Les Pardaillan — Tome 03 : La Fausta
Chapter 4
Il frissonna longuement. Puis il se dirigea vers le clou auquel était accrochée la corde qui soutenait la trappe!... Mais, pour y aller, il fit un long détour, sans regarder la victime... La sueur coulait à grosses gouttes sur son visage... Et ce fut ainsi qu'il atteignit la corde. Sans oser se retourner, il porta une main tremblante sur le noeud, qu'il commença à défaire... A ce moment, la condamnée, la victime, poussa un soupir.
«Elle se réveille... Il faut que je la tue avant de la précipiter... Elle pourrait se sauver!.. Et puis... elle souffrirait trop... je dois tuer, non faire souffrir!...» ajouta-t-il grelottant.
Alors il se retourna, bondit jusqu'à la condamnée, et s'agenouilla ou plutôt s'accroupit près d'elle disposant les cordelettes de l'étranglement!...
La victime fit un mouvement... Des paroles à peine bégayées parvinrent jusqu'à l'oreille du bourreau.
«Adieu, mère... ma mère chérie... Père! Où es-tu?...»
«Elle appelle sa mère, haleta le bourreau. Comme sa voix est douée et comme elle me remue le coeur!...»
Une irrésistible curiosité s'emparait de lui! Voir! oh! voir le visage de cette victime... Lire peut-être sur sa figure le crime qui la condamnait. Il résistait encore à la tentation que, déjà, ses doigts avaient délié le cordon qui maintenait le sac noir autour du cou. Déjà lui apparaissait l'adorable visage de Violetta... Il la contempla une longue minute, avec un indicible effarement.
Puis, à force de la regarder, il sentit comme un battement sourd et profond de son coeur, un bouleversement de son âme.
«Ah ça! gronda-t-il en saisissant sa crinière de ses deux mains crispées, mais je deviens fou, moi!... Que vais-je imaginer là!... Vais-je sombrer dans la folie!... ce visage... il me rappelle... non!... c'est insensé!... l'enfant aurait cet âge-là! oh si je pouvais voir ses yeux! Si c'était elle!... Ma fille! hurla-t-il dans un cri terrible!... Violetta! Violetta!...
Violetta ouvrit les yeux, les posa, timides et craintifs, sur le bourreau... Elle tendit les bras et murmura:
--Mon père!... Bon, bon petit papa Claude!...
Claude jeta une déchirante clameur:
--Seigneur Dieu! c'est elle! c'est mon enfant!...
Il se redressa et recula, ses mains énormes, secouées d'un tremblement convulsif, se tendaient vers elle. Il riait et pleurait.
Puis, avec une sorte de rudesse, il empoigna la jeune fille dans ses bras puissants, l'emporta dans l'angle le plus éloigné de la trappe, s'assit sur le plancher, et la mit sur ses genoux.
Il pleurait à grosses larmes, bégayant des choses incompréhensibles, et il y avait sur son visage monstrueux une irradiation de bonheur. Violetta souriait et répétait:
--Mon père... mon bon père Claude... c'est vous!...
Et, quand elle pût comprendre quelques mots de ce qu'il balbutiait, elle l'entendit qui disait:
--Oui... c'est ça... appelle-moi encore ainsi... encore... Ah ça! que s'est-il passé? Non, tais-toi, tu me diras ça plus tard... Dire que c'est toi?... Je ne rêve pas, dis!... Ah ça! fit-il en riant avec délices, rentrons chez nous...
--Oh! père... qu'est-ce donc, ici... murmura Violetta reprise d'épouvante.
Claude répéta en grelottant d'angoisse:
--Ici!... Nous sommes ici!...
--Père, père! quelle horrible angoisse vous saisit! Oh! j'ai peur! Qu'est-ce donc que cette maison?...
--Ce que c'est! gronda Claude. Oh!... je me souviens!...
Il se releva d'un bond, saisit la jeune fille terrifiée... A ce moment la porte s'ouvrit. Fausta parut, voilée de noir.
Fausta fixa sur Violetta un regard d'ardente curiosité.
--C'est donc là, murmura-t-elle, l'enfant que recueillit le bourreau! C'est donc la fille de Farnèse! Nouvelle raison plus puissante encore pour qu'elle disparaisse!...
Claude s'était arrêté, pétrifié. Fausta tendit les bras et dit avec une funèbre simplicité:
--Qu'attendez-vous?...
