Les Pardaillan — Tome 04 : Fausta Vaincue

Chapter 15

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Étourdi, fasciné... réellement dompté par cette simplicité autant qu'il l'avait été par les menaces et par les promesses. Guise s'inclina de nouveau très bas. Fausta s'était levée; elle saisit un flambeau et se mit à marcher devant le Balafré.

--Que faites-vous, madame? s'écria Guise.

--C'est un privilège royal que d'être éclairé par le maître de la maison, répondit Fausta. Vous êtes le roi: je vous montre le chemin, sire!

Mais, en accompagnant le duc de Guise, Fausta avait une autre idée que celle de lui rendre un royal hommage. En arrivant dans le vestibule, elle posa son flambeau sur un meuble, fit signe à un laquais d'ouvrir la porte, et se tourna alors vers Guise comme pour prendre congé. Guise tressaillit... il comprit qu'il allait apprendre quelque nouvelle...

--Adieu, monsieur le duc, dit Fausta. Mais, avant votre départ, je serais heureuse de savoir ce qu'est devenu l'homme qui a été poursuivi aujourd'hui...

--Pardaillan!... Il est mort, dit Guise.

--Cet homme a mérité son châtiment, dit-elle.

Guise franchissait la porte, et, déjà, faisait signe à ses gens de lui approcher son cheval. Alors, Fausta, avec la même simplicité, ajouta:

--Il a d'autant plus mérité la mort qu'aujourd'hui même, sous mes yeux, il a tué d'un coup de dague au coeur une pauvre jeune fille innocente... une chanteuse... une bohémienne nommée Violetta...

Et la porte, à cet instant, se referma!... La porte de fer séparait maintenant ces deux êtres: Fausta et Guise. Mais, s'ils avaient pu se voir, peut-être eussent-ils eu pitié l'un de l'autre.

«Pardaillan est mort!»

«Morte!... Violetta morte!...»

Ces deux pensées de douleur palpitèrent ensemble. Et, tandis que Fausta, accablée par cette mort qu'elle avait pourtant voulue, regagnait en chancelant sa chambre à coucher, le duc demeurait devant la maison, comme frappé d'un coup de foudre.

XXI

LA LETTRE

Le duc avait passé la nuit, les coudes sur la table devant laquelle il s'était assis, la tête dans les deux mains. Au bruit que fit le serviteur, il se réveilla de cette longue torpeur et vit qu'il faisait grand jour.

«Adieu, murmura-t-il, adieu, Violetta, jeunesse, amour!... Tout cela est mort!... Pensées d'amour et de jeunesse, éteignez-vous comme ces flambeaux, et laissez la place aux rêves d'ambition!... Le duc de Guise amoureux de la petite bohémienne n'est plus... Guise le conquérant. Guise roi de France et empereur, à l'oeuvre!»

Il fit ouvrir les portes de son cabinet, et la foule de ses gentilshommes y entra.

--Messieurs, dit le Balafré d'une voix forte. Sa Majesté le roi à convoqué les états généraux. Il me semble donc que notre place est non pas à Paris mais à Blois, où de grands événements nous attendent peut-être. A cheval, donc, messieurs, nous partons dans une heure!...

Les courtisans se retirèrent, empressés, pour faire leurs préparatifs de départ. Le duc s'assit alors, et écrivit la lettre suivante:

«Madame,

Vous m'avez si bien convaincu que je ne veux pas attendre une minute pour commencer l'exécution de l'admirable plan que vous m'avez développé. Ce n'est donc ni dans un mois ni dans huit jours que je me rendrai à Blois. J'y vais tout de ce pas. C'est donc à Blois même que j'aurai l'honneur de vous attendre, afin de hâter ces deux événements que je souhaite avec une égale ardeur: la mort de qui vous savez et l'union des deux puissances que vous connaissez.--Henri, duc de Guise... pour le moment.»

Guise cacheta sa lettre et, regardant autour de lui, ne vit que Maurevert.

--Tiens! fit-il avec une rude ironie, vous êtes là, vous?

--Monseigneur, dit Maurevert en s'inclinant, vous m'avez ordonné qu'en dehors des missions qu'il vous plairait de me confier je me tienne constamment près de vous...

--Maurevert, je vous ai envoyé à Blois. Savez-vous pourquoi? demanda le duc.

--Je m'en doute. Blois est loin de l'abbaye de Montmartre, n'est-ce pas, monseigneur?

