèle... religieux! Or, ça... quelle est cette Marie?...

Le moine avait pâli.

--Je me distrais parfois, balbutia-t-il, à ces amusements profanes...

Le chevalier tournait et retournait le papier en tous sens. Soudain, il tressaillit et murmura:

--Marie de Montpensier!... Ah! ah!... C'est à la duchesse de Montpensier qu'il fait ces déclarations enflammées!... Tenez, ajouta-t-il tout haut en rendant le papier à Jacques Clément, je ne me connais guère en poésie; mais je trouve ces vers admirables, et il faudra que la personne à qui ils sont destinés soit bien difficile de n'être pas de mon avis...

Le moine reprit sa feuille de papier et la cacha, cette fois, dans son sein.

--Voyons, dit alors le chevalier, avez-vous un peu abandonné ces idées effrayantes qui vous bouleversaient quand nous nous rencontrâmes à Chartres?

Et Pardaillan fit le geste de l'homme qui donne un coup de dague.

--Vous voulez parler, dit Jacques Clément d'une voix basse, mais ferme et tranquille, de ma résolution de tuer Valois?... Pourquoi y aurais-je renoncé?... Valois mourra!... J'ai pour vous, pour l'infinie gratitude que je vous dois, reculé l'heure de l'exécution. Mais cette heure viendra!...

Pardaillan frissonna. Il y avait dans l'attitude et la voix du moine une effrayante résolution.

--Pardaillan, reprit Jacques Clément, vous m'avez demandé d'attendre. Mais à votre tour, quand vos desseins sur Guise seront accomplis, laissez-moi marcher à ma destinée... La mère du roi a tué ma mère... Eh bien, le fils d'Alice tuera le fils de Catherine!... Et rien, rien, entendez-vous, ne peut le sauver si vous êtes venu me dire: «Allez! la vie de Valois m'est à cette heure inutile!...» Est-ce là ce que vous êtes venu me dire, chevalier?...

--Non, répondit Pardaillan; pas encore!...

A ce moment, le prieur Bourgoing entra dans la galerie, sur laquelle s'ouvraient les portes des cellules, et, à pas étouffés, s'approcha de façon à écouter ce qui se disait chez Jacques Clément.

--J'attendrai donc, reprenait celui-ci. J'attendrai. Mais les paroles que vous m'apporterez seront le signal de la mort de Valois.

--C'est bien ce que je pensais! songea le prieur. Ce gentilhomme est de la conspiration, et c'est sans doute lui qui doit donner le signal!...

--Voyons, reprit Pardaillan, j'étais venu vous faire une proposition. Je souhaite qu'elle vous agrée...

--Voyons la proposition, fit le moine avec un sourire.

--C'est de m'accompagner à Blois où je me rends tout de ce pas...

--Parfait! songea le prieur dans la galerie.

--A Blois! s'écria sourdement Jacques Clément.

--Mon Dieu, oui. Figurez-vous, mon cher ami, que je m'ennuie depuis quelque temps. Alors, pour me distraire, j'ai entrepris de voyager.

--A Blois! répéta Jacques Clément avec un frisson.

--Oui, à Blois, fit négligemment le chevalier. Mais pourquoi à Blois, me direz-vous?... D'abord on y voit le roi...

--Bravo! cria en lui-même le prieur Bourgoing, de plus en plus persuadé que le visiteur cherchait à entraîner le moine à l'exécution de l'acte attendu.

--Ensuite, continua Pardaillan, on y voit toute la noblesse du royaume assemblée pour les états généraux. Enfin, on y voit M. de Guise, l'illustre duc de Guise...

--Brave gentilhomme! murmura le prieur.

--Et autour de Mgr le duc, acheva Pardaillan, une suite brillante, spirituelle, sans compter de belles et nobles dames comme la duchesse de Montpensier!...

Pardaillan lança ce dernier trait dans un éclat de rire. Jacques Clément pâlit affreusement, saisit la main du chevalier et murmura d'une voix éteinte:

--Vous êtes sûr... que celle... que vous dites...

--Est à Blois?... Dame! Où voulez-vous qu'elle soit? Allons, laissez-vous emmener par moi. Nous nous distrairons l'un l'autre... Mais, au fait, j'y songe... peut-être ne pouvez-vous pas à votre gré sortir d'ici?...

A ce moment, quelqu'un parut, qui s'avança avec un large sourire de bienveillance. C'était le prieur.