Claude eut un recul de bête sauvage à l'instant de regorgement. Fausta, de sa même voix affreusement simple, répéta:
--Qu'attendez-vous?
Alors Claude repoussa derrière lui Violetta comme pour une protection suprême. Puis il joignit ses mains énormes et, la tête perdue, balbutia d'une voix très basse:
--Madame, c'est mon enfant... Je l'avais perdue... et je la retrouve ici... Vous ne voudriez pas, n'est-ce pas? maintenant que vous savez. Allons... laissez-nous passer...
--Bourreau, dit Fausta, qu'attends-tu pour exécuter la condamnée?
A ce mot de bourreau, un cri d'angoisse et d'horreur jaillit de la gorge de Violetta.
--Mon père!... Bourreau!... Mon père est bourreau!...
Claude entendit ce cri. Alors, il se tourna vers la jeune fille. Une sublime expression de désespoir s'étendit sur sa physionomie. Et d'un accent indiciblement navré:
--Ne t'effraie pas... je ne te toucherai plus, si tu veux... je ne te parlerai plus... je ne t'appellerai plus ma fille... mais ne t'effraie pas. Je t'en supplie, n'aie pas peur... Madame, gronda-t-il soudain en se retournant vers Fausta, vous venez de commettre un crime; vous avez brisé le lien d'affection qui rattachait cette enfant à l'infortuné que je suis. Et je vous le déclare: prenez garde, maintenant...
--Prends garde toi-même, bourreau! interrompit Fausta sans colère, Es-tu en rébellion? Obéis-tu?
--Obéir! Ah ça! Je vous dis que c'est ma fille!... Ne crains rien, ma petite Violetta. Sortons d'ici!
--Bourreau! dit Fausta d'une voix éclatante, choisis: de mourir avec elle, ou d'obéir!...
--Obéir, moi! hurla Claude d'un accent sauvage. Assassiner ma fille, moi!... Vous êtes folle, ma Souveraine! Place! place, par l'enfer! Ou ta dernière heure est venue!..
De son bras gauche, il entoura la taille de Violetta qu'il emporta... Et, levant son bras, balançant dans l'espace son poing formidable, il marcha sur Fausta...
Fausta vit venir sur elle l'homme, effroyable. Elle ne recula pas, mais d'un sifflet qu'elle portait à la ceinture elle tira un son bref et aigu... A l'instant même, quinze gardes armés d'arquebuses firent irruption dans la funèbre salle.
Claude, portant Violetta à demi évanouie dans ses bras, recula en grondant:
--Venez-y donc! Touchez-la, si vous osez...
Mais les gardes n'avançaient pas: sans doute, Fausta leur avait donné ses ordres avant d'entrer. Ils n'avançaient pas!... Mais Claude les vit apprêter leurs armes!
--Attention! commanda une voix rude.
A cet instant, les quinze gardes entendirent un hurlement, ils virent une ombre géante qui bondissait; dans la même seconde, ils firent feu! Le tonnerre des quinze arquebuses éclata! La sinistre chambre s'emplit d'une fumée noire!... Et les gardes, alors, sortirent...
Fausta demeura seule, immobile, un mystérieux sourire aux lèvres. Lentement, les volutes de fumée se dissipèrent... Alors, elle chercha les cadavres de Claude et de Violetta... Et elle ne les vit pas!... Violetta et Claude avaient disparu!...
Les yeux de Fausta errèrent, fouillèrent les coins sombres... et enfin... s'arrêtèrent sur la trappe, au milieu de la pièce... la trappe était ouverte!...
Fausta s'approcha, se pencha, écouta et demeura là, inclinée sur ce gouffre noir, au fond duquel, sans doute, tournoyaient maintenant les cadavres enlacés...
VI
LA BONNE HÔTESSE
En se séparant de Crillon dans la plaine des Tuileries, le chevalier de Pardaillan et le duc d'Angoulême longèrent les fossés et rentrèrent dans Paris par la porte Montmartre. Ils traversèrent la ville, parvinrent dans la rue des Barrés située entre la Seine et Saint-Paul, et pénétrèrent dans une maison de bourgeoise apparence où, la veille, après leur rencontre avec Henri III, ils étaient descendus tout droit.
Cette maison appartenait à Marie Touchet, mère du jeune duc, et lui avait été donnée par Charles IX. Elle était donc toute pleine des souvenirs de ce roi mort si jeune, d'une mort si effrayante, après la sanglante tragédie de la Saint-Barthélémy.
