Les Pardaillan — Tome 04 : Fausta Vaincue

Chapter 13

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Fausta, pensive, baissa la tête, peut-être pour cacher la pâleur qui envahissait son visage.

--Maintenant, madame, continua le chevalier, voulez-vous me permettre de vous poser à mon tour une question?... Oui?... La voici: pourquoi le sire de Maurevert m'avait-il donné rendez-vous aujourd'hui à midi, près de la porte Montmartre?...

--Parce que je lui en avais donné l'ordre, dit Fausta avec calme; parce que Maurevert devait vous amener ici à un moment où mon triomphe était assuré; que, sans la trahison des miens, vous eussiez été enveloppé ici par des gens de Guise; et, qu'enfin je devais sortir de ce couvent laissant votre cadavre près de ces deux corps...

Un frémissement agita Pardaillan. Dans son coeur se déchaîna la furieuse envie de sauter sur cette femme, et de lui écraser la tête comme à une vipère...

Pendant quelques secondes, Fausta put croire que Pardaillan allait la tuer... Pourtant, il ne bougeait pas... il ne faisait pas un geste... Sa figure reprit son apparence d'insouciante audace, et le bon Pardaillan se mit à rire, s'inclina, et, d'une voix exempte d'amertume, répondit:

--Je suis vraiment au regret, madame, que vos voeux n'aient pas été mieux accueillis par le Ciel. Puis-je, avant de nous quitter, vous être bon en quoi que ce soit?

Fausta devint blême. Son orgueil souffrit plus qu'il n'avait jamais souffert. Elle fut écrasée par cette générosité simple et souriante, qui lui apparut comme un prodigieux dédain. Des larmes perlèrent à ses cils.

Une force inconnue la poussait vers cet homme qu'elle eût voulu tuer et qu'elle adorait. Le souvenir de la cathédrale de Chartres passa comme la foudre dans son esprit... Elle entendit la réponse de Pardaillan:

«J'ai aimé... j'aime à jamais la morte... morte au monde, vivante toujours dans mon coeur! Et vous, je ne vous aime ni jamais ne vous aimerai...»

Et les paroles qu'elle criait au fond d'elle-même se figèrent sur ses lèvres blanches. Elle demeura glacée dans son attitude d'orgueil... Et la haine, avec la honte de sa défaite, une fois de plus triompha en elle.

--Monsieur de Pardaillan, dit-elle avec un sourire, j'aurais en effet un dernier service à vous demander: je crains que le départ des gens de Sixte ne soit un piège... Sous la garde de votre épée, je ne redouterais pas une armée. Mais peut-être ne voudriez-vous pas m'accompagner jusque dans Paris?...

--Pourquoi non, madame? répondit Pardaillan.

--Merci, monsieur, dit Fausta sans un tressaillement. Veuillez donc m'attendre devant le portail de cette abbaye. Je vous y rejoindrai dans quelques instants...

Le chevalier salua en soulevant son chapeau, mais sans s'incliner; puis, d'un pas tranquille, sans retourner la tête, il s'éloigna et traversa le terrain de culture.

Alors, Fausta ramena son regard près d'elle et vit les deux corps abattus près de la croix: Farnèse et Léonore enlacés dans l'étreinte du suprême baiser qu'avait cherché l'amant... Un pâle sourire vint crisper ses lèvres.

«Celui-là, du moins, a reçu le châtiment de la trahison, murmura-t-elle. Quant aux autres, quant à ce misérable Rovenni, quant à ces lâches, ces fous, trois fois fous...»

A ce moment, l'abbesse, Claudine de Beauvilliers, parut, toute pâle et tremblante.

--Ah! madame, dit-elle, quelle catastrophe!... Vaincues... nous sommes vaincues!...

--Qui vous dit que je sois vaincue! gronda Fausta. Est-ce que je puis être vaincue!... Allons, ma pauvre fille, la terreur vous fait perdre l'esprit. Mais, moi, je ne perds pas la mémoire de ce que je dois... Vous m'avez bien servie, et ce n'est pas votre faute si un incident recule de quelques jours l'exécution de mes projets. Envoyez donc quelqu'un à mon palais dès aujourd'hui, la somme convenue vous sera remise...

Claudine s'inclina avec un cri de joie:

--Vous êtes plus que la puissance, murmura-t-elle, vous êtes la générosité!

