Les Pardaillan — Tome 03 : La Fausta

Chapter 28

Chapter 283,920 wordsPublic domain

--J'en ai gardé la petite mort, reprit alors la Roussette. Mais enfin, pour achever de vous raconter, voilà que je vois tout à coup la Pâquette qui saisit une chaise près d'elle juste au moment où sa corde, à elle, allait la soulever! Et elle grimpe sur la chaise. Dans mon dernier regard, je vois aussi un escabeau près de moi. Je l'attire, je monte! Nous voilà sauvées... sauvées pour dix minutes... car les maudites cordes, comme si de rien n'était, continuaient à se tendre!... Au bout de dix minutes, donc, dix siècles, mes gentilshommes, dix agonies, dix morts! au bout de ce temps, dis-je, voilà les cordes retendues!... Plus d'espoir, alors!... Je me hisse sur la pointe des pieds, et, tout d'un coup, comme dans une folie, je me mets à crier: «Grâce! Grâce!...»

--Et moi aussi, dit la Pâquette. En entendant la Roussette, je crie: «Grâce! Grâce!...»

--Et notez qu'il n'y avait personne!... Mais je crie de plus belle: «Grâce! Je ne le ferai plus...» Alors, la corde s'arrête tout à coup de se tendre! Et même elle se détend un peu!... «Grâce! Plus jamais je n'entrerai ici!...» La corde se détend!... Et voilà qu'une voix sortie de je ne sais où, une voix qui me glace d'horreur, une voix pourtant douce, nous dit: «Vous repentez-vous?...»

--Oui! oh! oui! que nous crions en sanglotant toutes deux.

--Essaierez-vous encore de surprendre des secrets sacrés?...

--Jamais! oh! jamais!...

«Eh bien, pour cette fois, Dieu vous a fait grâce! Allez, et soyez fidèles!...» A ces mots, continua la Roussette haletante, voilà les cordes qui se détendent tout à fait. Je saute au bas de mon escabeau. Pâquette saute en bas de sa chaise. Je m'évanouis. Lorsque je revins à moi, je me trouvais étendue dans une salle de l'auberge, et Pâquette était près de moi.

La Roussette se tut quelques instants. Elle se frottait doucement le cou.

--Voilà, reprit Pâquette, ce qui nous est arrivé pour avoir voulu regarder de l'autre côté de cette porte...

--Diable! fit Pardaillan, mais moi, tout ce que vous racontez là me donne une furieuse envie d'aller y voir...

Les deux hôtesses effarées se regardèrent en pâlissant.

--Gardez-vous-en! murmura l'une.

--Il vous arriverait malheur! dit l'autre.

--Bah! bah! je crois que vous exagérez un peu. Et puis, après tout, ce ne sera jamais aussi terrible que le pressoir de fer auquel votre enseigne me fait songer...

La journée, peu à peu, dans ces récits, s'était écoulée; le soir était venu. Dans l'auberge, des flambeaux s'étaient allumés. Pendant ce temps, la dame-jeanne s'était vidée. Après la dame-jeanne, de nombreux flacons avaient succombé aux attaques réitérées. Et il va sans dire que la Roussette était plus rouge que jamais, et que Pâquette devenait coquelicot. Si bonnes buveuses qu'elles fussent, Pardaillan, qui était un terrible buveur de pots quand il s'y mettait, les avait mises à merci.

--Voyons, reprit-il tout à coup, que diriez-vous si je vous demandais de me révéler le signal?

--Le signal? bégaya la Roussette.

--Eh oui, le fameux signal qui fait ouvrir la porte de communication...

Pardaillan souriait béatement en parlant ainsi. La Roussette et Pâquette étaient à peu près ivres; mais, comme nous avons dit, c'étaient de solides commères, des biberonnes capables de boire sans perdre de leur raison que ce qu'il leur convenait d'en perdre. A la question de Pardaillan, la Roussette, femme prudente, prépara sa retraite:

--Allons, Pâquette, fit-elle, il s'en va temps de préparer le dîner de messieurs les écoliers; pendant que nous en contons ici, nos mâtines de servantes doivent laisser brûler la venaison. Viens, Pâquette...

Et elle fit la révérence à Pardaillan, tout en reculant. Tout à coup, le chevalier la saisit par le bras en disant:

--Prenez garde, mon enfant, vous alliez tomber. Et voici la jolie Pâquette qui fléchît aussi sur les genoux. Tenez-la! Soutenez-la! Retenez-la donc, mon brave compagnon! C'est étonnant comme ce petit vin du Saumurois casse les jambes aux femmes et donne de la force au bras des hommes!

