Les Pardaillan — Tome 03 : La Fausta

Chapter 29

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--Vous ne vous êtes pas trompé, dit-elle gravement. Et la preuve c'est que je fais grâce à ces deux hommes, condamnés pourtant par un tribunal dont les sentences sont sans appel.

Pardaillan demeura stupéfait. Il ne pouvait croire que la ruse naïve qu'il venait d'employer eût si pleinement réussi.

Mais Fausta venait de frapper deux coups sur le timbre. Un homme entra, et, au moment où il souleva la tapisserie, Pardaillan put voir derrière cette tapisserie des gens immobiles, l'épée à la main.

--Que font les prisonniers? demanda Fausta.

--Le prince Farnèse est assis dans un fauteuil, et le bourreau couché sur le tapis.

«Le bourreau!» s'exclama Pardaillan en lui-même; Une sorte d'angoisse l'envahit. Une sueur froide pointa à son front. Quel était ce bourreau?... Quelle mystérieuse accointance pouvait-il y avoir entre le bourreau et Violetta?... Car, ce bourreau, c'était celui qu'on appelait maître Claude! Celui que Violetta aimait plus encore que son père!...

--Que disent-ils? reprit Fausta.

--Ils ne disent plus rien. Ils semblent privés de sentiment. Cependant, ils vivent encore; la poitrine du cardinal se soulève avec effort, et on entend le souffle haletant de maître Claude...

--Horrible? murmura Pardaillan qui pâlit.

Fausta souriait d'un sourire aigu qui montrait ses dents, admirables perles qui brillaient, sous l'incarnat de ses lèvres...

--Qu'ont-ils dit? Qu'ont-ils fait depuis qu'ils ont commencé à mourir?

Dans les premières heures qui ont suivi la sentence du sacré tribunal, les deux condamnés sont restés immobiles, chacun dans un coin, comme prostrés et abattus. Puis le bourreau a cherché un moyen de sortir. Lorsqu'il eut constaté l'impossibilité de la fuite, il s'est tenu tranquille. Des heures se sont passées. Puis ils ont commencé à souffrir vivement, car ils se sont rapprochés Fun de l'autre et ont cherché dans un échange de paroles un oubli momentané de la souffrance.

L'homme parlait froidement; il ne faisait pas un récit; il faisait un rapport, voilà tout.

--Puis, continua l'homme, ils se sont séparés à nouveau. Le cardinal s'est assis dans un fauteuil et a fermé les yeux. Le bourreau s'est tenu debout dans l'angle opposé, regardant fixement devant lui. Enfin, sont arrivées les grandes souffrances. D'abord, des plaintes se sont élevées; puis ces plaintes sont devenues des cris; puis ces cris sont devenus des hurlements; la folie furieuse s'est déclarée; tous les deux se sont rués sur la porte qu'ils ont martelée de coups. Puis, peu à peu, après quelques heures de fureur, ils ont pleuré, ils ont demandé une goutte d'eau...

--Affreux! oh! c'est affreux! haleta Pardaillan.

--Continuez, dit simplement Fausta.

--Enfin, ils ont commencé de râler; les grandes souffrances sont passées et l'agonie, je crois, est bien proche.

Fausta se tourna vers Pardaillan, qui, livide, essuyait son front. Et elle dit:

--J'ai voulu, monsieur, vous faire savoir que ces deux hommes sont bien près de la mort...

Pardaillan fit un effort pour échapper à cette impression d'horreur qui venait de le paralyser.

--Qu'on ouvre la porte de leur chambre, qu'on ranime les deux condamnés. Qu'on les ramène à la vie et à la force par un prudent emploi de la liqueur qui nous sert en pareil cas. Puis, quand ils seront capables de marcher, qu'on les conduise jusqu'à la rue et qu'on les y laisse libres en leur disant que grâce leur est faite de par l'intercession de M. le chevalier de Pardaillan...

--Madame! murmura Pardaillan.

Fausta fit un geste hautain qui signifiait:

--Attendez! ce n'est pas fini entre nous!...

L'homme qui venait de faire le rapport s'était retiré. Un mortel silence s'établit. Pardaillan considérait avec une indéfinissable horreur cette femme, qui pourtant venait de lui donner si complète satisfaction. Près d'une demi-heure se passa ainsi. Puis l'homme reparut en disant:

--Les condamnés ont été ranimés selon l'ordre donné. Il ne reste plus qu'à les conduire jusqu'à la rue.

