Les Pardaillan — Tome 04 : Fausta Vaincue

Chapter 14

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Toujours droit devant lui, toujours poursuivi par la meute hurlante, Pardaillan déboucha tout à coup derrière Notre-Dame. La meute était sur ses talons, il sentait des souffles rauques sur sa nuque; il se disait:

--Si je fais un faux pas, si je m'arrête, si je me retourne, je suis mort!

Et, pourtant, il fallait que cela finît!... La Cité tout entière était cernée; les berges gardées... ou aller?... Il n'avait qu'une ressource unique: descendre sur une berge, et passer coûte que coûte, se jeter dans la Seine!... Mais en aurait-il le temps?... Et pût-il même se jeter à l'eau, est-ce qu'il ne serait pas repris aussitôt!...

Comme il débouchait du boyau dont l'étroitesse même l'avait sauvé, il comprit que, sur cet espace plus large, il allait être enveloppé par les poursuivants et qu'il allait tomber là, avec cette dernière espérance de se faire tuer plutôt que de retomber aux mains de Guise et de Maurevert... Le désespoir l'envahit.

Dans ce suprême regard d'adieu au monde qu'il jetait autour de lui, il se vit devant une maison sinistre à la porte de fer. Le palais Fausta!... Il était venu mourir devant le palais de Fausta!...

Un éclat de rire insensé gronda sur ses lèvres blanches, et il fit un dernier bond vers l'auberge du Pressoir-de-Fer, escalada les marches, renversa a coups de pommeau quelques buveurs qui lui barraient le passage, et, toujours droit devant lui, de pièce en pièce, il fonça... sans savoir, éperdu, enragé de mourir avant Maurevert!...

Dans le même moment, l'auberge fut pleine de tumulte... Les poursuivants s'y jetaient tous ensemble... De pièce en pièce, les hurlements frénétiques poursuivaient Pardaillan; fermer les portes lui était impossible... déjà, il avait senti les rapières ou les piques des plus avancés le heurter... Une clameur de mort, sinistre, affreuse, emplit ses oreilles... et, acculé dans la dernière pièce de l'auberge, continuant sa course éperdue, il vit une fenêtre ouverte, l'enjamba... sauta dans le vide!...

A la fenêtre, des coups d'arquebuse éclatèrent. Quelques instants, l'auberge fut pleine de vociférations, puis toute cette foule reflua, l'auberge se vida rapidement, et tous se précipitèrent au bord de l'eau.

A ce moment, arrivait Maurevert, haletant, livide, sa dague à la main. Derrière lui, le duc de Guise survint et gronda:

--Où est le truand? Pourquoi n'est-il pas arrêté?...

--Monseigneur, cria un officier, des bords de la Seine, le sire de Pardaillan s'est jeté dans la Seine; il est d'ailleurs blessé.

--Qu'on détache toutes ces barques, ordonna Guise; qu'on surveille le fleuve, et, dès que l'homme apparaîtra, un bon coup d'arquebuse dans la tête!...

Et, se tournant vers Maurevert:

--Je crois que nous le tenons bien, pour le coup!

Maurevert ne répondit pas. Un sourire crispa ses lèvres, et, l'un des premiers, il se jeta dans une barque avec trois ou quatre hommes armés d'arquebuses. Quelques secondes après la chute, ou plutôt le saut de Pardaillan, la Seine était sillonnée de barques, tandis que, sur les rives, la foule attendait. Trois ou quatre cents hommes étaient prêts a faire feu sur Pardaillan dès qu'il se montrerait à la surface de l'eau.

Une heure passa... Pardaillan ne reparut pas. Il fut évident pour tous qu'il s'était noyé et que son corps roulé par le courant avait dû aller se perdre plus loin.

XX

OU FAUSTA SE CONTENTE D'UNE COURONNE

Pardaillan, lorsqu'il sauta par la fenêtre de l'auberge, ne se doutait pas qu'elle donnait sur la Seine. En se sentant s'enfoncer dans l'eau, la pensée lui vint qu'il pourrait peut-être essayer de remonter le courant et de prendre pied sur les berges de l'île Notre-Dame (île Saint-Louis).

