Les Pardaillan — Tome 03 : La Fausta
Chapter 8
--Et le sauveur, c'est vous!...
--Moi, madame... Moi... ou un autre! Qu'importe, pourvu que l'antique renom de la France ne sombre pas à tout jamais dans le ridicule et la honte des orgies, entremêlées de processions hypocrites!...
--Tout ce que vous venez de dire, fit la reine, je le pensais. Mille fois j'ai prévenu mon fils. Hélas! on ne m'a pas écoutée... N'en parlons plus: je suis trop vieille et trop fatiguée pour lutter encore. Mais j'avoue que je mourrais le désespoir dans l'âme de voir passer le trône à un hérétique... à ce Béarnais maudit qui, en ce moment même, rassemble à La Rochelle une formidable armée...
Guise pâlit et chancela presque sous le coup terrible que Catherine venait de lui porter. Henri de Béarn, roi de Navarre, était le seul qui pût lui tenir tête.
--Hélas! continua-t-elle, qui donc est capable d'arrêter le huguenot dans sa marche à la couronne?... Mon fils en fuite, presque proscrit, sans soldats, ne peut rien... Et vous, mon cousin, comment feriez-vous la guerre au Béarnais?
--Ah! Madame, je mettrai le royaume à feu et à sang... mais Henri de Navarre n'arrivera pas à Paris!...
--Quelle autorité avez-vous pour conduire à bien cette entreprise? Il faudrait donc tout d'abord vous faire proclamer roi! C'est-à-dire déposer mon fils, ce qui serait un crime abominable.
--Quelle que soit ma répugnance à ce crime, il faudra pourtant le commettre, madame!....
--C'est la guerre civile déchaînée, dit Catherine.
--Voyez-vous un autre moyen d'arrêter le Béarnais? demanda le duc avec une insolente ironie.
--Il y en a un, dit Catherine gravement, un seul... c'est d'attendre la mort de mon fils...
Guise tressaillit violemment. Catherine, à ce moment, paraissait auguste de douleur et de majesté.
--Vous savez, dit-elle d'une voix infiniment triste, que le pauvre enfant est condamné; vous savez que les médecins ne lui accordent pas plus d'un an à vivre maintenant... Duc, écoutez-moi... Ne voyez en moi qu'une mère affligée, une chrétienne qui veut mourir en paix, en accomplissant jusqu'au bout son devoir... Henri est mon dernier enfant... Après lui, la dynastie des Valois est donc éteinte.
Guise, maintenant, écoutait avec une telle attention que le chapeau qu'il tenait à la main lui glissa des doigts.
Un imperceptible sourire balafra ses lèvres minces.
--Mon fils mort dans quelques mois, reprit-elle, qui va succéder à la race des Valois éteinte?... Qui donc, sinon celui que le roi Henri III aura désigné lui-même?...
--Et qui donc Henri III désignera-t-il, sinon celui que je lui aurai nommé moi-même? car, grâce à Dieu, j'ai gardé tout mon pouvoir sur le coeur de mon enfant... Il reste donc uniquement à savoir qui est celui que je désignerai?...
--Et celui-là, madame, palpita Guise, qui est-il?...
A ces mots, Catherine comprit que la victoire lui appartenait. Guise se rendait à discrétion.
--Celui-là, dit-elle avec cette sorte d'indifférence, celui-là, c'est celui qui m'aidera, je veux dire aidera mon fils à terrasser pour toujours le Béarnais... Je ne vois qu'un homme capable de remplir ce rôle: c'est vous, mon cousin.
Le duc frémissait d'espoir et d'orgueil. Ce que lui offrait Catherine, c'était la royauté assurée, sans la guerre. Et, pour cela, que lui demandait-on en revanche?...
D'attendre que le roi fût mort.
Un an à peine, et Guise était roi sans contestation possible. Et, si la mort était trop lente au gré du prétendant, ne pouvait-on la hâter?...
Voilà les effroyables pensées qui s'agitaient à cette minute dans l'esprit de Guise. En cette minute, peut-être, il consentit sa perte! Aux dernières paroles de Catherine, il répondit en se redressant:
--Madame, quand voulez-vous que j'aille chercher le roi pour le ramener triomphant à son Louvre?