--Monsieur le chevalier de Pardaillan, dit Fausta, accompagnez vos amis jusqu'au grand vestibule: je vous attends ici... car, si je vous prouve que j'ai accepté le marché proposé, vous devez me prouver à votre tour que mon homme à moi est libre comme sont libres vos deux hommes à vous...

Elle fit un signe, et l'homme au rapport s'inclina et sortit, suivi de Pardaillan. Rapidement, le chevalier, à la suite de son conducteur, franchit deux ou trois vastes salles magnifiquement décorées, longea un couloir et parvint à une porte ouverte.

«C'est là», dit le conducteur.

Le chevalier entra et, assis sur des fauteuils, il vit le prince Farnèse et maître Claude. Un personnage vêtu de noir, quelque médecin sans doute, était penché sur eux et achevait de les rappeler à la vie...

Quelques minutes se passèrent. Pardaillan attendait, la gorge serrée par l'angoisse, regardant avec une maladive curiosité ces deux visages d'hommes sur lesquels la souffrance avait laissé des traces terribles.

Puis le personnage noir se releva avec un rire silencieux de satisfaction et se tourna vers Pardaillan:

--Ils en reviendront, dit-il avec une grimace qui voulait être sans doute un sourire. Ils en reviendront, s'ils prennent la précaution de manger et de boire avec une grande modération pendant huit jours: Louée soit notre souveraine sacrée qui fait grâce!

Là-dessus, le personnage noir fit une courbette et s'éclipsa. Pardaillan regarda vivement autour de lui, vit qu'il était seul, et, s'approchant de Famèse, lui glissa rapidement à l'oreille:

--En sortant d'ici, entrez à l'auberge voisine, rejoignez-y le duc d'Angoulême et allez m'attendre tous les trois à la Devinière, rue Saint-Denis. Eh bien, monsieur, continua-t-il à haute voix, comment vous trouvez-vous?...

Le cardinal et le bourreau eurent un regard effaré, vacillant, rempli de cet immense étonnement qui est le vertige de la pensée. Ils étaient pâles comme des spectres. Leurs joues étaient creuses, leurs yeux profondément enfoncés sous les orbites.

Mais, presque aussitôt, et avec une foudroyante soudaineté, le sang afflua à leurs visages. C'était la liqueur qui agissait. Ils se dressèrent, et leur premier mouvement fut de marcher à la porte; ils s'arrêtèrent avec une crainte d'enfants.

--Au nom de Violetta! murmura ardemment le chevalier.

--Violetta? balbutia Farnèse comme s'il eût éprouvé une grande difficulté à se souvenir et une plus grande encore à parler.

Mais ce nom ainsi jeté produisit sur l'esprit de Claude un effet comparable à celui que le violent révulsif avait produit sur son corps. Il eut une sorte de grondement. Ses poings énormes se serrèrent.

--Vous dites: Violetta! fit-il haletant.

--Oui! dit Pardaillan dans un souffle. Si vous l'aimez, faites ce que je dis: entrez au Pressoir-de-Fer, rejoignez-y le duc d'Angoulême, et, tous trois, allez m'attendre à la Devinière. Silence! On nous écoute...

En même temps, Pardaillan prit une main de Farnèse, une main de Claude et les entraîna:

--Venez, dit-il, n'avez-vous pas entendu que la glorieuse Fausta vous fait grâce?...

Les deux hommes marchèrent. Que leur arrivait-il? Qu'était-il arrivé? Où allaient-ils? Qui était cet homme? Ils ne savaient plus rien. Dans leur tête, il n'y avait que du vide...

Quelques instants plus tard, ils atteignaient le grand vestibule, traînés par le chevalier, qui lui-même était guidé par l'homme de Fausta. Toutes ces salles, ces couloirs qui se succédaient semblaient déserts. Mais, dans le vestibule, il y avait une vingtaine de gardes. La porte, la grande porte de fer s'entrouvrit. Dans le même instant, Farnèse et Claude se trouvèrent dehors.

