Les Pardaillan — Tome 03 : La Fausta
Chapter 7
Et s'inclinant avec une grâce altière, non sans laisser entrevoir la longueur démesurée de sa rapière:
--Madame, dit-il, l'illustre nom de Borgia m'est garant qu'en fait d'arts et de lettres vous pourriez être notre éducatrice. Cela dit, madame, je me déclare à vos ordres.
Fausta fit un geste comme pour inviter le chevalier à la suivre et pénétra dans l'intérieur.
Pardaillan ébloui, transporté en pays de rêve et de mystère, palpitait voyant le trône et la tiare.
Fausta s'arrêta dans cette façon de boudoir où elle avait reçu le duc de Guise et qui était sans doute destiné aux étrangers. Elle s'assit sur ce siège de satin blanc où sa beauté fatale prenait un relief de précieuse médaille. Et, avant que Pardaillan fût revenu de son étonnement:
--Monsieur le chevalier, dit-elle, c'est vous qui, sur la place de Grève, avez tenu tête à M. le duc de Guise, et avez joué ce tour dont tout Paris a parlé.
--Moi, madame? s'écria Pardaillan, jouant la stupéfaction, êtes-vous bien sûre que ce soit moi?...
--J'ai tout vu; du haut d'une fenêtre, je prenais plaisir à voir la place encombrée de bateleurs et de marchands... j'ai tout vu, et je viens de vous reconnaître.
--En ce cas, madame, je me garderai bien de vous contredire. Ce serait vous donner une piètre idée de cette gentilhommerie française que vous êtes venue étudier sur place.
Pardaillan, son premier étonnement passé, redevenait maître de lui-même. Il avait une physionomie de naïveté ingénue et paisible. Quant à Fausta, il était impossible de savoir ce qu'elle pensait. Mais, pour la première fois, elle voyait un homme soutenir son regard avec une dignité mêlée d'une impassible ironie...
--Monsieur, dit-elle, sur la place de Grève, je vous ai admiré... Votre épée est sûre, monsieur; mais votre coup d'oeil est encore plus sûr. Venons donc au fait.
«Que va-t-il m'arriver?» se dit Pardaillan.
--Lorsque, sur la place de Grève, je vous ai vu à l'oeuvre, continua Fausta en essayant vainement de faire baisser les yeux du chevalier, j'ai pris aussitôt la résolution de m'enquérir de vous et de vous connaître. Le hasard me sert à souhait, M. de Guise doit vous haïr. S'il vous hait depuis longtemps, raison de plus pour faire votre paix avec lui...
--Vous voulez dire, madame, qu'il serait sage à lui de faire sa paix avec moi?
Fausta jeta un regard plus aigu sur la figure de cet homme qui osait parler ainsi du maître de Paris.
--Monsieur, dît-elle tout à coup, si vous voulez mettre votre épée au service du duc de Guise, je vous jure, moi, que non seulement il oubliera tout ressentiment, mais encore qu'il fera de vous un puissant seigneur...
--Il faudra donc, dit paisiblement le chevalier, qu'il touche cette main que voici?
--Il la touchera, fit-elle en souriant.
--Permettez-moi, madame, d'avoir meilleure opinion que vous d'un homme qui sera, demain peut-être, roi de France. M. de Guise ne peut toucher la main qui l'a touché au visage...
--Vous avez fait cela! murmura-t-elle, vous avez souffleté le duc de Guise!....
--Dans une circonstance qu'il vous racontera lui-même si vous le lui demandez. Il vous dira que lui, chevalier de Lorraine, haut seigneur, le premier du royaume après les princes du sang et peut-être même avant, n'a pas hésité à faire assassiner dans son lit un vieillard. Il vous dira qu'il poussa la magnanimité jusqu'à faire jeter par la fenêtre le cadavre de l'amiral Coligny! Rude victoire, madame! Et ce ne fut pas la payer trop cher, du soufflet qui jaillit alors, si j'ose dire, de la main que voici!...
--Le duc défendait la cause de l'Eglise! dit sourdement Fausta.
--De quelle Eglise? madame... Il y en a au moins deux..., dit Pardaillan sans aucune intention qu'une innocente raillerie.
--Comment savez-vous qu'il y a deux Eglises, vous? gronda-t-elle, pâlissante.
--Deux Eglises! murmura Pardaillan étourdi. Que veut dire cela...?
--Est-ce que cet homme serait un espion! songeait Fausta.