Le duc d'Angoulême, au premier mot, au premier coup d'oeil de Pardaillan, avait compris et suivi Pâquette qu'il maintenait solidement. En même temps, Pardaillan s'était levé, avait repoussé du genou la porte entrouverte, et, se retournant:

--Vous n'avez pas répondu à ma demande, fit-il avec une grande douceur.

--Monsieur le chevalier, dit la Roussette avec une sorte de dignité, écoutez-moi: je me suis battue pour vous autrefois. J'étais dans le Temple avant même Catho, et voici la Pâquette qui, comme moi, a risqué sa vie pour sauver la vôtre. Depuis cette époque, et cela date de loin, il n'est pas de journée où nous n'ayons causé de vous avec grande admiration. En sorte, monsieur le chevalier, que nous avions de vous l'idée même qu'on se fait d'un roi... Allons-nous être forcées de nous en repentir?...

Et la digne hôtesse versa quelques larmes, tandis que Pâquette continuait à son tour:

--Ah! monsieur le chevalier, je n'aurais jamais cru qu'un jour ce serait vous qui condamneriez la Roussette et la pauvre Pâquette. Car, si nous vous répondons, nous serons tuées sans miséricorde!

Pardaillan répondit gravement:

--Vous me fendez l'âme toutes les deux. Vous n'avez que trop raison. Je suis un ingrat!

--Vous vous moquez de deux pauvres filles, dit tristement la Roussette.

--Croyez-vous? En êtes-vous sûres?... Moi, je ne sais pas. Ce que je sais, c'est que vous me donnerez le signal, ou je suis décidé à vous poignarder de ma main.

Pardaillan tira sa dague. Les deux femmes s'interrogèrent d'un regard navré, poussèrent un terrible soupir, et la Roussette, enfin, balbutia:

--Sur la porte, il y a une croix formée de cinq gros clous. Frappez successivement sur ces cinq clous, en haut, en bas, à gauche, à droite et enfin au centre: la porte s'ouvrira!...

Aussitôt, elle couvrit son visage de ses mains et murmura en pleurant:

--Nous sommes perdues!...

--Vous êtes de bonnes filles, dit Pardaillan avec une grande douceur: vous me pardonnerez donc de vous avoir malmenées... Votre auberge vaut douze à quinze mille livres... Je vous l'achète!

A ces mots, il vida sur la table le contenu de sa ceinture de cuir, et il fit signe à Charles, qui l'imita sans hésitation. La Roussette et Pâquette, apercevant le tas de ducats d'or, furent instantanément consolées, tout en gardant un restant de terreur à la pensée de la vengeance qu'elles encouraient.

--Avec cet or, dit Charles, vous pouvez fuir...

--Bah! bah! s'écria la Roussette plus enivrée par la vue des ducats qu'elle ne l'avait été par le vin, pourquoi fuir, mon gentilhomme?...

--Mais les cordes?... les fameuses cordes qui se tendent si lentement?...

--Bon. Nous jurerons que vous êtes entrés à l'auberge avec le cavalier de tout à l'heure, et que c'est lui qui vous a indiqué le signal.

--Et si on ne vous croit pas?

--Alors, il sera temps de songer à fuir.

Pardaillan admira avec quelle facilité les femmes savent résoudre les cas de conscience; puis, suivi de Charles d'Angoulême, il se dirigea vers la salle somptueuse qui servait pour ainsi dire de transition entre l'auberge et le palais. Il marcha droit sur la porte et vit les cinq gros clous signalés par la Roussette. Alors, du poing, il se mit à frapper sur ces clous, dans l'ordre qui lui avait été indiqué. Au cinquième coup, la porte s'ouvrit!...

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Après le départ de Maurevert, Fausta avait renvoyé ses femmes.

Fausta avait reçu avec un calme étrange la nouvelle de la fuite de Pardaillan. Demeurée seule, elle ferma soigneusement les portes, abaissa les tapisseries qui les voilaient, lentement alla s'asseoir et se mit à songer:

«Cet homme m'a dit qu'il ferait obstacle à mes projets. Il tient parole. Tout m'a réussi jusqu'au jour où il est entré dans ma vie. Tout s'effondre depuis l'instant où il s'est révélé à moi...»

Ce qui se passait en elle était effroyable.