Si peu de temps que la porte de fer eût été entrouverte, le chevalier en eût peut-être profité pour faire ce qu'il appelait une trouée à travers les gardes massés et se précipiter dehors. Il fut retenu par cette réflexion que, dans l'état où se trouvaient les deux condamnés graciés, il n'y avait pas de défense à espérer de leur part. Ils seraient poursuivis, rattrapés, et tout ce que venait de tenter Pardaillan serait inutile.

Il laissa donc la porte se refermer, et, suivant le même homme qui l'avait guidé, il se retrouva quelques instants plus tard en présence de Fausta. Il s'inclina devant elle, non sans émotion, et lui dit:

«Madame, c'est fait: ces deux malheureux sont libres.»

Et, comme Fausta ne répondait pas, abîmée qu'elle était dans quelque lointaine rêverie:

--Si peu que je sois, continua-t-il, si puissante et glorieuse que vous soyez, qui sait si la gratitude du pauvre chevalier ne vous sera pas un jour de quelque utilité?...

Fausta tourna légèrement la tête de son côté et dit:

--Où est le moine Jacques Clément?...

--Il est libre, madame, répondit Pardaillan sans hésitation. Aussi libre que le cardinal et le bourreau qui sortent de ce logis. Madame, continua-t-il, et une flamme d'intrépidité et d'audace empourpra son visage, libre à vous de me considérer comme un otage. Mais il ne sera pas dit que je vous aurai trompée après l'acte de générosité que vous avez accordé à mon humble prière. En vous l'avouant, je me retire sans doute tout espoir de salut, mais sachez-le: Jacques Clément n'a jamais été en mon pouvoir, et il n'est pas davantage en ce moment au pouvoir du duc d'Angoulême...

--En sorte, dit Fausta, que je puis donner l'ordre de vous mettre à mort sans que les projets du moine sur Henri III en soient interrompus?...

--Vous le pouvez, madame!

Et Fausta, de cette voix sans expression qui faisait frissonner les plus braves, reprit:

--Je vais donc donner cet ordre. Apprêtez-vous à mourir, chevalier!...

Pardaillan, d'un geste lent, tira sa rapière, regarda Fausta en face, et dit:

--Je suis prêt, madame!...

Fausta se leva et s'approcha de Pardaillan.

Celui-ci la reconnut à peine...

Ce n'était plus la statue glaciale et glacée. Ce n'était plus cette synthèse d'orgueil, cette figuration de majesté qui faisait courber les fronts et inspirait la terreur. Celle qui venait vers lui, c'était une femme dans tout l'éclat de la beauté qui s'exalte, dans toute la magnificence de l'amour qui se déchaîne et qui s'offre!...

Les yeux de cette femme, ces splendides yeux noirs pareils à des diamants noirs, versaient de la passion en jets de flamme. Ces yeux pleuraient. Des larmes lentes, silencieuses et brûlantes, qui s'évaporaient au feu des joues.

Pardaillan, des deux mains, s'appuya sur la garde de son épée dont la pointe s'appuyait au plancher. Il se tenait tout raide, dans une immobilité de stupeur.

Lorsque Fausta fut près de Pardaillan, palpitante, le sein soulevé par le tumulte de sa passion déchaînée, les yeux noyés d'une immense douleur, elle leva ses deux bras. Et ces bras, soudain, enveloppèrent le cou de Pardaillan... Et, quand elle le tint ainsi, tandis qu'un sanglot terrible râlait dans sa gorge, elle attira cette tête à elle... Et, alors, ses lèvres pâles, violemment, se posèrent sur les lèvres du chevalier...

La sensation brûlante de ce baiser fit tressaillir Pardaillan jusqu'au plus profond de l'être... mais ses lèvres, à lui, demeurèrent muettes!

Pardaillan reçut le baiser, le violent, le délirant baiser de la vierge. Et il ne le rendit pas... Pardaillan, jusqu'à son dernier souffle, devait aimer la morte!...

Fausta, lentement, dénoua ses bras et se recula...

Lorsqu'elle fut loin, presque au bout de la salle, près de disparaître, elle parla. Et sa voix parvint au chevalier comme une voix lointaine, peut-être une voix d'outre-tombe ou d'outre-ciel... Et voici ce qu'elle disait:

--Pardaillan, tu vas mourir... Non parce que tu t'es dressé devant ma puissance, non parce que tu m'as arraché Violetta, non parce que tu m'as combattue et vaincue... Pardaillan, tu vas mourir parce que je t'aime!...