Charles, qui avait pour camarades une foule de jeunes seigneurs dans l'Orléanais et l'Ile-de-France, ne se savait qu'un ami: Pardaillan. Et, pourtant, ce Pardaillan, il ne le connaissait que depuis une dizaine de jours: un soir, le chevalier était passé par Orléans et avait fait visite à l'amante du feu roi Charles IX. Marie Touchet avait raconté à son fils ce qu'elle savait de Pardaillan, et le jeune duc l'avait écoutée comme on écoute quelque héroïque passage d'un poème de chevalerie. Puis, lorsque le lendemain, après la scène où fut décidé son départ, Charles d'Angoulême s'était mis en route. Marie avait levé ses yeux suppliants sur le chevalier, comme pour lui dire:
--J'hésitais à laisser partir mon enfant... mais je n'aurai plus peur si vous lui accordez votre amitié.
--Madame, avait dit Pardaillan, je vais à Paris. J'espère que Mgr le duc d'Angoulême voudra bien me compter parmi ses amis...
La mère de Charles avait compris ce qu'il pouvait y avoir de promesse dans ces mots et avait répondu par un regard où elle avait mis toute sa reconnaissance. Pendant la route, le duc s'était pris d'une sorte de passion pour son compagnon, dont il ne pouvait se lasser d'admirer l'allure insoucieuse, enfin tout cet ensemble qui frappait du premier coup, qui faisait de Pardaillan un être à part, un de ces hommes qu'il est impossible de ne pas remarquer.
Enfin, la bagarre de la place de Grève, les restes de la défaite des Barricades avaient inspiré au jeune duc un sentiment qui tenait de l'étonnement émerveillé, du respect, et aussi de la reconnaissance --puisque, sans le chevalier, il eût été purement et simplement occis.
Or, lorsque, après avoir longtemps ruminé, il se décida le soir, à table, à parler de Violetta, lorsqu'il eut chanté son amour, il se trouva que Charles rencontra dans Pardaillan le plus parfait des amis que puisse rêver un amoureux.
--Aimez-la, morbleu! s'exclama le chevalier, et faites-vous aimer! Et soyez heureux, tous deux! Bohémienne ou princesse, du moment que vous l'aimez, elle est l'étoile qui vous guidera!
Sur ces mots, Pardaillan s'alla coucher, non sans avoir annoncé à Charles qu'il se rendrait le lendemain matin à la Devinière, rue Saint-Denis, où il l'attendrait pour savoir le résultat de sa démarche auprès de Belgodère.
Le lendemain, à l'aube, le jeune duc était debout, il sentait son coeur battre:
«La revoir! murmura-t-il en s'élançant enivré, la revoir et lui dire... oserai-je?...
Pardaillan, lui, dormit comme un homme qui n'a rien de mieux à faire. Et au matin, vers neuf heures, il se rendit comme il l'avait dit, à la Devinière, célèbre rôtisserie qui était alors le rendez-vous de la haute société galante.
Lorsque le chevalier de Pardaillan gravit, non sans une sourde émotion, les quatre marches du perron de la Devinière et qu'il s'assit dans un coin obscur de la grande salle commune, l'hôtesse, les bras nus jusqu'aux coudes, le visage tout rosé devant la haute flamme claire de la cuisine, surveillait deux ou trois rangs de bécassines et de sarcelles des marais de la Grange-Batelière qui tournoyaient gravement et se doraient au feu.
Huguette, la patronne de la Devinière, avait à cette époque un peu plus de trente-trois ans, sa taille avait gardé de la ligne, ses traits avaient une finesse que plus d'une grande dame leur eût enviée.
Tout à coup, un chien roux leva le nez, avec un tressaillement; il se dressa subitement sur ses pattes en reniflant... puis bondit dans la salle. Huguette s'arrêta net, ses yeux agrandis, fixés sur un étranger, qui le caressait. Elle pâlit.
--Jésus! murmura-t-elle, est-ce que ce serait...
A l'instant, le chevalier leva la tête et elle le reconnut.
--Mon Dieu! monsieur le chevalier... est-ce bien vous?...
Pardaillan se leva vivement, contempla une seconde l'hôtesse avec un sourire attendri, puis lui saisit les mains, et, au grand ébahissement des servantes qui n'avaient jamais vu leur patronne permettre à personne une pareille familiarité, l'embrassa sur les deux joues.
--Et comment va ce bon Grégoire? demanda le chevalier pour essayer de donner le change à l'émotion visible de l'hôtesse.