--C'est vrai! dit Guise en pâlissant.

--Vous me voyez tout heureux d'avoir conquis la confiance de mon maître...

--Oui, mais je ne vous ai pas dit pourquoi!... Maurevert, si je n'ai plus de soupçons, si vous êtes libre d'aller à Montmartre à votre convenance... c'est que... elle n'est plus!...

Le visage de Maurevert n'exprima que de l'étonnement, et non cette douleur que le duc attendait.

--Monseigneur veut parler de la petite chanteuse?

--Elle est morte, te dis-je!...

--Ah! ah!... s'écria Maurevert de plus en plus étonné, mais sans donner le moindre signe de regret.

--Morte!... fit Guise en étouffant un sanglot. Morte, mon bon ami... assassinée par l'infernal Pardaillan...

--Ah! ah! répéta Maurevert stupéfait.

--Heureusement, le sacripant est puni... son corps servira de pâture aux poissons... mais ce n'est pas ainsi que j'eusse voulu le frapper... la mort est trop douce pour lui...

--Monseigneur, malgré toutes les recherches, le corps de Pardaillan n'a pas été retrouvé. Or, tant que je ne l'aurai pas vu mort de mes yeux, je m'attendrai toujours à voir le truand reparaître au moment où on l'attendra le moins...

--La peur que cet homme t'inspirait te fait radoter, mon pauvre ami. Mais n'y pensons plus. Prends cette missive. Au palais de la Cité, le plus tôt possible. Et qu'elle ne sorte pas un instant de tes mains!

--Monseigneur, je place votre lettre dans mon pourpoint, je saute à cheval, et, dans un quart d'heure, la missive sera à son adresse...

Maurevert, dès qu'il ne fut plus en vue de l'hôtel, passa du galop au trot, et du trot au pas.

«Imbécile! gronda-t-il, tandis qu'un double éclair de haine jaillissait de ses yeux. Monseigneur me rend sa confiance!... Vraiment!... Et tout est dit!... Il oublie les humiliations dont il m'a abreuvé! Ah! si j'étais sûr que Pardaillan soit mort!... Tu ne me reverras plus. Guise.»

Tout en grommelant ainsi, Maurevert gagnait non pas la Cité, où il eût dû se rendre directement, mais son propre logis. Ayant mis son cheval à l'écurie, il monta à son appartement, s'enferma à double tour, alluma un flambeau et, saisissant la lettre destinée à Fausta, se mit à l'examiner, en la tournant en tous sens.

Alors, il commença à se livrer à un singulier travail au moyen d'une pince légère et d'un couteau à lame très fine. Au bout de cinq minutes, la lettre était ouverte, son cachet intact.

Maurevert la lut et la relut, d'abord avec une grimace désappointée, puis avec un battement de coeur, puis avec la sourde joie de l'homme qui a déchiffré une énigme...

Alors, il commença à se livrer à une autre opération: il recopiait la missive, lettre par lettre, recommençant dix fois sa copie, jusqu'à ce qu'enfin il eût obtenu une imitation parfaite de l'écriture de Guise. Puis, il brûla les mauvaises copies, et écrasa de son pied les cendres légères qu'elles faisaient. Puis, après un travail qui amena à son front des gouttes de sueur, il finit par enlever le cachet de la vraie lettre et l'adapta sur la fausse.

«Ceci pour Fausta», dit-il en recachetant la fausse lettre.

Puis, avec un sourire livide, regardant la vraie lettre, celle qui était de la main de Guise:

«Et ceci... Ce sera pour le roi de France!»

Alors, il cacha la missive de Guise dans une poche secrète de son pourpoint; et, tenant à la main la copie qu'il venait de faire, descendit, sauta à cheval, et se rendit tout droit au palais de la Cité. Quelques instants plus tard, la fausse lettre était entre les mains de Fausta...

XXII

LA ROUTE DE DUNKERQUE

Pardaillan, après le départ de Fausta et de Guise, était demeuré à sa place, dans la galerie, assez abasourdi de ce qu'il venait d'entendre.

«Mordieu! songea-t-il, quel dommage que cette femme soit pétrie de méchanceté! Du courage, de grandes pensées, une éclatante beauté... quel admirable type de conquérante!»

Il en était là de ses réflexions lorsqu'il vit entrer Fausta dans la salle du trône.

«Ce serait le moment, pensa-t-il, de me montrer et de lui reprocher la vilenie qu'elle a commise à mon égard!... Mais que diable fait-elle?,.. Elle pleure?... Pourquoi?...»

