Les Pardaillan — Tome 03 : La Fausta
Chapter 6
--Dans quelques minutes, dit-il, une bonne litière va venir. Tu y monteras avec dame Gilberte... Moi, je serai à cheval, et, tu sais, ne va pas avoir peur...
--Avant de partir, je voudrais vous parler, balbutia Violetta avec une émotion qui la faisait trembler.
Claude pâlit.
Violetta, cependant, se taisait. Elle avait baissé les yeux, et continuait à trembler. Claude, par un suprême effort de désespoir, souriait.
--Voyons, dit-il d'une voix qu'il crut très naturelle, parle, puisque tu as quelque chose à me dire... moi, vois-tu, je crois... je...
Brusquement, il tomba à genoux.
--Écoute-moi, ma petite Violetta. Avant que la bonté du Seigneur ne t'eût mise dans ma vie comme un rayon de soleil, j'exerçais mon métier sans savoir. Tantôt à Montfaucon, tantôt en Grève, des fois à la Croix-du-Trahoir, ou ailleurs, j'allais... on me livrait le condamné, la condamnée... Est-ce que je savais, moi?... Mon père, mon grand-père, mon arrière-grand-père, tous avaient tué. J'ai fait comme eux. C'était le métier de la famille...
Violetta écoutait, dans un tel saisissement qu'il lui eût été impossible de faire un geste.
--C'était ainsi, continua-t-il. Et voilà qu'un jour je te pris, je te ramassai, toute frêle, toute petite, et si jolie... Tu ne saurais jamais ce qui s'est passé dans mon coeur à cette minute où tu tendais tes mains à la foule?...
--Je tendais... mes mains... à la foule?...
--Bien sûr! Et c'est moi qui te pris, puisque tu n'avais pas de père...
--Pas de père! cria Violetta secouée d'un tressaillement.
--C'est vrai... tu ne sais pas... je t'ai toujours menti... Je ne suis pas ton père..., termina-t-il humblement.
Violetta porta vivement ses mains à ses yeux comme pour les garantir d'une lumière trop vive et murmura: --O Simonne, ton agonie a donc dit la vérité...
Elle demeura ainsi, le visage caché dans ses mains, tandis que Claude reprenait:
--Voilà. Je ne suis pas ton père. Avant que tu ne fusses mienne, avant que je ne t'eusse ramassée, pauvre petite abandonnée, j'ignorais ce que c'est que la vie. Mais, quand tu fus à moi, un jour, tout à coup, je m'aperçus que je n'étais plus le même... j'eus horreur de tuer... Déjà je songeais à ce que tu penserais, à ce que tu dirais, si jamais l'affreuse vérité t'était révélée... Je crus retrouver la paix en me faisant relever de mes horribles fonctions... Ah! bien, oui! Plus que jamais, des spectres rôdèrent autour de moi... Et ce n'est que près de toi, dans notre petite maison de Meudon, que je me sentais redevenir moi-même... c'était trop de bonheur encore pour moi... je te perdis. Ce que j'ai souffert en ces années de solitude et de désespoir, moi-même sans doute je ne pourrais le dire... Et voici qu'à l'heure où je te retrouve, au moment, à la minute où je puis espérer revivre encore... voici que tu apprends ce que j'ai été!... Voilà... tu sais tout... Ce que je voulais te demander seulement, c'est de me permettre de te sauver... de te mettre en sûreté... Et puis, après, tu me renverras!
Claude baissa la tête. A genoux, affaissé sur lui-même. Violetta ouvrit ses yeux bleus où brilla une lueur d'aurore, et, de sa voix douce, elle dit:
--Père... mon bon petit papa Claude... embrasse-moi... tu vois bien que tu me fais beaucoup de chagrin...
--Qu'as-tu dit? bégaya Claude tout tremblant.
Violetta, sans répondre, saisit de ses deux petites mains les mains formidables du bourreau, le força à se relever, et, lorsque Claude, éperdu, fut tombé dans le fauteuil, elle s'assit sur ses genoux, jeta ses bras autour de son cou, posa sa tête adorable sur sa poitrine, et répéta:
--Père... mon bon père... embrassez votre fille!...
X
LE PÈRE
L'heure qui suivit fut pour maître Claude un tel rayonnement de bonheur que son passé en fut comme effacé.