--Dieu ait son âme, le pauvre cher homme! il est mort, voici tantôt sept ans...
Et, avec cette spéciale hypocrisie qu'on pardonne aux jolies femmes, Huguette profita de ce souvenir pour donner un libre cours aux larmes qui pointaient à ses paupières.
--Et de quoi diable a-t-il pu mourir? demanda le chevalier. Il avait une santé si florissante...
--Justement, dit Huguette en essuyant ses yeux. Il est mort de trop bien se porter...
Elle examinait le chevalier à la dérobée; et elle constatait, peut-être avec une arrière-pensée de satisfaction inavouée, qu'il n'avait pas dû faire fortune: à certains détails perceptibles seulement au coup d'oeil sûr de la femme qui aime, elle jugeait que, si Pardaillan n'était plus le pauvre hère qu'elle avait connu jadis, il était loin d'être le magnifique seigneur qu'il était devenu, croyait-elle encore une heure auparavant.
--Vous rappelez-vous, monseigneur le chevalier, dit-elle, la dernière visite que vous fîtes à la Devinière?... Quinze ans presque... vous étiez triste... oh! si triste!...
Pardaillan avait soulevé le rideau de la fenêtre près de laquelle il était placé, et, un peu pâle, avait levé les yeux vers la façade d'une vieille maison sise vis-à-vis de l'auberge.
--C'est là que je la connus, dit-il avec une grande douceur! C'est là que je la vis pour la première fois...
--Loïse!... murmura l'hôtesse en elle-même.
Pardaillan laissa retomber le rideau, et se mettant à rire:
--Ah ça! dame Huguette, vous n'avez donc plus de ce vin si clair et si traître qu'affectionnait mon père?...
L'hôtesse fit un signe; une servante se précipita; bientôt Huguette remplit un gobelet que le chevalier lampa d'un trait. Coup sur coup, il vida ainsi trois ou quatre verres, tandis que l'hôtesse, de sa voix câline, multipliait les questions, poussée par la curiosité... L'oeiï de Pardaillan se troublait, ce front d'une si insoucieuse audace se voilait.
--Tenez, Huguette, dit-il soudain, je n'ai plus personne qui m'aime... que vous... Je ne vois pas pourquoi je vous cacherais mon coeur. Sachez donc, dame Huguette, que, si j'étais si triste à mon dernier passage à Paris, c'est que je venais de perdre Loïse...
--Morte! fit l'hôtesse avec une sincère et profonde douleur! Morte, Loïse de Montmorency!..
--Loïse de Pardaillan, comtesse de Margency, dit gravement le chevalier. Car elle était ma femme. Et moi, on m'avait fait comte de Margency. Oui, elle est morte... Le jour où nous quittâmes Paris, en ce jour d'horreur où nous marchions dans le sang...
--La Saint-Barthélémy!
--Oui... Ce fut ce jour-là que mon père succomba à ses blessures. Et ce fut à ce moment, à cette minute d'angoisse où je me penchais sur mon père, ce fut alors qu'un démon bondit et frappa Loïse d'un coup de poignard... Versez-moi donc à boire, ma jolie Huguette...
--Oh! c'est affreux! fit l'hôtesse. Voir mourir le même jour votre père et... celle que vous adoriez!...
--Non! dit Pardaillan, elle ne mourut pas ce jour-là. La blessure était insignifiante. Et Loïse en guérit rapidement... Alors, Je l'épousai... à Montmorency. Alors je crus que le paradis était descendu sur terre exprès pour moi. Car, vous l'avez dit, j'adorais Loïse comme j'adorerai jusqu'à mon dernier souffle le radieux souvenir que je garde d'elle...
Pardaillan disait ces choses-là avec un léger tremblement, les yeux perdus au loin, dans son passé...
--Pauvre chevalier! Pauvre Loïse! dit Huguette.
--Oui!... Trois mois après notre union, l'ange s'envola... Un soir, une fièvre ardente la prit... Le lendemain matin, elle jeta ses bras autour de mon cou, voulut prononcer quelques mots, et expira doucement.
--Elle a donc succombé à cette fièvre? reprit timidement Huguette.
Pardaillan secoua la tête:
--Si elle était simplement morte d'une fièvre, dit-il d'une voix étrangement rauque, n'ayant plus rien à faire au monde, je serais mort aussi, moi!... Or, j'ai vécu... et je vis... ajouta-t-il avec un accent terrible.
Il laissa retomber son verre vide sur la table et reprit:
--Loïse est morte assassinée... Le poignard était empoisonné!...
