Les Pardaillan — Tome 03 : La Fausta
Chapter 5
Pour le moment, Henri de Guise ne connaissait pas l'amant de Catherine: pourtant, il était bien sûr qu'elle en avait un. Résolu à garder toute sa lucidité d'esprit, au moment où Paris commençait à gronder, il envoya Catherine en Lorraine, sous la garde d'une duègne dont il se croyait sûr. On a vu par la lettre de la princesse Fausta que Catherine était sortie par une porte et rentrée par une autre... Mais là devait s'arrêter la comédie... C'est sur un drame que le rideau allait se relever!...
Rentré en son hôtel, le duc de Guise se renferma dans son appartement et eut une longue conversation avec celui qui lui était annoncé dans la lettre de Fausta. Le lendemain, il passa sa journée à dicter des lettres, à donner des ordres. Il était inquiet, nerveux, ses familiers voyaient clairement les marques de la tempête intérieure qui se déchaînait en lui.
Le soir de ce même jour deux hommes s'arrêtaient à l'extrémité de la Cité, devant une maison dont la façade en ruine dissimulait un féerique palais.
L'un d'eux frappa, et, lorsque la porte de fer se fut ouverte, s'effaça devant son compagnon qui entra. A l'intérieur, ce dernier laissa retomber son manteau, et les deux gardes qui veillaient sans cesse dans le vestibule purent reconnaître la sombre et livide figure du duc de Guise.
Le roi de Paris, et que Paris eût voulu appeler roi de France, fut alors conduit vers la gauche de ce palais, c'est-à-dire vers cette ligne où la maison Fausta et l'auberge du Pressoir-de-Fer entraient en conjonction.
Là, dans une salle plus petite, moins sévère que les autres, mais aussi plus élégante, la princesse Fausta, harmonieusement habillée d'un costume de laine blanche aux plis hiératiques, était assise dans un fauteuil couvert de soie blanche; ses pieds reposaient sur un coussin de velours blanc. Dans cette blancheur immaculée, la beauté de Fausta resplendissait et les diamants noirs de ses yeux voilés de longs cils brillaient d'un éclat étrange, hallucinant.
Henri de Guise entra brusquement, mais, devant Fausta, il s'arrêta court et, avec un frémissement de tout son être, s'inclina très bas. Lorsqu'il se redressa, son visage apparut en pleine lumière, si pâle que la cicatrice de sa balafre semblait d'un rouge sanglant.
--Vous pouvez parler, duc, dit la mystérieuse princesse avec un sourire qui était un poème de grâce.
--Madame, dit alors Henri de Guise d'une voix rauque, votre émissaire m'a tout dit. J'ai souffert depuis hier comme un damné... Des preuves, madame!...
--Vous... voulez! dit Fausta d'un ton de suprême hauteur qui glaça Guise, soudain courbé.
--Pardonnez-moi, bégaya-t-il. J'ai perdu, la tête... Oh! tenir ce comte de Loignes comme j'ai tenu Saint-Mégrin!...
--Ainsi, dit doucement Fausta, si... on vous donnait... des preuves...
--Oh! malheur à lui!... gronda Guise.
--Mais elle?... reprit Fausta, elle?... Pauvre femme! Pauvre affolée d'amour!... J'espère que ce n'est pas sur elle que retomberait votre vengeance?...
--Assez, madame, rugit Guise, hors de lui. Si la duchesse a poussé l'abjection jusqu'à aimer un Loignes, il faut qu'elle meure!... il faut qu'ils meurent ensemble!...
La Fausta tressaillit.
--Duc, dit-elle, souvenez-vous que des intérêts puissants vous sont confiés. Souvenez-vous que vous êtes pour le peuple le Fils de David, et, pour nous, le Fils bien-aimé de notre Eglise, le roi de France!... Allez, duc, continua-t-elle en frappant sur un gong, accomplissez l'acte nécessaire qui doit rendre enfin la paix à votre âme... Suivez votre guide... vous verrez, et vous serez convaincu...
Guise, haletant, ivre de vengeance, gronda:
--Si je vous dois cela... Je vous devrai plus que le trône! haleta Guise, ivre de vengeance.
Il s'inclina avec ce respect religieux qui courbait tous ceux qui approchaient Fausta, et, voyant un homme qui, au coup de timbre, venait d'entrer, le suivit précipitamment, la main au manche de sa dague.