--Oh! oh! se disait le chevalier, est-ce que cette femme serait le chef occulte de la Sainte Ligue... Est-ce que Guise ne serait qu'un instrument?... Est-ce que la Ligue serait une nouvelle Eglise?...
Dans ce bref instant où ils songeaient ainsi, ils s'étaient étudiés, comme deux lutteurs. Fausta avait rapidement pris son parti. De son examen, il résulta à ses yeux que Pardaillan devait être un routier héroïque, capable d'entreprises extraordinaires: une épée invincible qu'il s'agissait d'acheter à tout prix.
--Chevalier, reprit tout à coup Fausta, si vous ne pouvez être à M. de Guise, peut-être ne refuseriez-vous pas de servir un autre maître?
--Cela dépend du maître, madame, fit Pardaillan de son air le plus ingénu. Voyons, madame, le maître que vous avez à me proposer est-il celui qu'attend le monde?...
Fausta le regardait, stupéfaite de sentir au fond d'elle-même elle ne savait quoi qui palpitait. Cet homme, le premier, troublait sa pensée. Elle était émue, malgré elle.
--Le maître que j'ai à vous proposer, dit-elle en gardant cette majestueuse froideur qu'elle devait à une longue étude, est digne de vous, chevalier...
--Ah! pardieu, madame, je serai bien aise de connaître un tel personnage!...
--Vous l'avez devant vous, dit Fausta.
--Vous, madame!...
--Moi!... Moi, chevalier, moi qui cherche des hommes pour l'exécution de vastes entreprises capables de séduire les plus ambitieux... Voulez-vous être l'un de ces hommes?... Je devine en vous la grandeur d'âme, la force d'un esprit supérieur, la pensée qui permet de dominer l'humanité!...
«Malheur de moi! songea le chevalier. Me voilà bien loti! Il n'y a donc pas moyen de vivre en paix?»
--Sachez donc, continua Fausta d'une voix devenue ardente, sachez donc, ô vous que je ne connais pas, sachez mon rêve!... Sachez que je suis celle que des évêques, des cardinaux réunis en conclave secret ont élue pour conduire l'Eglise à ses destinées suprêmes!... Sachez que...
Elle s'arrêta, palpitante... Soudain, elle porta la main à son front. Et, en elle-même, elle balbutia:
«Quoi! Émue à ce point par ce routier! Quoi! Moi qui parle aux rois en despote, je me sens fléchir devant cet aventurier!... Malheureuse! qu'ai-je dit! qu'allais-je dire!...
Mais Pardaillan avait compris... le voile de mystère qui enveloppait Fausta se déchirait en partie!...
«Oh! murmura-t-il, c'est donc vrai! C'est bien Rome dans Paris!... Et, ce trône que j'ai aperçu, s'il n'est pas pour un pape... eh bien, il est donc pour la Papesse!»
Pardaillan frissonna. Une femme!... Oui, une femme qui se dressait devant Sixte-Quint!... Il y avait dans cette monstrueuse supposition une telle démence apparente que Pardaillan haussa les épaules et: «Impossible!...» prononça-t-il à mi-voix.
«Il m'a devinée! murmura Fausta au fond d'elle-même. Il faut que cet homme devienne sur l'heure un de mes serviteurs... ou bien qu'il ne sorte pas vivant de ce palais!...»
Les violentes émotions duraient peu chez Pardaillan. Ce fut avec curiosité qu'il considéra l'étrange princesse.
«Madame, dit-il, puisque vous avez commencé à m'expliquer votre pensée, daignez achever... Je vois que vous êtes en France pour une oeuvre... terrible.
--Cette oeuvre, dit alors Fausta redevenue maîtresse d'elle-même, vous en avez vu les premiers actes... Henri de Valois a succombé à nos premiers coups... il est en fuite... Le trône de France est inoccupé... Chevalier, que pensez-vous d'Henri III?...
--Je connais à peine le roi, madame. Je ne l'ai vu qu'une fois ou deux, alors qu'il s'appelait le duc d'Anjou, et j'avoue que je le tiens en médiocre estime...
--Bien, dit Fausta, le visage éclairé, maintenant, tout ressentiment à part, que pensez-vous d'Henri de Guise?
--Je pense, dit nettement le chevalier, qu'il est tout désigné pour monter sur le trône de France...
--Oui, dit Fausta. Mais ne pensez-vous pas aussi qu'il est plus digne de la couronne que n'importe quel gentilhomme de ce pays?
Pardaillan prit un visage des plus stupéfaits.