--Mon cousin, dit Catherine cachant son ironie, nous irons ensemble... Mais, pour nos Parisiens, il faudra que la rentrée de mon fils soit précédée de quelque discussion. Il ne faut pas que vous ayez eu l'air de vous soumettre, si vous voulez que les ligueurs vous demeurent fidèles au jour... prochain hélas! où vous serez sacré Majesté...
--Madame, dit Guise ébloui, j'admire votre génie. Il sera donc fait comme vous dites. Je me présenterai au roi en lieutenant-général de la Ligue... et non...
--Et non en sujet par trop fidèle! acheva Catherine avec un sourire aigu. A propos, ajouta-t-elle en toussant et en jetant un rapide regard vers la tapisserie, il sera de toute nécessité de vous assurer le concours de Rome...
--Rome! fit-il sourdement. Tenez, madame, il est temps que le pape s'occupe un peu plus des affaires de l'Eglise et un peu moins des affaires de la France. Sixte est envahissant.
--Prenez garde, mon fils... Sixte est puissant...
--Il l'a été, madame!... Nous pouvons aujourd'hui nous passer de lui. Par son despotisme, il s'est attiré la haine d'une foule de cardinaux. Qu'il prenne garde lui-même!
--Ce que je vais dire à Votre Majesté est tellement incroyable que j'ose à peine le croire moi-même... Seulement, sachez ceci: c'est que, si la Chrétienté a comme chef visible Sixte-Quint, elle a aussi un chef occulte...
--Oh! ceci est impossible!... Un schisme!...
--Pourquoi pas, madame! Si le schisme assure la prédominance du pouvoir royal!
--Hélas! dit Catherine. Je ne souhaite rien voir de ce que vous m'annoncez là... je ne souhaite plus qu'une chose au monde... C'est que mon fils vive à peu près tranquille les deux mois qui lui restent à vivre... après quoi, je m'éteindrai, n'ayant plus rien à faire sur cette terre.
Guise s'inclina avec une apparente émotion. Puis, il alla lui-même ouvrir la porte. Son escorte apparut aux yeux de la vieille reine...
--Messieurs, dit à haute voix le duc de Guise, Sa Majesté la reine a bien voulu me promettre, en ce jour mémorable, d'employer son crédit à faire cesser la guerre qui désole Paris et son royaume... La reine, messieurs, continua Guise, a accepté et promis de faire accepter par Sa Majesté le roi les articles les plus importants de notre Sainte Ligue...
Les gentilshommes de l'escorte demeurèrent stupéfaits. Ils étaient venus pour arrêter Catherine, pour en faire un otage, et ils assistaient, avec stupeur, à cette réconciliation imprévue.
--Messieurs, dit alors Catherine, veuillez préparer un cahier de vos désirs: je réponds de le faire accepter par le roi.
--Vive la reine! crièrent les gens de Guise, qui commencèrent aussitôt à se retirer.
La reine mère, debout, appuyée à son fauteuil, les regardait s'éloigner en souriant. Alors, elle se dirigea vers la tapisserie qui masquait la baie où M. Peretti, invisible, avait assisté à cette scène. La reine Catherine de Médicis demeura debout devant ce bourgeois, comme Guise était demeuré debout devant elle.
--Votre Sainteté a vu et entendu? demanda la reine.
--Oui, ma fille, répondit M. Peretti, tout vu, tout Entendu...
XIV
SIXTE-QUINT
--M. le Duc De Guise, continua le pape, rappelle volontiers que, dans ma première jeunesse, j'ai gardé des pourceaux. En effet, le maître chez qui j'étais domestique me jugeait tellement faible d'esprit qu'il n'avait même pas voulu me confier les vaches de son troupeau. On me donna les pourceaux à conduire à la pâture: c'est là, ma fille, que j'ai appris à conduire les hommes... Devenu prêtre, devenu cardinal, plus je montais, plus je m'apercevais que les hommes sont des pourceaux, qu'il faut mener à coups de gaule. C'est ainsi que je suis devenu pape, ma fille!...
Il se mit à rire doucement.
--Savez-vous comment m'appelaient les cardinaux du conclave?... Ils m'appelaient l'Âne!... Oui, ma fille, l'Âne de la Marche. Et c'est pour cela qu'ils m'ont élu... Et puis, ils croyaient que j'allais mourir, tellement j'étais courbé, penché vers la terre... Jugez de leur terreur lorsque je me redressai tout à coup, une fois élu!... Votre Guise est pleutre, madame. Votre Guise est un pourceau, madame!