Alors, Fausta s'approcha d'une lourde tapisserie qu'elle souleva. Derrière la tapisserie, il y avait une porte fermée, sur le panneau de laquelle s'ouvrait un judas, qui faisait communiquer la maison de Fausta avec l'auberge voisine!...
L'homme qui conduisait Guise sortit de la maison, et se dirigea droit sur l'entrée du Pressoir-de-Fer. Il gratta à la porte qui s'ouvrit et, quelques instants plus tard, le duc de Guise se trouvait dans l'intérieur de ce cabaret.
Deux grosses filles joufflues, très peintes, couvertes de bijoux et très court vêtues, s'avancèrent au-devant de lui en souriant et exécutant des révérences.
L'une d'elles s'approcha de lui et lui appliqua sur la figure un masque de velours tel que les élégants en portaient alors, lorsqu'ils pénétraient dans un lieu de réputation douteuse, et pour ne pas être reconnus. Presque en même temps, l'autre lui jetait sur les épaules un ample manteau de soie légère.
Guise comprit que ces femmes étaient averties de sa visite et qu'elles savaient ce qu'il venait chercher à l'auberge du Pressoir-de-Fer. Elles l'entraînèrent dans la salle qui s'ouvrait sur le cabaret.
Là, régnait une demi-obscurité. La pièce, tendue d'élégantes étoffes et meublée de larges fauteuils, était déserte; mais, de la salle voisine, arrivaient des éclats de rire, des voix excitées, tout un bruit d'orgie... Et Guise comprit alors que cette petite maison de cabaret sur le devant était en réalité un lieu de débauche, comme il y en avait tant dans les sombres ruelles de la Cité...
--Monseigneur n'a qu'à entrer, murmura l'une des femmes, on n'attend plus qu'un convive... ce convive ne viendra pas... c'est monseigneur qui vient à sa place... La partie de plaisir consiste ce soir à garder son masque: seulement, à dix heures, tous les masques devront tomber...
Elles poussèrent une porte, s'effacèrent et Guise entra. Tout d'abord, il demeura ébloui par l'éclat des lumières. Il était brusquement poussé dans l'orgie la plus radieuse et la plus impudique.
La pièce était vaste, luxueuse, emplie de parfums capiteux.
Au milieu, une table somptueuse se dressait, chargée de vaisselle d'or, supportant des fruits rares, des friandises précieuses; des vins aux tons de rubis chatoyaient dans des flacons aux formes étranges, et, ces vins, c'étaient des servantes aux costumes impudiques qui, impassibles et souriantes, les versaient dans les coupes d'or des convives.
Il y avait là quatre couples enlacés, les femmes sur les genoux des hommes. C'est À peine s'ils firent attention à Guise qui entrait: un geste de bienvenue de l'un des hommes, une invitation à prendre place, et ce fut tout... Seulement, une femme, qui était seule, s'avança vivement vers lui, l'enlaça de ses deux bras nus et murmura:
--Enfin, vous voici, cher seigneur... vous venez bien tard...
Guise se sentit devenir insensé... une irrésistible fureur fit craquer ses muscles... D'un geste fou, il voulut repousser la femme... mais, plus étroitement, elle l'enlaça, une de ses mains arrêta sur sa bouche le cri de fureur... et, de l'autre, elle lui indiquait un objet qu'il n'avait pas vu encore.
C'était une grande horloge qui scandait l'orgie d'un tic-tac ironique. Guise vit alors qu'elle allait marquer dix heures!
--Dix heures! murmura la femme. L'heure où les masques vont tomber... Attendez, cher seigneur... Regardez!...
Le duc se laissa tomber sur un fauteuil et, sous son masque, il sentit la sueur couler. Les quatre couples demeuraient enlacés et murmuraient des choses confuses... Tout à coup, l'horloge sonna... Les dix coups tombèrent, grêles et sinistres.
--Tant pis! cria soudain une voix de femme. Nous avons gagé de nous montrer!... Moi, je commence...
Et, brusquement, elle laissa tomber son masque et arracha celui de l'homme au cou duquel elle était suspendue.
--La reine Margot! murmura Guise, stupéfait.
--Puisque c'est convenu! continua une autre femme au milieu des éclats de rire.
Et, d'un geste plus hardi encore, elle imita Margot.
--Claudine de Beauvilliers! gronda en lui-même Guise.