--Comment M. de Guise peut-il m'apparaître brave et beau, à moi qui l'ai souffleté!... Guise est un fauve, madame. Et puis...
--Achevez donc, chevalier, dit froidement Fausta.
--Soit! Je voulais vous dire ceci: que faites-vous vous-même? Si belle, madame, vous ne songez à rien de sérieux, c'est-à-dire à l'amour, au bonheur... Vous songez à des choses qui, d'avance, me font bâiller d'ennui... c'est-à-dire à des histoires de trône... Excusez-moi...
--Jamais je ne fus autant intéressée... continuez! reprit Fausta dont le regard lança un sombre éclair.
--Merci, madame!... Je continue... Encore si ces histoires de trône offraient un amusement quelconque... Mais non. Cela se complique... Voulez-vous que je vous dise?... Eh bien, Henri de Guise ne sera pas roi de France!...
--Pourquoi?... Voyons... pourquoi?...
--Parce que je ne veux pas, dit simplement Pardaillan. Vous êtes venue en France pour accomplir cette oeuvre. Eh bien, madame, vous ne réussirez pas!
--Pourquoi? gronda Fausta... pourquoi?...
--Parce que je vous ai devinée, madame! Parce qu'une femme qui rêve de s'appeler Papesse est une chose qui me blesse, moi! parce que vous voulez monter sur le trône auprès d'un homme que j'ai résolu d'écarter du trône!...
--Mais pourquoi ne réussirais-je pas? dit Fausta.
--Parce que vous allez me trouver sur votre chemin, madame!
Sur ces mots, Pardaillan s'inclina profondément. A ce moment retentit un coup de sifflet strident. Et, en se redressant, le chevalier put croire qu'il avait rêvé car Fausta avait disparu!... Il se retourna vivement.
--Ah! ah! s'écria-t-il en éclatant de rire. Trois... sept... douze!... Ça, messieurs, qu'êtes-vous?
En parlant ainsi, Pardaillan avait tiré sa longue rapière, et, s'acculant d'un bond à l'angle gauche de la pièce, était tombé en garde... En effet, au coup de sifflet, en même temps que Fausta disparaissait par une porte dissimulée derrière les tentures du dais, une douzaine d'hommes masqués s'étaient rués, l'épée à la main....
A l'instant, la salle se remplit du cliquetis des fers froissés et choqués; puis, coup sur coup, il y eut un gémissement bref et un hurlement prolongé: le gémissement venait de l'un des assaillants tombé raide mort; le hurlement, d'un blessé qui se retirait de la bagarre.
Pardaillan, acculé à son angle, ramassé sur lui-même, l'oeil calme et brillant, ne faisait que peu de gestes; seulement chacun de ces gestes était un éclair de foudre. Les assaillants serrés lui portaient coup sur coup... Un instant, le chevalier fit trois pas en avant et s'enveloppa d'un tel flamboiement d'acier qu'il y eut un recul...
--Arrière, messieurs! cria Pardaillan.
Il n'avait pas une blessure. Parmi les assaillants, cinq étaient morts ou blessés. A ce moment, sept ou huit nouveaux combattants entrèrent en scène. Ceux-ci étaient armés de pistolets!... Pardaillan était perdu!
A cet instant précis, et avant qu'un seul des pistolets eût fait feu, une porte s'ouvrit... Un homme parut!... Pardaillan, échevelé, bondit comme un lion. D'une poussée terrible, il envoya l'homme rouler à dix pas, et franchit la porte!
Cette porte, c'était celle qui faisait communiquer le palais Fausta avec l'auberge du Pressoir-de-Fer! Cet homme, c'était le duc de Guise!...
Pardaillan se trouva dans la salle de l'orgie...
--Arrête! Arrête! vociférèrent les bravi de Fausta.
En quelques secondes, le chevalier eut traversé deux salles et se trouva dans le cabaret: la porte par où avait fui la duchesse de Guise était entrouverte...
Il se trouvait dans la ruelle... L'instant d'après, il s'effaçait dans l'ombre...
«Ouf! dit-il en s'arrêtant au bout d'une centaine de pas. Au fond, je ne suis pas fâché d'avoir vu cela, moi!...»
Il fit dix pas encore et s'arrêta soudain.
«Ah ça! grommela-t-il, et la jeune personne qui s'est pâmée dans mes bras!... Que devient-elle? Si j'allais la chercher?... Au fait, je suis son cavalier?... C'est peut-être une impolitesse de la planter là! Tout de même, ce serait excessif de me faire mettre en charpie uniquement pour aller présenter mes hommages et mes adieux à une inconnue... Allons, chevalier, un peu de sagesse, que diable!... Et la petite bohémienne? Où vais-je reprendre sa piste?...
