Les Pardaillan — Tome 04 : Fausta Vaincue
Chapter 16
Il laissa passer le messager qui s'en allait à un petit trot raisonnable, comme un homme sûr d'avoir dépisté l'importun suiveur, puis il se mit en selle à son tour. Cette fois, il eut bien soin de garder une distance suffisante pour ne pas être vu.
On traversa Doullens, on gagna Saint-Pol, puis Saint-Omer. Le cavalier passa la nuit dans cette dernière ville, et Pardaillan ne trouva rien de mieux que de se loger dans la même hôtellerie en prenant les précautions nécessaires pour ne pas être vu. Mais. le lendemain matin, comme il reprenait sa poursuite, il dut sans doute commettre quelque imprudence et se laisser voir, car le cavalier, au lieu de filer droit au nord, bifurqua brusquement sur Calais en cherchant à tirer au large.
Pardaillan était résolu à l'aborder coûte que coûte. Il avait, pendant tout ce voyage, inutilement cherche un moyen de se faire remettre la lettre... Il la lui fallait pourtant!...
Vers midi, on fut en vue de Calais. Pardaillan cherchait à rattraper l'homme qui, laissant la ville sur sa gauche, se mit à galoper sur la route qui suivait la côte d'ailleurs toute droite.
Il gagnait du terrain, et se rapprochait de plus en plus du messager. Tout à coup, celui-ci s'arrêta net et, faisant volte-face, le pistolet au poing, attendit de pied ferme, ce que voyant, le chevalier se mit au trot, puis au pas, et enfin, arrivant à quelques pas du messager, s'arrêta de son côté, ôta son chapeau, et se mit à sourire de son air le plus engageant.
Le messager de Fausta demeura stupéfait. Il était impossible d'accueillir à coups de feu un homme qui se présentait avec une telle politesse, et qui, devant le canon du pistolet braqué sur lui à cinq pas, souriait si candidement et sans esquisser le moindre geste de défense.
Le messager salua donc à son tour avec courtoisie et remit son pistolet dans l'une des fontes de sa selle.
--Monsieur, dit-il, on m'appelle Luigi Cappello, comte toscan. Et vous?
--Moi, monsieur, je me nomme Jean de Margency, comte français.
--Serait-il indiscret, demanda le comte italien au bout de quelques instants qu'il employa à examiner son compagnon, serait-il indiscret de vous demander d'où vous venez?
--Mon Dieu, non! fit Pardaillan. Je viens tout bonnement de Paris, et plus spécialement de l'île de la Cité...
A ces mots, Luigi Cappello eut un tressaillement, et, regardant son compagnon avec fixité, esquissa dans l'air un signe avec sa main. Pardaillan sourit.
--Monsieur le comte, dit-il, je ne répondrai pas au signe de reconnaissance que vous me faites, pour la raison bien simple que j'ignore le signal de réponse que vous attendez sans doute: je ne suis pas des vôtres.
--Fort bien. Seriez-vous, en ce cas, assez obligeant pour me dire où vous allez?...
--Mais... à Dunkerque où vous allez vous-même.
Et, de Dunkerque, je pousserai, s'il le faut, jusqu'au camp de votre illustre compatriote le généralissime Alexandre Farnèse.
Le messager devint pensif. Cet étranger qui le poursuivait était-il un affilié de Fausta?... mais alors, pourquoi ne connaissait-il pas le signe?... Et, d'autre part, comment était-il si bien informé?...
--Monsieur, reprit-il résolument, vous répondez à mes questions avec tant de bonne grâce que je me hasarderai à vous en poser une troisième... Pourquoi me suivez-vous depuis Dammartin?...
--Depuis Saint-Denis, rectifia Pardaillan.
--Soit. Pourquoi depuis Saint-Denis êtes-vous sur ma route?
--Mais pour avoir le plaisir de voyager avec vous, d'abord!
--Comment pouviez-vous savoir que j'allais au camp de Farnèse?
--Parce que je l'ai entendu dire à la très noble signora Fausta, reprit paisiblement le chevalier.
--Ah! ah! fit le messager, abasourdi.
Puis il reprit:
--Soit encore. Mais vous avez dit que votre acharnement à me rattraper venait du désir que vous aviez de voyager en ma compagnie... d'abord. Il y a donc un autre motif?...