L'homme qui accompagnait Claudine lui était inconnu. Mais, déjà, la troisième femme venait de retirer son masque! Et celle-là riait d'un rire gamin plus frais, plus sonore... Et, cette fois, Guise fut secoué d'un frémissement de rage. Dans cette femme, il venait de reconnaître sa propre soeur!... La duchesse de Montpensier!...
Toute rieuse et s'efforçant de rougir, elle essayait de dénouer le masque de son compagnon: mais l'homme résistait, son ivresse dissipée soudain... tout à coup, elle y parvint... le visage de l'amant de la duchesse apparut... Et les rires qui avaient salué chaque visage qui se découvrait se figèrent... l'amant de la duchesse de Montpensier s'était relevé soudain, les yeux hagards.
C'était un jeune homme livide, au teint bilieux, aux traits convulsifs. Il passa sur son front une main pâle, d'une pâleur d'ivoire, et gronda:
--Qu'ai-je fait? Que suis-je venu faire ici?
En même temps, il recula, bondit vers la porte et, le visage dans les mains, se sauva... Guise qui, d'un oeil ardent, avait suivi toute cette scène fantastique, murmura:
--Le moine Jacques Clément, amant de Marie!...
--A mon tour, cria la quatrième femme d'une voix résolue, comme si toute hésitation de pudeur eût disparu de sa pensée. Aussitôt, d'un geste de bravade, elle arracha son masque et fit tomber celui de son amant... Et, alors. Guise sentit sa tête tourner. Cet... homme, c'était le comte de Loignes, son ennemi mortel! Et, cette ribaude impudique, au sourire provocateur, c'était Catherine de Clèves, la duchesse de Guise, sa femme!...
Cette seconde de faiblesse chez le duc de Guise fit place à une réaction où la honte, encore, tenait la plus grande place. Il se redressa lentement et demeura immobile. La duchesse de Guise vit cette sorte de statue dont les yeux, du fond du masque, se rivaient sur elle. Un rapide frisson, le long de sa nuque, la prévint que la terreur allait s'emparer d'elle... Elle sourit pourtant et, hardie, demanda:
--Et vous, messire, ne tiendrez-vous pas la gageure?
Elle s'arrêta net. Guise venait de laisser tomber son masque. Au même instant, le comte de Loignes se redressa, livide, tandis que les deux autres hommes gagnaient la porte; la duchesse de Montpensier se sauva; Claudine de Beauvilliers s'évanouit et la duchesse de Guise, malgré toute son audace, ne put retenir un faible gémissement.
Guise, en effet. Guise silencieux, la lèvre tremblante, la dague à la main, avait une de ces physionomies comme elle lui en avait vu deux ou trois fois. Elle voulut se lever, faire un geste, balbutier une parole; mais elle demeura paralysée, fascinée, se disant qu'elle allait mourir...
Le duc était d'un côté de la table; de Loignes, en face, de l'autre côté. Guise se ramassa sur lui-même; d'un effort énorme, il renversa la lourde table et, dans la seconde qui suivit, il y eut le geste rapide d'un bras qui se lève et qui retombe... Un jet de sang inonda le parquet... Loignes tomba comme une masse.
Guise, alors, se retourna vers la duchesse, sa dague toute rouge à la main. Et il la vit qui bondissait affolée, franchissait la porte, s'enfuyait. Il se rua...
Des insultes affreuses, des cris rauques éclatèrent. La duchesse, épouvantée, franchit deux salles, arriva à la porte extérieure, l'ouvrit, se jeta dehors... Guise la poursuivit jusque dans la salle du cabaret; là, il trébucha contre une table, sa tête tourna, il sentit le sol se dérober sous ses pas et il s'affaissa, évanoui, tenant dans sa main crispée le poignard rouge.
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Dans la pièce où le comte de Loignes gisait inanimé, une porte secrète s'ouvrit, sans bruit. Une femme entra. Elle jeta un regard à peine sur Loignes et, parvenue dans la salle du cabaret, vit la porte ouverte.
--Catherine de Clèves est morte! murmura-t-elle. Henri de Guise sera roi de France, et moi reine!...
Un sourire terrible illumina son visage... Mais, soudain, son pied heurta le duc de Guise évanoui, étendu sur le carreau. Elle le reconnut aussitôt... Son oeil se dilata...
Catherine de Clèves a échappé! dit sourdement Fausta. Un retard. Un obstacle. Il faut trouver autre chose!...