Sixte se mit à rire doucement, mais, si doux que fût ce rire, il était formidable. Catherine, malgré elle, frissonna. Le pape, tout à coup, se tourna vers elle:
--Votre fils Henri, madame, est un pauvre prince. Lorsque Guise, malgré sa défense, est allé le braver jusque dans le Louvre, c'était le moment, pour le roi, de se défaire d'un homme qui pouvait le perdre. Il fallait alors...
Il s'arrêta brusquement... Catherine s'était penchée comme pour recueillir avidement la parole qui autorisait, sanctifiait pour ainsi dire le meurtre du duc de Guise.
--Guise, reprit le pape, m'a demandé de l'argent pour exterminer l'hérésie en France. Cet argent, je l'ai apporté, madame: trente mules chargées d'or arrivent sur Paris.
La reine frémit.
--Je vous remercie, continua Sixte, de m'avoir révélé un Guise que je ne connaissais pas; les millions qui viennent s'en retourneront à Rome.
La reine respira.
--C'est vrai, poursuivit le vieillard, j'ai eu peur d'Henri de Béarn. J'ai eu peur de voir l'hérésie s'asseoir, avec cet homme, sur le trône de France. La France, perdue pour l'Eglise, madame, c'était une de ces catastrophes auxquelles les papes doivent parer coûte que coûte... Malgré toute mon affection pour vous, j'ai donc dû abandonner Henri III. Et je me suis tourné vers Guise... J'avoue que le duc m'apparaissait, avec la Ligue, comme le champion des destinées de l'Eglise. Je me suis trompé... vous venez de me le prouver... Votre fils est faible... Qui donc va nous sauver de l'hérésie?...
Catherine, alors, se redressa lentement; et elle, qui n'avait encore rien dit, répondit:
--Moi!... _Me, me adsum!..._ Je suis là, moi!... Ce qui m'épouvantait, Saint-Père, ce qui me paralysait, c'était de savoir que Votre Sainteté n'était pas avec nous. Vous étiez avec l'ennemi mortel de ma maison, avec Guise!... Ah! Saint-Père, que je sois simplement assurée de votre neutralité, je n'en demande pas plus, et vous me verrez à l'oeuvre!... Quant à Guise, j'en fais mon affaire!
--Et que faut-il pour cela? demanda Sixte souriant.
--Votre neutralité d'abord!... L'appui de Philippe d'Espagne!... en second lieu.
--Dès aujourd'hui, je sommerai le roi Philippe de vous venir en aide... Ensuite?...
--Votre bénédiction, Saint-Père! dit Catherine en tombant à genoux.
Sixte-Quint leva la main droite et bénit des trois doigts la reine prosternée.
--Saint-Père, dit la vieille reine en se relevant, daignerez-vous accepter l'humble et pieuse hospitalité de la plus fervente et de la plus soumise de vos filles?
--Oui, dit Sixte-Quint. Je suis trop vieux pour me remettre en route sans avoir pris quelques jours de repos.
Lorsque Catherine fut sortie, Sixte-Quint s'assit à une table, puis se mit à écrire longuement. Quand il eut terminé, il fit appeler Cajetan, le seul de ses cardinaux en qui il eût une confiance absolue.
--Cajetan, lui dit-il, vous allez partir à l'instant. Hors Paris, vous lirez ce papier qui renferme des instructions précises, puis, vous le détruirez quand vous aurez compris...
--Où dois-je aller, Saint-Père?...
--Il s'agit, mon bon Cajetan, d'amener à nous... le seul homme capable de sauver l'Eglise et de restaurer l'autorité royale en France...
--Et qui est cet homme, Saint-Père?...
--C'est un huguenot. Il s'appelle Henri de Bourbon. Il est roi de Navarre en attendant d'être roi de France..., répondit Sixte-Quint, regardant fixement le Cardinal.
XV
SAÏZUMA
Pendant trois jours, le chevalier de Pardaillan et Charles d'Angoulême battirent Paris pour retrouver une trace quelconque de la petite bohémienne. Mais ce fut en vain.
--Je ne la retrouverai plus, dit Charles avec abattement.
--Pourquoi cela? ripostait Pardaillan. Une femme se retrouve toujours, vous pouvez m'en croire.
--Pardaillan, je suis au désespoir!
Le chevalier le regarda avec une fraternelle pitié.