--Partons, fit-il tout à coup. Voilà que j'oublie tout, moi! Ce n'est pas qu'il y ait du danger... car sûrement on nous croit morts... Donc, nous pourrions d'autant mieux rester ici que, même si on ne nous croit pas morts, on ne supposera jamais que nous avons cherché un refuge ici même... On nous cherchera partout, excepté dans cette maison... mais elle me fait peur à présent cette maison! J'y ai tant souffert! Mais assez bavardé... Partons!
Violetta secoua doucement la tête.
--Comment! Tu ne veux pas partir?...
--Père, vous l'avez dit vous-même: il n'y a ici aucun danger; nous y sommes mieux cachés que partout ailleurs, puisqu'on nous croit morts...
--C'est vrai... mais pourquoi?...
--Je ne veux pas quitter Paris encore, fit Violetta en baissant les yeux. Restons ici tout au moins quelques jours.
--Tant que tu voudras. Dame Gilberte! renvoyez cette litière et ce cheval. L'enfant veut rester!...
La vieille servante qui, émerveillée, tournait autour de Claude et de Violetta, s'empressa d'obéir.
--Ce n'est pas tout, père, dit alors Violetta avec un sourire, nous restons; mais ce matin il faut que je sorte, pour aller à l'auberge de l'Espérance...
--Ah! bah!... Voyons... tout à l'heure, quand je te tenais dans mes bras, tu m'as raconté une foule de choses que j'entendais à peine... Ah! j'y suis! Le jeune homme qui a apporté des fleurs?... Voyons, dis-moi cela, un peu!... Son nom, d'abord... Tu rougis? Pourquoi?...
--Je n'ai pas dit..., murmura la jeune fille en pâlissant.
--Mais, moi, je devine! Digne jeune homme! Allons, comment s'appelle-t-il?
--Je ne sais pas! fit Violetta dans un souffle.
Claude éclata d'un bon rire qui fit trembler les vitraux.
--Dépeins-le-moi, au moins...
Violetta, tout heureuse elle-même de cette joie débordante, entreprit une description que maître Claude lui arracha par lambeaux. Quand ce fut fini, Claude se leva.
--Je vais le chercher dit-il. Dans une heure je te l'amène. Il faut que je voie ce jeune gentilhomme, que je lise dans ses yeux s'il est capable d'aimer assez pour...
Claude serra Violetta dans ses bras, et sortit en courant, la laissant tout étourdie, n'ayant pas eu le temps de faire une objection. Et, par la pensée, elle le suivait jusqu'à l'auberge de l'Espérance.
A ce moment, les vitraux d'une fenêtre du rez-de-chaussée volèrent en éclats; plusieurs hommes sautèrent dans la maison, et Violetta, épouvantée, entendit crier ces mots:
--Si l'homme résiste, tuez-le!... Mais pas une égratignure à la petite!...
Maître Claude, ayant jeté un manteau sur ses épaules, s'était élancé vers la rue de la Tissanderie et n'avait pas tardé à atteindre l'auberge de l'Espérance.
Claude ne se rencontra pas avec Charles d'Angoulême. L'aubergiste, tenu à la plus extrême prudence, ne lui donna que de maigres renseignements. Maître Claude attendit plus d'une heure. Puis il se dit que le jeune gentilhomme ne viendrait sans doute pas. Il partit, se promettant de revenir.
Dix minutes plus tard, Charles rentrait dans l'auberge, après avoir inutilement exploré les environs...
Maître Claude venait de franchir le pont et rentrait dans Notre-Dame, il s'arrêta court. Un homme venait au-devant de lui... Et c'était une figure de malheur.
Une immense pitié envahit l'âme du bourreau qui murmura en pâlissant:
--Le père de Violetta!
C'était en effet le prince Farnèse!... Or, d'où venait-il?... Il sortait du logis de Claude!...
Appelé dans la nuit par Fausta, il en avait reçu une mission. Et, cette mission, il avait cherché à la remplir en même temps que la maison de Claude était envahie... Farnèse n'avait pas trouvé le bourreau. Peut-être sa mission devenait-elle dès lors inutile. Car il avait quitté le logis maudit en jetant une dernière malédiction contre l'homme qui lui avait pris sa fille... A ce moment Farnèse aperçut Claude, il s'arrêta devant lui:
--J'ai reçu hier l'ordre de vous entendre en confession générale, dit-il.
Une bouffée de honte monta au cerveau de Claude.
--Ainsi, songea-t-il tout au fond de sa conscience, c'est lui qui devait me donner l'absolution!... Je lui ai volé sa fille, et lui me rend à Dieu!...