--Monsieur le comte, fit Pardaillan, à mon tour de vous questionner, voulez-vous? Savez-vous ce que contient la lettre qui vous a été remise à Saint-Denis de la part de la signora Fausta et à destination d'Alexandre Farnèse.
Le messager fut atterré. Il n'y avait plus de doute dans son esprit. L'étranger n'était pas, ne pouvait pas être un envoyé de Fausta, c'était un ennemi dangereux qui avait surpris de redoutables secrets.
Il regarda autour de lui. A sa droite, c'étaient les champs. A sa gauche, les falaises, au-delà desquelles on entendait se lamenter la mer. La solitude était complète, et l'endroit excellent pour se défendre d'un gêneur.
--Monsieur, dit-il, il me serait difficile de répondre à votre question, parce que, n'étant porteur d'aucune lettre, je ne puis vous dire le contenu d'une missive qui n'existe pas.
--Ah! monsieur le comte! fit Pardaillan, vous récompensez mal ma franchise!
--Eh bien, gronda le messager en pâlissant, j'ai une lettre, c'est vrai. Après?...
--Je vous demande si vous savez son contenu...
--Non. Et quand je le saurais...
--Vous ne me le diriez pas, c'est entendu. Mais vous ne le savez pas. Et je vais vous le dire...
--Qui êtes-vous, monsieur?...
--Vous m'avez demandé mon nom, et je vous ai répondu que je m'appelle le comte de Margency. La lettre, monsieur, voici ce qu'elle contient: un ordre de la signora Fausta au généralissime d'avoir à se tenir prêt à entrer en France et à marcher sur Paris avec son armée au premier signe qui lui en sera fait.
--Après? gronda le messager en pâlissant.
--Après? Eh bien, mon cher monsieur, je ne veux pas que cette lettre arrive au camp de Farnèse, voilà tout!
--Vous ne... voulez pas?...
A ces mots, le messager saisit son pistolet. Pardaillan en fit autant.
--Réfléchissez, dit-il. Remettez-moi cette lettre.
Et il braqua le canon du pistolet sur le messager. Celui-ci haussa les épaules:
--Vous ne songez pas à une chose, dit-il avec un calme que Pardaillan admira. Mais je tiens à vous dire avant de vous tuer...
--Je suis tout oreilles.
--Eh bien, vous venez de me dire le contenu de la lettre, que j'ignorais. Je pourrais donc, si j'avais peur, vous remettre la missive, et transmettre l'ordre de vive voix...
--Non, fit Pardaillan, car le généralissime n'obéira qu'à un ordre écrit...
--En ce cas, vociféra le messager, je vous tue!...
En même temps, il fit feu... Pardaillan, d'un coup d'éperon, fit faire à son cheval un écart qui eût désarçonné un cavalier ordinaire. La balle passa à deux pouces de sa tête. Presque aussitôt, il fit feu à son tour, non pas sur le cavalier, mais sur la monture: la bête, frappée au crâne, s'affaissa. Dans le même instant, le messager sauta et se trouva à pied, l'épée à la main. Pardaillan avait sauté aussi et tiré sa rapière.
--Monsieur, dit-il gravement, avant de croiser nos deux fers, veuillez m'écouter un instant. Je me suis nommé comte de Margency, et j'en ai le droit. Mais je porte aussi un autre nom: je suis le chevalier de Pardaillan...
--Ah! ah! je m'en étais douté un instant! grommela furieusement le messager.
--Vous me connaissez, dit Pardaillan. Tant mieux. Cela nous évitera les longs discours. Puisque vous me connaissez, monsieur le comte, vous devez savoir que votre maîtresse, votre souveraine, a voulu trois ou quatre fois déjà me faire assassiner. La dernière fois, il n'y a pas longtemps, je venais de lui sauver la vie; en signe de gratitude, elle a jeté à mes trousses tous les gens d'armes du duc de Guise... Vous ne me tuerez pas, monsieur! Et, comme je ne veux pas que la lettre arrive, comme enfin vous êtes le serviteur d'une femme qui veut ma mort, c'est moi qui vais vous tuer!...
En même temps, Pardaillan tomba en garde. Les fers se croisèrent...
Le comte Luigi, en homme habile, se tint sur la défensive. En somme, il ne s'agissait pas pour lui de tuer et de remporter une victoire. Il s'agissait simplement d'écarter ou d'arrêter un adversaire.
