Les Pardaillan — Tome 04 : Fausta Vaincue
Chapter 17
A ce moment, Catherine de Médicis se rapprocha du roi et se tint debout près de l'estrade. Cette sombre figure de spectre qui apparut soudain à Guise lui sembla le mauvais augure de quelque catastrophe. Il jeta autour de lui un rapide regard, il vit les seigneurs royalistes prêts à sauter sur lui, et peu s'en fallut qu'il n'eût à ce moment la parole irrévocable.
«S'il fait un signe suspect, pensa-t-il rapidement, j'appelle mes gentilshommes... et... bataille!...»
Il résolut d'atermoyer encore s'il le pouvait, et répondit:
--Sire, je pourrais vous dire que, député de la noblesse au même titre que tant d'autres seigneurs, j'ai pu, j'ai dû me rendre à la convocation que Votre Majesté...
--Il ne s'agit pas de votre présence aux états généraux, interrompit le roi qui avait l'obstination froide, terrible et parfois cruelle. Il s'agit de votre présence ici, chez moi, chez le roi! Qu'y venez-vous faire?...
Ces paroles étaient effrayantes. La situation l'était plus encore. Guise, éperdu, balbutia quelques paroles confuses. Son frère, le cardinal, lui marcha rudement sur le pied, d'un air qui voulait dire:
--Qu'attendez-vous? Dégainons, morbleu!...
L'angoisse qui pesait sur cette scène d'une terrible violence fut portée à son comble par ces paroles que Henri III, plus nasillant que jamais, ajouta tout à coup:
--En tout cas, j'ai pu voir que vous êtes venus en bonne et nombreuse compagnie. Peste! je vous en fais mon compliment!
--Sire... intervint la reine mère.
--Laissez, madame!... Par les saints, il y a ici un roi; il n'y a qu'un roi; et, quand le roi parle, tout le monde doit se taire, même vous, madame!... Mon cher cousin, je vous faisais donc compliment sur votre escorte. Mais, dites-moi, il me semble qu'il y manque quelqu'un...
--Qui cela, sire? dit le duc de Guise en devenant livide.
--Mais... le moine qui devait m'occire en la cathédrale de Chartres. L'avez-vous donc oublié à Paris?
Ces paroles éclatèrent comme un coup de tonnerre.
Déjà, le duc de Guise se tournait vers la porte, il allait pousser le cri de rescousse, et qui peut savoir ce qui se fût alors passé?... lorsque, tout à coup, Catherine de Médicis, allongeant son bras maigre, laissa tomber ces mots, de cette voix de suprême autorité dont elle usait bien rarement:
--Messieurs de Lorraine, écoutez-moi, écoutez la reine! Le roi veut bien que je parle. N'est-ce pas que vous le voulez, mon fils?
Les personnages qui assistaient à cette scène demeurèrent figés dans l'attitude qu'ils venaient de prendre. Seul, le duc de Guise fit un demi-tour vers la reine mère. Alors, Catherine de Médicis continua:
--Monsieur le duc, vous ignorez sûrement que nous avons découvert à Chartres un complot contre Sa Majesté; un moine, en effet, un moine s'était vanté de frapper le roi... Mais Dieu veille sur le fils aîné de l'Eglise... le complot avorta... Toujours est-il que ce moine, pour pénétrer dans Chartres, s'était glissé à notre insu dans les rangs de la grande procession... C'est cela que Sa Majesté a voulu dire...
--J'ignorais, en effet, balbutia le duc, qu'il pût y avoir dans tout le royaume un être assez criminel, assez insensé pour oser porter la main sur la personne royale...
--Maintenant, reprit Catherine avec son plus gracieux sourire, le roi ayant accordé audience à notre cher cousin, lui demande simplement quel est le but spécial de cette audience... Sa question n'a pas d'autre portée.
Guise regarda Henri III qui, craignant d'avoir été trop loin et de n'être pas en mesure de sortir d'un mauvais pas, fit un signe de tête affirmatif. Une détente se produisit dans l'assemblée, on comprit que le roi venait de reculer.
--Sire, dit alors Guise d'une voix raffermie, et vous, madame et reine, l'audience que Votre Majesté a bien voulu nous accorder a, en effet, un but spécial. Je suis venu non pas à Blois, mais précisément au château de Blois. Je suis venu non pas aux conférences, mais justement chez Sa Majesté. Et, si j'ai prié mes deux frères de m'accompagner, si j'ai invité tout ce que je connaisse de gentilshommes amis à me suivre ici, c'est que j'avais à dire des paroles solennelles... et j'eusse voulu que toute la noblesse de France fût présente dans ce salon...