--Eh bien, fit-il, mon cher frère, êtes-vous content?... Oui, je vois que vous êtes content. Je suis certain que ce gentilhomme a dû vous donner d'excellents conseils... Il faut les suivre, mon enfant, il faut écouter ce gentilhomme.

--Mais, mon révérend, murmura Jacques, stupéfait.

--Pas de mais, fit Bourgoing. Ce gentilhomme, j'en suis sûr, n'a pu que vous conseiller des choses excellentes...

--Ma foi, mon révérend, dit Pardaillan passablement étonné, lui aussi, je lui conseillais tout simplement de voyager...

--Digne conseil! s'écria Bourgoing. Mais de quel côté?

--Je lui conseillais d'aller à Blois.

--C'est admirablement conseillé. L'air de Blois est sublime. Du moins, on me l'a assuré. Or, notre cher frère est malade, très malade... il lui faut un air pur et fortifiant...

--C'est ce que je lui disais, fit Pardaillan.

--Et moi, je lui ordonne de vous écouter. Vous entendez, mon frère? Je vous ordonne de vous conformer à tous les conseils de ce gentilhomme. Faites donc à l'instant vos préparatifs de départ. Moi, je vais commander qu'on vous selle mon meilleur cheval de route. Recevez ma bénédiction, mon frère, et vous aussi, monsieur.

Et le prieur Bourgoing, laissant le chevalier stupéfait, se hâta de sortir en murmurant:

--Sur ma parole, dit-il, voilà le plus agréable moine que j'aie rencontré de ma vie. Ainsi donc, nous partons?

Pardaillan éclata de rire.

--Oui, dit Jacques Clément, qui tremblait légèrement.

--Le grand jour est proche...

Une demi-heure plus tard, au parloir où Pardaillan était descendu, le moine parut, vêtu de cet habit de cavalier qu'il portait pendant son voyage à Chartres. Devant la porte du couvent, un cheval attendait sellé, près de celui de Pardaillan. Le chevalier et le moine se mirent en selle.

XXVII

MOURIR OU TUER?

Peut-être Pardaillan avait-il une idée de derrière la tête en entraînant Jacques Clément à Blois. Toujours est-il qu'ils sortirent ensemble de Paris et prirent aussitôt le chemin de Chartres pour, de là, se rendre, au but de leur voyage.

Il n'y avait pas une heure qu'ils avaient quitté le couvent des jacobins lorsqu'un cavalier en sortit à son tour. Ce cavalier n'était autre que le frère portier en personne, lequel, monté sur une excellente mule, s'en allait à Blois pour le compte du prieur Bourgoing.

Le moine portait une lettre cachée sous son froc. La lettre était à l'adresse de la duchesse de Montpensier.

Ceci posé, nous laisserons Jacques Clément et Pardaillan. La scène que nous allons retracer se passait une semaine après la remise à Catherine de Médicis de la lettre payée à Maurevert cinq cent mille livres.

Ce jour-là, donc, c'était le dimanche 12 novembre. Un épais brouillard montait de la Loire, à l'assaut de la colline sur laquelle s'étagent les rues de Blois. Dans ces rues, on ne voyait personne. Par contre, le château était encombré de seigneurs.

Un courrier venait d'arriver de La Rochelle, au grand étonnement des courtisans royalistes ou guisards unis dans une haine commune contre les huguenots. Que pouvait bien vouloir le Béarnais?...

Comme preuve de confiance et de grande amitié, le roi avait ouvert devant tous la missive d'Henri de Navarre. Et il la lut à haute voix. En résumé, le Béarnais, parlant au nom des protestants rassemblés à La Rochelle, faisait une double demande:

1° Il demandait qu'on restituât aux huguenots les biens qui leur avaient été confisqués; 2° il réclamait pour eux la liberté de conscience.

Cette lecture, faite, comme nous avons dit, à haute voix par le roi lui-même, fut accueillie par des huées, des rires, des menaces contre le messager qui, très calme et très digne, attendait la réponse.

--Que dois-je répondre au roi mon maître? demanda le huguenot quand la tempête des rires et des menaces se fut un peu apaisée.

--Dites au roi de Navarre, dit Henri III, que nous réfléchirons aux questions qu'il nous soumet, et que, quand nous aurons pris une décision, c'est M. le duc de Guise, lieutenant général de nos armées, qui lui portera notre réponse...

Cette réponse devait avoir d'incalculables conséquences.

C'est en effet après l'avoir reçue que Henri de Navarre prit la campagne avec son armée, résolu à conquérir, les armes à la main, ce qu'on lui refusait de bonne foi.

Voilà quels événements s'étaient passés en cette soirée de novembre.