--Vous vous trompez, dit froidement Fausta; je sais seulement payer mes dettes, d'argent, d'amitié... ou de haine. Prenez soin de ces deux corps et veillez à ce qu'ils soient enterrés dans le cimetière de l'abbaye...

Fausta se dirigea alors vers l'appartement de l'abbesse qui l'aida elle-même à se dévêtir de son lourd et splendide costume, à la fois religieux et royal. Puis Fausta descendit, et, devant le portail de l'abbaye, trouva Pardaillan qui l'attendait.

La litière, qui avait amené le prince Farnèse et maître Claude, était toujours là. Le cheval de l'homme, qui était venu les chercher, était attaché à un anneau. Pardaillan sauta sur le cheval; Fausta monta dans la litière; et ce groupe se dirigea vers Paris. Tant que l'on fut hors des murs, Fausta, par une fente des rideaux, tint son regard fixé sur le chevalier, qui se tenait près de la litière. Pardaillan entrerait-il, oserait-il entrer dans Paris?...

On arriva à la porte: Pardaillan franchit le pont-levis, et passa sous la voûte. Alors, Fausta, un éclair de joie aux yeux, retomba sur les coussins en murmurant:

«L'insensé!...»

XVIII

MAUREVERT

Tant que Pardaillan avait descendu les pentes de la colline, il avait regardé au loin et inspecté les abords de la porte Montmartre. L'heure que Maurevert lui avait assignée était passée. Et Pardaillan ne doutait pas que cet homme ne fût déjà au courant de ce qui s'était passé à l'abbaye. Il ne fut donc nullement surpris de ne pas apercevoir Maurevert.

Il avait donc franchi la porte et s'était mis à suivre la rue Montmartre. Au moment où il disparaissait sous la voûte, une tête pâle surgit d'entre les touffes d'un buisson, deux yeux flamboyants l'escortèrent quelques instants, et l'homme, sortant de sa retraite, demeura immobile, agité par un tressaillement de joie sauvage.

C'était Maurevert...

Il eut le même mot qu'avait eu Fausta:

«L'insensé!...»

Maurevert avait accompli son voyage à Blois; il y avait rempli la besogne d'espionnage que Guise lui avait confiée. Puis, une fois en possession de renseignements précis sur la garnison du château, sur les habitudes de Henri III, enfin sur la possibilité d'un coup de main à tenter contre la personne et l'entourage du roi, il avait repris le chemin de Paris de façon à se trouver le 21 octobre, à midi, aux environs de la porte Montmartre.

Le 20 octobre au soir, il était à Paris. Le lendemain matin, il s'apprêta, s'arma soigneusement, et, quand il fut habillé, revêtu de sa cotte de mailles sous le pourpoint et de sa cuirasse de cuir sur le pourpoint, quand il fut prêt, il s'aperçut qu'il avait encore quatre heures devant lui. Mais il ne tenait plus en place et, étant sorti, il gagna directement la porte Montmartre et choisit un endroit d'où il pouvait tout voir sans être vu.

S'étant assis dans l'herbe, à l'abri d'un fourré, il se ménagea une ouverture à travers les feuillages épais, et dès lors ne bougea plus, son regard fixé sur la porte. Il souriait vaguement et s'ingéniait à compter le temps qui le séparait encore de midi. Puis il combinait la scène...

Pardaillan et Charles d'Angoulême apparaissant... et lui, marchant à leur rencontre, le visage empreint d'une gravité convenable, et disant:

--Messieurs, je vous ai promis qu'aujourd'hui, à midi, je me trouverais ici... m'y voici! Je vous ai promis que vous verriez aujourd'hui celle que vous cherchez... Suivez-moi et vous allez la voir!...

Et il se mettait aussitôt en marche vers l'abbaye... il y entrait... et là, que se passerait-il? Il ne savait pas... Mais, ce qu'il savait bien, c'est que Fausta avait dû préparer un traquenard où Pardaillan devait succomber.

A cet instant, il fut secoué d'un grand frisson et faillit jeter un cri: trois hommes venaient de sortir de la porte Montmartre et s'élançaient vers l'abbaye!...

Il reconnut aussitôt les deux premiers: c'était Pardaillan et Charles d'Angoulême; quant au troisième, il ne le connaissait pas, et c'est à peine d'ailleurs s'il le vit...