Fausta, en effet, était tombée sur un siège et le bruit d'un sanglot parvenait au chevalier. En proie à une émotion étrange, Pardaillan allait peut-être s'avancer lorsque Fausta, relevant et secouant la tête, appela en frappant du marteau sur un timbre.

Un laquais parut aussitôt. Alors Fausta se mit à écrire. Sans doute ce qu'elle écrivait était grave et difficile à dire, car souvent elle s'arrêtait, pensive.

La lettre était longue. Ce ne fut qu'au bout d'une heure que Fausta la cacheta. Alors elle se tourna vers le laquais, ou du moins l'homme qui semblait être un laquais.

--Où est le comte?

--A son poste: près de la basilique de Saint-Denis.

--Faites-lui parvenir cette lettre. Qu'il l'ait demain matin à huit heures. Qu'il se mette aussitôt en route. Qu'il gagne Dunkerque directement. Et qu'il remette la missive à Alexandre Farnèse.

L'homme disparut.

«Bon! pensa Pardaillan. C'est la lettre qui ordonne à Farnèse de tenir son armée prête à entrer en France!

Bientôt Fausta se leva et se retira. Puis, au bout de quelques minutes, un autre laquais parut qui éteignit les flambeaux.

Alors, Pardaillan, sa dague à la main, se mit en route. Il marchait au hasard, et avec de telles précautions qu'une demi-heure s'écoula entre le moment où il quitta son poste d'observation et celui où il parvint dans une pièce assez vaste qu'éclairait faiblement une lanterne accrochée au mur. Pardaillan reconnut aussitôt cette pièce. C'était le vestibule du palais Fausta.

La porte, que du dehors on eût été obligé d'enfoncer, était au contraire facile à ouvrir du dedans. Les énormes verrous qui la barricadaient, soigneusement entretenus, glissaient bien et sans bruit; en quelques minutes, Pardaillan eut ouvert la porte et se trouva dehors.

A ce moment la demie de minuit sonnait à Notre-Dame. Pardaillan prit d'un bon pas le chemin de la Devinière, où il arriva sans encombre.

L'auberge était fermée. Mais, bien que tout y parût plongé dans un profond sommeil, Pardaillan avait une manière à lui de frapper. Et il paraît que cette manière était la bonne, car, au bout de dix minutes, une servante mal réveillée lui ouvrit.

--A dîner! fit le chevalier qui mourait de faim.

--Monsieur le chevalier, je tombe de sommeil, fit la pauvre servante.

Pardaillan regarda la fille de travers. Mais ayant constaté que vraiment elle ne mentait pas:

--Eh bien, fit-il en souriant, va dormir, va. Seulement, te charges-tu de me réveiller à six heures du matin?

--Oui-da, puisque je me lève. à cinq!

Le chevalier, pénétrant dans la cuisine, alluma deux flambeaux; puis il se défit de son épée, ôta son pourpoint et sa casaque de cuir. Comme il connaissait admirablement la maison, il descendit à la cave et en remonta avec deux bouteilles. Alors, il alla au bûcher et en revint avec un fagot qu'il jeta dans l'âtre et auquel il mit le feu. La flamme pétilla.

«Si Mgr le duc de Guise, si Fausta, Bussi-Leclerc et Maineville... tous ceux qui courent et ont couru après moi pour me tuer, qui n'ont pas assez de pistolets, de rapières, de dagues et d'arquebuses pour me faire la chasse, qui mettent une armée sur pied pour me prendre mort ou vif, s'ils me voyaient, dis-je, en bras de chemise, allumant le feu et me préparant à faire sauter une omelette... j'entends d'ici leur éclat de rire!...»

Et Pardaillan, son poêlon à la main, se mit à rire... A ce moment, derrière lui, comme un écho éclata un autre rire...

--Hein! s'écria Pardaillan qui se retourna prêt a sauter sur son épée.

Mais il se rassura aussitôt. Le rire était clair. Et il ne pouvait sortir que d'une bouche jeune et amie. En effet, c'était Huguette qui, arrêtée sur le seuil de la cuisine, contemplait le chevalier en riant de tout son coeur...

--Je renverrai Gillette, dit-elle en s'avançant et en arrachant le poêlon des mains de Pardaillan.

--Ma chère amie, dit Pardaillan, c'est moi qu'il faut renvoyer en ce cas. Car c'est moi qui ai forcé la pauvre fille à aller dormir. Mais laissez-moi faire...