Le roi, mis de bonne humeur par les acclamations qui avaient accueilli sa réponse, était resté jusqu'à dix heures, causant de préférence avec les gentilshommes de la Ligue, et faisant toutes sortes de caresses au duc de Guise. Enfin, le signal de la retraite avait été donné. Les appartements royaux s'étaient vidés. Le roi était dans sa chambre.

A ce moment, la reine mère entra. Henri III, qui ne la voyait jamais en tête-à-tête qu'avec ennui ou avec une sourde terreur, ne put s'empêcher de faire une grimace.

Catherine de Médicis s'était assise silencieusement.

--Henri, dit la vieille reine d'une voix douloureuse et presque tremblante, bientôt, je n'y serai plus. Alors, vous me regretterez peut-être. Alors, peut-être, vous rendrez justice au sentiment qui m'a toujours guidée et qui est celui d'une affection... indestructible, puisque votre ingratitude n'a pu l'atténuer...

--Je sais que vous m'aimez, ma mère, dit Henri III d'une voix caressante.

--Ma mère! fit Catherine. Il vous arrive bien rarement de m'appeler ainsi, Henri, et ce mot est doux à mon coeur. Oui, je vous aime, et profondément. Mais vous, Henri, vous ne m'aimez pas. J'ai trouvé plus d'affection chez Charles et chez François, que je n'aimais guère, vous le savez... et pourtant, ajouta-t-elle sourdement, je les ai... laissés mourir... parce que je voulais vous voir sur le trône...

Catherine baissa la tète, et plus sourdement, ajouta:

--Henri!... savez-vous le premier mot que me dit votre père lorsqu'il m'épousa?...

--Non, madame, mais je pense que ce fut une parole d'amour... fit Henri en bâillant.

--J'étais jeune... presque une enfant. J'arrivais d'Italie tout enfiévrée par la joie de voir Paris, d'être la reine dans ce grand beau royaume de France... J'étais belle... Je venais, décidée à aimer de tout mon coeur cet époux qui était un si grand roi! et qu'on disait si aimable... Je le vois encore... Il était habillé tout de satin blanc... Il s'approcha donc, m'examina cinq minutes. Je défaillis presque... Et quand il m'eut bien examinée, il se pencha sur moi et me dit: Mais, madame, vous sentez la mort!... Et votre père sortit de la chambre nuptiale. Ce fut une triste vie que la mienne jusqu'au jour où le coup de lance de Montgomery me fit veuve... Eh bien, Henri ma vieillesse est aussi triste que le fut ma jeunesse...

--Madame, balbutia Henri III, ma mère...

Catherine l'arrêta d'un geste.

--Je sais quels sont vos sentiments. Épargnez-vous toute contrainte. Votre père me l'a dit: «Je sens la mort», et toute ma vie s'est résumée dans cette question qui s'est dressée devant moi tous les jours: tuer ou être tuée!...

--Que voulez-vous dire? s'écria Henri, pris de cette sorte de terreur que lui inspirait si souvent sa mère.

--Je veux dire que toute ma vie, j'ai dû tuer pour ne pas l'être... il faut que je tue encore pour que vous ne mouriez pas, vous que j'aime... vous, mon fils!...

--Je dois donc mourir! fit Henri d'une voix étranglée. On veut donc me tuer!...

--Vous l'eussiez été cent fois déjà, si je n'avais été là!...

Henri III fut secoué par un frisson; sa mère ne l'ennuyait plus... elle l'épouvantait.

--Or, reprit Catherine avec un sourire amer, puisque votre père a déclaré que je sens la mort, je ne dois pas le faire mentir.

En parlant ainsi, la vieille reine se redressa. Henri la considérait avec une admiration mêlée d'effroi.

--Que disions-nous? reprît Catherine. Oui... que je ne voulais pas faire mentir votre père. Je dois répandre autour de moi de la mort. Et aujourd'hui encore, la terrible question revient plus pressante, plus âpre que jamais: mourir ou tuer!... Mon fils, voulez-vous mourir? Voulez-vous tuer?... Choisissez!...

--Au nom de Notre-Dame! murmura Henri en faisant un signe de croix, expliquez-vous, ma mère!

Catherine tira un papier de dessous les voiles noirs qui l'enveloppaient et le tendit à Henri, qui le saisit avidement, s'approcha d'un flambeau et se mit à lire. Quand il eut fini sa lecture, Henri se tourna vers sa mère. Il était livide, et ses mains tremblaient.

--Ainsi, gronda-t-il. Guise veut m'assassiner malgré son serment d'amitié?