Elle s'arrêta un instant. Le chevalier, toujours immobile et raide à la même place, toujours appuyé sur sa rapière debout devant lui, la regardait, l'écoutait, et il lui semblait voir une ombre qui s'évanouissait, il lui semblait entendre la musique d'un sanglot.

La voix d'ineffable douceur, mélopée d'amour et de douleur, qui sûrement était plus belle qu'une voix humaine, puisque Fausta, dans cette minute inouïe, s'élevait vraiment au-dessus de l'humanité. La voix reprit:

--Tu es aimé de celle qui n'a jamais aimé: la vierge d'orgueil et de pureté s'est humiliée devant toi; parce que je ne dois pas aimer, l'homme que j'aime doit mourir. Pardaillan, je pleure sur toi, et je te tue. Et, toi qui aimes la morte, toi qui as compris la gloire et l'harmonie de la fidélité, toi qui portes dans ton âme une morte, une morte vivante, tu comprendras le sens du baiser que la vierge a déposé sur tes lèvres. Puisque quelqu'un est entré malgré ma défense désespérée dans cette âme où nul ne devait pénétrer, celui que je porterai dans l'âme sera un mort, comme celle que tu portes, toi, une morte. Adieu, Pardaillan!

A ces mots, Fausta s'éloigna encore, ondoyante et flottante comme une ombre, puis, tout à coup, Pardaillan ne vit plus rien: il était seul; un silence funèbre, un silence de nuit profonde, pesait sur lui.

Mais il n'était pas homme à se perdre longtemps dans le rêve. Il ne tarda donc pas à reprendre pied sur terre, et, s'assurant que sa bonne rapière était toujours dans sa main, il sourit.

--Mourir! murmura-t-il. C'est bientôt dit. Mme Fausta, belle créature en vérité, et c'est dommage qu'un si beau corps renferme une telle méchanceté... m'assure que je vais être tué. Pourquoi? Parce qu'elle m'a embrassé. Par la tête et le ventre, le motif me paraît insuffisant, à moi!...

Cependant, comme la solitude et le silence continuaient à être aussi absolus que possible dans cette pièce, Pardaillan commença à se demander quel genre de mort lui réservait l'étrange magicienne.

Non sans essayer du pied le plancher à chaque pas, l'oeil au guet, la rapière au poing, il se dirigea vers la porte par laquelle il était entré, c'est-à-dire celle qui communiquait avec le Pressoir-de-Fer. Il essaya de l'ouvrir; mais il n'y avait là ni serrure ni verrou; la porte qui s'ouvrait au moyen d'un mécanisme devait se fermer de même; Pardaillan en acquit promptement la conviction.

Il faut pourtant que je m'en aille!

Et, résolument, il se dirigea vers le fond de la salle, vers cette tapisserie derrière laquelle avait disparu Fausta. Il souleva la tapisserie et se vit en présence d'un couloir désert... Où aboutissait ce couloir?

--Cordieu! murmura-t-il en s'avançant, il ne sera pas dit que j'aurai attendu ici le bon plaisir de cette damnée magicienne, comme un renard dans son terrier. En avant donc, et au diable le mystère!

Il avança donc à grands pas et aboutit bientôt dans une salle déserte. Mais, comme il venait d'y entrer, la porte se referma derrière lui. En même temps, à l'autre bout de la salle, une autre porte s'ouvrait...

--Il paraît que c'est par là que je dois passer, fit Pardaillan. Passons donc!

Et il continua de marcher, l'épée à la main. Il marchait dans du silence. Le palais était une solitude. Seulement, à mesure qu'il franchissait une porte, elle se refermait derrière lui. Il traversa ainsi plusieurs salles.

Il commençait à éprouver en quelque sorte une horreur pénétrante. Y avait-il danger de mort? Et où était ce danger? Et en quoi consistait-il?... Il y avait comme une menace lugubre dans ces portes qui se refermaient derrière lui, comme pour lui dire:

--Tu ne repasseras plus jamais par là!...

Et, pourtant, il ne s'arrêtait pas.

«Il faudra bien que j'aboutisse quelque part!» grommelait furieusement le chevalier, qui, pareil au prince de la légende, parcourait l'épée à la main cette façon de palais enchanté.