--Asseyez-vous, dit Huguette. Ici, c'est moi qui commande.

En un tour de main, Huguette eut mis le couvert sur une petite table qu'elle approcha de la grande flambée de l'âtre. Quelques minutes plus tard, Pardaillan, avec son bel appétit, attaquait l'omelette que lui servait Huguette, et vidait le verre que la bonne hôtesse venait de lui remplir ras bord.

Ce fut un dîner complet. Un des meilleurs qu'eût jamais fait Pardaillan, qui en avait fait de si bons dans sa vie. La cuisine était toute claire de la flambée. Le vin exquis. L'hôtesse, en jupe courte, allait et venait, souriante... Jamais Pardaillan n'avait senti un tel bien-être l'envahir peu à peu...

Huguette le contemplait en souriant. Et, certes, ce regard était à ce moment plutôt celui d'une amie, d'une soeur, que d'une amante, Huguette avait bien pu, dans une terrible circonstance, laisser échapper le secret de son amour, mais, le calme revenu, elle redevenait ce qu'elle était en réalité, c'est-à-dire la bonne hôtesse.

--Savez-vous, ma chère Huguette, dit Pardaillan, que votre auberge est un véritable paradis?... Voici que je commence à me rouiller quelque peu... je suis las de la vie d'aventure!...

--Ah! monsieur le chevalier, dit Huguette en soupirant, si cela était!...

--Et cela est, pardieu! De vrai, le harnais commence à me peser; toujours à cheval, toujours par monts et par vaux, par la pluie, par le vent, par le soleil, ne jamais savoir le matin où l'on couchera le soir, eh bien, à la longue, cela devient fatigant!...

--Que ne vous reposez-vous? s'écria Huguette palpitante de joie. L'auberge est bonne, l'hôtesse pas méchante. Restez-y.

--Ah! Huguette, avec le bon dîner que vous venez de m'octroyer, vous m'en faites venir l'eau à la bouche!... A tel point que j'aurai toutes les peines du monde à reprendre le collier et à me mettre en selle demain matin!

--Demain matin! murmura Huguette qui pâlit.

--Il faut qu'à sept heures je sois à Saint-Denis... j'ai envie de visiter la basilique où dorment nos vieux rois...

--Ah! monsieur le chevalier, fit Huguette dont les beaux yeux tendres se remplirent de larmes, vous m'avez trompée... vous me laissiez espérer... c'est mal... vous reprenez la campagne!...

--Eh bien, oui, mon enfant, c'est vrai; mais écoutez-moi. Je suis obligé pour mon honneur et aussi pour autre chose... pour une vieille dette à régler... je suis obligé de reprendre campagne. Mais j'espère que cette campagne sera courte... Et puis, si j'en reviens, si le besoin de repos se fait sentir, si je suis debout encore après ce que je vais entreprendre, je vous promets de ne pas chercher gîte ailleurs qu'à la Devinière. Vous savez bien, Huguette, ajouta-t-il plus doucement, que vous êtes tout ce que j'aime au monde, maintenant. Vous êtes mon passé, ma jeunesse... Ici, mon père a vécu... ici, j'ai... mais voici que je me laisse entraîner, et il faut que demain matin à six heures je sois debout...

--Monsieur le chevalier, fit tristement Huguette.

--Bonsoir, ma chère hôtesse... dit gaiement le chevalier.

Quelques instants plus tard, il était couché.

A six heures, la servante réveilla Pardaillan qui commença par aller seller et brider son cheval, puis déjeuna d'une tranche de pâté et d'une demi-bouteille de vin, puis fit ses adieux à Huguette en lui répétant qu'il viendrait vieillir au coin du feu de la Devinière. Puis il se mit en selle.

«Le reverrai-je jamais?» murmura Huguette.

Un peu après sept heures, Pardaillan s'arrêtait près de la basilique de Saint-Denis, attachait son cheval à un anneau, et pour ne pas se faire remarquer entrait dans un bouchon d'où il se mit à surveiller attentivement la route.

--A sept heures et demie il vit arriver un cavalier venant de Paris, cavalier armé en guerre, et ayant toute la tournure d'un gentilhomme. Il le reconnut à l'instant. C'était le laquais à qui Fausta avait remis la lettre destinée à Alexandre Farnèse.