Catherine fit un signe de tête affirmatif.

--Qui vous a remis cette lettre? reprit Henri III.

--Un serviteur de Guise, un traître,, car il a ses traîtres comme nous avons eu les nôtres... le sire de Maurevert.

--Il faut récompenser cet homme, madame!

--C'est fait.

--Et depuis quand avez-vous cette lettre?

--Depuis huit jours, répondit Catherine.

Elle n'eut pas plus tôt prononcé ces mots qu'elle s'en repentit... En effet, le roi s'était écrié:

--Huit jours!... La lettre est donc antérieure au serment d'amitié!...

--Oui! répondit Catherine. Mais qu'importe! Si vous croyez que Guise a voulu vous tuer, qu'importe le moment où il l'a voulu!...

--Madame, dit froidement Henri III, vos soupçons vous égarent. Rien dans cette lettre ne prouve positivement que le duc a pu concevoir ce forfait. Et l'eût-il conçu, le serment efface tout. Eh! n'ai-je pas voulu le tuer moi-même?... Cela m'empêche-t-il de tenir mon serment de bonne foi?

--Aveugle! murmura Catherine. Ainsi, vous refusez de me croire, mon fils!

--Je crois, dit Henri fermement, que votre affection vous rend injuste. Croyez-vous, madame, que j'éprouve une amitié pour le duc? Il est fort, il tient le royaume avec sa Ligue. Si je veux rentrer à Paris en roi, je dois plier aujourd'hui, quitte à prendre ma revanche plus tard. Quant à supposer qu'il veuille se parjurer, ceci, madame, est tout à fait impossible.

--Et si je vous le prouvais, Henri?...

--Oh! malheur à lui, en ce cas!

--Sire, dit Catherine en se levant, je vous demande trois jours; dans trois jours, je vous apporterai la preuve!

--Malheur! répéta le roi. Malheur sur lui!

XXVIII

LES FOSSÉS DU CHÂTEAU

Or, en ce même dimanche dont nous venons d'esquisser la soirée, tandis que se passaient les événements que nous venons de raconter, une autre scène bien différente se déroulait dans une autre partie de la ville.

Vers quatre heures et demie, en effet, c'est-à-dire à l'heure où la nuit commençait à tomber et où, déjà, le crépuscule s'étendait sur la campagne de Blois, un moine monté sur une mule s'approchait au petit trot de la porte de la ville. Ce moine n'était autre que le frère portier du couvent des jacobins, celui-là même que le prieur Bourgoing avait chargé d'une mission de confiance pour la duchesse de Montpensier.

Frère Timothée avait plus d'une fois déjà servi de messager au prieur Bourgoing, et il avait mainte expédition sur ses états de service. C'était un ancien reître qui avait fait les guerres de religion et n'avait pas encore tout à fait dépouillé le vieil homme. C'est-à-dire qu'il avait conservé des habitudes de paillard, qui lui avaient été fort chères dans sa jeunesse.

Lorsqu'il arriva en vue de Blois, par une brumeuse soirée de novembre, le soleil venait de se coucher, et la nuit venait rapidement, en sorte qu'il entra dans la ville comme on allait fermer les portes.

Notre homme avisa une auberge qui se trouvait placée, par son enseigne, sous la protection du grand saint Matthieu. Mais, ayant jeté par la fenêtre grillée du rez-de-chaussée un coup d'oeil dans la grande salle, il poussa un soupir en constatant que cette auberge n'était point le fait d'un pauvre moine.

Autour des tables chargées de venaisons fumantes, de pâtés, de volailles dorées, de cruches de vin, une quarantaine de gentilshommes avaient pris place, et, jurant, sacrant, pinçant les servantes, riant à gorge déployée, s'interpellant les uns les autres, faisaient joyeuse ripaille. Ces gentilshommes étaient tous de la suite de Guise, et leur conversation qui roulait tantôt sur les états généraux, tantôt sur le roi lui-même, était pleine de sous-entendus menaçants à l'adresse de Henri III.

Le moine n'entendait rien. Mais il voyait les visages illuminés par le vin, les pourpoints qui se dégrafaient, les mâchoires qui fonctionnaient avec frénésie, et il se disait:

--Ce doit être bien bon!...

A ce moment, comme il poussait un deuxième soupir et qu'il allait se remettre en quête d'une auberge plus modeste, il tressaillit, et ses yeux se fixèrent sur un gentilhomme qui, assis à l'écart à une table où cinq ou six couverts étaient dressés, attendait sans doute des convives pour commencer à dîner.