Fausta sentait, comprenait qu'elle pleurait. Mais ses larmes, au lieu de déborder des paupières, au lieu d'être des gouttes visibles brûlant ses joues, étaient des larmes invisibles et semblaient retomber sur son coeur comme du plomb fondu.

Ce qui souffrait en elle, ce qui se débattait, c'était la créature humaine, la femme. Et, ce qui demeurait ainsi paisible dans ce fauteuil, c'était une Fausta pour ainsi dire artificielle, la souveraine de l'orgueil, celle qui ne s'était jamais vue pleurer et qui jamais n'avait eu peur.

«Ce Maurevert, songea-t-elle, m'a parlé de leur épouvante, à tous. Et moi?... Épouvante, qui es-tu?... Épouvante, je t'ignore!...»

Et elle vit que désormais elle n'ignorait plus l'épouvante. Elle comprit que, si Pardaillan était libre, elle tremblait.

«C'est ma propre faiblesse qui fait sa force, continua-t-elle. Il y a en moi un sentiment que je ne devais pas connaître. Entre Dieu et moi, ce pacte avait été fait. Je devais être la Vierge immaculée non seulement dans son corps mais dans le plus secret de sa pensée... Je ne suis plus la Vierge...»

Fausta prononça ces mots presque à haute voix. Et qui les eût entendus n'eût eu aucune idée de la rage, de la terreur, de la honte qui bouleversaient cette âme.

Peu à peu, pourtant, elle s'apaisa.

«Mais, pour exécuter mon projet, gronda-t-elle à un moment, il n'en faut pas moins que cet homme soit retrouvé, qu'il soit de nouveau en mon pouvoir! Et si cela n'arrive jamais?...»

Comme elle pensait ces choses, un coup fut frappé à la porte de communication par où l'on pénétrait dans l'auberge.

«Qui peut venir?» songea Fausta.

Le deuxième coup fut frappé.

«Est-ce Guise?... Est-ce le moine?... Qui est-ce?...»

La porte, une fois les cinq coups frappés dans l'ordre, s'ouvrait automatiquement. Mais Fausta pouvait l'empêcher de s'ouvrir, simplement en poussant un léger verrou qui faisait obstacle à la marche du mécanisme. Au quatrième coup, elle eut soudain l'idée de pousser ce verrou. Un étrange sentiment la poussait à ne pas recevoir celui qui frappait... quel qu'il fût. Elle se leva vivement et marcha à la porte.

A ce moment, le cinquième coup fut frappé et la porte s'ouvrit. Fausta s'arrêta, pétrifiée: Pardaillan était devant elle. Le chevalier se tourna vers Charles d'Angoulême, et, d'un ton étrange:

--Monseigneur, dit-il, je compte sur vous pour veiller sur ce prisonnier...

«Quel prisonnier?» se demanda Charles, stupéfait.

--Si, dans une heure, vous ne m'avez pas revu, tuez sans pitié, puis sautez à cheval, courez à Chartres à franc étrier, et prévenez le roi...

«De quoi faut-il prévenir le roi?» gronda en lui-même le jeune duc, étourdi.

Sa confiance dans la force et l'esprit d'invention de Pardaillan était illimitée. Mais il sentait que le chevalier jouait en ce moment un jeu effroyable et Charles, au lieu de répondre, se dit qu'il serait le dernier des lâches s'il n'entrait pas en même temps que son compagnon dans l'antre de la Fausta. Il fit donc résolument un pas.

--Monseigneur, dit Pardaillan en lui saisissant le bras, vous m'avez bien compris, n'est-ce pas?

Et, cette fois, le ton était tel que Charles comprit que, de son obéissance passive, dépendaient le succès de l'entreprise et la vie du chevalier.

--Soyez tranquille, dit-il, si, dans une heure, vous n êtes pas de retour où vous savez, je tue, et, dès demain matin, dès cette nuit, Henri III est prévenu.

--Admirable! fit Pardaillan.

Et il entra, cessant de maintenir ouverte la porte La porte, alors, se referma d'elle-même, lourdement Pardaillan s'était avancé vers Fausta, la tête découverte, la plume de son chapeau balayant le tapis. Il s'inclina.

--Madame, dit-il en se redressant, daignerez-vous me pardonner de me présenter chez vous à une heure tardive et par une porte dérobée.