Pardaillan, selon son habitude, attaqua par une série de coups droits foudroyants. Le messager ne dut son salut qu'à une marche en arrière. Mais, tout en rompant, il se défendait avec courage et habileté.
--Monsieur, dit tout à coup Pardaillan, vous me paraissez homme de coeur, et je vous dois mes excuses...
--De quoi? fit le comte Luigi.
--De vous avoir prié de me remettre votre lettre. J'aurais dû prévoir qu'un homme comme vous peut être vaincu par la fortune, mais qu'il ne courbe pas volontairement la tête...
--Merci, monsieur, dit le messager, en prenant vivement une nouvelle attaque.
--Recevez donc, acheva Pardaillan, toutes mes excuses pour la proposition incongrue que je vous ai faite, et tous mes regrets d'être forcé de vous traiter en ennemi...
En même temps, il se fendit à fond. Le messager jeta un cri rauque, laissa échapper son épée, tourna sur lui-même et s'abattit...
--Holà! grommela Pardaillan, aurais-je vraiment été assez maladroit pour le tuer?...
Il s'agenouilla, défit le pourpoint du comte toscan et examina la blessure en hochant la tête. A ce moment, le blessé ouvrit les yeux.
--Monsieur, dit Pardaillan, je suis maître du champ. Je puis donc vous prendre la missive que vous portez, Mais je serais au désespoir de vous quitter en ennemi, car vous êtes un brave... Voulez-vous, de bonne volonté, me remettre cette lettre?... Voulez-vous que nous nous séparions amis?...
Le blessé fit péniblement un geste de la main pour désigner une poche intérieure de son pourpoint. Pardaillan prit la lettre. Les yeux du blessé indiquèrent un profond désespoir.
--Voyons, dit Pardaillan, ému de pitié, qu'est-ce que cela peut vous faire, au bout du compte?... Vous ne craignez pas, je suppose, que j'use de cette lettre comme d'une arme contre la signorita Fausta?
--Je le crains, murmura le blessé d'une voix à peine intelligible... Vous allez... porter... cette lettre au roi de France... je suis un homme.... déshonoré.
--Vraiment, dit Pardaillan, vous craignez cela? Vous ne redoutez que cela? Et si je vous prouve que vous vous trompez? que je ne rendrai nullement cette missive à Valois?...
--Pas de preuve... possible! murmura le blessé.
--Si! il y en a une, dit Pardaillan. Et la voici!
A ces mots, sans l'ouvrir, sans la décacheter, sans jeter un coup d'oeil sur la suscription, Pardaillan se mit à déchirer la lettre en petits morceaux. Lorsqu'elle eut été ainsi réduite en miettes certainement illisibles, ces fragments minuscules, il les jeta en l'air.
Pendant cette opération, le comte Luigi avait tenu attachés sur Pardaillan ses yeux pleins de stupéfaction. Puis, l'étonnement fit place à une sorte d'admiration. Et, d'un ton qui traduisit toute sa reconnaissance, il murmura:
--Merci, monsieur!...
Pardaillan haussa les épaules.
--Je vous ai prévenu que j'avais seulement l'intention de jouer un tour à votre Fausta. C'est fait. Quant à me servir d'une lettre tombée en mon pouvoir pour faire assassiner une femme, ce n'est pas dans mes habitudes. Cette lettre détruite n'existe plus, même dans mon souvenir. Êtes-vous rassuré?...
--Oui, monsieur... et je vous bénis... de m'avoir donné... une pareille assurance... avant de mourir...
--Eh! mordieu, vous ne mourrez pas!
Le blessé secoua tristement la tête. Puis, épuisé par les efforts qu'il venait de faire, il s'évanouit.
Pardaillan alla à son cheval et fouilla vivement l'une des fontes. Là, sous le pistolet, il y avait des bandages, de la charpie, enfin tout ce qu'il faut à un homme pour panser provisoirement une blessure. Puis il se mit à dégringoler la falaise par un sentier presque à pic, mouilla dans l'eau de mer un fort tampon de charpie, remonta au pas de charge, lava la blessure, y appliqua de la charpie et banda le tout le plus proprement du monde.
--C'est de l'eau salée, dit Pardaillan. Cela pique. Mais ce n'en est que meilleur. Maintenant, monsieur, attention. Je vais vous soulever et vous placer sur mon cheval...
