Les Pardaillan — Tome 03 : La Fausta

Chapter 27

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--Le révérend abbé m'a assuré que vous pourriez me conduire auprès d'elle, afin qu'elle puisse m'entendre sous le sceau de la confession.

--Parlez, donc, sire moine, dit tranquillement Fausta. Car vous êtes devant celle dont vous a parlé votre abbé, celle qui peut vous absoudre.

A ces mots, Fausta se redressa dans son fauteuil.

Ce n'était plus une femme... C'était un être mystérieux, à qui il plaisait de se montrer femme, mais qui, tout à l'heure peut-être, serait prince, reître ou prêtre.

Jacques Clément, depuis la nuit dans la chapelle des jacobins, vivait dans une sorte d'éréthisme sentimental, ou, plutôt, dans une crise de folie spéciale. Très raisonnable et même capable de beaux sentiments, comme on l'a vu par sa rencontre avec Pardaillan, d'esprit sombre, mais très lucide, son imagination le transportait dans une vie à part, dès qu'il était question de cette vision et de ce qui s'y rattachait... c'est-à-dire le meurtre projeté de Henri de Valois.

Il lui semblait alors entendre des voix surhumaines et apercevoir des êtres fantastiques, au milieu desquels il se mouvait à l'aise, comme si le domaine du fantastique eût été désormais la seule réalité réelle.

Le moine regarda Fausta et ne la reconnut pas. Il vit ce visage qui, de douceur féminine, était devenu flamboyant et majestueux. Un étrange frémissement s'empara de lui. Il entendit à son oreille ce coup de cymbales qu'il entendait lorsque, de sa vie réelle, il se transposait subitement dans l'irréel. Et, ses yeux s'étant abaissés jusqu'à la main de Fausta, il ne fut pas surpris d'y voir l'anneau des papes!...

Lentement, il se laissa tomber à genoux et balbutia:

--Qui êtes-vous?... M'êtes-vous envoyée par le Seigneur? Etes-vous un de ses anges, comme elle?

A la question qui venait de lui être posée, Fausta répondit avec une sincérité absolue:

--Vous vous méprenez, sire moine. Je ne suis pas un ange. Mais, tenez pour certain que je suis l'Envoyée, celle à qui Dieu a donné mission de rétablir son autorité sur ce bas monde. Je suis votre Souveraine pontificale!

--Souveraine pontificale! murmura Jacques Clément. Le révérend père Bourgoing m'avait bien parlé à mots couverts de cet étrange événement. Mais je le mettais au rang des fables...

--L'apparition de l'ange est-elle une fable? Cesse de douter, moine! humilie ton front devant la sainteté de Fausta Ire, comme Fausta humilie son front devant la gloire du Très-Haut... Tu es venu ici chercher une absolution. Cette dextre seule peut la verser sur ta tête. Parle donc sans crainte, sans orgueil ni faiblesse. Et, afin que tu n'aies plus aucun doute sur tes destinées et les miennes, regarde...

En même temps, Fausta décrocha vivement le poignard qu'elle portait à la ceinture et le jeta devant le moine toujours agenouillé.

--Est-ce bien le même? demanda Fausta.

--Oui, répondit sourdement Jacques Clément, c'est bien le même poignard que j'ai reçu, et je vois maintenant que vous êtes en communication avec l'ange...

A ce moment, avec une soudaineté foudroyante, les ténèbres se firent autour de Jacques Clément. Il ne vit plus ni Fausta ni rien de ce qui l'entourait. Et cette horreur sacrée, qu'il avait éprouvée dans la chapelle des jacobins, s'empara de lui, lorsqu'une clarté très douce illumina peu à peu le fond de la pièce et que, dans cette clarté, il vit surgir l'ange... Comme la première fois, cet ange avait les traits de la duchesse de Montpensier. Jacques Clément tendit ses bras éperdus vers cette apparition. Soudain, l'ange se rapprocha de lui, se pencha et murmura:

--C'est aujourd'hui, Jacques Clément, que tu vas savoir par quelles routes tu iras à l'immortalité, à la gloire céleste... et au bonheur terrestre. La souveraine pontificale est chargée de t'instruire... Ecoute-la...

Aussitôt, l'ange se recula vivement, et il sembla au moine que cet être s'évaporait. La lumière, de nouveau, inonda la pièce.

La pensée d'une supercherie ne pouvait venir au moine.

--Au nom du Ciel, madame, s'écria-t-il en essuyant la sueur froide qui couvrait son visage, n'avez-vous rien vu dans cette pièce pendant que s'est faite l'obscurité?