Le cavalier s'arrêta comme s'était arrêté Pardaillan. Ayant mis pied à terre à une centaine de pas du bouchon, il entra dans une maison où il resta près d'une demi-heure. Puis il sortit, se remit en selle et reprit le chemin de Paris.

«Bon, pensa le chevalier, voici la lettre entre les mains du messager. Attendons le messager!»

Dix minutes après le départ du cavalier, la porte charretière de la maison s'ouvrit, laissant le passage à un homme qui sortit tout à cheval et prit au pas la route de Dommartin. Le chevalier sauta en selle et se mit à le suivre de loin.

«Le messager qui va à Dunkerque, songea-t-il. Celui que Fausta appelle le comte. Comte, bon! Mais comte de quoi?...»

Le cavalier se mit au trot; Pardaillan prit le trot, tout en se maintenant à distance. Cependant le cavalier ne paraissait pas très pressé.

A un moment, cet homme s'aperçut sans doute qu'il était suivi; mais, au lieu de piquer son cheval, il s'arrêta court. Pardaillan s'arrêta. Le cavalier repartit au galop pour passer au trot quelques instants plus tard: Pardaillan exécuta les mêmes manoeuvres. Dès lors il fut évident pour le cavalier que Pardaillan le suivait.

Il ne s'arrêta pas à Dammartin et poussa jusqu'à Senlis. Là, le messager mit pied à terre devant le Tonneau-de-Bacchus, vieille hôtellerie renommée. Pardaillan entra au Tonneau-de-Bacchus. Le messager dînait dans la grande salle. Pardaillan dîna dans la grande salle. Puis le messager se retira dans sa chambre en ordonnant qu'on le laissât dormir jusqu'à huit heures du matin.

«Bon! pensa Pardaillan, je veux être pendu si mon homme n'est pas debout à cinq heures!...»

Et, se retirant à son tour, il donna l'ordre qu'on tînt son cheval prêt pour cinq heures. Avant de s'endormir, Pardaillan se mit à méditer sur sa situation. Que voulait-il au bout du compte?...

«La lettre destinée à Farnèse, pas davantage», se répondit-il.

Pardaillan dormit d'une traite jusqu'à cinq heures du matin, moment auquel on vint le réveiller.

«Je suis sûr que mon homme ne va pas tarder à sortir», songeait-il.

Mais Pardaillan était habillé depuis longtemps et l'homme ne paraissait pas.

A sept heures, Pardaillan n'y tint plus. Et appelant l'hôte:

--J'espère, dit-il, que vous n'oublierez pas de réveiller à huit heures ce digne gentilhomme.

--Quel gentilhomme? fit l'hôte.

--Mais celui qui est arrivé hier en même temps, ou plutôt un peu avant moi. Je m'ennuie seul en route, et je serais fort désireux de chevaucher botte à botte avec ce cavalier dont l'air me revient tout à fait...

--En ce cas, monsieur, je suis contrarié vraiment...

--Qu'est-ce à dire?...

--Ce gentilhomme s'est ravisé...

--Et alors?...

--Eh bien, il est parti à trois heures du matin!...

Pardaillan retint un juron, s'élança sur son cheval qui l'attendait depuis cinq heures, selon ses ordres, et prit à franc étrier la route d'Amiens.

En grommelant il poussait son cheval d'une pression des genoux. Le cheval filait comme le vent. Mais Pardaillan s'aperçut bien vite qu'à ce train-là la pauvre bête serait rapidement épuisée. Une fois démonté, il n'était pas sûr de pouvoir acheter un autre cheval, outre qu'il tenait fort au sien, outre enfin que sa bourse ne lui permettait pas de dépenses exagérées.

Toutes ces raisons firent que Pardaillan résolut d'abandonner la poursuite directe, et de tâcher d'arriver à Dunkerque par des voies de traverse qui abrégeraient son chemin. Mais, à Montdidier, où il s'arrêta pour laisser reposer une heure son cheval, il apprit qu'un cavalier venait précisément de se rafraîchir dans la guinguette où il entra. A la description qu'il provoqua par ses questions, il reconnut que ce cavalier ne pouvait être que le messager de Fausta... Il sut en outre que son homme n'avait guère qu'une demi-heure d'avance sur lui.

«C'est le moment de prendre ma revanche du tour qu'il m'a joué!» pensa Pardaillan.

Et, remontant en selle au bout de dix minutes qui furent employées à bouchonner vigoureusement son cheval, il reprit sa course furieuse, au risque, cette fois, de tuer sa bête.