Pardaillan se baissa, plaça ses mains sous les reins du blessé et, agissant à la fois avec douceur et avec force, le souleva et l'assit sur le cheval.
--Pouvez-vous vous tenir ainsi jusqu'à Gravelines? dit-il.
--Je le crois...
--En route donc. Si vous vous affaiblissez, appelez-moi.
Et, traînant son cheval par la bride, se retournant tous les deux pas pour examiner son blessé, Pardaillan se mit en chemin au petit pas. Vingt minutes plus tard, il atteignait les premières maisons du village.
Gravelines ne se composait que d'une trentaine de cabanes de pêcheurs. Mais l'entrée de ce cheval ramenant un blessé avait attiré autour de Pardaillan quelques bonnes femmes et une bande effarée de marmots.
--L'auberge? demanda Pardaillan.
--Il n'y a pas d'auberge! fit l'une des femmes.
--Qui d'entre vous veut gagner dix écus? reprit alors Pardaillan.
--Moi, dit la femme qui venait de parler. Si c'est pour loger et soigner ce cavalier, je m'en charge.
Le blessé fut transporté à quelques pas devant une chaumière, et couché sur un matelas de varech.
--Y a-t-il un chirurgien? un médecin? demanda Pardaillan.
--Non, mais nous avons le sorcier. Un vieux qui sait tout, qui guérit les fièvres, et sait soigner les blessures.
A ce moment, celui que, dans le village, on appelait le sorcier, prévenu sans doute de l'événement, faisait son entrée dans la chaumière. C'était un vieillard à physionomie intelligente, à l'oeil vif et malicieux. Sans rien dire, il s'agenouilla près du blessé et défit les bandages, puis se mit à examiner la plaie.
--Qu'en dites-vous, monsieur? demanda Pardaillan.
--Je dis que c'est fort grave. Mais il en reviendra.
--Ah! fit Pardaillan avec un soupir de soulagement.
Mais aussitôt une pensée se fit jour dans sa tête. Si le blessé en revenait, il irait trouver Farnèse, et lui raconterait ce qui s'était passé en lui donnant oralement le contenu de la lettre. Alors, tout ce qu'avait fait Pardaillan devenait inutile! Il attira le sorcier dans un coin.
--Vous êtes sûr, fit-il, qu'il en reviendra?
--Très sûr!
--Mais c'est que je voudrais bien que mon ami puisse continuer son voyage...
Le sorcier secoua la tête:
--S'il bouge de ce matelas avant huit jours, il meurt, dit-il. S'il essaie de marcher avant un mois, tout sera remis en question. S'il monte à cheval avant deux mois, je ne réponds de rien!...
Deux mois!...
C'était plus de temps qu'il n'en fallait à Pardaillan.
Quoi qu'il en soit, le sorcier fit si bien qu'au bout de quatre jours il put positivement déclarer le blessé hors de tout danger. Ces quatre jours, Pardaillan les avait passés dans la chaumière. Sûr que le comte Luigi ne mourrait pas et serait convenablement soigné, certain d'autre part qu'il ne pourrait rejoindre et prévenir Farnèse, le chevalier, un beau matin, fit ses adieux à celui qu'il avait à moitié tué, et reprit à petites journées le chemin de Paris. Il avait une double tâche à accomplir. Retrouver Maurevert, d'abord. Et ensuite pouvoir rencontrer Guise...
XXIII
BLOIS
Pendant que Pardaillan courait sur la route de Dunkerque et s'emparait de la lettre destinée à Farnèse, le duc de Guise, au milieu d'une imposante escorte, s'avançait vers Blois où, de tous les points de la France, accouraient les députés de la noblesse, du clergé et du Tiers-État pour cette suprême conférence à laquelle Henri III avait convié son peuple, et qu'on appelle les états généraux de Blois.
La sécurité de Guise était absolue, Maurevert lui avait rendu un compte exact des forces dont Henri III pouvait disposer, soit environ quarante mille hommes.
Ces forces considérables étaient sous la main d'un hardi capitaine qui avait fait ses preuves sur plus d'un champ de bataille. C'était le brave Crillon. Les troupes de Crillon occupaient le château et la ville.
Le roi était donc défendu, bien défendu. Malgré cela, la sécurité de Guise était complète.