--Qu'à cela ne tienne! dit hardiment le roi. Qu'on ouvre les portes, et qu'on fasse entrer tout le monde!...
Cet ordre fut immédiatement exécuté. La porte du salon ouverte à double battant, un huissier cria:
--Messieurs, le roi veut vous voir!
Alors, tous les seigneurs qui attendaient dans l'escalier et sur la terrasse entrèrent. Le salon fut bientôt bondé. Ceux qui ne purent entrer s'arrêtèrent sur le palier et jusque sur les marches de l'escalier. Une intense curiosité pesait sur cette foule assemblée.
--Mon cousin, dit le roi, vous avez maintenant auditoire à souhait. Parlez donc hardiment.
--Je parlerai avec plus de franchise encore que de hardiesse, dit le duc de Guise. Sire, lorsque j'ai eu l'honneur de vous voir à Chartres, je vous ai dit que votre ville de Paris réclamait à grands cris la présence de son roi dont elle ne peut se passer, sous peine de dépérir. Maintenant, sire, j'ajoute: c'est le royaume entier qui réclame la fin des discordes, et supplie Sa Majesté de reprendre visiblement les rênes du gouvernement. A tort, bien à tort, sire, moi, Henri Ier de Lorraine, duc de Guise, j'ai été considéré comme brandon de guerre civile. A mon grand regret, ceux qui voulaient porter le trouble dans le royaume ont espéré trouver en moi un chef de révolte, alors que je suis seulement le chef de l'une des armées royales. Ces espérances des fauteurs de troubles seraient encouragées par moi si, d'une voix haute je n'y mettais un terme. Sire, je suis venu loyalement déposer mon épée à vos pieds et vous proposer une réconciliation solennelle, si toutefois il y a jamais eu de véritable querelle...
--Et, il n'y en a jamais eu! cria la reine mère.
Il serait difficile de donner une idée exacte de la stupéfaction qui se peignit sur le visage des gentilshommes tant guisards que royalistes, lorsque le duc de Guise eut achevé de parler. Pour les uns, c'était l'effondrement subit, inexplicable et inexpliqué d'une conspiration qui durait depuis quinze ans. Pour les autres, c'était une instinctive méfiance devant une attitude si nouvelle chez l'orgueilleux duc.
Quant à Henri III, s'il fut étonné, joyeux ou non, nul ne put le savoir, car son visage demeura impénétrable. Seulement, il regarda sa mère, qui lui fit signe et dit:
--Voilà de nobles paroles que vient de prononcer là notre cousin! Quel dommage qu'une scène aussi attendrissante n'ait pas le seigneur Dieu pour témoin!...
Le roi était dès longtemps habitué à comprendre sa mère à demi-mot. Se levant donc:
--Monsieur le duc, demanda-t-il, seriez-vous disposé à répéter ces paroles devant le Saint-Sacrement?
Le duc eut une hésitation inappréciable, puis répondit:
--Certainement, sire! Quand Votre Majesté voudra...
--Ainsi, vous seriez prêt à faire serment de réconciliation sur le Saint-Sacrement exposé à l'autel?...
--Je suis prêt, sire... Dès que nous serons rentrés à Paris, s'il plaît à Votre Majesté, nous irons à Notre-Dame, et...
--Monsieur le duc, interrompit le roi, il y a partout des autels, et partout on trouve Dieu quand on le cherche. La cathédrale de Blois me paraît tout aussi favorable que Notre-Dame pour un tel serment...
--Je ne demande pas mieux, sire... Quand Votre Majesté voudra... dès demain!
--Demain!... qui sait où nous serons demain? C'est tout de suite, monsieur le duc, c'est dans l'heure qui commence que nous devons aller au pied de l'autel...
Guise eut une nouvelle hésitation; et, cette fois, si courte qu'elle eût été, Catherine, qui le dévorait des yeux, la remarqua. Mais déjà le duc répondait d'une voix ferme:
--Tout de suite, si cela plaît à Votre Majesté!
--Crillon, dit le roi, nous allons à la cathédrale. Messieurs; vous en êtes tous. Il faut que ce soit un spectacle dont il soit parlé dans tout le royaume, et dont l'histoire garde le souvenir! Et maintenant, qu'on me laisse seul.