Mais, dans cette rapide seconde où l'eau bourdonnait dans ses oreilles, où ses vêtements collés à son corps le paralysaient, et où déjà la nécessité de remonter respirer lui apparaissait imminente et terrible, car, remonter à la surface, c'était courir au-devant des balles, dans cette seconde, disons-nous, ses mouvements devinrent désordonnés; de tout son effort, il lutta à la fois contre le courant qui l'entraînait et contre la poussée naturelle de bas en haut; il suffoquait; il tournoyait sur lui-même, pris dans le remous du fleuve venant se briser à cette pointe de la Cité... Bientôt, la respiration lui manqua... et il étendit les bras, dans un dernier spasme...

Dans cet instant, il éprouva le violent tressaillement de l'homme qui va mourir et qui entrevoit un moyen de salut... En effet, dans ce mouvement suprême que ses bras venaient de faire sous l'eau, sa main crispée venait de heurter quelque chose... il ne savait quoi... c'était un poteau enfoncé dans le fleuve... Ses doigts raidis s'amarrèrent à cette chose, et, tout aussitôt, il s'y cramponna... En même temps, il se laissa remonter, se glissant, et, grimpant le long de ce poteau ou de cette poutre, et l'instant d'après, toujours cramponné à la poutre, il émergea...

Son premier regard fut pour chercher la fenêtre d'où il s'était jeté et essayer une dernière défense... Mais il ne vit rien au-dessus de sa tête... rien qu'un plancher de bois...

Pardaillan étouffa un rugissement de joie; il comprit que, dans la lutte contre le courant, il s'était jeté sous la prison du palais Fausta! sous cette pièce où il y avait un trou par où Fausta faisait jeter dans l'eau les cadavres des condamnés! Au même moment, il aperçut un treillis de fer... la nasse où il avait failli périr!...

Pardaillan se hissa le long de la poutre à laquelle il s'était accroché, sortit complètement de l'eau, et s'assit sur la première bifurcation de poteaux. Il était sauvé...

Du dehors, on ne pouvait le voir... Il entendait les cris de ceux qui le cherchaient et à qui, naturellement, l'idée ne pouvait venir de remonter le courant... En effet, peu à peu, les cris s'éloignèrent. Pardaillan eut alors un rire silencieux. Soudain, il fut frappé par une idée qui lui traversait le cerveau.

En effet, il se doutait bien que la Seine allait être surveillée dans son cours et sur ses berges, et qu'il lui serait très difficile de s'éloigner du refuge où il se trouvait. D'autre part, la pensée pouvait parfaitement venir à ceux qui le cherchaient de venir voir sous ce plancher qui surplombait la Seine. Et comme, chez lui, l'exécution suivait toujours de près la pensée, Pardaillan, de poutre en poutre, gagna le treillis de fer... la nasse de Fausta.

Il constata que le panneau qui formait ouverture était relevé; il l'était sans doute depuis le jour où l'on avait ouvert le passage aux cadavres... Redescendant le long du treillis avec la fermeté d'une résolution bien arrêtée, il plongea, et, bientôt, se retrouva dans l'intérieur de la nasse. Alors, il remonta jusqu'en haut, jusqu'au plancher même.

Cramponné d'un bras à la poutre à laquelle il s'accrochait, de l'autre bras allongé, il parvint à soulever la trappe qui fermait le trou carré. Alors, il se suspendit aux bords de ce trou, et se souleva par un tour de force musculaire. Quelques secondes plus tard, il était dans la pièce où il s'était battu contre les gens de Fausta, dans la salie des supplices. Elle était obscure, silencieuse...

La première pensée de Pardaillan fut de refermer la trappe. Puis il se secoua, s'ébroua, se défit de son pourpoint, prit toutes les mesures propres à le sécher autant qu'il était possible de le faire en pareille situation.

Plusieurs heures se passèrent ainsi... Pardaillan rhabillé, à peu près séché, commençait à sentir la faim le gagner. En effet, sorti le matin de bonne heure de la Devinière, il n'avait rien pris de la journée.

La nuit vint. Dans le mystérieux palais, aucun bruit ne se faisait entendre. Deux plans se présentaient au chevalier. Le premier, c'était de profiter de la nuit pour redescendre au fleuve et gagner le bord. Le deuxième, c'était purement et simplement sortir du palais Fausta par la porte. S'il ne restait là que quelques domestiques, Pardaillan se faisait fort de les obliger à ouvrir cette porte! Il attendit donc deux ou trois heures encore, et ce fut la faim qui le décida à agir.