Il savait, en effet, que chacun des cent cinquante gentilshommes qui l'accompagnaient avait mis en lui toutes ses espérances et toute sa fortune future. Il n'en était donc pas un qui ne fût prêt à se faire massacrer pour sauver le chef. Il savait en outre qu'une fois arrivé à Blois il allait trouver les députés des trois ordres, et que, parmi ces députés, seigneurs, bourgeois, prêtres, il n'en était pas un qui ne lui fût dévoué corps et âme. En réalité donc, il allait être le véritable maître aux états généraux.
C'est de ces diverses choses que causait Guise pendant sa dernière journée de marche. Il était entouré à ce moment de huit ou dix de ses plus intimes qui, formant peloton, marchaient en avant du gros de l'escorte. Et, peu à peu, dans ce groupe d'intimes, une sélection s'était faite, en sorte que le duc avait fini par se trouver en avant, entre Bussi-Leclerc et Maineville, ses inséparables, ceux pour qui il n'avait rien de caché.
Dans le petit clan que formaient ainsi le duc et ses deux fidèles agents, il était tout naturellement question de Pardaillan.
--Enfin, disait Maineville, nous voilà débarrassés du quidam. Mais, pour mon compte, j'en éprouve quelque regret. La noyade fut trop douce pour lui...
--C'est vrai, renchérit Bussi-Leclerc, et, quant à moi, j'eusse éprouvé quelque plaisir à lui rendre...
--La leçon d'escrime qu'il te donna? fit Maineville en riant.
--Non, pardieu! Cela, je le lui ai rendu... Ne te rappelles-tu pas que je le désarmai dans la Bastille?
--Je n'y étais pas... ainsi...
--Mais Maurevert y était!... Est-ce vrai. Maurevert?
--Parfaitement vrai, fit Maurevert qui marchait derrière Guise. Tu lui fis sauter l'épée des mains par trois fois, et le truand dut s'avouer vaincu...
Bussi-Leclerc eut un geste de vive satisfaction et remercia Maurevert d'un regard.
On arrivait au village de Villerbon...
--Allons, messieurs, dit Guise d'une voix sombre, ne parlons plus des morts... Bussi, pique donc au galop jusqu'à ces cavaliers que tu vois là-bas, et sache ce qu'ils veulent.
Sur la place de l'Eglise, dans le village, une soixantaine de cavaliers, en effet, étaient arrêtés... mais Bussi-Leclerc n'eut pas le temps d'exécuter l'ordre qu'il venait de recevoir. Les cavaliers venaient d'apercevoir la troupe de Guise et galopaient à sa rencontre. Un instant. Guise se troubla et sa main descendit jusqu'à l'épée de fer de sa rapière. L'idée que Henri III lui avait ménagé un guet-apens passa dans son esprit comme un éclair. Mais il se rassura aussitôt. Les cavaliers étaient sur lui et criaient:
--Monseigneur, vous êtes le bienvenu!...
C'était une troupe de gentilshommes députée par les seigneurs assemblés dans Blois pour aller a sa rencontre, le saluer et l'assurer de toute fidélité...
A ce moment, le roi de France, pâle et nerveux, se trouvait dans l'appartement qu'il occupait au premier étage du château. Henri III, avec une agitation qui contrastait avec son indolence habituelle, allait et venait, s'approchait souvent d'une fenêtre d'où il pouvait voir la cour carrée et le porche majestueux du château.
Henri III attendait le duc de Guise!...
Sur la terrasse de la Perche aux Bretons, il y avait cinquante gentilshommes armés en guerre. Une compagnie de Suisses occupait la cour carrée. Le grand escalier était plein de seigneurs royalistes dont le sombre visage annonçait qu'ils n'attendaient rien de bon de l'arrivée du duc. Toutes les autres cours et les autres escaliers du château étaient occupés par des gens d'armes.
Dans le salon lui-même, une vingtaine de gentilshommes attendaient, silencieux et les yeux fixés sur le roi. Dans un coin, Catherine de Médicis, causant avec son confesseur, contrastait par sa sérénité et sa gaieté avec toute cette sombre impatience.
--Où est Biron? est-il de retour? fit tout à coup Henri III.
--Sire, me voici, fit le maréchal de Biron Armand de Gontaut, baron de Biron, était alors âgé de soixante-quatre ans; mais il portait encore la cuirasse avec une facilité que lui enviaient de plus jeunes.