L'hôtesse frissonna.
--Alors, poursuivit le chevalier, je me mis en route pour rejoindre l'homme. C'est à cette époque que je vous vis, ma bonne Huguette.
--Et... vous l'avez rejoint... l'homme?...
--Pas encore. Il sait que je le cherche. Par quatre fois, j'avais réussi à l'acculer... Je le tenais! L'homme, à chaque fois, m'a glissé dans les mains au dernier moment... Mais je le suis... il ne m'échappera pas... J'ai connu la misère des grandes routes, et, souvent, Huguette, lorsque je me couchais sur une botte de paille sans manger, j'ai songé à la bonne hôtesse de la Devinière, qui avait toujours un dîner pour ma faim, un sourire pour mes joies, une larme pour mes douleurs...
--Hélas! murmura Huguette toute pâle de ce qu'elle venait d'entendre, ce n'est pas souvent que l'hôtesse a pensé à vous... c'est toujours!... Mais à propos de dîner, monsieur le chevalier, j'ose espérer...
--Comment donc, ma bonne Huguette! Je fais plus que d'espérer: je réclame!...
Dans la cuisine, qui avait une porte particulière sur la rue, Huguette se heurta à deux seigneurs, dont l'un dit:
--Holà, l'hôtesse, un cabinet pour mon camarade et moi, quatre flacons de Beaugency, une ou deux de ces volailles, et le reste à l'avenant!
Huguette conduisit les deux gentilshommes et les quitta pour revenir à la cuisine en leur disant:
--Dans un instant vous allez être servis, monsieur de Maineville et monsieur de Maurevert!...
--Soudain un jeune gentilhomme entra, le visage bouleversé, parcourut la salle d'un coup d'oeil et, apercevant le chevalier, courut à lui. C'était Charles d'Angoulême qui, très pâle, se laissa tomber sur un escabeau.
--Mon cher Pardaillan! murmura-t-il, je suis perdu!
--Bah! fit Pardaillan, que vous arrive-t-il?
--Eh bien, dit le jeune duc, dont les yeux s'emplirent de larmes, cette jeune fille dont je vous ai parlé... celle que j'aime, Pardaillan!... Elle a disparu!
--Pauvre petit duc! murmura le chevalier avec un singulier attendrissement. Et que dit le bohémien?
--Belgodère? introuvable! On ne l'a pas revu à l'auberge de l'Espérance. Sur de vagues indications, je suis parti comme un fou, j'ai exploré les rues qui avoisinent la Grève et, enfin, me voici...
Pardaillan garda le silence. Il réfléchissait:
--Oui, gronda-t-il enfin, comme se parlant à lui-même, c'est bien le temps des rapts, des viols, des meurtres, des trames sombres. Qui peut avoir intérêt à faire disparaître une pauvre petite bohémienne?
--Pardaillan, Pardaillan, vous me faites frémir!
Le chevalier haussa les épaules. Tout à coup il tressaillit, médita un instant, et, relevant la tête:
--Auriez-vous, d'aventure, un objet quelconque ayant appartenu à cette jeune fille?...
Le duc d'Angoulême rougit, soupira, et finit par tirer de son pourpoint une écharpe en soie brodée.
--Je l'ai... ramassée, hier, dans la voiture du bohémien, balbutia-t-il en la tendant au chevalier.
--Dites donc que vous l'avez volée, fit paisiblement Pardaillan qui fourra l'écharpe dans sa poche, et ajouta: Rentrez chez vous, monseigneur, et attendez-moi rue des Barrés. Peut-être ce soir ou demain matin vous apporterai-je des nouvelles... car j'ai un guide sûr.
C'était son chien Pipeau confié autrefois à Huguette.
Pipeau remua gravement la queue. A ce moment, l'hôtesse déposait sur la table les premiers éléments d'un dîner qui devait être une merveille.
--Eh quoi! demanda Huguette d'une voix tremblante, vous partez? Sans faire honneur à mon dîner?...
--Dîner digne de deux empereurs, dit Pardaillan qui jeta un regard de regret sur les somptuosités gastronomiques d'où montaient des parfums délectables.
--Hélas! il ne fut ordonné qu'à votre intention... Qui va être digne de le manger?...
--Qui, ma chère Huguette? Par Dieu! s'écria Pardaillan dont l'oeil s'illumina d'une flamme de bonté pour ainsi dire blagueuse, je veux aujourd'hui faire deux empereurs! Promettez-moi de servir mes invités comme moi-même!...