Se mettant donc en marche, sur la pointe des pieds, il gagna la porte de la salle des supplices. Elle était ouverte... Pardaillan traversa cette pièce qui ressemblait à l'avant-cachot de la mort... Après quoi, il se trouva dans une galerie qu'il se mit à suivre.

Cependant, il était plongé dans une obscurité profonde et marchait vers une vague de lumière, qu'il apercevait à une quinzaine de pas devant lui, dans la galerie... Lorsqu'il eut atteint ce rais de lumière, il s'aperçut qu'il venait de l'entrebâillement d'un double rideau de velours qui formait une large baie, ouverte à cet endroit. Pardaillan glissa un regard par cet entrebâillement, et vit une vaste salle, éclairée par quelques flambeaux, allumés de place en place.

Cette salle, il la reconnut aussitôt... C'était la magnifique pièce aux colonnades, aux statues, aux torchères d'or... la salle du trône!...

Il allait s'éloigner et continuer son excursion, lorsqu'il demeura cloué sur place... Il lui semblait qu'il venait d'entendre comme un léger bruit de pas.

Ce bruit venait de la grande salle du trône. Pardaillan colla son oeil à la fente des rideaux, et aperçut une sorte de fantôme vêtu de blanc qui marchait, ou plutôt glissait d'un pas majestueux.

«Fausta!»

C'était Fausta, en effet, calme, grave, sereine comme à son habitude. Derrière elle, venait un homme qui, en entrant dans la salle, laissa retomber le manteau dont il se couvrait à demi le visage.

«Le duc de Guise!»

Fausta s'était arrêtée vers le milieu de la salle, et, prenant place dans un fauteuil, avait indiqué un siège à Guise, qui s'assit lui-même.

«Voilà donc, gronda Pardaillan dont le visage flamboya, voilà la femme qui a voulu me tuer à chacune de nos rencontres... et aujourd'hui même! Voici l'homme qui a jeté une meute à mes trousses et a bouleversé la Cité pour me faire assassiner!... Je les tiens là, tous deux... ils sont seuls... Si je me montrais tout à coup, et si, profitant de leur stupeur, je les frappais mortellement l'un et l'autre, ne serait-ce pas mon droit?»

Pardaillan tourmentait le manche de son poignard. Mais, bientôt sa physionomie s'apaisa, sa main retomba, et, pensif, il murmura:

«Ce serait mon droit peut-être... mais, alors, j'aurais mérité ce mot dont Guise m'a souffleté rue Saint-Denis... je serais un lâche! Non, ce n'est pas ainsi que je dois me venger... Ce mot, Guise doit en mourir... Il en mourra. Je l'ai juré... mais il faut qu'il sache qu'un Pardaillan ne frappe pas à l'improviste, et par derrière!...»

Fausta, au moment où elle avait quitté Pardaillan, sur le seuil de son palais, avait pu, à une lointaine rumeur, se douter que Guise avait bien pris ses précautions contre Pardaillan.

Ce fut pour Fausta une minute de joie, un court répit dans la douleur affreuse qu'elle était parvenue jusque-là à cacher sous un visage immuable. Mais, à peine fut-elle enfermée, verrouillée dans sa chambre, seule, sa physionomie se décomposa, et des imprécations tordirent ses lèvres. Tout ce que la rage et la fureur à leur paroxysme peuvent suggérer à un esprit affolé de blasphèmes, de menaces, de projets hideux, Fausta le jura dans sa pensée, Fausta le bégaya en paroles rauques.

Elle s'était jetée tout habillée sur son lit, et la tête dans les dentelles des oreillers qu'elle déchirait de ses ongles et de ses dents, elle luttait contre la crise de désespoir qui s'abattait sur elle et la terrassait. Les noms de Sixte, de Rovenni, de Farnèse, de Violetta, de Pardaillan se succédaient parmi des cris inarticulés, des invectives, des larmes, des gestes de folie...

Ces gentilshommes qu'elle avait enrichis, qui, le matin même, tremblaient devant elle, il avait suffi que Sixte apparût pour qu'ils tournassent contre elle les épées qu'elle avait solennellement distribuées en les bénissant!... Ces cardinaux qui s'agenouillaient à ses pieds!... avec quelle lâche ardeur ils avaient entonné le _Domine, salvum fac Sixtum_...