Tout le monde sortit. La reine mère demeura seule auprès de Henri III.
--Eh bien, ma mère? dit gaiement le roi, nous allons donc rentrer à Paris?... Dès que les conférences seront terminées, nous nous mettrons en route.
--Oui, dit alors la vieille reine, voilà ce qui vous tient le plus au coeur! Rentrer dans Paris! Reprendre vos amusements favoris dans le Louvre et ailleurs, préparer fêtes sur fêtes, au risque de voir se déchaîner encore les bourgeois las de payer vos folies! La belle avance de rentrer au Louvre, si vous y rentrez diminué, fantôme de roi, n'ayant plus qu'une ombre de pouvoir!... Vous croyez donc à cette réconciliation?
--Pourquoi n'y crois-je pas, si M. de Guise le jure sur le Saint-Sacrement? dit Henri III avec une sincérité qui fit sourire amèrement Catherine.
--Prenez garde, mon fils!...
--Oh! madame, fit le roi, se méprenant au sens de cet avertissement, Crillon aura certainement pris les précautions nécessaires... et justement le voici! ajouta-t-il pour couper court à l'entretien...
Catherine de Médicis poussa un soupir, jeta un profond regard sur son fils et se retira lentement, tandis que Crillon faisait en effet son entrée dans le salon et annonçait au roi qu'on n'attendait plus que son bon plaisir pour se mettre en route vers la cathédrale...
Le roi descendit aussitôt dans la cour carrée et sourît à la vue de ces gentilshommes qui formaient une masse imposante, à la vue plus imposante encore des gens d'armes que Crillon avait disposés. Il monta à cheval. Tous l'imitèrent aussitôt.
Le roi sortit du château, précédé d'une fanfare de trompettes, d'une compagnie de mousquetaires, et encadré par un triple rang de ses gentilshommes. Le duc de Guise venait immédiatement derrière lui et se trouvait ainsi séparé de ses partisans. Toute cette formidable et brillante cavalcade se dirigea vers la cathédrale dans une sorte de recueillement inquiet. On n'osait parler. Chacun se demandait si cette cérémonie ne cachait pas un guet-apens.
Le chapitre de la cathédrale, prévenu en toute hâte, s'était réuni, et, revêtu de ses ornements sacerdotaux, attendait Sa Majesté.
Le roi mit pied à terre devant l'église où il entra aussitôt, toujours silencieux, et suivi par cette foule non moins silencieuse. Guise marchait près de lui, un peu en arrière.
En un instant, la cathédrale se trouva remplie. Le roi et Guise marchèrent jusqu'au maître'autel. Le curé doyen de la cathédrale s'agenouilla alors, entouré de ses vicaires, fit une courte oraison. Puis, il monta les degrés de l'autel, ouvrit le tabernacle, découvrit l'ostensoir d'or et, tandis que les prêtres entonnaient le _Tantum ergo_, il se retourna en soulevant l'emblème dans ses mains levées.
Toute l'assistance était tombée à genoux; le roi avait le premier donné l'exemple. Enfin, l'ostensoir ayant été exposé sur l'autel, le roi se releva et regarda fixement le duc de Guise. Celui-ci, d'un pas ferme, monta les degrés de l'autel et étendit la main droite.
--Sur l'Evangile et le Saint-Sacrement, dit le duc d'une voix que tout le monde put entendre, tant en mon nom qu'au nom de la Ligue dont je suis lieutenant général, je jure réconciliation et parfaite amitié à Sa Majesté le Roi...
Henri III qui, jusque-là, avait conservé un doute, rayonna de joie, et, montant à son tour, il étendit la main et dit:
--Sur l'Evangile et le Saint-Sacrement, je jure réconciliation et parfaite amitié à mon féal cousin duc de Guise et à messieurs de la Ligue...
Alors, des vivats éclatèrent parmi les royalistes, tandis que les gentilshommes guisards demeuraient sombres et silencieux. Le roi tendit la main au duc qui, profondément, s'inclina. La réconciliation était scellée.
XXV
CATHERINE REÇOIT LA LETTRE...
Le soir, pendant la grande réception qui eut lieu au château, les gens de la Ligue montrèrent un visage serein, joyeux, et même quelque peu moqueur quand leurs yeux s'arrêtaient sur Henri III.