Il se secoua et se remit tranquillement en route.
«Allons dormir, fit-il. J'ai toujours vu que mes bonnes idées me sont venues en dormant.»
Et, ayant franchi le pont, il se dirigea vers la rue des Barrés où l'attendait Charles d'Angoulême...
Depuis qu'il était sorti de l'auberge du Pressoir-de-Fer, trois ombres le suivaient, s'attachant à ses pas, et suivant chacun de ses mouvements. C'était Picouic et Croasse suivis de Maurevert.
Arrivé au port Saint-Paul, le chevalier s'enfonça à gauche dans une sorte d'étroit boyau qui allait s'ouvrir à son autre extrémité sur la rue des Barrés.
--Voici le moment! gronda Maurevert en s'arrêtant.
Les deux «hercules» s'élancèrent... Maurevert tira sa dague et s'apprêta à se ruer sur Pardaillan dès qu'il serait à terre; il voulait lui porter le dernier coup.
Le chevalier, maintenant, marchait insoucieusement. Tout à coup, il entendit derrière lui le glissement de deux pas rapides. Il se retourna et vit les deux hommes qui arrivaient à lui. Sa main se porta vivement à sa rapière.
«Oh! dit-il, c'est une nuit de travail pour Giboulée!... Bon! ajouta-t-il en enfonçant sa rapière, ce ne sont que deux truands!..
--La bourse ou la vie! crièrent les bandits.
En même temps, ils levèrent leurs dagues. Mais, avant que leurs bras se fussent abattus, tous deux poussèrent un hurlement de douleur. Simplement, Pardaillan avait détendu ses deux poings... Le poing droit écrasa le nez de Croasse. Le poing gauche enfla subitement l'oeil de Picouic.
--A genoux, truands! dit le chevalier, et demandez pardon au chevalier de Pardaillan...
Les deux hommes, malgré la douleur et l'effarement de cette réception à laquelle ils étaient loin de s'attendre, s'apprêtaient à porter quelque traître coup au chevalier; mais à ce nom ils s'arrêtèrent stupéfaits... Croasse jeta son poignard... Picouic rengaina le sien...
--Ah ça! gronda le chevalier; à genoux, vous dis-je!...
En même temps, il les saisit l'un et l'autre par le cou, et les deux fronts, irrésistiblement rapprochés, se cognèrent avec un bruit de bois que l'on frappe. Les deux malandrins tombèrent à genoux.
--Grâce, monsieur le chevalier, gémit l'un... je vous dirai tout!... Sachez seulement que je suis Picouic!...
--Et moi, monseigneur, dit l'autre, plutôt que de toucher à l'un de vos cheveux, j'aimerais mieux jeûner un mois de suite: Croasse a la reconnaissance du ventre!
--Croasse! Picouic? dit Pardaillan; où ai-je entendu ces deux noms... Ça! levez-vous, mes drôles!... Où vous ai-je vus?
--Ce matin, monseigneur! dit Picouic. En l'auberge de La Devinière...
--Hum! je vous reconnais maintenant. Donc, pour prix de ce dîner préparé par les divines mains d'Huguette elle-même, vous me vouliez meurtrir?
Picouic et Croasse répondirent ensemble:
--Ah! si j'avais su que ce fût vous, monseigneur!...
--Qu'eussiez-vous fait? Parlez, et je vous laisse aller sains et saufs, sans autre correction; mais soyez francs!
--Éloignons-nous, monseigneur! dit Croasse; car il pourrait tomber sur vous à l'improviste...
--Qui ça!... Il?... Vous étiez donc trois?...
--Celui qui nous a payés pour vous mettre à mal!
Mais déjà Pardaillan n'écoutait plus. Il s'était élancé vers la Seine... Être attaqué par deux malandrins qui en voulaient à son argent, ce n'était rien... mais, que quelqu'un eût payé ces gens pour le faire assassiner, c'était plus grave. Pardaillan eut beau battre les environs, il ne trouva personne. Il revint donc simplement aux deux truands, qui étaient restés dans la ruelle. Il les retrouva à la même place--preuve qu'ils étaient de bonne foi.
--L'homme a disparu! dit-il. Dépeignez-le-moi un peu... c'est peut-être un de mes amis qui voulait m'amuser!...