Pendant des heures, Fausta pleura, rugit, sanglota, se tordit dans la crise.

Et, dans ce coeur, le fiel s'amassa goutte à goutte.

Fausta redevint plus femme, peut-être, et, rejetée du rang des anges, reprit sa place dans l'humanité. Lorsqu'elle remonta de cette descente aux enfers, Fausta sentit le calme revenir dans son esprit, elle songea à l'avenir, et voici ce qu'elle put nettement établir:

Elle venait de subir une défaite: elle perdait du coup toute possibilité de réaliser son rêve. Jamais elle ne serait à Rome la grande prêtresse reprenant la tradition de la papesse Jeanne. Mais, si elle ne pouvait être la papesse, elle pouvait, elle devait être reine...

Reine de France, c'était encore un magnifique et rutilant hochet, pour une imagination pareille! Reine de France par Guise, roi de France!... Et, plus tard, peut-être, reine absolue par la mort de Guise!...

D'abord, la mort de Henri III lui donnant la moitié de la royauté. Puis, la mort de Guise lui donnant la royauté tout entière. Et, en attendant, c'était la vengeance assurée!... Avec Guise, avec Alexandre Farnèse, elle entreprenait la conquête de l'Italie, enfermait le pape dans Rome, ne lui laissant qu'une puissance illusoire... tout le rêve de Machiavel, de César Borgia, de tant de penseurs et de tant de reîtres conquérants.

Elle sauta à bas de son lit, s'assit devant une glace, chef-d'oeuvre des fabriques de Venise, et, pendant une heure, par des lotions réitérées, par le secours des fards auxquels elle recourait bien rarement, s'étudia à effacer de son visage ravagé jusqu'à la moindre trace de larmes.

Lorsqu'elle y fut parvenue, elle écrivit une lettre qui fut aussitôt portée à l'hôtel de Guise. Deux heures plus tard, le duc, de Guise était au palais de Fausta.

--Je vous écoute, madame, dit le duc de Guise lorsqu'il eut pris place dans le fauteuil que Fausta venait de lui désigner. Mais, avant de commencer ce grave entretien, peut-être serait-il bon que je m'assure... que nous sommes bien seuls.

Et Guise, d'un regard, fouilla non seulement les coins d'ombre amassés au fond de la vaste salle presque funèbre dans sa somptuosité, mais aussi le visage de Fausta.

--Oui, dit celle-ci, vous vous souvenez d'un entretien que vous avez eu avec la reine Catherine, où vous vous êtes cru bien seul, où vous avez dit tout ce que vous aviez sur le coeur... et vous pensez que peut-être, moi aussi, j'ai posté derrière un rideau quelque Sixte qui recueillera vos paroles. Rassurez-vous. Nous sommes ici sous le regard de Dieu, qui, seul, peut nous voir et nous entendre... Monsieur le duc, continua Fausta, lorsque, voici trois ans de cela, vous vîntes à Rome pour implorer l'assistance de Sixte-Quint, Sa Sainteté vous donna sa bénédiction... moi, je vous donnai deux millions en vieil or un peu bruni par le temps, mais qui n'en avait pas moins cours... Vous me demandâtes alors ce que je voulais en échange, et je vous répondis: «Plus tard, vous le saurez!...»

--C'est vrai, dit Guise en s'inclinant, et ma reconnaissance...

--Ne parlons pas de reconnaissance, duc; parlons de nos intérêts... Je continue. A notre deuxième entrevue, vous m'exposâtes vos espérances. Vous vouliez être roi!...

Guise pâlit et jeta autour de lui des regards inquiets.

--Nous sommes seuls, reprit Fausta, non sans une pointe de dédain et d'impatience. Donc, vous vouliez être roi. Et vous n'osiez pas!... Ce que vous n'osiez pas faire, je l'ai fait!... Tous ces fils ténus de la Ligue, je les ai rassemblés. J'ai jeté mes agents sur la France. En même temps, je vous montrais ce que coûtait chaque homme, chaque dévouement, chaque pensée acquise; en sorte qu'avec les deux millions que je vous ai remis à Rome vous savez maintenant que vous m'êtes redevable de dix millions...

--C'est vrai, dit Guise en passant une main sur son front.