Pardaillan traversa majestueusement la salle qui commençait à s'emplir de buveurs. Sur le perron, il s'arrêta, et considéra un instant les passants, faisant son choix, et cherchant deux individus dignes de lui, dignes du merveilleux dîner d'Huguette.
--Holà! cria-t-il soudain à deux hommes qui vinrent à passer. Veuillez entrer, messeigneurs... Oui, vous... vous, le grand noir aux yeux de corbeau, et vous, le grand échalas, aux yeux de vrille... Faites-moi l'honneur de venir dîner céans: je vous invite!
Les deux hères auxquels s'adressait le discours en question s'arrêtèrent stupéfaits, puis timidement, redoublant les salutations, gravirent le perron.
C'étaient deux grands diables qui n'en finissaient plus de hauteur, mais tous deux d'une extravagante maigreur, piteux, minables, avec leurs manteaux troués, leurs semelles éculées, vêtus d'emphatiques guenilles de baladins dans la misère.
Pardaillan conduisit les deux gueux à la table resplendissante et leur fit signe de s'asseoir devant le féerique repas qu'elle supportait. Effarés, muets d'émotion, les narines larges ouvertes et l'oeil obliquement braqué sur les chefs-d'oeuvre d'Huguette, les deux lamentables sires obéirent, s'assirent de côté, posant chacun un quart de fesse sur le siège. Et ils demeurèrent pantelants, croyant rêver.
--Comment vous appelez-vous, monsieur de la Vrille? demanda Pardaillan à celui do ses invités qui paraissait le plus intelligent des deux.
L'homme répondit en se courbant:
--Monseigneur, on m'appelle Picouic...
--Picouic?... Joli et mélodique. Mais veuillez ne pas me monseigneuriser, s'il vous plaît!... Et vous, monsieur du Corbeau?
L'autre, en effet, était une caricature de corbeau: cheveux noirs et plats sur le front, nez long, proéminent et osseux. Il répondit d'une voix lugubre:
--Monseigneur, on m'appelle Croasse...
--Croasse? Admirable, par Pilate!... Eh bien, monsieur Picouic et monsieur Croasse, mangez et buvez, vous êtes les hôtes du chevalier de Pardaillan... Madame Grégoire, voici l'écot de mes deux camarades, ajouta le chevalier en déposant deux écus d'or dans la main de l'hôtesse.
Et, sur un geste de refus esquissé par Huguette:
--Ma chère Huguette, fit-il doucement, vous savez que mes hôtes sont à moi et que je n'ai jamais permis à personne de s'en emparer.
Et, saluant les deux hères d'un de ces grands gestes chevaleresques dont il avait le secret, le chevalier, suivi de Pipeau, rejoignit le duc d'Angoulême qui l'attendait dans la rue: cependant que MM. Croasse et Picouic, les deux «hercules» de Belgodère, hébétés d'admiration, commençaient timidement l'attaque.
A l'instant où Pardaillan franchissait le seuil de la Devinière, le rideau d'un cabinet qui s'ouvrait sur la cuisine et la salle se souleva. Derrière les vitraux apparut une sombre figure qui le regarda descendre le perron... Et, cette figure, convulsée de haine, c'était celle de Maurevert, l'assassin de Loïse de Pardaillan, comtesse de Margency.
VII
L'ORGIE
S'il fallait chercher le mot synthétique capable de traduire le duc de Guise dans sa personnalité humaine, nous dirions que cet homme s'appelait Orgueil. Guise, comme Achille, n'avait qu'un point vulnérable dans son âme cuirassée: on ne pouvait le blesser que dans son orgueil.
Or, ce capitaine qui pouvait réellement passer pour le plus beau gentilhomme de Paris, à qui toutes les grandes dames de l'époque écrivaient des lettres passionnées, ce triomphateur à qui nulle femme ne résistait, Henri de Guise était marié et trompé...
Ce fut le mari le plus outragé de son époque. Il eut des désespoirs d'orgueil--car, naturellement, il n'aimait pas sa femme dont il exigeait la fidélité: il voulait bien la tromper tous les jours, mais non en être bafoué. L'assassinat de Saint-Mégrin n'arrêta pas l'outrage: Catherine de Clèves, duchesse de Guise, pleura huit jours Saint-Mégrin et prit un autre amant, puis un autre, puis d'autres, en sorte que Guise continua à verser du sang et des larmes de rage.