--Ah! te voilà, mon vieux brave! dit Henri III Je craignais que tu ne fusses pas ici aujourd'hui, car je t'avais donne congé pour huit jours.
--Oui, mais j'ai appris l'arrivée de M. le duc. Peste sire, je n'aurais eu garde de manquer une si belle occasion de lui présenter mes respects!... Et sire vous voyez que je suis arrivé à temps...
Le roi se mit à rire, les gentilshommes éclatèrent.
En effet, à ce moment même, une rumeur montait de la cour carrée: c'était un bruit de chevaux qui passaient sous le porche, un cliquetis d'armes et d'éperons de cavaliers mettant pied à terre... Henri III pâlit.
--Comte de Loignes, dit-il d'une voix altérée, voyez donc ce qui se passe dans la cour.
Il le savait très bien. Il devinait que c'était Guise qui arrivait. Et, avant d'avoir reçu aucune réponse il se dirigea vers un grand fauteuil placé sur une estrade et formant trône. Il s'y assit et, d'un geste rageur enfonça son chapeau sur son front.
--Sire! s'écria Chalabre qui s'était précipité à la fenêtre en même temps que Loignes, c'est M. le duc de Guise, que Dieu le tienne en sa garde!
--A moins que le diable ne l'emporte! murmura Montsery près du roi.
--Ah! fit Henri III d'un ton d'indifférence si parfaitement jouée qu'il stupéfia sa mère... Tiens! le duc de Guise?... Et que peut-il venir faire céans?...
--Nous allons le savoir, sire, car le voici qui monte le grand escalier...
C'était vrai. Dans le grand escalier, on entendait la rumeur confuse d'une foule qui monte. Cette foule, c'était toute l'escorte du duc qui l'accompagnait jusqu'à la porte du roi... Il y avait là une menace qui n'échappa point à Crillon. Arrivé devant la porte du salon, il se tourna vers les gentilshommes guisards et dit:
--Monseigneur, monsieur le duc de Mayenne, monsieur le cardinal, le roi m'a chargé de vous faire savoir qu'il vous accorde audience. Quant à vous, messieurs, veuillez attendre...
L'escorte demeura donc échelonnée dans l'escalier. Et, comme cet escalier était déjà occupé par un grand nombre de seigneurs royalistes et de gens d'armes, il en résulta qu'il se trouva plein de gens qui se regardaient de travers et qui, sur un mot, se fussent rués les uns sur les autres.
Crillon avait ouvert la porte, fait entrer messieurs de Lorraine et soigneusement refermé lui-même la porte.
Les trois frères s'avancèrent vers le fauteuil où Henri III, le chapeau sur la tête, les regardait venir sans un geste, sans un tressaillement de la physionomie.
Le duc de Guise, moins habile que Henri III à dissimuler ses sentiments, n'avait pu s'empêcher de pâlir devant la réception glaciale qui lui était faite. Il s'arrêta à trois pas du trône et s'inclina profondément, ainsi que ses frères.
Enfin, le roi abaissa son regard sur le duc, et, de sa voix légèrement nasillante, d'une rare impertinence quand il le voulait, il demanda:
--C'est vous, monsieur le duc?... Qu'avez-vous à nous dire?...
XXIV
RÉCONCILIATION
Ces paroles du roi firent passer un frisson parmi les assistants, tous royalistes: et les trois frères purent entendre le frémissement des épées qui se heurtaient comme des feuilles d'acier.
--Sire, dit le duc d'une voix assurée, vous savez que mon frère le cardinal est président du clergé en même temps que Mgr le cardinal de Bourbon. Il n'y a donc rien que de naturel à sa présence aux États que Votre Majesté a daigné convoquer en cette ville...
--Et vous, monsieur le duc? reprit Henri III avec la même impertinence.
--Sire, continua Guise, vous savez que mon frère Mayenne est président de la noblesse en même temps que M. le maréchal comte de Brissac...
--Maréchal de barricades, comme M. de Bourbon est cardinal de conspiration! dit sourdement le roi.
Et, cette fois. Guise pâlit. Car l'attaque était directe, et sûrement l'orage allait crever...
--Mais, reprit le roi, il ne s'agit pas de vos deux frères. Il s'agit de vous. Je suis bien aise de les voir près de vous... de vous voir tous trois ensemble... mais je vous demande spécialement à vous: que venez-vous faire ici?...