Maurevert demeura stupéfié par l'horreur de ce qu'il entrevoyait. Si Pardaillan se montrait à cette, heure, bien avant le rendez-vous, ce n'était pas pour le chercher! Bien mieux! Pardaillan montait à cette abbaye où il devait le conduire!... Pardaillan était donc prévenu!...

«Oh! gronda Maurevert en se mordant les poings, c'est à devenir fou! Le démon m'échapperait encore!...»

Il essuya son front ruisselant de sueur, et, comme Pardaillan avait disparu, il se leva, sortit de sa cachette et à son tour s'élança vers l'abbaye.

Lorsque deux heures plus tard il redescendit les pentes de Montmartre, Maurevert pleurait... La secousse était terrible. Il se sentait faible comme un enfant. Plus d'espoir. Tout était fini...

Comment eut-il l'idée de reprendre sa place dans ce buisson où il s'était abrité le matin? Qu'espérait-il encore?... Tout à coup, il aperçut Pardaillan, escortant la litière de Fausta!

Maurevert ne se demanda pas pourquoi Fausta et Pardaillan rentraient ensemble. Dès qu'il eut vu Pardaillan franchir la porte, il rentra dans Paris; un héraut d'armes passait. Maurevert l'obligea à descendre de son cheval, sauta en selle, et, ventre à terre, prit le chemin de l'hôtel de Guise.

Le duc était en conférence dans son cabinet. Maurevert écarta violemment gardes et domestiques, ouvrit la porte, s'avança vers Guise stupéfait, et dit:

--Monseigneur, Pardaillan est dans Paris!

Guise, qui s'apprêtait à rudoyer l'intrus, pâlit à ces mots.

--Monseigneur, répéta Maurevert, votre ennemi acharné, celui à qui vous devez votre défaite de Chartres, vient d'entrer dans Paris...

--Il faut saisir le drôle! s'écria Maineville.

--Paix, Maineville! dit le duc de Guise. Voyons, Maurevert, précise: quand, comment l'as-tu rencontré?... Et d'abord, depuis quand es-tu de retour?...

--Depuis une heure, monseigneur. Je me rendais ici lorsque je vis Pardaillan qui cheminait le plus paisiblement du monde, venait de la porte Montmartre qu'il venait de franchir. Ah! monseigneur, vous pouvez croire que j'ai dû me faire violence pour ne pas provoquer sur-le-champ ce démon... mais j'ai pensé que ce gibier vous appartenait...

Guise grinça des dents. Cette insolente audace de Pardaillan pénétrant dans Paris en plein jour et sans se donner la peine de se cacher l'humiliait et l'exaspérait.

A ce moment, un valet de chambre du duc entra et annonça:

--Un homme est là, chargé d'un important message de Mme la princesse Fausta.

Maurevert recula de quelques pas en frémissant. Si le duc connaissait ses secrètes accointances avec Fausta, il était perdu. Guise avait fait un signe. L'homme annoncé pénétra dans la pièce et s'inclina devant le duc.

--Parle! dit celui-ci.

--Voici, monseigneur, dit l'homme. Mme la princesse est sortie ce matin de Paris pour une affaire que j'ignore. Selon la coutume, divers serviteurs étaient échelonnés de distance en distance sur le trajet que devait suivre Sa Seigneurie au cas d'un ordre à recevoir. J'étais posté près de la porte Montmartre (Maurevert dressa les oreilles). J'ai vu revenir la litière de Sa Seigneurie. Naturellement, je n'ai pas bougé. Mais, lorsque la litière est passée près de moi, j'ai vu les rideaux s'entrouvrir, et ce papier roulé en boule est tombé à mes pieds, en même temps que ces mots me parvenaient: Hôtel de Guise!... Alors, je suis venu, monseigneur, et voici le papier...

Guise déroula rapidement le papier, et lut ces mots:

«Faites cerner la Cité: j'y conduis Pardaillan!...»

--Ah! ah! tu avais raison, Maurevert! s'écria Guise. En chasse donc!... Bussi, prends cent hommes au Châtelet, postes-en cinquante au pont Notre-Dame, et cinquante au Petit-Pont!... Maineville, prends cent hommes à l'Arsenal: cinquante au pont aux Changeurs, cinquante au pont Saint-Michel... Maurevert, prends cent hommes au Temple, dont tu mettras cinquante au nouveau pont, et cinquante au pont des Colombes. Moi, je vais me poster sur le parvis Notre-Dame avec tout ce que j'ai de monde ici. Le drôle est dans la Cité... Dusse-je démolir l'île entière, cette fois il ne m'échappera pas!...