--Par dix fois, par vingt fois, vous m'avez demandé ce que j'exigeais en retour. Je vous ai répondu: «Vous le saurez plus tard!...» Et, si vous n'êtes pas déjà sur le trône, ce n'est pas ma faute, c'est la vôtre!...

--C'est encore vrai, dit le duc en frémissant.

--Après la fuite de Henri de Valois, reconnaissant que vous me deviez votre victoire et votre future couronne, vous m'avez encore demandé quel était mon but et ce que j'attendais de vous. Je vous ai répondu: «Vous le saurez quand l'heure sera venue...» L'heure est venue!

--Demandez-moi ma vie, madame, je serai heureux de vous l'offrir.

--Votre vie, duc, vous est à vous trop précieuse et me serait à moi de trop peu d'utilité. Gardez-la donc... Ce que j'ai à vous demander, en revanche de tout ce que j'ai fait pour vous, continua Fausta, pourra vous sembler plus difficile à donner que votre vie. Vous avez noblement patienté des années... vous pouvez bien patienter encore quelques minutes. Voici d'abord mes preuves. Vous voulez être roi. Pour cela, il faut d'abord que le roi régnant meure; ensuite que vous puissiez écarter le prétendant naturel et légitime, qui est Henri de Bourbon, roi de Navarre; enfin, que vous puissiez éviter une guerre civile et régner avec l'assentiment des parlements de Paris et des provinces. Tout cela est-il juste?

--Parfaitement juste, madame!

--Je vais vous prouver, monsieur le duc, qu'aucun de ces événements ne peut arriver que par mon assentiment exprès et que, si je le veux, vous ne serez pas roi de France; que, si je le veux, vous serez traité comme rebelle et soumis au châtiment qui frappe les rebelles en ce beau pays de France... Je reprends point par point. Nous disons qu'il nous faut, d'abord, la mort du roi régnant... Eh bien, si je veux, Henri de Valois ne mourra pas. En effet, si je ne leur donne pas contrordre, deux cavaliers vont partir à la pointe du jour, l'un pour Blois, l'autre pour Nantes. Je vous le répète, ces deux cavaliers, si je ne les vois pas moi-même cette nuit, si je ne leur retire pas leurs missives, seront en route dans quelques heures. Le premier porte au roi de France la preuve que vous le voulez assassiner...

Guise grinça des dents; et, si son regard eût pu foudroyer Fausta, elle fût tombée à l'instant.

--Le deuxième, poursuivit Fausta imperturbable, est à destination de Nantes, où se trouve le roi de Navarre, avec douze mille fantassins, six mille cavaliers et trente canons. Ma dépêche le prévient de vos intentions et lui prouve qu'il n'y a qu'un moyen pour lui de conserver la couronne à la mort de Henri III. C'est de s'unir au roi de France et de marcher avec lui sur Paris. Monsieur le duc, combien avez-vous d'hommes et d'argent pour résister aux deux armées combinées?...

--Très forte! grommela Pardaillan qui ne perdait ni un mot, ni un geste, ni un battement de paupières.

--Mais, madame, en vérité, je crois que vous me menacez... souffla péniblement le duc.

--Pas du tout. Je vous donne mes preuves. Supposons maintenant Valois supprimé par un de ces accidents que la Providence met parfois sur la route des rois... et des prétendants. Supposons aussi que Henri de Navarre ne bouge pas. Bref, vous n'avez qu'à vous laisser couronner... si toutefois vos droits sont établis...

Guise se mit à marcher à grands pas dans la direction de la baie derrière les rideaux de laquelle se trouvait Pardaillan. Le Balafré était sombre. Et, de ses yeux, jaillissait une telle flamme qu'il était évident qu'une pensée de meurtre hantait cette tête violente.

«Oh! oh! murmura Pardaillan, je ne donnerais pas un denier de la vie de la belle Fausta... si je n'étais là!... Mais je suis là, et je ne veux pas qu'on me la tue...»

A tout hasard, il se prépara et, la dague au poing, attendit le moment d'intervenir. Pendant cette seconde terrible où Fausta comprit parfaitement que sa vie ne tenait qu'à un fil, elle ne fit pas un mouvement...