Fausta s'était assise. Une joie funeste brillait dans son regard. Elle s'était accoudée au bras de son fauteuil, et telles étaient sa pâleur et son immobilité qu'il eût été facile de la prendre pour quelque beau marbre. Pardaillan reprit:

--Un entretien de vous à moi, madame, était indispensable et urgent. Je me suis introduit chez vous comme j'ai pu. Voulez-vous me pardonner cette grave infraction aux règles de toute étiquette, soit princière ou royale, soit pontificale?

Cette fois, Fausta fit un geste: elle frappa d'un marteau sur un timbre. Un homme entra, qui ne témoigna d'aucun étonnement à la vue de l'étranger.

--Combien de gardes au palais demanda Fausta d'une voix calme.

--Vingt-quatre arquebusiers, dit l'homme. Mais, si Votre Sainteté le désire, on peut faire aussi venir les archers dont c'est le jour de repos jusqu'à minuit.

--Combien de gentilshommes de service? reprit la Fausta.

--Les douze ordinaires. Mais...

--Silence. Faites prendre les armes aux gardes et surveillez toutes les issues. Que les gentilshommes de service se tiennent prêts à entrer ici au premier coup de sifflet. Allez.

L'homme fit une génuflexion et sortit. Pardaillan sourit. Les mesures prises par la Fausta le soulageaient d'une inquiétude. Cette femme était peut-être une tigresse, mais c'était une femme. Maintenant, il était sûr d'avoir affaire à des hommes. Cette pensée le rassura.

--Qui êtes-vous? demanda la Fausta, comme si elle eût vu alors pour la première fois l'homme qui était devant elle.

--Madame, dit Pardaillan, je suis celui à qui vous avez fait commettre une impardonnable faute. Grâce à votre habileté à vous déguiser, grâce à l'incomparable souplesse avec laquelle vous maniez l'épée, vous m'avez forcé, devant la Devinière, à vous prendre un instant pour un homme; vous m'avez forcé à croiser le fer avec une femme; vous m'avez forcé à toucher cette femme au front... C'est une chose que je ne me pardonnerai jamais, madame...

Pardaillan, son chapeau à la main droite, la main gauche appuyée à la garde de la rapière, l'oeil doux, la figure paisible, parlait avec un accent de profonde sincérité. Fausta jeta sur lui un furtif regard. Et ses yeux, à elle, se troublèrent. Son sein palpita.

Il est certain que, si elle était une magnifique expression de la splendeur féminine, Pardaillan, dans cette attitude un peu théâtrale, mais qui lui seyait à merveille, avec son visage rayonnant de générosité, était un, admirable type de beauté masculine.

Fausta comprit qu'elle avait devant elle un adversaire digne de sa puissance.

--Monsieur de Pardaillan, dit-elle, je vous pardonne d'être entré ici sans y être appelé. Je vous pardonne de m'avoir touché au front. Mais je vous déclare que vous ne sortirez pas d'ici vivant. Vous avez entendu les ordres que j'ai donnés?

Pardaillan fit oui de la tête. Fausta reprit avec un sourire livide:

--Je vous pardonne aussi, puisque vous allez mourir, d'avoir surpris mes secrets, de savoir qui je suis.

Pardaillan s'inclina.

--Madame, dit-il avec cette charmante naïveté de la voix et du regard qui n'appartenait qu'à lui, puisque vous voulez bien me pardonner tout cela, pourquoi donc voulez-vous me tuer?...

Fausta devint plus pâle qu'elle n'était. Et ce fut d'une voix morte, sans accent, qu'elle répondit:

--Vous allez comprendre d'un seul coup, monsieur de Pardaillan, combien je vous admire, combien je vous estime, et combien je suis sûre de vous tuer tout à l'heure. Je veux vous tuer, monsieur, parce que ce n'est pas au front, mais au coeur que vous m'avez touchée. Si je vous haïssais, je vous laisserais vivre. Mais il faut que vous mouriez, parce que je vous aime.

Pardaillan frémit. Ce qui venait d'être dit lui parut plus redoutable mille fois que l'ordre donné en sa présence. Il se sentit perdu... Et, pourtant, il voulut, par un calme absolu, demeurer digne de l'effrayante adversaire et maître de la terrasser. Voici ce qu'il répondit:

--Madame, vous m'aimez. Et moi aussi, vous m'apparaissez d'une si splendide hideur, vous êtes à mes yeux une si inconcevable force de beauté, de deuil et de terreur que je vous aimerais, oui, je vous aimerais, si je n'aimais...

--Vous aimez? dit Fausta, non pas avec colère, non pas avec curiosité, ni avec amour, ni avec haine, mais seulement avec cette effroyable froideur que nous avons signalée.