--Monseigneur, balbutia-t-il, je ne veux pas vous tromper... Depuis hier... cette nuit même... il s'est passé un événement qui fait que... peut-être... je n'ai plus droit à votre bénédiction!...
--Je dois vous entendre, dit Farnèse d'une voix étrange; peu importe ce qui a pu se passer.
Farnèse s'était mis en marche, comme s'il eût la certitude que Claude le suivait, et, en effet, Claude marchait à trois pas derrière lui.
Par des ruelles détournées, Farnèse atteignait Notre-Dame. Maître Claude y entra à sa suite. Farnèse le conduisit jusqu'à un confessionnal et dit:
--Attendez-moi là... préparez votre conscience au grand acte...
Claude tomba à genoux et murmura:
--Mon Dieu, Seigneur! N'est-ce pas que je ne puis pas me séparer de mon enfant! N'est-ce pas que je puis la garder!... N'est-ce pas que c'est assez que je dise à votre ministre qu'il ne doit plus pleurer, et que, plus tard, il reverra l'enfant!...
Farnèse avait disparu dans la sacristie. Il y était entré cavalier; il en sortit cardinal... Lorsque Claude le revit soudain traversant la vaste nef silencieuse et obscure, il tressaillit. Farnèse en cavalier était un admirable gentilhomme. Farnèse en cardinal était, dans toute sa majesté imposante, ce que pouvait alors représenter ce mot: un-prince de l'Eglise...
Farnèse, en passant devant le maître-autel, fléchit le genou, peut-être autant par une faiblesse physique que par devoir religieux. Une sorte de gémissement sourd s'échappa de ses lèvres, et il baissa les yeux, n'osant regarder ces marches en travers desquelles était tombée Léonore...
Ah! cette horrible matinée du jour de Pâques de l'année 1573!...
Livide de ces souvenirs, il se dirigea vers Claude agenouillé, là-bas, dans le grand confessionnal à la vaste architecture... Et alors, ce fut un autre sentiment qui se déchaîna en lui! Ce fut une autre scène qui se présenta à son imagination!... Il revit le gibet de la place de Grève!... Il revit le bourreau s'emparant de son enfant!...
Une enfant... une fille! C'est-à-dire la possibilité de vivre, d'aimer encore, de réparer peut-être... Non! rien de tout cela n'avait été... Il se revit courant chez Claude, le suppliant... Il entendit le bourreau lui répéter:
Votre fille n'a vécu que trois jours...
Et l'affreuse parole de mort, Claude l'avait répétée la veille. Cet homme avait laissé mourir sa fille... l'avait tuée peut-être?... Qui savait!... Oh! faire souffrir cet homme comme il avait souffert, lui... Lui rendre douleur pour douleur, désespoir pour désespoir.
Il s'assit près de Claude, non pas à la place ordinaire du confesseur, de l'autre côté du grillage, mais près de lui, le touchant presque... Claude ne remarqua pas ce détail. Son visage rayonna lorsqu'il vit le cardinal.
--Si triste et sombre maintenant, comme il va être heureux tout à l'heure! songea-t-il.
--Je vous écoute, dit Farnèse glacial.
Un frisson secoua les larges épaules de Claude. Alors, il commença le hideux récit... sa confession de bourreau qui a horreur de tant de meurtres froidement accomplis. Le bourreau, les cheveux hérissés, les yeux hagards, grondant et suant, racontait, racontait toujours, et parfois levait un regard de détresse sur le cardinal.
Et celui-ci demeurait glacial. Pas un mot... Farnèse attendait que ce fût fini... Claude, enfin, s'arrêta, haletant.
--Ce sont bien là tous vos meurtres? demanda Farnèse.
--Tous, monseigneur, répondit Claude humblement. Je n'ai rien oublié...
Farnèse avait fermé les yeux. Lorsqu'il les rouvrit, il darda un tel regard que Claude frissonna longuement, se ramassa sur lui-même comme à l'approche d'un malheur.
--Tu as oublié le plus hideux de tes meurtres, dit alors Farnèse. Monstre, descends en toi-même, et cherche le véritable crime de ton existence abjecte!...
Claude, avec un frémissement d'épouvanté, se releva... Au même instant, le cardinal fut debout et lui saisit la main...
--Ton crime, c'est d'avoir tué un coeur d'homme, le mien!... Tu m'as volé ma fille! Tu l'as laissée mourir! Tu l'as tuée, dis-je!... Réponds!... Misérable démon, moi, t'absoudre!... Ecoute, écoute, puisque tu as une fille, puisque, toi aussi, tu as un coeur de père!...
