Les Pardaillan — Tome 03 : La Fausta

Chapter 30

Chapter 302,090 wordsPublic domain

Et, alors, après cette attaque qui avait peut-être duré trois secondes, Pardaillan se mettait en marche! Il ne choisissait pas! Il allait droit devant lui, ne s'inquiétant pas de frapper, laissant à la masse énorme le soin de choisir des victimes, dans le bondissement échevelé de la bande disloquée, émiettée, éperdue d'épouvante!

Lorsqu'il atteignit l'autre extrémité de la grande salle, il se retourna et se reposa une seconde sur sa masse, et il apparut ruisselant de sueur, un râle aux lèvres, son large torse soulevé par l'effort précipité de la respiration, sa tête pâle terrible à voir avec le flamboiement d'éclairs jailli de ses yeux, ses narines dilatées, le rire de silence et de démence, le rire épouvantable qui lui retroussait les lèvres...

Il se reposa une seconde. Et, dans cette seconde, comme à travers un brouillard rouge, il vit sur le plancher une douzaine de corps recroquevillés dans des poses de terreur, il vit le plancher jonché d'épées brisées et de masques en treillis de fer, il vit de larges flaques de sang, et, sur les murs, des éclaboussures rouges... Et, contre un des panneaux, à l'endroit sans doute où se trouvait la porte, quelques hommes qui, furieusement, frappaient du pommeau de leurs épées, qui appelaient de leurs voix délirantes d'angoisse!...

La porte, fermée par un mécanisme, ne s'ouvrait pas!... Suprême précaution de Fausta, qui avait voulu la mort de Pardaillan, sans espoir de fuite... peut-être sans possibilité qu'elle cédât elle-même à la pitié!...

Il comprit tout cela, lui! Et ils le comprirent aussi, eux! Car, cessant tout à coup leurs vains appels, ils se réunirent en groupe, et, farouches, avec des imprécations sauvages, se ruèrent sur lui...

Deux pas en avant! Et la masse se lève! Cette masse que le bourreau a de la peine à soulever pour la laisser retomber une seule fois, la masse énorme recommence à tournoyer! Impossible d'approcher l'homme!... Ils reculent! Et lui se remet en marche!

Il marcha d'un bout à l'autre de la salle, et, brusquement, il fut secoué d'un rire nerveux: dans la fuite affolée, entrechoquée, bondissante, trois hommes encore venaient de tomber dans le trou noir!... Ils n'étaient plus que sept ou huit.

Et ceux-là étaient ivres d'épouvanté, sans voix, à force de hurler leur désespoir...

Par trois fois encore, ils essayèrent de se ruer sur lui, de l'atteindre où ils pouvaient, au bras, au visage, aux jambes... A chaque fois, c'était un crâne qui sautait! La masse accomplissait sa besogne, tournait rencontrait une tête, une épaule, un bras, fracassait, broyait... Et, tout à coup, Pardaillan vit qu'il était seul debout!... Alors, sa masse lui tomba des mains. Il essaya de la soulever sans y parvenir, et murmura:

«Pauvres gens!»

Dans le palais, les voix funèbres psalmodiaient sa mort....

Tout à coup, un grand silence se fit. Pardailîan comprit qu'on allait venir, qu'on allait ouvrir la porte et s'assurer que la besogne était terminée, c est-a-dire qu'il avait été tué, précipité dans le fleuve. Cette pensée le fit tressaillir et lui rendit son sang-froid.

«Chacun défend sa peau comme il peut, grogna-t-il. C'est ici un champ de bataille. J'ai tué pour ne pas l'être. Mais, puisque j'ai tant fait que de me défendre de mon mieux, il est temps de quitter ce logis.»

En parlant ainsi, il guignait de l'oeil le trou où on avait voulu le précipiter: c'était en effet le seul passage ouvert pour une fuite. Il s'approcha du bord, se mit à genoux, regarda, et ne vit rien que les ténèbres; mais, au fond, il entendit très bien les eaux du fleuve qui se brisaient avec de sourds murmures et des glissements soyeux.

Il n'avait plus une seconde à perdre. Il s'accrocha des deux «mains aux bords et, ainsi suspendu, se laissa plonger dans le trou; alors, du bout des pieds balancés dans le vide, il chercha... Et ce qu'il avait prévu arriva.

Cette salle des exécutions surplombait le fleuve, avons-nous dit. Elle ne faisait point partie de la bâtisse du palais. C'était une annexe. Le plancher reposait sur un échafaudage de madriers qui sortaient de l'eau. Les pieds de Pardaillan heurtèrent l'un de ces madriers. Ce madrier partait de quelque autre poutre et s'élevait en diagonale jusqu'au plancher.

Les pieds de Pardaillan, remontant et tâtonnant, suivirent cette ligne diagonale qui aboutissait presque à l'orifice du trou. Une sorte de plainte s'échappa alors des lèvres de Pardaillan: c'était le cri de joie de l'homme qui se sait sauvé!...