--Ah ça! s'écria-t-il, je voudrais bien comprendre, moi! Lorsque Madame votre mère me fit l'insigne honneur de me prier de veiller sur vous, je croyais que vous veniez à Paris avec des pensées d'ambition... Sur le plateau de Chaillot, je vous ai proposé de conquérir le trône vacant...
--Non! dit fermement le jeune homme. Non, Pardaillan, ce n'est pas pour cela que je suis venu à Paris!
--Le visage du chevalier s'éclaira:
--Ainsi, dit-il, vous ne rêvez pas la royauté?...
--Non, mon ami...
Le chevalier se mit à se promener dans la pièce où avait lieu cet entretien. Il souriait. Ses yeux brillaient de joie.
--Alors, reprit-il tout à coup, qu'êtes-vous venu chercher à Paris?... Simplement la vengeance?...
Cette fois, l'oeil du jeune homme s'alluma, et il répondit:
--En vain, je voudrais me parer à vos yeux d'un sentiment de force qui n'est pas dans mon âme... Méprisez-moi, Pardaillan: je ne suis ni le prince que votre audace a peut-être espéré, ni l'homme de violence que votre esprit d'entreprise a souhaité sans doute. Pardaillan, il faut que vous me connaissiez tout entier.
Le chevalier s'était jeté dans un fauteuil et, à travers ses paupières à demi closes, considérait le duc.
--Chevalier, continuait d'Angoulême, je dois l'avouer. Lorsque vous m'avez laissé entrevoir que, moi aussi, je pouvais me jeter à la conquête de ce trône qu'assiègent de si formidables appétits, j'ai eu un instant d'éblouissement. J'ai cru une minute que j'étais un prince, et j'ai oublié que je suis simplement le Bâtard d'Angoulême. Fils de roi, oui, mais non fils de reine... Oh! je n'ai pas besoin de vous dire, n'est-ce pas! J'aime mieux que ma mère s'appelle Marie Touchet. Je ne conçois pas de mère plus tendre que n'est la mienne. Mais Marie Touchet n'était pas l'épouse de Charles IX et, si je suis fils de roi, je ne puis être prince héritier...
--Est-ce donc pour cela que vous renoncez à la grande lutte que je vous offrais? demanda le chevalier.
Charles baissa les yeux.
--Laissez-moi achever, dit-il, et vous me jugerez après, tel que je suis... Lorsque nous avons rencontré le roi, mon oncle, j'ai cru que la vengeance seule occupait mon coeur. Et, pourtant, je sentais moi-même que mon cri de haine sonnait faux. La vengeance n'est chez moi qu'un devoir filial. Elle ne jaillit pas du fond de mon âme...
--Et lorsque vous vous êtes trouvé nez à nez avec M. de Guise? interrogea Pardaillan malicieux.
Le jeune prince pâlit.
--Ah! fit-il sourdement, là, j'ai vraiment éprouvé le ravage que peut faire dans le coeur humain ce redoutable sentiment qui s'appelle la haine. Oui, Pardaillan, je veux frapper Henri III, véritable meurtrier de Charles IX, par ses menées hypocrites qui ont poussé mon père à la folie... mais je ne le hais pas! Oui, je veux frapper Catherine de Médicis... ma grand-mère! Sombre esprit de maléfice qui a précipité le malheureux Charles IX aux abîmes du désespoir... mais je ne la hais pas! Et je hais Guise, le moins coupable des trois, parce qu'il parlait avec le sourire insolent du triomphe à la pauvre bohémienne que j'aime, moi!... Maintenant, vous savez tout, Pardaillan!
Charles avait prononcé ces derniers mots d'une voix de plus en plus basse. A la fin, deux grosses larmes jaillirent de ses yeux.
--Pauvre petit! murmura Pardaillan.
--Je vous fais honte, n'est-ce pas? reprit Charles.
Pardaillan marcha au jeune homme et lui prit la main.
--Non, mon enfant, dit-il simplement. Pourquoi vous mépriserais-je? De toutes les occupations, l'amour est la plus noble, la plus humaine, en ce sens que c'est elle qui fait le moins de mal aux autres hommes. Par la mort-Dieu, la conquête de la femme aimée est autrement précieuse et intéressante que la conquête d'un trône!
Le fils de Charles IX frémissait. Son coeur se gonflait d'amour et de désespoir.
--Pauvre petit! répéta Pardaillan. Allons, reprit-il à haute voix, ne vous chagrinez pas ainsi!