Picouic et Croasse se regardèrent, stupéfaits. Ils n'étaient pas habitués à ces façons de parler. Picouic, le plus intelligent des deux, entreprit alors une description de l'homme qui les avait payés. Il paraît que cette description fut assez exacte, et que Pardaillan finit par voir clairement de quoi il s'agissait, car peu à peu son visage s'enflamma, et un sourire crispa ses lèvres:
«Lui!... murmura-t-il. Ah! il sait déjà que je suis à Paris!...»
Il demeura rêveur quelques instants, puis s'écria:
--C'est bien, allez vous faire pendre où vous voudrez...
Mais les gueux ne voulurent pas le laisser partir seul et l'accompagnèrent jusqu'à la rue des Barrés.
XIII
LA REINE MÈRE
Dans un vaste et sombre oratoire de l'hôtel de la reine, une femme assise dans un fauteuil de vieux chêne feuilletait avec une profonde attention un gros volume écrit en latin, à la première page duquel on pouvait lire ce titre:
STEMMATA LOTHARINGIE ET BARRI DUCUM
Généalogie des ducs de Lorraine et de Bar!... C'était une interminable argumentation bourrée de documents plus ou moins apocryphes et de pièces justificatives.
La liseuse parut s'absorber dans les conclusions du livre qu'elle referma enfin d'un geste lent. Elle murmura sourdement:
--Oui, René, voilà l'audace des Guise et de leurs partisans!... L'avocat David, que j'ai fait tuer, faisait remonter l'ascendance de Guise jusqu'à Charlemagne...
--Ne vous plaignez pas, madame, dit l'homme à qui ces mots s'adressaient, et qui, debout, contemplait fixement la liseuse, ne vous plaignez pas; c'est vous qui avez couvé ce vautour; il fallait lui rogner les ailes quand je vous l'ai dit..
--Mon fils est un usurpateur; les Valois sont des usurpateurs, la vraie race royale, c'est la race des Lorrains... Le vrai roi de France, c'est Henri de Guise!...
--Catherine! Songez que vous avez laissé tout le beau rôle au duc de Guise, pendant les journées que ce livre appelle les pieuses matines de saint Barthélémy...
Cette fois, la femme tressaillit et redressa un visage énergique et sombre. C'était Catherine de Médicis, mère d'Henri III. Elle avait, à cette époque, bien près de soixante-dix ans.
--La Saint-Barthélémy! fit-elle dans un souffle.
--Oui, dit l'homme qu'on avait appelé René, d'une voix terriblement calme, la mort de mon fils!...
La vieille reine feignit de ne pas entendre.
--Ruggieri, dit-elle, tu as raison. La Saint-Barthélémy est la grande faute de ma vie... J'eusse dû me débarrasser des Guise d'abord... Et, quant aux huguenots, il eût toujours été temps de les livrer à la sanglante piété du peuple... Mais n'en parlons plus, René... Voici Guise maître de Paris... Mon fils a fui: le pauvre enfant n'a eu que le temps de franchir les portes, comptant sur sa mère pour tenir tête aux barricades... Ah! qu'il me connaît bien! Il savait que la vieille ne déserterait pas, elle!
Elle s'était redressée. Une flamme de haine mettait une auréole tragique sûr ce front vieilli... Une grande horloge, à ce moment, sonna lentement neuf heures.
--Dans quelques minutes, reprit-elle, le visiteur sera ici. Tu auras soin, René, de le placer de façon qu'il voie et entende tout. Quant à Guise, tu le feras introduire dans cet oratoire. Va, mon bon René... A propos, ce Loignes, comment est-il?... En réchappera-t-il?...
--Oui, ma reine. Il vivra. Dans un mois, il sera debout...
--Tu me l'amèneras alors, que je sache ce qu'on peut tirer de cet homme.
Ruggieri, au lieu de sortir, s'approcha de la vieille reine, sortit de sa poche un sachet de velours, et en tira une pierre ronde qu'il déposa sur la table, devant Catherine.
--Qu'est-ce que cela? fit la reine dont les yeux se mirent à briller de joie. Un nouveau talisman?...
--Oui, madame, dit gravement Ruggieri. J'ai pensé qu'en ces effrayantes conjonctures Votre Majesté ne saurait être assez protégée contre les maléfices et le mauvais sort.
--Ah! René, tu me sauves! s'écria Catherine qui, de ses doigts tremblants, saisit la pierre et l'examina.
C'était un onyx rond, de deux couleurs, sur lequel était gravé un mot...
--Publeni..., épela la vieille reine.