Claude devint pâle comme un mort. Les yeux dilatés, la bouche ouverte, il considérait Farnèse sans pouvoir énoncer un mot... Le cardinal eut un rire effrayant, et, de sa main, secoua violemment le bras de Claude.
--Ah! tu as une fille, toi aussi! Ah! tu aimes, toi aussi!... Ta fille, monstre, c'est moi qui l'ai conduite dans la chambre des exécutions!... Oui, oui, je vois le ricanement de tes yeux! Tu veux dire que tu l'as sauvée?
--Vous saviez ce qui s'est passé cette nuit!... rugit Claude.
--Oui, je le savais!... Et c'est pour cela... c'est pour te dire... écoute!... ta fille... en ce moment... tu m'entends? démon!... Ta fille... elle est reprise! Elle est aux mains de Fausta!.. On la tue!... Et c'est moi qui ai fait cela!...
Farnèse, d'un geste rude, repoussa Claude et se croisa les bras. Celui-ci, sous l'épouvantable parole, avait fléchi, ses deux mains à son visage.
Lorsque Claude laissa retomber ses bras, il était méconnaissable... il était la personnification de la stupeur dans la douleur... Son regard tragique et sanglant alla jusqu'à l'autel, jusqu'à la Croix. Et il dit...
--Tu as fait cela, prêtre? Tu as livré cette enfant?...
--Oui, je l'ai livrée!...
--Et tu dis qu'on la tue?... Elle est morte?...
--Morte!...
Un gémissement, d'une étrange douceur, monta jusqu'aux voûtes de la cathédrale. Puis ce gémissement s'enfla, devint un grondement furieux, et Claude tonna:
--Cette enfant, prêtre!... Cette enfant que tu as fait assassiner!... sais-tu qui elle est?
--Cette enfant! balbutia Farnèse. Eh bien?...
--Eh bien..., hurla Claude, d'une voix déchirante, cette enfant!... c'était ta fille!...
Et il s'en alla, titubant, emplissant la vaste nef de ses sanglots, sans regards derrière lui, sans voir ce que devenait le cardinal. Le cardinal s'était affaissé avec un râle. Un jeune moine qui priait non loin de là s'approcha alors de lui, et ayant constaté qu'il vivait se mit à le soigner activement. Ce moine s'appelait Jacques Clément.
XI
LE PACTE
Claude sortit de Notre-Dame, marcha sur la maison Fausta, et frappa violemment du poing à la porte de fer, sans songer au heurtoir.
La porte ne s'ouvrit pas.
--On m'ouvrira bien, grognait Claude; il faudra bien qu'on m'ouvre, il faudra bien qu'on me dise ce qu'est devenue mon enfant. Malédiction!... Ouvrirez-vous?...
Des deux poings, il frappait...
--Mais, mon bon monsieur, dit une voix, vous ne savez donc pas que la maison est déserte?
Un rassemblement s'était formé autour de lui. Bien peu reconnurent l'ancien bourreau. Un homme, à ce moment, un cavalier vêtu de noir, traversa les groupes sans rien voir, marchant d'un pas égal et rapide, et il pénétra dans la petite maison voisine, dans l'auberge du Pressoir-de-Fer. Cet homme ne vit pas Claude, et Claude ne le vit pas...
Après l'abattement et les supplications, Claude s'en alla, la tête basse.
Il rentra dans son logis et se mit à errer. Dame Gilberte avait disparu; dans la chambre où avait dormi Violetta, il y avait des traces de lutte. Machinalement, Claude se mit à tout remettre en place.
Il prononçait des mots sans suite, et serrait convulsivement dans ses mains les quelques objets qui avaient pu toucher Violetta... Il finit par se jeter dans le fauteuil où s'était assise Violetta et ferma les yeux, essaya de réfléchir...
--C'est cela, murmura-t-il avec un indéfinissable sourire; c'est, cela pardieu!... Mourir!... Quelle bonne idée!...
Il se releva et courut à une salle où il n'avait pas dû entrer depuis longtemps, car tout y sentait le moisi. Claude ouvrit violemment la fenêtre et rabattit les contrevents. La lumière éclatante du plein midi entra à flots dans cette pièce et éclaira soudain des haches rouillées, des masses, des maillets de bois, des couteaux. Cette salle... c'était sa salle aux outils... les sinistres outils de son ancien métier!...