Alors, lentement, Fausta revint sur ses pas. Un homme agenouillé près du comte de Loignes sondait la blessure. Elle s'approcha de celui qui étudiait la blessure de Loignes, et le toucha à l'épaule.
--Est-ce qu'il est mort? demanda Fausta...
--Non, madame... et, même, il ne mourra pas...
--Maître Ruggieri... reprit-elle, que faudrait-il pour que cet homme meure?
--Vous pouvez le faire achever, madame, dit avec froideur l'homme qu'on venait d'appeler Ruggieri.
--Maître, dit Fausta secouant la tête, il faut que cette blessure soit suffisante sans que je m'en mêle...
--Alors, madame, il faut que le blessé soit transporté chez moi. Il suffira d'entretenir la fièvre. Pour cela, il est nécessaire que je puisse surveiller la marche du mal.
Fausta approuva d'un signe de tête et disparut.
Ruggieri la suivit d'un sourire qui, peut-être, eût glacé cette femme que rien n'effrayait.
--Sois tranquille, gronda-t-il alors lui-même... Tu ne te doutes pas, Fausta, que j'ai deviné ta pensée!...
A ce moment, six hommes, sans doute prévenus par Fausta, entrèrent, déposèrent le comte de Loignes toujours évanoui sur un fauteuil et l'emportèrent hors de l'auberge.
Catherine de Clèves, duchesse de Guise, avait bondi hors de l'auberge, en proie à une terreur insensée. Ses forces tout à coup défaillirent, Elle comprit qu'elle allait rouler sur le pavé. A ce moment, il lui sembla voir un homme arrêté devant la maison voisine. Elle se traîna jusqu'à cet inconnu et tomba dans ses bras en murmurant:
--Par pitié, monsieur, qui que vous soyez, défendez-moi.
L'homme, très embarrassé de ce fardeau et comprenant qu'un prompt secours était nécessaire à cette femme, regarda autour de lui, et, avisant la porte de la maison de Fausta, souleva le heurtoir de bronze.
La porte s'ouvrit... Et Pardaillan entra, portant dans ses bras la duchesse de Guise évanouie. Et la porte de fer de la maison de Fausta se referma sur lui!...
VIII
DOUBLE CHASSE
Le chevalier de Pardaillan avait quitté la Devinière, escorté, par Charles d'Angoulême et suivi de Pipeau. Sur ses instances et presque sur ses ordres, le jeune duc le quitta pour aller l'attendre rue des Barrés. Pardaillan n'eut pas de peine à trouver l'auberge de l'Espérance, et il y établit son quartier général pour la journée.
Il se mit en observation, interrogeant l'hôte, faisant bavarder les gens de basse mine qui hantaient l'auberge. Quoi qu'il fît et qu'il dît, il ne put obtenir aucun renseignement positif sur la singulière disparition de la petite chanteuse de Bohême. Il se décida donc à attendre la nuit pour entreprendre l'expédition qu'il méditait.
La nuit venue, Pardaillan sortit, sifflotant un air de fanfare. Pipeau marchait gravement sur ses talons.
Dehors, le chevalier présenta au chien l'écharpe de Violetta et la lui fit flairer. Pipeau considéra l'écharpe d'un oeil torve, la renifla un instant, et son moignon de queue s'agita.
--Très bien, fit Pardaillan, nous y sommes. En avant!
Au premier croisement des rues. Pipeau quêta, chercha avec rage, avec frénésie, le bout du nez de travers.
A vingt pas derrière Pardaillan, dans l'ombre, se glissant le long des murs, trois hommes avançaient et suivaient tous ses mouvements. Deux d'entre eux tenaient à la main un solide poignard effilé; le troisième les dirigeait et semblait guetter le moment de les lâcher sur Pardaillan...
Cet homme, c'était Maurevert. Les deux autres, c'étaient les deux hercules de la troupe Belgodère: Croasse et Picouic.
Maurevert, au moment où le chevalier était sorti de la Devinière, s'était élancé sur ses traces et l'avait suivi jusqu'à la porte de l'auberge de l'Espérance, et, dehors, avait guetté la sortie de Pardaillan.
Il était patient. Il eût attendu jusqu'au lendemain, s'il l'eût fallu. Pardaillan à Paris!... C'était la mort assurée!...
Où fuir encore?... Il faudrait donc recommencer cette course éperdue, qui avait duré des années?...