Le roi, qui dînait d'assez bon appétit, contre son habitude, ne remarquait nullement ce qu'il y avait de singulier dans cette attitude des guisards. Mais d'autres le remarquaient pour lui. Et, parmi ces autres, se trouvaient Ruggieri et Catherine de Médicis.
L'astrologue assistait au dîner du roi du fond d'un cabinet percé d'un invisible judas à travers lequel il pouvait tout voir. Catherine l'avait mis là en lui recommandant d'étudier la physionomie des Guise. Jamais la vieille reine n'avait éprouvé angoisse pareille. Il y avait un malheur dans l'air.
A la table du roi avaient pris place le maréchal de Biron, Villequier, d'Aumont, du Guast, Crillon, les trois Lorrains et quelques seigneurs de la Ligue. Les convives étaient fraternellement mêlés les uns aux autres, et, si le roi n'eût été assis dans un fauteuil un peu plus élevé que, les autres, on ne l'eût pas distingué de ses invités.
--Par Notre-Dame de Chartres, à qui, en partant, j'ai fait cadeau d'une belle chape de drap d'or! s'écriait à un moment le roi de France, je voudrais bien savoir la figure que ferait le maudit Béarnais s'il nous voyait réunis à la même table!... J'en ris rien que d'y penser!...
Le roi se mit à éclater. Le duc de Guise éclata aussi, puis toute la tablée, puis tous les seigneurs debout.
--Il me semble que je l'entends, continua le roi. Il en pousserait un Ventre-Saint-Gris!...
Et Henri III répéta le juron favori du Béarnais en imitant si bien son accent gascon que, cette fois, les rires partirent d'eux-mêmes et de bon coeur.
--A propos, sire, savez-vous ce qu'il fait en ce moment? demanda le cardinal de Guise. Eh bien, il est retourné à La Rochelle où il va présider l'assemblée générale des protestants.
--Quelque chose comme les états généraux de la huguenoterie, fit le roi. Nous ne le craignons plus. Qu'il assemble tout ce qu'il voudra. Nous marcherons contre lui, et, avec l'aide de Dieu, avec l'aide de notre ami (il regardait le duc), nous le taillerons en pièces.
--Sire, dit le duc de Guise, s'il plaît à Votre Majesté, nous préparerons cette expédition...
--Dès notre rentrée à Paris, dit le roi. Nous n'aurons pas de repos tant que La Rochelle sera aux mains des huguenots.
Ayant dit, le roi but un grand verre de vin, et tous les convives l'imitèrent. Ce fut ainsi que se passa ce dîner, où il fut question de tout, excepté des états généraux pour lesquels tout ce monde était réuni.
Catherine de Médicis, malgré son âge, malgré sa faiblesse, était restée jusqu'à la fin. Quand elle fut seule, elle entra dans la salle à manger et se dirigea vers le cabinet où elle avait laissé Ruggieri... A ce moment, dans la demi-obscurité, un gentilhomme se dressa près d'elle.
--Maurevert! dit sourdement la reine.
--Oui, madame, dit Maurevert en s'inclinant.
Puis, il se redressa, regarda la reine et reprit:
--Ce même Maurevert qui tira sur l'amiral Coligny ce coup d'arquebuse que vous n'avez pas oublié, sans doute. Ces temps sont lointains, et je craignais fort que mes traits ne rappelassent plus rien au souvenir de Votre Majesté... je vois avec bonheur qu'il n'en est rien...
Catherine de Médicis fixait un sombre regard sur l'homme qui lui parlait avec une sorte d'insolente familiarité. Mais ce n'est pas Maurevert qu'elle voyait... C'était le passé formidable évoqué soudain par la présence de cet homme. Elle examina plus attentivement Maurevert et dit:
--Oui, vous avez été un bon serviteur. Vous avez fait beaucoup pour mon fils Charles IX.
--Non, madame, dit Maurevert; c'est pour vous ce que j'ai fait...
Catherine demeura pensive devant cette insistance. Elle connaissait Maurevert pour un des plus mystérieux et des plus terribles serviteurs qui eussent évolué jadis dans son orbite. Elle savait qu'il ne faisait rien sans motif.
--Monsieur de Maurevert, reprit-elle tout à coup, où étiez-vous le jour des Barricades?