Dans un coin, des paquets de cordes toutes neuves; quelques-unes de ces cordes étaient toutes préparées, avec le noeud coulant au bout. Claude en saisit une, et, tout courant, revint à la chambre de Violetta...
Là, il éprouva la solidité de la corde, ses mains ne tremblaient pas; avec le plus grand soin, il se mit à graisser la corde aux abords du noeud coulant; puis il planta un clou énorme assez haut dans le mur et y accrocha la corde... Alors, monté sur un escabeau, il passa le noeud coulant autour de son cou...
Alors, d'un coup de pied, Claude fit basculer l'escabeau... Il tomba dans le vide.
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Au même instant, quelqu'un parut au seuil de la chambre, Ce quelqu'un vit maître Claude pendu. Il tira son poignard, et, au-dessus de la tête, trancha la corde... Claude s'affaissa au long du mur... L'homme, avec la même résolution, desserra le noeud coulant et se mit à frictionner le bourreau qui, au bout de quelques minutes, commença à respirer et ouvrit les yeux... Cet homme, c'était le père de Violetta, le cardinal prince Farnèse...
Claude, en revenant à lui, reconnut le cardinal. Il se releva, repoussa rudement Farnèse, et, avec un éclat de rire infernal, s'élança hors de la chambre. Quelques secondes plus tard, il reparaissait, une lourde hache au poing. Le cardinal n'avait pas bougé.
Claude s'aperçut alors d'une chose qu'il n'avait pas remarquée tout d'abord... Le matin, dans la cathédrale, les longs et fins cheveux du cardinal et sa barbe soyeuse étaient presque noirs... Maintenant, cette barbe et ces cheveux étaient blancs... Le cardinal Farnèse avait vieilli de vingt ans en quelques heures...
Claude fit cette remarque sans y attacher aucune importance. Il s'avança sur Farnèse en grondant:
--Merci, prêtre! je t'avais oublié, tu viens me rappeler qu'avant de mourir!...
--Je viens te rappeler que tu as autre chose à faire que de mourir, dit Farnèse d'une voix étrangement calme.
--Qu'ai-je donc à faire! rugit Claude dont les yeux devenaient hagards. Te tuer avant de mourir?...
--Tue-moi si tu veux; je venais te dire qu'il nous reste à venger l'enfant...
--La venger? bégaya Claude.
--Cette femme, dit Farnèse, qui a profité de ton absence dénoncée par je ne sais quel démon, cette femme aux pieds de laquelle je viens de me traîner deux heures durant, qui m'a employé, moi, au meurtre de l'enfant... que j'appelais Sainteté, que tu appelais Souveraine, l'assassin de ma fille... bourreau, veux-tu donc qu'elle vive?...
Claude saisit le bras de Farnèse et le serra avec violence.
--Bourreau, continua Farnèse, je suis venu te dire ceci: veux-tu m'aider à frapper cette femme? Elle représente une redoutable puissance. Son pouvoir est sans bornes. Son approche peut nous briser comme verre. Un signe d'elle peut nous tuer. Eh bien, aimais-tu assez l'enfant pour devenir mon aide? mon aide pendant une seule année... Non seulement mon aide, mais mon esclave?
Claude avait écouté en frémissant de tout son être. Une sombre joie s'alluma dans ses yeux éperdus.
--Monseigneur, répondit-il dans un souffle, à partir de cette minute, je vous appartiens corps et âme, pomme vous m'appartiendrez corps et âme quand ce sera fait!
Avec une effroyable sérénité, Farnèse s'assit à la table sur laquelle se trouvaient parchemin et écritoire.
--Échangeons en ce cas les écritures nécessaires à notre ligue, dit-il.
Sur une feuille de parchemin, il écrivit:
«Ce 14 de mai de l'an 1588. Moi, prince Farnèse, cardinal, évêque de Modène, déclare et certifie: Dans un an, jour pour jour, ou avant ladite époque si la femme nommée Fausta succombe, m'engage à me présenter devant maître Claude, bourreau, à tel jour ou telle nuit qui lui plaira; m'engage à lui obéir quoi qu'il demande; et lui donne permission de me tuer si bon lui semble. Et que je sois damné dans l'éternité si je tente de me refuser ou de fuir. Et je signe: Jean, prince Farnèse, évêque et cardinal par la grâce de Dieu.»
Farnèse se leva, tendit le papier à Claude. Celui-ci le lut lentement, plia le parchemin et le mit dans sa poche.