Que voulait-il?... Il ne savait pas au juste. Il avait quitté précipitamment Maineville et s'était élancé derrière Pardaillan, fasciné, entraîné, avec le vague espoir que le hasard le lui livrait peut-être!...
Oh! s'il pouvait le tuer!... Non pas qu'il désirât la mort du chevalier; sa haine, certes, lui souhaitait non seulement la mort, mais d'affreuses souffrances. Mais il y avait en lui quelque chose de plus fort que la haine... C'était la peur... une peur de tous les instants...
Tuer Pardaillan, pour Maurevert, c'était se décharger de l'épouvante; tant que le chevalier vivrait, lui n'oserait vivre!...
La nuit était venue depuis quelque temps déjà, lorsqu'il aperçut deux hommes qui, se tenant le bras, s'approchaient de l'auberge... Avec sa sûreté de coup d'oeil, Maurevert reconnut en eux deux façons de truands, deux de ces sacripants comme il en pullulait alors, et qui, pour quelques écus, dépêchaient leur homme en douceur et sans trop le faire crier. Maurevert fit donc un signe impérieux, auquel les deux hères se rendirent aussitôt.
--Voulez-vous gagner chacun cinquante bonnes livres bien comptées? demanda Maurevert tout en continuant à surveiller du coin de l'oeil la porte de l'auberge.
--Que faut-il faire? demandèrent-ils en choeur.
Maurevert s'assura que les deux truands étaient armés d'une bonne dague, et ce, malgré les édits répétés.
--Écoutez, mes braves; ce qu'il faut faire, le voici: il y a là, dans cette auberge, un homme...
--Qui vous gêne, peut-être, dit l'un.
--Tu es intelligent, l'ami, dit Maurevert.
--Et cet homme, il s'agirait de...
--Oui, gronda Maurevert.
--Bon! Ça nous va. Cent livres pour nous deux, après l'opération: c'est entendu. Prépare ta dague, Croasse! car les deux malandrins étaient les hôtes de Pardaillan.
--Silence!... fit Maurevert.
La porte de l'auberge s'ouvrait. Les trois hommes s'aplatirent contre le mur. Dans le rai de lumière qui sortait du cabaret, Maurevert reconnut Pardaillan et se sentit blêmir... Lorsque le chevalier et le chien se furent mis en route, Maurevert donna ses instructions:
--Suivez-moi, dit-il à voix basse. Quand je vous dirai: «Allez!» il sera temps. Vous vous jetterez sur l'homme. Mais ne le manquez pas du premier coup: sans quoi il ne vous manquera pas, lui!
Pour toute réponse, Picouic tira son poignard et Croasse, ayant enfin compris ce dont il s'agissait, l'imita. Maurevert se mit en route. Les deux maigres hercules le suivaient le poignard au poing. Vingt fois, Maurevert eût pu donner le signal; vingt fois, il fut sur le point de le donner. Il n'osa pas!...
C'est en roulant des pensées de peur mortelle que Maurevert, sur la piste de Pardaillan, atteignit la Cité...
Là, Maurevert vit le chevalier s'arrêter devant une maison, il crût enfin que l'occasion était propice, et il allait s'effacer, donner le signal, lorsqu'une femme échevelée sortit de l'auberge voisine et alla tomber dans les bras de Pardaillan... Quelques instants plus tard, le chevalier disparaissait avec l'inconnue dans la maison à laquelle il venait de frapper.
--Il nous échappe, dit Picouic. C'est de votre faute, mon gentilhomme!
--Attendons, répondit Maurevert.
IX
L'ABSOLUTION
Maître Claude, tenant Violetta évanouie dans ses bras puissants, s'était jeté dans la trappe. En atteignant l'eau, il se sentit d'abord entraîné au fond, très loin. Il étreignit son enfant sur sa vaste poitrine, et, d'un vigoureux coup de talon, remonta à la surface de la Seine. Alors, tout ce qu'il avait de force et d'instinct vital fut employé à soutenir la tête de la jeune fille hors de l'eau. Tout à coup, il eut aux genoux la sensation d'un raclement. Il avait pied!... Alors, il éleva l'enfant tout entière hors de l'eau et il marchait, soufflant fortement.