Et, malgré toute sa force d'âme, il éprouvait le vertige du danger inconnu. Une salle encore fut franchie, salle immense et somptueuse avec ses colonnes de jaspe... la salle du trône; puis deux ou trois pièces encore que Pardaillan traversa presque en courant, les yeux exorbités, l'angoisse au coeur, en criant à pleine voix:

--Mais tout le monde a donc peur de ma rapière, dans ce nid d'assassins!..

Pardaillan se trompait: c'était lui qui avait peur... peur du silence, de la solitude, de l'inconnu. Brusquement, il fut rassuré: il venait enfin de pénétrer dans une salle aux murailles nues. Mais, dans cette salle, il y avait des hommes, des gens en chair et os, bâtis comme lui!... Il respira longuement et se mit à rire, tout en tombant en garde.

Ces gens étaient au nombre d'une trentaine. Ils étaient armés d'épées et de poignards. Ils se tenaient debout, tout autour de la salle, contre les murs. A l'entrée de Pardaillan, aucun d'eux ne fit un geste. Et, dans la minute qui suivit, il eut le temps de bien se rendre compte de sa situation. Elle était terrible...

D'abord, la porte, comme toutes les autres, venait de se fermer. Ensuite, au milieu, au beau milieu du plancher, s'ouvrait un trou carré. Au fond de ce trou, il entendait mugir les eaux de la Seine. S'il faisait un faux pas en se défendant, il tombait dans le trou. S'il se déplaçait, en avant, en arrière, à gauche ou à droite, il se heurtait aux aciers qui luisaient confusément dans cet antre à peine éclairé!... Pardaillan se trouvait dans la salle des exécutions, c'est-à-dire dans cette salle même où maître Claude avait pénétré pour étrangler Violetta.

Il y eut, comme nous l'avons dit, une minute de silence.

«Si je pouvais seulement m'acculer à un de ces angles!» songeait Pardaillan.

Brusquement, retentit de l'autre côté des murs un bruit éclatant et prolongé, semblable au bruit que peuvent faire deux cymbales violemment heurtées l'une contre l'autre. Alors, les statues adossées aux murs s'animèrent et se mirent en mouvement, les épées en garde; dans le même instant, Pardaillan se vit au centre d'un cercle d'acier.

Ce cercle se resserra sans hâte. Chacun de ces hommes, l'épée nue en avant, marchait vers le trou noir qui béait. Ils ne semblaient pas voir Pardaillan, ni s'occuper de lui. Seulement, la manoeuvre apparut au chevalier d'une admirable simplicité: de quelque côté qu'il se tournât, il avait une pointe sur la poitrine. C'était sûr; il allait être lardé de coups d'épée, et, à force de reculer, il lui faudrait bien sauter dans le trou!...

Au moment même où les statues s'animaient et se mettaient en mouvement, il se rua en avant pour franchir le cercle d'acier, et porta devant lui deux ou trois coups de pointe. Et un frémissement de terreur le parcourut cette fois des pieds à la tête: il était sûr d'avoir touché deux de ses assaillants... de les avoir touchés à mort!... Et aucun ne tombait!...

Il comprit que tous ces hommes étaient vêtus de cottes de mailles qui les rendaient invulnérables, sauf au visage!... Et ces visages, alors, il les regarda. Car il eut le temps de les regarder!... Car les assaillants avançaient avec une effroyable lenteur... Et, cette fois, l'épouvante se glissa dans son coeur...

Car ces visages immobiles, sans un pli, sans expression, pareils à des visages de morts, il comprit que c'était des masques... Non, même pas au visage, il ne pouvait atteindre les formidables statues qui marchaient sur lui, lentement, combien lentement!...

Il jeta un rapide coup d'oeil derrière lui. H était à trois pas du trou carré ouvert pour le recevoir. Une deuxième fois, il se rua, silencieux, haletant, les cheveux hérissés... Et il recula: aucun des hommes n'était blessé, et lui venait d'être touché à l'épaule, au défaut de sa cuirasse de buffle.

Il se ramassa sur lui-même...

Le cercle d'acier se resserra encore un peu... les statues venaient de faire deux pas, et, maintenant, le cercle très étroit se composait de deux ou trois hommes en profondeur.