A la force des poignets, il remonta alors, jusqu'à ce qu'il sentît que le madrier était de plus en plus proche de l'orifice, de plus en plus rapproché de lui, et, alors, cette poutre, il l'enlaça de ses deux jambes avec la frénétique puissance de l'homme qui ne veut pas mourir, et, quand il fut ainsi accroché, ses mains lâchèrent les bords du trou auxquels elles se cramponnaient; dans le même instant, il enlaça la poutre de ses deux bras... et il se laissa glisser...

Moins d'une seconde plus tard, il atteignit le point où le madrier diagonal s'appuyait sur une poutre verticale, comme une branche s'appuie au tronc. Il se laissa glisser encore, et, bientôt, il sentit qu'il entrait dans l'eau.

«Prenons un peu de repos, songea-t-il, puis je me mettrai à nager, et c'est bien du diable si je n'atteins pas l'une ou l'autre des berges...»

Comme il disait ces mots, quelque chose le heurta mollement. Pardaillan toucha la chose, l'inspecta des mains, et un frisson d'horreur le parcourut: cette chose, c'était un cadavre, le cadavre de l'un des hommes tombés dans le fleuve. Presque au même instant, d'un autre côté, il fut heurté par un autre cadavre que les flots soulevaient. Puis, dans la même seconde, un autre, et encore d'autres cadavres, autour de lui, autour de cette poutre à laquelle il se cramponnait: le flot les berçait, les soulevait, les laissait retomber... mais ne les entraînait pas!

Pourquoi ne les entraînait-il pas?

Tous ces cadavres l'entouraient et tournaient au gré du tourbillon d'eau qui se formait là; on eût dit qu'ils l'appelaient, lui faisaient signe de les suivre et cherchaient à l'entraîner. Et cela dépassait les limites de l'horreur...

L'homme est au fond du trou noir, cramponné à sa poutre, les ongles incrustés dans les mousses visqueuses du bois, suspendu au-dessus des eaux noires qui glissaient à travers d'autres poutres et allaient se heurter aux fondations du palais; et, contre lui, tout autour de lui, ces cadavres qui ne voulaient pas s'en aller, qui le touchaient, le heurtaient, l'enlaçaient de leur ronde effroyable!

Pardaillan demeurait stupide d'horreur, les cheveux hérissés, la bouche ouverte par un cri qui ne sortait pas, les yeux dilatés pour voir... mais il ne voyait pas, ou du moins il ne distinguait que confusément. Et, d'abord, la faculté de penser fut enrayée dans son esprit, où il n'y eut plus qu'épouvante et ténèbres; puis la sensation d'angoisse, la vertigineuse horreur de cet enlacement par des cadavres qui remuaient dans l'eau fut si atroce qu'il sentit sa pensée se réveiller.

Cette impression s'évanouit à son tour, et, par un effort furieux, Pardaillan parvint à écarter en partie l'épouvante. Il leva la tête, et, là-haut, l'orifice carré du trou lui apparut dans une vague lueur. Alors, il songea à fuir l'étreinte macabre, les attouchements des cadavres en remontant là-haut. Peut-être trouverait-il un moyen de sortir du palais.

Il commença à se hisser et, bientôt, il fut hors de l'atteinte des cadavres. Mais, au-dessous de lui il les entendait s'entrechoquer doucement et continuer leur ronde dans le mystère de la mort. Cependant, il respira alors. Une acre sueur glacée coulait sur son visage, mais il ne pouvait s'essuyer, et il n'y pensait pas, toutes les ressources de ses forces étant employées à un seul résultat: remonter dans la salle, fuir! fuir à tout prix!...

Et, comme il était à peu près à mi-chemin entre l'orifice, là-haut, et les cadavres en bas, il entendit des voix; un frisson mortel, alors, se glissa le long de son échine; il ne pouvait plus remonter dans la salle, car, dans la salle, maintenant, retentissaient des pas nombreux, des exclamations, des imprécations...

Donc, s'il descendait, il retombait à l'abominable cauchemar des cadavres, il s'engouffrait dans la folie. S'il remontait, à peine sa tête apparaîtrait-elle à l'orifice qu'il serait assommé, précipité parmi les cadavres...

Pardaillan, ses deux bras et ses deux jambes frénétiquement serrés autour de la poutre, s'arrêta, haletant, hagard, la tête perdue. Soudain, la rumeur dans la salle s'apaisa d'un coup, et il entendit une voix, il reconnut la voix qui disait:

--Que se passe-t-il?... Où est le condamné?...

Et Pardaillan entendit qu'on répondait:

--Votre Sainteté peut voir que le sire de Pardaillan a été précipité par nos hommes; mais il nous en coûte cher! Quel carnage!...