--Qui sait si elle n'est pas morte! Ou pis encore, Pardaillan! qui sait si elle n'est pas au pouvoir de cet homme!...
--Bon! Supposons même cela! Eh bien, vous pouvez m'en croire, la femme qui aime est capable de toutes les malices et de tous les héroïsmes pour se garder à celui qu'elle a élu.
Longtemps encore, Pardaillan parla sur ce ton.
Charles, écrasé de fatigue par ces journées de recherches ardentes et inutiles, s'était jeté dans un fauteuil. Peu à peu, ses yeux se fermèrent. La nuit était venue. Pardaillan, doucement, referma la fenêtre et sortit doucement.
Sur la gauche de l'hôtel de la rue des Barrès, se trouvait une petite cour. Là, s'ouvrait l'écurie. Le chevalier, traversant la petite cour, aperçut deux hommes sur la porte de cette écurie, assis sur une botte de paille et devisant entre eux, assez mélancoliquement.
C'était Picouic et Croasse. Ils se levèrent à la vue de celui qu'ils avaient failli assassiner.
--Que diable faites-vous là? demanda-t-il.
--Comme monseigneur peut le voir, nous prenons le frais avant de nous mettre à la recherche d'un maître moins rude que Belgodère.
--Belgodère? demanda Pardaillan qui tressaillit. Celui-là qui fait profession de bateleur et logeait rue de la Tissanderie, à l'auberge de l'Espérance?...
--Celui-là même!... Si monseigneur daignait le permettre, je lui soumettrais une idée qui m'est venue en dormant sur le foin de cette écurie...
--Voyons l'idée, dit Pardaillan.
--Nous cherchons un maître, monseigneur, un maître qui ne nous rosse pas du matin au soir, et nous sustente autrement qu'avec des cailloux. Nous cherchons, dis-je, un maître qui sache reconnaître notre intelligence, notre habileté. Pourquoi ne seriez-vous pas ce maître?
--Dites-moi, fit Pardaillan qui avait suivi son idée à lui, puisque vous avez vécu avec ce Belgodère, qui était cette jeune fille, nommée... comment donc?...
--Monseigneur veut parler de la chanteuse Violetta?
--C'est cela même. Avez-vous un soupçon de ce qu'elle pouvait être et de l'intérêt que votre maître pouvait avoir à la garder avec lui?
--Nous ne la connaissions pas. Lorsque Belgodère nous a rencontrés et nous a engagés dans sa troupe, Violetta et Saïzuma vivaient déjà avec le bohémien.
--Saïzuma? demanda Pardaillan.
--Oui: la diseuse de bonne aventure... une folle.
--Et cette Saïzuma a-t-elle disparu aussi?
--Je l'ignore, monseigneur; nous n'avons pas remis les pieds à l'auberge de l'Espérance... Mais monseigneur n'a pas répondu a la demande que j'avais l'honneur de lui soumettre humblement.
--Ah! oui... vous cherchez un maître, et il vous conviendrait que ce maître, ce fût moi?... Eh bien, je vous répondrai là-dessus demain matin. Demeurez donc ici pour cette nuit encore et nous verrons... Mais, dites-moi, cette Saïzuma... vous dites que c'est une folle?...
--Du moins, elle paraît telle. D'ailleurs, elle parle fort peu, si ce n'est pour exercer son métier qui est de lire dans la main des gens.
--Savez-vous si elle connaissait la petite chanteuse?
--Qui peut savoir ce que pense Saïzuma? Elle est un mystère vivant. Son visage même nous est inconnu, car elle porte toujours un masque.
Pardaillan demeura pensif. Cette mystérieuse bohémienne excitait sa curiosité. Il songea à la douleur de Charles d'Angoulême. Il se dit que, s'il pouvait retrouver la piste de la disparue, s'il pouvait créer ce bonheur de deux amants réunis grâce à lui, ce lui serait une joie presque aussi puissante que de retrouver Maurevert.
Il se mit donc en route pour l'auberge de l'Espérance et y pénétra au moment même où l'hôte fermait les portes, à cause du couvre-feu qui sonnait. Mais, pour certains cabarets borgnes de Paris, la fermeture n'était qu'apparente.