A ce moment, des mystérieuses profondeurs du palais, s'éleva un chant funèbre, comme si un grand nombre de moines ou de prêtres fussent rassemblés pour un _De profundis_. En même temps, une cloche se mit à sonner le glas et les mugissements d'un orgue se déroulèrent en larges volutes d'une musique plaintive et menaçante.

Pardaillan reçut la secousse du frisson mortel! C'était pour lui, ce glas! Il eut soudain ce sang-froid terrible, cette limpidité de vision, cette foudroyante rapidité de décision qui président aux «coups de folie».

Au moment précis où les pointes des épées allaient l'atteindre, le pousser dans le trou, il se baissa, se ramassa sur lui-même, se détendit soudain; il y eut dans les jambes des assaillants le grouillement bref d'une bête qui passe en mordant, d'un sanglier qui fonce, défense en avant; deux ou trois hurlements de douleur éclatèrent, et deux hommes tombèrent éventrés par la dague de Pardaillan, qui, ne pouvant frapper ni aux visages masqués ni aux poitrines cuirassées, décousait les entrailles!... L'instant d'après, il se trouvait hors du cercle infernal, et, se relevant d'un bond, gagnait un angle de la salle où il s'acculait.

Une minute de répit pendant laquelle les voix graves des moines lointains, le mugissement de l'orgue et le son de la cloche couvraient tout autre bruit.

Les bourreaux, les gens d'armes de Fausta eurent un instant d'effarement. Puis, l'un d'eux, le chef sans doute, prononça quelques mots brefs et rudes, et, aussitôt, dans une manoeuvre silencieuse et rapide, le cercle se brisa; ils se formèrent sur trois ou quatre rangs et marchèrent vers le coin où s'était acculé le condamné.

En cette minute, Pardaillan, le corps entier vibrant, les nerfs tendus à se rompre, la tête en feu, jeta un regard de fauve pris au piège. Et il souffla fortement, d'un souffle rauque... en même temps, il rengaina sa rapière et saisit un objet accroché au mur.

Cette salle était la salle des exécutions. C'était là qu'on tuait ceux que le tribunal secret avait condamnés. C'était la salle du bourreau... Et, comme c'était la salle du bourreau, un peu partout, aux murs, étaient accrochés en bon ordre les instruments du bourreau: ici des paquets de cordes, là une masse pour assommer, là des coutelas, plus loin des haches. Cet objet que Pardaillan venait de saisir, c'était une masse. Elle se composait d'une énorme boule de fer hérissée de pointes et emmanchée d'un bois rugueux à peine poli.

Ce fut, nous avons dit, une minute de répit pendant laquelle les meurtriers s'organisèrent pour un nouveau système d'attaque.

Pardaillan, sa masse à la main, les vit s'avancer sur lui de leur pas égal.

«Si j'attends, je suis mort», dit Pardailhan.

Dans le même instant, il saisit la masse à deux mains, et il marcha!... Souple, nerveux, effrayant à voir en cette suprême seconde, il fit trois pas. Et, alors, la masse énorme se souleva, tournoya au-dessus de sa tête, siffla, s'abattit; des coups sourds, de brefs soupirs de bêtes assommées, des corps qui tombaient d'une pièce, le nez à terre, des crânes fracassés; puis un tumulte effroyable, un désordre furieux dans la bande qui oubliait toute discipline, toute consigne de silence; et des hurlements de malédictions et cela tout couvert par les mugissements de l'orgue.

Pardaillan était au centre de la bande affolée qui tourbillonnait, hurlait, vociférait, essayait de lui porter le coup mortel... mais comment l'atteindre? La masse, la terrible masse de fer décrivait un cercle de mort! Campé sur ses deux jambes, comme s'il eût été là de toute éternité, sans un mot, avec un pétillement rouge au coin des yeux où flambait le rire extravagant d'une triomphante ironie, il n'avait au-dessus du torse, au-dessus de la tête, qu'un mouvement uniforme et foudroyant des deux bras manoeuvrant la masse...

Dans la bande, un recul désordonné. Sept cadavres sur le plancher. Et, dans ce recul de folie, toute une grappe humaine était poussée dans le trou! un homme tombait, se raccrochait, en entraînait un autre, et ils étaient cinq qui disparaissaient avec un effroyable hurlement!...