--A ton tour! dit alors le cardinal.
«Ce 14 de mai de l'an 1588. Moi, maître Claude, bourgeois de la Cité, ancien bourreau-juré de Paris, demeuré bourreau par l'âme, déclare et certifie: Pour atteindre la femme nommée Fausta, m'engage, pendant un an à dater de ce jour, à obéir aveuglément à Monseigneur prince et cardinal évêque Farnèse. Et que je sois damné dans l'éternité si une seule fois dans le cours de cet an je lui refuse obéissance. Et je signe...»
A ce moment, comme le front de Claude saignait, une goutte de sang tomba sur le parchemin au-dessous du dernier mot, Claude tressaillit et, de son pouce, il écrasa la goutte de sang et traça une croix rouge.
--Ma signature, à moi..., gronda-t-il.
--Je la tiens pour valable! dit Farnèse prenant le parchemin.
Le bourreau le regardait s'en aller et murmurait sourdement:
--La Souveraine... d'abord!... Et vous, ensuite... Monseigneur!...
XII
LA FAUSTA
Nous ramenons maintenant notre lecteur au mystérieux palais de la princesse Fausta, au moment où Pardaillan y vient d'entrer, portant Catherine de Clèves évanouie.
Du palais se sont enfuies Marie de Lorraine, duchesse de Montpensier, et Claudine de Beauvilliers, profitant de la porte de communication.
Fausta, revenant de l'auberge, longea un long couloir et murmura devant une porte:
«Ici, la petite bohémienne, nous verrons!»
Plus loin devant une deuxième porte:
«Ici, Claudine de Beauvilliers, la solution peut-être.»
Plus loin encore, devant une troisième porte:
«Ici, Marie de Lorraine m'attend... J'ai à lui parler du moine!... dit-elle.
Plus loin enfin, devant une quatrième porte, sur les confins de la partie réservée aux gardes:
«Ici, le bohémien Belgodère... Un bon limier à lancer sur Farnèse!...»
Ainsi, avec une effrayante lucidité, cette femme étiquetait, pour ainsi dire, sa multiple pensée: son esprit se mouvait à l'aise dans le tourbillon de la vaste intrigue...
Comme elle revenait sur ses pas et qu'elle passait devant le grand vestibule, tout à coup une voix sonore et railleuse parvint jusqu'à elle. Chaque porte de ce palais était truquée; chacune possédait un judas, un oeil invisible... Fausta n'eut qu'à s'approcher pour voir ce qui se passait dans le vestibule. Elle eut une exclamation de joie.
«Dieu est avec moi!» murmura-t-elle.
Au même instant elle fit un signe: et sans doute ses servantes ne la perdaient jamais de vue dans ses évolutions, car aussitôt deux femmes accoururent, deux femmes françaises, celles-là. Elle leur donna quelques ordres à voix basse et rapide, puis ouvrit toute grande la porte du vestibule, où Pardaillan, soutenant dans ses bras la duchesse de Guise, disait leur fait aux deux gardes.
--A Dieu ne plaise, dit Fausta, que quelqu'un ait frappé à ce logis et qu'il n'y ait trouvé les secours qui se doivent entre chrétiens. Entrez, monsieur; vous êtes le bienvenu... Mes femmes vont donner les soins nécessaires à votre dame que je vois pâmée...
Pardaillan remit la duchesse de Guise aux bras des deux femmes qui disparurent, portant Catherine de Clèves sans connaissance. Alors Pardaillan se découvrit.
--Madame, dit-il, je vous dois mille grâces. Sans vous, je me fusse trouvé fort embarrassé. Cette noble dame n'est point mienne...
Et, en quelques mots, il met Fausta au courant de son histoire.
--Sire chevalier de Pardaillan, dit gravement Fausta, votre air et vos paroles me donnent le désir de vous connaître mieux. Ne me ferez-vous pas la faveur de vous reposer un instant chez la princesse Fausta-Borgia, étrangère venue à Paris pour s'y instruire des arts, des lettres, de la noble élégance de la gentilhommerie française...
Le chevalier jeta autour de lui ce rapide et sûr coup d'oeil de l'homme habitué à la prudence.
--Qu'est ceci? grommela-t-il en lui-même. Un coupe-gorge, peut-être?... Hum!... Voilà aussi, par la mort-diable, une créature par trop délicieuse, pour un tel cadre... Ma foi, je me laisse tomber? Tant pis s'il y a un précipice sous les fleurs!...