--Je vous comprends, madame, fit Maurevert. J'ai servi le duc de Guise. Je l'ai servi avec ardeur et fidélité. J'ai fait, pour la réussite de ses projets, autant que je fis jadis pour la réussite des vôtres. Depuis le jour des Barricades, je suis donc un ennemi du roi votre fils et de vous-même. Et, si, par hasard, le roi se décidait à faire couper le cou à M. de Guise, il est sûr que je serais, moi, à tout au moins pendu. C'est bien là la pensée de Votre Majesté?
--Je vois, monsieur de Maurevert, que vous êtes toujours très intelligent, dit la reine avec un sourire mortel. Mais, enfin, je suppose que ce n'est pas pour me prouver votre intelligence que vous m'êtes venu trouver?... Que voulez-vous donc? Parlez.
--J'attendais cet ordre de Votre Majesté, dit Maurevert. Voici donc, madame, ce que je suis venu vous dire. Lorsque nous exterminâmes les huguenots, lorsque, pour vous, pour vous seule, je risquai mon sang, ma vie, non pas une fois, mais dix fois, sans compter, Votre Majesté m'a fait certaines promesses... J'en ai attendu l'exécution pendant dix ans. Un jour, je me mis sur votre passage, et votre regard me fit comprendre que j'étais oublié... J'ai tenu à vous dire, madame, pourquoi je me suis jeté dans le parti de la Ligue, pourquoi j'ai tout fait pour soutenir les prétentions avouées ou secrètes de M. de Guise, pourquoi enfin je suis devenu un ennemi de la fortune des Valois...
--Vraiment, monsieur, vous avez tenu à me dire cela?
--Oui, madame, fit Maurevert avec calme. Et, maintenant que je me suis soulagé. Votre Majesté peut me faire arrêter... Mais vous saurez que, si je vous ai trahie, c'est que vous m'avez trompé, vous!
--Ah! vipère! murmura sourdement la reine... Il faut bien que votre Guise soit redoutable pour que vous osiez parler ainsi à votre reine! Je ne vous fais pas arrêter... mais je vous chasse!
A ce moment, une voix à la fois grave, humble et caressante se fit entendre:
--Madame et reine vénérée, pardonnez-moi si j'ose m'interposer entre votre auguste colère et ce gentilhomme. Restez, monsieur de Maurevert. La reine vous y autorise...
C'était Ruggieri! Il avait tout vu et tout entendu de son cabinet... Il fit un signe rapide à Catherine de Médicis. Et la reine, toujours maîtresse de ses passions, prononça:
--Monsieur de Maurevert, je vous pardonne ce que votre attitude et vos paroles ont pu avoir d'étrange...
Maurevert mit un genou à terre et dit:
--Je crois maintenant que je puis dire à la reine tout ce que j'étais venu lui dire.
--Vous avez donc encore quelque chose sur le coeur, mon cher monsieur de Maurevert?...
--Eh! s'écria Ruggieri, c'est bien simple. Il a sur le coeur de ne pas avoir été récompensé selon son mérite. Et il faut le récompenser, ce digne gentilhomme.
Maurevert s'inclina.
--Et, sans doute que, pour être plus sûr d'obtenir une récompense digne de vous, continua l'astrologue, vous apportez quelque chose à la reine?...
--En effet, monsieur... j'apporte quelque chose à Sa Majesté... Je lui apporte... ce que je lui apportai jadis au Louvre, le dimanche soir de Saint-Barthélémy...
--Quoi donc? fit Ruggieri, tandis que la reine pâlissait.
--Une tête, répondit Maurevert.
--Suivez-moi, ordonna Catherine.
La reine descendit par un escalier dérobé qui donnait sur son appartement. Cet appartement, situé au rez-de-chaussée, se trouvait juste au-dessous de l'appartement du roi, et en reproduisait la disposition.
Catherine de Médicis fit entrer Ruggieri et Maurevert dans un petit oratoire et, ayant renvoyé ses suivantes, prit place dans un fauteuil.
--Que voulez-vous? dit la vieille reine en fixant son regard sur Maurevert.
--Pardon, madame, intervint Ruggieri, Votre Majesté veut-elle me permettre de placer ici un mot? Eh bien, il me semble qu'avant de demander à ce gentilhomme ce qu'il veut nous devons lui demander ce qu'il donne...
Catherine secoua la tête.
--Que voulez-vous? répéta-t-elle à Maurevert.
--Peu de chose, madame, dit Maurevert. Je me contenterai de trois cent mille livres. Et il ajouta:
--Ce que j'apporte vaut en effet un million. Et, ne demandant que trois cent mille livres, j'estime donc à sept cent mille livres le plaisir que j'ai à servir les intérêts de Votre Majesté...