Guise parvint jusqu'aux grands rideaux de velours, et Pardaillan sentit sur son visage le souffle rauque de cet homme qui débattait en lui-même la mort de Fausta. Mais, sans doute, le Balafré comprit qu'en tuant Fausta il se tuait lui-même; car, ayant fait demi-tour, et étant revenu à elle, il s'assit à la place qu'il occupait et gronda:

--Vous me traitez un peu durement, madame, et les précautions que vous avez prises contre moi m'enlèvent tout le plaisir que j'aurais eu à m'acquitter de bon coeur envers vous.

--Mes preuves vous semblent-elles suffisantes? dit Fausta. Et maintenant que je vous ai montré l'abîme où vous roulerez si vous cessez de vous appuyer sur la main que je vous offre, je vais vous montrer la gloire éblouissante qui vous attend si nous unissons à jamais nos forces... Dès le lendemain de la mort de Valois, Alexandre Farnèse entre en France.

--Farnèse! fit le duc en tressaillant.

--C'est-à-dire l'armée qui devait débarquer en Angleterre et qui, l'invincible Armada étant détruite, attend des ordres du roi d'Espagne... à moins que je n'envoie, moi, les miens à Farnèse!...

L'oeil de Guise étincela.

--Je crois que nous commençons à nous entendre, dit Fausta. Donc, Valois mort, Farnèse vous apporte son épée, appuyée de cinq mille lances, douze mille mousquets, dix mille estramaçons de cavalerie, et soixante-dix canons... ce qui, joint aux troupes royales dont vous devenez seul chef, vous constitué l'armée qui vous permet de vous emparer du roi de Navarre. Henri de Béarn pris et... exécuté comme fauteur d'hérésie, vous gagnez les chefs huguenots, en leur promettant quelques privilèges... Alors, vous êtes à la tête de la plus formidable armée de l'Europe!... Alors, vous allez à Reims vous faire couronner dans la vieille basilique!...

Guise haletant. Guise, transporté, ébloui, fasciné, prêt à s'agenouiller devant cette femme qu'il rêvait de poignarder quelques minutes avant. Guise s'écria:

--Pardon!... oh! pardon!... Je vous ai méconnue!...

A ces mots, le Balafré jeta sa dague, s'agenouilla, courba la tête, et dit:

--Ordonnez, je suis prêt à obéir!...

Ce rêve éblouissant que Fausta venait de faire miroiter à ses yeux, il était certes capable de le réaliser s'il en avait les moyens, c'est-à-dire l'armée et l'argent. Fausta lui ouvrait la barrière derrière laquelle il était enfermé;

--Duc, répondit Fausta, en acceptant l'hommage du Balafré avec cette sérénité majestueuse qui lui était particulière, duc, ce n'est pas votre obéissance que je vous demande.

--Que voulez-vous donc? fit le duc en se relevant.

--Votre nom! répondit Fausta.

--Mon nom?...

--La moitié de votre puissance. La moitié de votre gloire. M'asseoir près de vous sur le trône où vous allez prendre place!... Etre enfin la reine, comme vous allez être le roi!... Écoutez-moi: vous avez, il me semble, des motifs de répudier Catherine de Clèves... puisqu'elle vit encore!... Il vous faut un mois pour obtenir cette répudiation... Dans les huit jours qui suivent, notre mariage sera célébré. Et c'est moi, duc, qui établirai le contrat que vous aurez à signer...

--Notre mariage! balbutia le duc.

--Le lendemain de notre mariage, continua Fausta, nous partons pour Blois... le reste me regarde... tout le reste me regarde... tout le reste, duc, jusqu'au jour où, placé à la tête de la triple armée de Farnèse, de Henri III et de Henri de Béarn, vous prendrez le chemin de l'Italie en laissant la régence à la reine de France couronnée comme vous... sacrée comme vous... à jamais liée à vos intérêts, à votre ambition et à votre gloire!... Duc, je vous donne trois jours pour vous décider...

Le Balafré répondit:

--La réflexion est toute faite, madame!...

Fausta ne put s'empêcher de tressaillir. Car, ce mot, elle l'espérait ardemment. Le duc de Guise s'était incliné. Il saisit une main de Fausta, la porta à ses lèvres.

--Duchesse de Guise, dit-il, reine de France, recevez l'hommage de votre époux, de votre roi, qui ne veut être que le premier de vos sujets...

--Duc, répondit simplement Fausta, j'accepte l'engagement que vous prenez par ces paroles.