--Oui, j'aime, dit Pardaillan avec une infime douceur. Et j'aimerai jusqu'à la dernière minute de ma vie. Il n'y a pas dans mon âme d'autre sentiment possible que cet amour par lequel j'étais, sans lequel je ne serai plus. Je l'aime, madame, je l'aime morte...

--Morte!

--Ce fut presque un cri qui échappa à Fausta, une sourde exclamation où se heurtaient de l'étonnement, de la joie et peut-être aussi, qui sait? du regret. Car Fausta, sincère dans son rôle de vierge, eût triomphé dans son coeur d'une jalousie contre une vivante.

--Vous devez penser que je suis un misérable fou, reprit Pardaillan. Mais cela est. J'aime la morte, depuis seize ans qu'elle est morte... Aussi, madame, je vous le jure d'honneur, je bénirais la minute où les assassins que vous venez d'aposter vont se ruer sur moi, si je n'avais intérêt à vivre encore. Je vivrai donc, puisqu'il le faut.

Pour la seconde fois, Fausta ressentit comme une violente humiliation. Elle venait, ainsi que le disait Pardaillan, d'aposter des assassins prêts à se ruer. Et Pardaillan affirmait avec sa belle simplicité:

«Je vivrai donc puisqu'il le faut...»

Elle fut sur le point de donner le signal. Une intense curiosité, un ardent désir de mieux connaître cet homme la retinrent. Elle l'examinait avec un prodigieux étonnement. Il avait baissé la tête, comme pensif, après ce qu'il venait de dire. Il la releva soudain. Un fin sourire se jouait sur ses lèvres.

--Madame, dit-il, avant que je n'entreprenne de me colleter avec vos gens et de les réduire à la raison...

--Vous pensez les réduire! interrompit Fausta.

--Madame, je ne sortirai pas d'ici que je n'aie obtenu ce qu'il est nécessaire que j'obtienne, dit simplement Pardaillan. Et, pour cela, je dois tout d'abord vous dire comment j'ai pu entrer ici...

Et, en lui-même, Pardaillan s'écria:

«O ma digne Pâquette, ô ma tendre Roussette, voici pour vous sauver un peu... Il faut que vous sachiez, continua-t-il à haute voix, que j'ai un ennemi... excusez-moi, madame, ces détails sont nécessaires: cet ennemi est un moine jacobin, il s'appelle Jacques Clément. Ce moine, reprit Pardaillan, je me suis saisi de lui, tout à l'heure, lorsqu'il est sorti de votre palais. Et je sais ce qu'il veut faire.»

Pardaillan ne savait rien qu'une chose: c'est que Jacques Clément voulait tuer Henri III et qu'il était entré chez la Fausta. Tout le reste, avec sa vive imagination, il venait de le supposer. Et, tandis qu'il parlait, il se disait:

--Si je me trompe, je suis mort. Si Fausta n'a pas elle-même armé le bras de Jacques Clément, si elle n'a pas un immense intérêt à tuer Valois, je ne sortirai pas d'ici...

Fausta avait fermé les yeux. Il ne voyait pas ce qu'elle pensait. Mais il continua bravement:

--Frère Jacques Clément, madame, doit tuer Henri III. Et c'est vous qui le poussez à ce meurtre. Voilà ce que je sais, madame! Par Jacques Clément, en le forçant à parler, j'ai su comment on entrait ici; j'ai su son dessein, qui est le vôtre. Je connais ce moine depuis longtemps, madame. En le choisissant, je puis vous dire que vous avez choisi un terrible instrument. Il réussira. Il frappera Valois. De ce fait, M. le duc de Guise sera roi.

Il parlait lentement, comme on va pas à pas sur un terrain inconnu, plein de fondrières.

--Pour que Jacques Clément réussisse, continua-t-il, que faut-il tout d'abord?... Qu'il soit rendu à la liberté... Il faut ensuite que le roi Henri III ne soit pas prévenu que M. le duc de Guise veut le faire trucider...

Cette fois; le coup fut si rude que Fausta tressaillit. Pardaillan perçut ce tressaillement et respira longuement.

--Je commence à croire que je ne suis pas encore mort! songea-t-il.

--Ainsi, dit Fausta, le moine vous a avoué qu'il veut tuer Henri de Valois?