Quand il fut monte sur le haut de la berge, il vit qu'il se trouvait à peu près vers la rue de la Juiverie, au-dessous du pont Notre-Dame. Alors, il se mit à courir, et en quelques minutes atteignit son logis. A ses appels, la porte s'ouvrit; dame Gilberte apparut tout effarée.
--Du feu! haleta Claude, des linges chauds... vite!
Dans l'affolement, la porte demeura ouverte. Claude courut jusqu'à sa chambre, déposa Violetta sur son lit.
Dame Gilberte, dans la cuisine, allumait un grand feu...
Or, à l'instant où Claude pénétrait dans la maison, un homme qui venait d'entrer dans la rue de la Calandre s'arrêtait devant le logis de l'ancien bourreau de Paris. C'était Belgodère!...
La figure du sacripant avait un rayonnement terrible, Il vit la porte ouverte et s'arrêta un instant, perplexe. Puis, assurant une dague trapue dans son poing caché sous son manteau, il haussa les épaules et grommela:
«Tant mieux, après tout!... On dirait que Claude n'attend que moi!... Entrons!... Voyons, que vais-je lui dire? Il faut que je dose la souffrance... Il faut qu'il en meure sous mes yeux!... Comment, maître Claude! vous ne me reconnaissez pas? Regardez-moi bien! C'est moi qui vous attachâtes au pilori, alors qu'il vous était si facile de me laisser fuir!... Maintenant, attention: c'est moi qui enlevai votre petite Violetta... Et savez-vous ce que j'en ai fait, de votre pure et chaste enfant. J'en ai fait une ribaude! Allez la chercher dans le lit de monseigneur de Guise!... Ah! Ah! que dites-vous de la farce, mon bon monsieur Claude?...»
Le bandit ricanait en se racontant ces choses à lui-même. Il entra et vit des portes ouvertes devant lui. Tout à coup, il s'arrêta: il venait d'apercevoir au fond d'une chambre Claude penché sur un lit, Claude qui, les épaules secouées de sanglots, râlait:
--Elle vit!... Seigneur Jésus qui avez pitié des pauvres gens, vous avez donc eu pitié de moi aussi!... Violetta, mon enfant, ouvre tes yeux...
Belgodère demeura un instant frappé de stupeur. Puis, rapide et silencieux, il recula dans la pièce voisine qui était la salle à manger. Elle était obscure. Le bohémien, alors, gagna doucement la porte de la salle à manger, puis la porte extérieure, et il s'éloigna rapidement. D'instinct, et sans savoir au juste ce qu'il voulait faire, il se dirigea vers la maison de Fausta. Là, il s'arrêta. La rage le faisait trembler. Mais il y avait en lui de l'étonnement plus que de la fureur.
Méditant sur ce qu'il avait vu, Belgodère s'était approche de la porte de fer à laquelle il se mit à frapper à coups redoublés. Dix minutes plus tard, le bohémien était amené devant Fausta. Il y eut un long entretien au cours duquel la mystérieuse princesse, ayant frappé sur un timbre, donna cet ordre à l'homme accouru:
--Qu'on aille à l'instant me chercher le prince Farnèse...
L'entretien terminé, Belgodère fut conduit à une chambre du palais où il fut enfermé à double tour. Mais sans doute le bohémien s'attendait à cet emprisonnement qui, au surplus, était probablement consenti, car il ne témoignait ni surprise ni terreur.
Grâce aux soins de dame Gilberte qui l'avait déshabillée, couchée et frictionnée, Violetta revint à elle. Et, lorsque maître Claude put entrer dans la chambre, il trouva l'enfant les yeux grands ouverts, pensive, rêveuse, semblant réfléchir à des choses douloureuses et graves.
Il toussa comme pour prévenir Violetta de sa présence, et, de loin, d'une voix humble et enrouée:
--Tâche de dormir; ne pense plus à tout cela; c'est fini, je te dis... Tu comprends, il faut que tu te reposes pour que demain à la première heure nous puissions partir... non, non, ne dis rien... tais-toi... Sache seulement que, lorsque nous serons loin de Paris, quand tu seras en sûreté... eh bien, tu seras libre de me voir ou de ne pas me voir...
Violetta voulut prononcer quelques mots... Mais déjà Claude avait disparu. Lorsque les premiers rayons du soleil pénétrèrent dans la chambre, elle se leva, s'habilla et s'assit dans un fauteuil, les mains jointes, la tête penchée sur le sein. Ce fut à ce moment que maître Claude entra.