XIX

L'ÉCHAUFFOURÉE DE LA CITÉ

Pendant que le duc de Guise mettait sur pied près de quatre cents gens d'armes pour s'emparer d'un seul homme, que devenait le chevalier de Pardaillan, cause involontaire de toute cette émotion?

Pardaillan avait traversé Paris, chevauchant toujours à une quinzaine de pas devant la litière de Fausta. Il était entré dans la Cité et avait fini par s'arrêter devant la sinistre maison de fer. Il sauta en bas de sa monture et tendit le bras pour que Fausta pût s'y appuyer en descendant de sa litière.

Pardaillan alla soulever le heurtoir. La porte s'ouvrit. Fausta regarda fixement Pardaillan.

--Oserai-je vous prier, dit-elle, de vous reposer quelques instants en mon logis?

Une seconde, Pardaillan fut tenté de pousser la bravade jusqu'au bout; mais, décidément, le souvenir assez hideux de la nasse en treillis de fer ne lui inspirait que des réflexions de défiance.

--Madame, fit-il avec un sourire qui en disait long, je connais déjà l'intérieur de ce magnifique palais, je ne gagnerais donc rien à une nouvelle visite, et, d'ailleurs, depuis certaine aventure qui m'arriva justement dans une maison de la Cité, vous n'avez pas idée comme j'ai horreur d'être enfermé; c'est à un tel point que je passe maintenant mes nuits à la belle étoile... Que dois-je faire de ce cheval?

--Gardez-le! fit gravement Fausta. sinon en amitié, du moins en souvenir de moi.

Pardaillan attacha la bête à un anneau et répondit:

--Hélas! madame, je ne suis qu'un pauvre gentilhomme sans maison ni écurie... J'ai déjà une monture équipée; si j'acceptais celle que vous voulez bien m'offrir, je serais forcé de la laisser mourir de faim. Sur ce, madame, daignez me permettre de prendre congé...

--Je ne vous retiens pas, monsieur, dit Fausta. Adieu, et soyez remercié!...

Pardaillan s'inclina profondément, tandis que Fausta rentrait à l'intérieur de son palais.

Pardaillan longeait sans hâte maintenant les bords du fleuve, et ce fut ainsi qu'il parvint non loin du pont Notre-Dame, au moment même où une troupe d'une quinzaine de cavaliers prenait position sur ce pont.

«Qu'est-ce que cela veut dire? pensa-t-il. Garons-nous, à tout hasard!»

Il fit donc un crochet à gauche et parvint dans la rue de la Juiverie, d'où il put constater que le pont Notre-Dame était gardé. Il était d'ailleurs bien loin de supposer que c'était à lui qu'on en voulait. Il fit volte-face et, suivant la rue de la Juiverie, se dirigea vers le Petit-Pont. A cent pas il s'arrêta. Là encore, il y avait une troupe de cavaliers, et la chaîne était tendue!

Sans autre inquiétude que celle du temps perdu, il se dirigea donc vers la rue de la Barillerie; de ce côté, il pourrait déboucher soit sur le quai de la Mégisserie par le pont aux Changeurs, soit sur la rue de la Harpe par le pont Saint-Michel. Ce ne fut pas sans frémissement que le chevalier vit ces deux pont également barrés.

Enfin, lorsqu'il eut constaté qu'il n'y avait pas davantage moyen de passer par le pont aux Colombes, ni même par les échafaudages des constructions du Pont-Neuf, il dut bien s'avouer qu'il était prisonnier dans la Cité.

Du pont Notre-Dame au pont des Changeurs, des hommes d'armes s'étaient détachés et s'échelonnaient de façon à former une haie.

A ce moment même, Pardaillan s'aperçut que, de toutes parts, ces troupes pénétraient dans les rues de la Cité... Non seulement, il était cerné, mais il allait être reconnu!...

Il était évident qu'on traquait quelqu'un.

Une foule s'amassait peu à peu pour voir saisir et peut-être pendre ou brûler les individus recherchés.

Pardaillan marchait, poussé par ce flot humain qui montait et débordait. Et ce fut à ce moment qu'il entendit prononcer son nom. Son nom prononcé d'abord par l'un des officiers qui dirigeaient l'opération le fut ensuite par un autre, puis par un autre encore!...