--Ai-je dit cela, madame? Mettons que je me suis trompé, car Jacques Clément ne m'a rien dit. Seulement, je sais qu'il doit tuer le roi pour le compte de Guise et, sachant cela, je me suis emparé de lui. Si je suis libre, si vous m'accordez la grâce que je viens solliciter, Jacques Clément est libre, et il va où il veut, il fait ce qu'il veut. Car que m'importe à moi que Valois vive ou meure! Mais, je vous le dis, la mort de ce roi intéresse le duc de Guise. Si Valois ne meurt pas promptement. Guise est perdu. Il le sait. Vous le savez. La vie de Henri III, c'est la mort de Guise et la vôtre!

A cet exposé si simple et si terrible, et si vrai, de toute la politique de cette époque, Fausta comprit qu'elle n'avait pas seulement devant elle un homme d'une bravoure exceptionnelle, mais aussi une intelligence d'une profonde sensibilité. Elle soupira. Et sa pensée, à ce moment, était celle-ci:

--Pourquoi ce pauvre gentilhomme sans feu ni lieu ne s'appelle-t-il pas duc de Guise?...

--Donc, reprit le chevalier, sachant sûrement que Clément a été armé par Guise, par vous, sachant que, de longtemps, vous ne retrouverez pas un homme capable, d'un geste de son bras, de changer les destinées du royaume de l'Eglise, moi, Pardaillan, je me suis emparé de ce moine. Et, si vous me frappez, il meurt, comme vous avez pu l'entendre par la promesse que Mgr le duc d'Angoulême vient de me faire. Il meurt. Henri III est prévenu que Guise le veut tuer. Guise est perdu, et vous aussi. Est-ce clair?

Fausta, blanche comme une morte, Fausta souffrait en ce moment comme elle n'avait jamais souffert. Elle haïssait cet homme qui la bravait, d'une haine furieuse, d'une haine humaine... elle qui avait voulu s'élever au-dessus de toute humanité... et elle était prête à se jeter à ses genoux, à crier grâce, à s'avouer vaincue, à humilier son orgueil, à proclamer son amour, à hurler enfin qu'elle n'était qu'une femme!...

--Que voulez-vous? demanda-t-elle rudement.

--Peu de chose; contre la liberté de Jacques Clément, je vous demande la vie et la liberté de deux hommes. Est-ce trop pour payer la mort d'un roi?...

--Deux hommes? dit Fausta surprise.

--Nous y voici donc, fit Pardaillan. Je vais vous dire, madame. Ces deux hommes, je ne les connais pas. Leur vie ou leur mort m'est indifférente, comme celle de Valois. Seulement, vous avez vu tout à l'heure ce jeune homme qui maintenant s'apprête à égorger Jacques Clément s'il ne me revoit pas. Eh bien, ce jeune homme a une mère qui s'appelle Marie Touchet. Et cette femme, un jour que mon père allait subir le supplice, est apparue dans la prison et a sauvé mon père... et moi, par la même occasion. Le fils de Marie Touchet m'est sacré, madame. Alors, voyez comme c'est simple: tout naturellement, je me suis mis à aimer ce qu'aime mon seigneur duc, et j'ai éprouvé une vive affection pour cette pauvre petite bohémienne que vous avez voulu faire brûler vive... Me suivez-vous, madame?

--Oui. Vous venez me demander Violetta. Mais j'ignore où elle peut être.

--Je viens, dit Pardaillan, vous demander la vie du père de Violetta et d'un autre malheureux; le prince Farnèse et maître Claude sont enfermés ici, condamnés à mourir. Ce sont ces deux hommes que je suis venu vous supplier humblement de rendre à la lumière du jour.

Ici, Fausta établit rapidement dans sa tête que quelqu'un autour d'elle la trahissait. Car comment Pardaillan eût-il appris que Claude et Farnèse étaient enfermés dans son palais? Elle dédaigna de se demander qui était ce traître.

--Ainsi, fit-elle d'une voix qui résonna avec une étrange douceur, vous êtes venu vous faire tuer ici dans l'espoir de sauver deux hommes que vous ne connaissez pas?

--Je crois que vous faites erreur, madame, dit Pardaillan. Je suis bien venu pour sauver ces deux hommes, mais je ne suis pas venu pour me faire tuer, puisque je vous ai dit tout au contraire qu'il est nécessaire que je vive encore. Je vous propose un marché, voilà tout, estimant que la vie de Jacques Clément que je tiens dans mes mains vous est plus précieuse que la vie de Farnèse et de Claude. Me serais-je trompé? ajouta-t-il avec une inquiétude réelle, si réelle qu'elle eût pu paraître feinte à toute autre que Fausta.