--Bon! pensa la reine, prompte à comprendre. Il paraît que tu as une rude dent contre le Guise, et qu'au besoin tu le trahirais pour rien...
--Ruggieri, ajouta-t-elle tout haut, fouille dans ce meuble... là... le troisième tiroir... et donne-moi l'un de ces parchemins que tu vois...
Ruggieri obéit et plaça sur la table, devant la reine, un des parchemins demandés. Ces parchemins, c'étaient des bons sur la cassette royale tout préparés d'avance, scellés du sceau de Henri III et signés de sa main. La reine le remplit, et la feuille se trouva ainsi libellée:
«Bon pour la somme de cinq cent mille livres que notre trésorier versera, au vu des présentes, ès mains du sire de Maurevert, pour services particuliers rendus à nous...»
Catherine tendit le bon à Maurevert qui n'eut pas un tressaillement, bien qu'il eût aussitôt remarque la majoration énorme de la somme qu'il avait indiquée lui-même.
--Votre Majesté est la générosité même, se contenta-t-il de dire.
Mais, comme il disait ces mots, il eut un frémissement. En effet, le libellé du bon portait au bas cette formule écrite d'avance:
Ladite somme payable à... le...
Ni le nom de la ville ni la date n'avaient été remplis par Catherine de Médicis. Dès lors, le bon n'avait aucune valeur. Catherine qui, des yeux, suivait attentivement la physionomie de Maurevert, sourit et dit:
--Rendez-moi ce bon, monsieur; je crois que j'ai oublié...
--En effet, dit Maurevert en replaçant le parchemin sur la table. Votre Majesté a omis la date et le lieu du paiement...
--Où voulez-vous être payé, mon cher monsieur de Maurevert? demanda la reine avec un charmant sourire.
--Mais à Paris, s'il plaît à Votre Majesté...
--A Paris. Bien. Vous voyez, j'écris: Payable à Paris... Reste la date... Quand voulez-vous être payé?...
--Le plus tôt possible, fit Maurevert en riant.
--Le plus tôt possible, dit la reine. Très bien. Voyez: j'indique la date la plus rapprochée possible, c'est-à-dire le jour même où le roi pourra disposer à son gré de ses finances... c'est-à-dire...
Et Catherine, les lèvres serrées, les sourcils contractés, la physionomie devenue soudain terrible, acheva d'écrire:
Payable à Paris, le LENDEMAIN DE LA MORT DE M. LE DUC DE GUISE.
Maurevert lut sans surprise les mots que Catherine venait d'écrire. Il prit le bon, le plia froidement, le fit disparaître dans une poche de son pourpoint, et dit:
--Je remercie Votre Majesté. La date qu'elle indique me convient parfaitement.
--Cette date est donc bien rapprochée? demanda la reine palpitante.
--Oh! cela ne dépend pas de moi, madame! Car moi, je ne suis ni Dieu pour décréter la mort de Mgr de Guise... ni le roi... pour l'envoyer à l'échafaud...
--L'échafaud! dit sourdement Catherine qui se redressa, livide...
Ruggieri considérait ardemment Maurevert.
--Expliquez-vous nettement, dit à son tour l'astrologue... Il ne s'agit donc pas...
--D'une arquebusade dans le genre de celle que j'envoyai à Coligny? fit Maurevert. Nullement. Aussi, au lieu d'écrire: «Payable au lendemain de la mort», Votre Majesté eût plus justement écrit: «Payable le lendemain de l'exécution de M. de Guise.»
--Maurevert, dit la vieille reine haletante, tu aurais donc vraiment le moyen de porter quelque terrible accusation contre le duc?... Parle, mon ami!...
--Papier pour papier, dit Maurevert.
A ces mots, il tira de sa poche une lettre qu'il remit à la reine. Catherine y jeta un avide regard et murmura:
«L'écriture de Guise...»
Catherine et Ruggieri se penchèrent en même temps sur la lettre posée sur la table.
Cette lettre, c'était celle-là même que Guise avait remise à Maurevert pour Fausta, Maurevert avait copié la lettre, remis la copie parfaitement imitée à Fausta et gardé l'original pour lui. La signature «Henri, duc de Guise... POUR LE MOMENT» constituait l'aveu échappé à la prudence du duc. Ce mot éclairait la lettre. «Qui vous savez», c'était le roi!...