En entrant, le chevalier vit que la salle était occupée par une vingtaine de buveurs, hommes ou femmes, et il alla s'installer à une table, comptant se renseigner aussitôt auprès de l'hôte. L'honorable assemblée qui s'abreuvait se composait, bien entendu, de truands et de ribaudes. L'une de ces femmes, voyant le chevalier prendre place à une table isolée, quitta le groupe dont elle faisait l'ornement, pour s'approcher de Pardaillan. Elle s'assit devant lui, les coudes sur la table, et se mit à rire.
Devant ce rire, Pardaillan demeura grave et paisible.
--Par la tête et le ventre! cria à ce moment l'un des buveurs, veux-tu venir ici, Loïson!
Le chevalier tressaillit et pâlit. Ce nom fit monter à son cerveau une bouffée de souvenirs.
Tu t'appelles Loïson? demanda-t-il à la ribaude.
Loïse, mon prince...
Un instant, il ferma les yeux. Puis il secoua la tête.
--Ah! ça, gronda le buveur, truand trapu à la tignasse rouge, faudra-t-il que je vienne te chercher?
--C'est bon. Rougeaud, grommela la ribaude, laisse-moi gagner ma vie, et la tienne!
--Tenez, ma fille, dit Pardaillan avec une grande douceur, prenez cet écu et allez boire avec votre ami le Rougeaud...
Loïson fut stupéfaite. Elle prit l'écu que le chevalier lui tendait et chercha comment elle pourrait remercier une pareille générosité. Alors elle murmura:
--Je demeure dans la rue, la porte en face du cabaret...
Ayant ainsi fait preuve de reconnaissance, la ribaude se leva et rejoignit le Rougeaud qui, à la vue de l'écu, avait louché fortement et jeté un mauvais regard sur Pardaillan, lorsque, de différents côtés, des cris s'élevèrent.
--Ohé! cabaretier du diable, tu ne nous montres pas la diablesse rouge? grognait l'un.
--La bonne aventure! glapissaient des femmes.
--C'est bon, c'est bon, mes agneaux, répondit l'hôte, je vais la chercher, la femme au masque!...
--Qui est cette bohémienne qu'on vous réclame? demanda Pardaillan.
--Une malheureuse, une folle, mon gentilhomme! On me l'a laissée en gage. Figurez-vous qu'il y a quelques jours s'est installée dans mon honorable auberge une troupe de baladins. Ces gens mangeaient chacun comme quatre. En sorte que la note a pris en moins de rien des proportions mirifiques. Or, ils ont tout à coup disparu... Ces bateleurs ont oublié d'emmener la diseuse de bonne aventure. Et, pour me rembourser de mes frais, tous les soirs j'oblige cette femme à raconter à chacun la petite histoire qu'elle lit dans les mains: il en coûte deux deniers par personne, et comme de juste...
--Vous empochez les deniers. C'est fort bien vu. Allez donc la chercher, car voici votre clientèle qui s'impatiente.
Saïzuma, drapée dans ses vêtements bariolés, son masque rouge sur la figure, sa splendide chevelure éparse sur ses épaules, entra de son pas majestueux et spectral.
--Allons, bohémienne! dit tout à coup le cabaretier avec un rire contraint, raconte-nous un peu ton histoire.
--Vous tous qui m'écoutez, dit-elle alors, seigneurs et hautes dames assemblés dans cette cathédrale, pourquoi me regardez-vous ainsi? J'ai dit la vérité. L'imposture est sur les lèvres de l'évêque et non sur les miennes... Malheureuse! Pourquoi l'ai-je aimé?... Écoutez, puisque vous voulez savoir l'histoire du malheur.
Elle pencha la tête. Les ribaudes tremblaient et les truands frémissaient.
--C'est le soir, dit lentement la bohémienne... Tout est paisible dans le somptueux hôtel et par la grande fenêtre large ouverte apparaît la cathédrale que contemple la jeune fille... La voici qui sourit doucement... Comme elle est heureuse!... Près d'elle, celui qu'elle aime est assis, et il lui tient les deux mains, et elle écoute, dans le ravissement de son âme, ce que lui dit le noble seigneur... Et, cependant, au fond du somptueux hôtel, le vieux père aveugle se repose... confiant dans sa fille, il dort... Du moins, elle le croit. Et son amant le croit aussi. Et ils sont l'un près de l'autre, et leurs lèvres se rapprochent, et elles vont s'unir dans un baiser, lorsque la porte s'ouvre...
--Malheur!... gronda une ribaude toute pâle.