Pardaillan leva la tête et aperçut des ombres qui se penchaient. Distinctement, il reconnut Fausta. Il la vit pendant près d'une minute. Il entendit le rauque soupir qui s'exhala de son sein. Puis, lentement, elle se redressa. L'homme qui avait parlé dit alors:

--Heureuse idée qu'a eue Votre Sainteté de faire établir la nasse!...

«La nasse!» gronda Pardaillan en lui-même, avec une nouvelle épouvante.

«De cette façon, continuait l'homme, il n'y a plus de fuite possible, comme c'est arrivé pour Claude...

Il y eut quelques instants de silence. Pardaillan songeait:

«Ils vont s'en aller; alors, je remonterai; et, puisqu'ils me croient mort, j'ai des chances de m'en tirer; mais qu'est-ce que cette nasse?...

Il y eut dans la salle des allées et venues; puis, plus lointaine, mais distincte encore, il entendit la voix de Fausta:

--Que demain on ouvre la nasse afin que ces corps puissent s'en aller au fil de l'eau... et qu'on referme la trappe...

Dans le même instant, cette lueur vague qu'il voyait au-dessus de sa tête s'éteignit brusquement, et il entendit un bruit sourd: c'était la trappe qui se refermait! le trou carré que l'on bouchait!...

Pardaillan reçut alors le choc des désespoirs sans remède: il était perdu; rien ne pouvait le sauver. En effet, toute issue lui était bouchée par en haut. Et, quant à fuir par le fleuve, il comprenait maintenant que c'était impossible! Il comprenait pourquoi l'eau n'avait pas entraîné les cadavres! Il comprenait, il imaginait que l'infernale Fausta, à la suite de l'évasion de Claude, avait fait établir une sorte de puits en treillis plongeant sans doute jusqu'au lit du fleuve, ou mieux, formant, comme avait dit l'homme, une nasse d'où on ne pouvait sortir!...

Dans un dernier effort, il se hissa jusqu'au point où venait s'arc-bouter la poutre diagonale par laquelle il était descendu et il put s'asseoir sur la fourche que cela formait. Il était temps! Il était à bout de force et de souffle... Mais là, il respira, et, presque aussitôt, dans cette âme formidable, la réaction s'opéra...

A cheval sur la fourche, le dos appuyé à la poutre diagonale, Pardaillan éprouva alors une détente, un repos du corps et de l'esprit qui lui parut un délice. Toutes ces sensations d'horreur et de terreur qu'il avait éprouvées disparurent; il ferma les yeux: il eut un sourire, et un grand apaisement se fit en lui...

«Dans la nasse! murmura-t-il avec un grondement indistinct! Ni plus ni moins qu'un goujon de Seine! Mais je ne suis pas un goujon, madame!...»

Brusquement, ce murmure se tut. Il n'y eut plus rien que le souffle régulier d'une respiration, et, en bas, le glissement soyeux de l'eau, les tamponnements flous des cadavres qui se heurtaient mollement et continuaient leur ronde macabre...

Pardaillan dormait!...

TABLE

Prologue I.--Violetta II.--La place de Grève III.--Pardaillan IV.--Le bourreau V.--La maison de la Cité VI.--La bonne hôtesse VII.--L'orgie VIII.--Double chasse IX.--L'absolution X.--Le père XI.--Le pacte XII.--La Fausta XIII.--La reine mère XIV.--Sixte-Quint XV.--Saïzuma XVI.--La vision de Jacques Clément XVII.--La vision de Jacques Clément (Suite) XVIII.--La maison de la butte Saint-Roch. XIX.--Le meunier XX.--L'attaque du moulin XXI.--L'abbaye de Montmartre XXII.--Le coeur de Fausta XXIII.--Le spectre XXIV.--La soeur Philomène XXV.--L'été de la Saint-Martin XXVI.--L'enclos du couvent XXVII.--Les amants XXVIII.--Conseil de guerre XXIX.--La vierge guerrière XXX.--Violetta XXXI.--Les Fourcaudes XXXII.--Le secret de Belgodère XXXIII.--La chevalière XXXIV.--Les deux pères XXXV.--L'épopée XXXVI.--Belgodère XXXVII.--Claude XXXVIII.--Le tribunal secret XXXIX.--Le mariage de Violetta XL.--Le mariage de Violetta (suite) XLI.--Le mariage de Violetta (fin) XLII.--Héroïsme de Pardaillan XLIII.--Conseil de famille XLIV.--Le tigre amoureux XLV.--La revanche de Bussi-Leclerc XLVI.--Monologue de Pardaillan XLVII.--La Bastille XLVIII.--Où Pardaillan visite la Bastille LIX.--L'auberge du Pressoir-de-Fer L.--Où Pardaillan découvre que l'hôtesse est plus belle qu'elle n'en a l'air LI.--Le palais de Fausta