Mais, lorsqu'il aperçut au loin dans la plaine les clochers et les toits d'Amiens, il n'avait pas rejoint le cavalier!

Le soir venait. Pardaillan s'arrêta pour réfléchir: Le résultat de ses réflexions fut qu'il se remit en route au petit trot, ce dont sa monture témoigna sa satisfaction en s'ébrouant et en faisant sauter l'écume autour d'elle. Seulement, au lieu d'entrer dans Amiens, Pardaillan se mit à en faire le tour en grommelant:

«Guette-moi bien, mon brave comte, guette bien de ta fenêtre tout ce qui entre dans Amiens...»

Il imaginait le cavalier dans l'auberge la plus rapprochée de la porte de Paris, caché derrière les rideaux de sa fenêtre. Et il riait en lui-même du bon tour qu'il lui préparait. Lorsque, après avoir contourné la ville, Pardaillan rejoignit la route du Nord, c'est-à-dire la route de Doullens et Saint-Pol, il mit son cheval au pas et poursuivit son chemin jusqu'au bourg de Villiers. La nuit était tout à fait noire lorsqu'il y arriva.

Villiers était à cheval sur la route. Au milieu de la grand-rue, il y avait une auberge. Un cavalier venant d'Amiens et allant à Saint-Pol était forcé de passer devant cette auberge.

Pardaillan mit pied à terre, fit conduire son cheval à l'écurie, le fit bouchonner devant lui, et, lorsqu'il eut vu la brave bête bien séchée, les pieds dans une bonne litière, le nez dans la mangeoire bien garnie, il songea enfin à lui-même. Il tombait de fatigue et de faim. Un bon dîner eut raison de la faim. Mais, après la faim, Pardaillan avait la fatigue à vaincre. Or, son intention était de surveiller la route toute la nuit s'il le fallait.

Il se fit conduire à sa chambre, qui donnait sur la route. Et il jeta un regard d'envie sur l'excellent lit qui l'attendait.

--Veux-tu gagner deux écus? dit-il tout à coup au garçon qui lui avait indiqué la chambre.

Ce garçon, avec une figure assez niaise, ouvrit de grands yeux à la proposition du voyageur.

--Deux écus! s'écria-t-il.

--Deux écus de six livres. Les voici, dit Pardaillan qui exhiba les deux pièces d'argent. Ton service est fini, n'est-ce pas, car il n'y a plus personne dans l'auberge...

--J'ai encore à fermer les portes des étables et des écuries.

--Va donc, et reviens vite...

Au bout de dix minutes, le jeune paysan était de retour.

--Où dors-tu? fit Pardaillan.

--Dans l'écurie, sur la paille.

--Eh bien, si tu veux passer la nuit dans cette chambre, sur cette chaise que je mets près de la fenêtre, tu auras les deux écus... Ce n'est pas tout. Tout en veillant, comme tu t'ennuierais toute une nuit sur cette chaise, tu t'amuseras à écouter dans la rue... Et, s'il passait un cheval, à n'importe quelle heure, tu me réveillerais... un cheval venant d'Amiens et allant sur Doullens...

--J'ai compris! dit le garçon.

Puis allant s'asseoir sur la chaise, et s'accotant aux vitraux de la fenêtre:

--Me voici à mon poste, dit-il. Je vous garantis que, d'ici demain, il ne passera personne que vous n'en soyez aussitôt prévenu.

Pardaillan posa son pistolet d'arçon sur une table près de lui et sa rapière debout à la tête du lit, sur lequel il se jeta tout habillé avec un soupir de satisfaction. Il s'endormit aussitôt. Le paysan veilla scrupuleusement, et, au petit jour, réveilla le chevalier, comme c'était convenu.

--Il n'est passé personne? demanda Pardaillan qui se mit sur pied et remit au garçon les deux écus.

--Personne, si ce n'est quelques charrettes.

Pardaillan déjeuna près de la fenêtre et fit boire au garçon un grand verre de vin, honneur dont le digne Picard se montra touché.

Puis, le jour étant tout à fait venu, Pardaillan sella son cheval et, posté dans la salle de l'auberge, attendit tranquillement.

Vers huit heures, un cavalier se montra au bout de la rue, Pardaillan se mit à rire... Ce cavalier, c'était celui qu'il attendait, le messager envoyé par Fausta à Alexandre Farnèse! La revanche de Pardaillan était aussi complète qu'il l'avait rêvée.