--Un mot de cabale que j'ai trouvé dans le manuscrit de Nostradamus, répondit l'astrologue. Sa vertu est à peu près infinie. Lorsque vous serez embarrassée pour trouver l'idée victorieuse, la réponse sans réplique, il suffira que vous le prononciez trois fois à voix basse...
--Publeni! répéta Catherine de Médicis.
Déjà Ruggieri avait sorti d'une trousse des pinces d'acier, pareilles à celles dont se servent les bijoutiers. Catherine dégrafa un bracelet qu'elle portait au poignet gauche. Ce bracelet se composait déjà de neuf chatons que Ruggieri avait donnés à la reine en diverses circonstances. L'astrologue y joignit l'onyx qu'il venait d'offrir.
--Vous voilà solidement armée, ma reine, dit l'astrologue quand il eut terminé son travail.
Sur ces mots, Ruggieri sortit.
--M. Peretti est-il arrivé? demanda-t-il à un laquais.
--Il attend depuis quelques minutes dans la salle des Nymphes.
Ruggieri s'avança précipitamment vers cette salle. Là, un homme vêtu comme un modeste bourgeois, assis dans un fauteuil à coussins. C'était un vieillard à cheveux gris; il pouvait avoir un peu plus de soixante-huit ans; mais sa taille élevée se tenait droite dans une attitude de force et d'orgueil. Tel était M. Peretti.
Au moment où Ruggieri entra, il se leva en gémissant, comme s'il eût eu beaucoup de peine à se mouvoir, et, courbé, s'appuya sur une canne de sa main droite, tandis que, de la gauche, il pesait de tout son poids sur le bras que Ruggieri lui tendait avec respect.
L'astrologue conduisit le visiteur jusqu'à une pièce qui communiquait avec l'oratoire de la reine. De la place où il s'assit, M. Peretti pouvait voir et entendre à travers une baie assez large qui était dissimulée par une tapisserie...
Catherine de Médicis venait à peine d'achever une fantastique prière où les anges se mêlaient étrangement aux démons, lorsque des acclamations du peuple retentirent dans les rues. Elle se releva, les poings serrés, et gronda:
«Voici Henri de Guise qui vient! On l'acclame, lui!... Et mon fils, à moi, est méprisé!... Mais patience... Encore patience!»
La rumeur des vivats grossit, se rapprocha, puis s'affaissa presque tout à coup: Henri de Guise venait de pénétrer dans l'hôtel de la reine. Quelques instants plus tard, la porte de l'oratoire s'ouvrit; un valet de chambre, sorte de majordome dans l'hôtel, apparut. Mais, avant même qu'il eût ouvert la bouche, la reine dit à haute voix:
--Allez dire à M. le duc qu'il nous plaît de lui donner audience, comme au plus fidèle sujet de Sa Majesté le roi...
--Je remercie Votre Majesté, dit le duc en entrant, de me donner ce nom de fidèle sujet, qui est le plus beau titre auquel puisse prétendre un loyal gentilhomme...
La reine prit place dans son fauteuil. Guise demeura debout, mais dans une attitude si hautaine et si agressive qu'il était difficile de savoir s'il venait en sujet du roi ou en conquérant, qui va dicter ses conditions.
Catherine de Médicis avait pris cette physionomie de majestueuse dignité qu'elle adoptait comme un masque.
--Mon cousin, dit-elle avec une sérénité qui était vraiment du grand art, quelles sont vos intentions? Nous sommes seuls. Nul ne peut nous écouter. Moi, je suis disposée à tout entendre et comprendre. Jusqu'où prétendez-vous pousser la victoire?
Henri de Guise, connaissant de longue date la fourberie de Catherine, avait préparé ses batteries en conséquence.
--Madame, dit-il, ce n'est pas moi, vous le savez, qui ai fait les barricades. C'est le peuple de Paris. qu'en vain j'ai essayé d'enchaîner; les bourgeois étaient las de payer de lourds impôts, madame.
La reine approuva d'un geste.
--Ce qui a exaspéré Paris, continua Guise en s'échauffant, c'est l'hypocrisie de ce roi qui tantôt se donne à la Ligue et tantôt aux huguenots, c'est sa dépravation incroyable qui le fait s'entourer de mignons, c'est enfin l'immense souffle du royaume indigné réclamant un roi, un vrai roi...
--Et ce vrai roi... C'est vous!...
--Moi, madame!... Moi... ou un autre! gronda Guise perdant toute mesure. Il faut sauver la France...