Pardaillan sentit un frisson le parcourir. C'était lui qu'on recherchait! C'était pour lui que la Cité était envahie, c'était contre lui que retentissaient les cris de mort!...

Il jeta un regard à droite, à gauche, devant et derrière. Devant, c'était une troupe qui s'avançait lentement, s'arrêtant de logis en logis. Derrière, c'était une troupe pareille devant laquelle il fuyait. A gauche, c'était les maisons de la rue de la Calandre, avec des gens penchés aux fenêtres. A droite, enfin, c'était un terrain vague, pelé, galeux, à l'herbe rare, au fond duquel se dressait l'arrière-bâtisse du Marché-Neuf. Et, vers le milieu de ce terrain vague, s'élevait une maison solitaire aux fenêtres hermétiquement closes.

Mais, de son coup d'oeil sûr et prompt, Pardaillan remarqua aussitôt que, si les fenêtres de ce logis étaient fermées, il n'en était pas de même de la porte, qui était entrebâillée... Il s'y dirigea de son pas le plus tranquille. La situation était affreuse... Et, de l'effort qu'il faisait pour paraître paisible et ne pas se précipiter, Pardaillan sentait la sueur couler de son front à grosses gouttes... Mais il s'était trouvé déjà à plus d'une aventure de ce genre et savait conserver une allure et un visage de sang-froid, alors même que son coeur battait la chamade.

Au moment où il atteignait la porte entrebâillée de cette singulière maison, les gens d'en face le virent de leurs fenêtres et lui crièrent;

--Prenez garde! N'entrez pas!...

Mais Pardaillan n'entendit pas: il poussa la porte, pénétra dans une sorte de vestibule, et, ayant tranquillement poussé la porte derrière lui, cria;

--Y a-t-il quelqu'un dans ce logis?...

Aucune réponse ne lui parvint. Alors, il se décida à ouvrir; il se trouva dans une pièce assez vaste, garnie de quelques meubles d'aspect sévère; pour tout ornement aux murs, il n'y avait qu'un crucifix.

«C'est le logis de quelque chanoine de Notre-Dame, songea Pardaillan. Si ce brave prêtre rentre, je suppose qu'il ne me trahira pas...»

Mais, pendant qu'il songeait ainsi, Pardaillan remarqua qu'une épaisse couche de poussière couvrait les meubles. Il y avait d'ailleurs un certain désordre dans cette pièce. Il y régnait une atmosphère de moisi...

Pardaillan sentait une sorte d'angoisse étreindre son coeur. Enfin, ne pouvant plus supporter cette pesante tristesse qui semblait descendre des murs nus de cette pièce, il se secoua et alla pousser une porte par où il pénétra dans une chambre voisine. Cette chambre était plus claire que la première. En effet, dans la pièce qu'il venait de quitter, les fenêtres fermées ne laissaient filtrer qu'un faible rayon de jour.

Dans celle où il venait d'entrer, il n'y avait pas de fenêtre, mais un oeil-de-boeuf placé très haut et que, du dehors, on ne pouvait certainement pas atteindre. La lumière arrivait par là sans obstacle.

«Ouf! respira Pardaillan. J'ai cru que j'étouffais! C'est sans doute l'oratoire de ce chanoine... ici, au contraire, devait être son lieu de récréation...»

Comme il murmurait ces mots, son regard tomba sur un certain nombre d'objets qui garnissaient les murs. Car si, dans la première pièce, il n'y avait aux murs qu'un crucifix, dans celle-ci, les murailles étaient très ornées... Mais ces ornements firent pâlir le chevalier.

C'était toute une collection de haches. C'étaient des couteaux d'une certaine forme, larges et effilés comme des couteaux de boucher. C'étaient des masses de fer, hérissées de clous. C'étaient des paquets de corde accrochés en bon ordre. C'étaient enfin de bizarres instruments, des pinces, des tenailles. Tout cela méthodiquement rangé, et d'ailleurs couvert d'une épaisse couche de poussière.

Pardaillan se sentit tressaillir, et un étrange malaise s'empara de lui. Sur une table, au milieu de cette pièce, quelques parchemins étaient demeurés.

A ce moment, un murmure confus de la foule se rapprocha de la maison solitaire. Mais Pardaillan n'entendait rien... Il s'approcha de la table poussiéreuse sur un coin de laquelle, en bon ordre, s'entassaient l'un sur l'autre une trentaine de parchemins... Et, ayant jeté les yeux sur celui de ces parchemins qui recouvrait les autres, il vit qu'il portait le sceau de la grande prévôté.

Sous la poussière, il put déchiffrer les premiers mots... Et, alors, il recula, pris d'un frisson... La maison solitaire et triste venait de lui révéler son secret!... Ces parchemins, c'étaient des ordres d'exécution! Ces haches, ces tenailles, ces cordes, c'étaient des instruments de supplice! Cette maison, c'était le logis du bourreau!

Comme il reculait, frémissant, n'ayant plus qu'une idée: sortir... comme il atteignait le vestibule, des coups violents ébranlèrent la porte d'entrée, et une voix, dehors, dominant le tumulte, cria:

--Il est là, monseigneur! Nous le tenons!

Pardaillan reconnut la voix de Maurevert!...

--Qu'on cerne cette maison! commanda une autre voix, que le chevalier reconnut pour être celle de Guise.

Il jeta un regard d'angoisse sur la porte. Elle était solide, heureusement. Il comprit qu'il avait quelques minutes devant lui pour prendre une décision. D'un bond, il fut dans la pièce où il était entré d'abord, courut à la fenêtre, leva le châssis, et, par une fente des lourds volets fermés, put voir ce qui se passait dehors:

Guise à cheval, au milieu d'une troupe de cavaliers. Devant la porte, une vingtaine de gens d'armes qui soulevaient un madrier pour s'en servir comme d'un bélier. Maurevert était là!... C'était lui qui dirigeait l'opération.

Près de Guise, Pardaillan reconnut Bussi-Leclerc et Maineville, Derrière cette troupe de cavaliers, c'était la foule...

Pardaillan revint dans le vestibule au moment où un grand cri, dehors, saluait un coup de madrier qui venait de fendre la porte du haut en bas.

--Allons, murmura-t-il, c'est la fin! Je vais laisser ici mes os... Et quand je pense que ce Maurevert...

Il s'arrêta court, les poings crispés; une pâleur de désespoir s'étendit sur son visage...

Ayant franchi le vestibule, il parvint dans une étroite pièce qui servait de cuisine à la servante du bourreau. La cuisine s'ouvrait sur une cour entourée de hautes murailles. Mais, contre le mur du fond, se dressait une échelle.

Pardaillan monta. De la tête, il dépassa la crête du mur... Il vit alors qu'il dominait une infecte et étroite ruelle, un boyau qui se subdivisait en deux brandies dont l'une faisait communiquer la rue de la Calandre avec le Marché-Neuf, et dont l'autre, perpendiculaire à ce dernier, s'enfonçait vers Notre-Dame et contournait le parvis pour aboutir à la Seine.

Pardaillan vit tout cela d'un coup d'oeil. Mais il vit aussi qu'une dizaine de gens d'armes gardaient la ruelle. Alors, il redescendit, rentra dans la maison du bourreau, et, quelques instants après, reparut, une hache à la main. Presque aussitôt il se trouva de nouveau en haut de l'échelle.

A ce moment, dans la rue de la Calandre, une furieuse clameur s'éleva: la porte était défoncée; les troupes de Guise se ruaient dans la maison... mais Maurevert n'était pas entré!... Derrière lui, Pardaillan entendit les hurlements, le bruit des armes, le tumulte des pas précipités...

--A mort! hurlait la foule.

Pardaillan s'assit sur le mur... et sauta...

--Place! rugit-il en tombant sur ses pieds.

Les gardes postés là, un instant stupéfaits, cherchèrent à se réunir, et déjà Pardaillan se ruait sur le groupe, la hache levée s'abattit, toute rouge, une trouée se fit, et, pareil au sanglier qui, avant de mourir, fonce à travers la meute, Pardaillan passa...

D'un bond, il s'écarta, se rua en avant, et, se retournant tout à coup, lança sa hache à toute volée... Trois hommes tombèrent, blessés ou morts...

--Alerte! alerte! vociféraient les gardes.

En un clin d'oeil, les gens d'armes de la rue de la Calandre envahissaient la ruelle; du haut du mur de la maison de Claude, d'autres se lançaient... Le boyau, en quelques secondes, fut rempli de gens qui se heurtaient, se pressaient, s'étouffaient...

Pardaillan s'était élancé d'un bon pas. Il avait mis l'épée à la main, et marchait droit devant lui, sans tourner la tête...