--Sire moine, revenez à vous, je vous prie... la lumière n'a pas cessé de briller.

--Quoi! cette pièce n'a pas été un instant plongée dans les ténèbres?

--En aucune façon...

--Et vous n'avez pas vu un corps aérien, là, devant cette tapisserie?...

--Je n'ai vu que vous, sire moine...

--Que Dieu me conserve la raison! reprit Jacques Clément.

--Croyez-moi, sire moine. Dieu vous conservera la raison tant que vous mettrez cette raison à son service.

--Que faut-il donc que je fasse?... s'écria le jeune moine. Le savez-vous?

--Je sais, répondit Fausta, que vous avez reçu d'un ange un poignard semblable à celui que j'ai reçu moi-même et que je viens de vous montrer. Avec ce poignard, vous devez frapper Valois...

--Ainsi, dit le moine avec une ardeur où on pouvait encore découvrir quelque hésitation, il est vraiment permis de tuer un roi?...

--Qui en doute, si ce roi est criminel!

--Et j'aurai l'absolution entière?

--Vous l'avez! dit gravement Fausta.

Et, levant la main droite dans un geste de bénédiction, elle prononça les paroles sacramentelles que Jacques Clément écouta avec une avidité stupéfaite.

Le moine s'inclina:

--Vos instructions? demanda-t-il. Car, seul et faible comme je suis, comment pourrais-je atteindre Valois?

--Après-demain, dit Fausta, partira de Paris la grande procession qui doit aller à Chartres porter au roi les doléances du peuple de Paris. Prenez place dans le cortège. Nul ne peut s'étonner de vous y voir. Modestement confondu dans la foule, priez en vous-même et songez que vous portez, en même temps que la parole de Dieu, la fortune de la nouvelle Eglise!

--Et une fois à Chartres? interrogea le moine.

--Vous me retrouverez là pour vous guider..., à moins que vous ne soyez guidé par l'ange lui-même...

--L'ange! dit Jacques Clément en tressaillant. Je le verrai donc?

--Je crois que vous le verrez, sinon sous sa forme aérienne, du moins sous sa forme matérielle.

Jacques Clément, cette fois, fixa un regard de défiance sur la Fausta et demanda:

--Quoi! madame, vous connaissez donc cette forme matérielle? Comment la connaissez-vous?

--Comme vous la connaissez vous-même. J'ai vu ce que vous avez vu, en d'autres lieux et d'autres temps que vous, voilà tout. J'ai entendu ce que vous avez entendu. Douteriez-vous de ces apparitions, sire moine?

--Le Ciel m'en garde! dit le moine avec ferveur.

--Donc, si je vous dis que peut-être vous verrez l'ange sous sa forme matérielle, c'est que la duchesse de Montpensier sera à Chartres en même temps que vous et moi-même.

Le front pâle du moine s'empourpra. Il baissa ses paupières pour voiler le feu de son sang et il balbutia ce seul mot:

«Marie!...»

Alors la Fausta eut un sourire livide, et, reprenant ce ton d'autorité souveraine par lequel elle inspirait le respect à de plus forts esprits que celui de ce moine:

--Regardez-moi bien, dit-elle. Croyez-vous vraiment que je sois en communication avec la puissance céleste?

--Je le crois de toute mon âme...

--Eh bien, vous devez croire que toutes mes paroles me sont dictées, inspirées même...

--Oh! haleta le moine, qu'allez-vous donc me dire?...

Ceci seulement: autant vous devez avoir confiance dans la forme aérienne de l'ange, autant vous devez vous défier de sa forme matérielle...

--Me défier de Marie! murmura le moine.

--N'a-t-elle pas déjà cherché à vous induire au péché mortel? Souvenez-vous de cette salle que vous venez de traverser pour arriver ici! Souvenez-vous de ce soir où vous y fûtes entraîné...

--Oh! vous savez donc tout, puisque vous savez que je reçus un coup terrible au coeur...

Le moine avait grondé ces quelques mots en grinçant des dents. Fausta, qui l'étudiait avec la froide attention d'un chirurgien qui fait crier la chair sous son scalpel, Fausta, voyant le jeune homme haleter, se hâta de continuer:

--Souvenez-vous que, depuis cette nuit fatale, vos veines semblent charrier des laves enflammées et que vos lèvres brûlées de fièvre cherchent dans la nuit un baiser pareil à celui qu'elle y déposa alors!...

--Grâce, madame et souveraine, râla le moine. Je ne sais par quel prodige vous êtes au courant de sensations que je n'ai même pas la force de m'avouer à moi-même, mais ces sensations, vous me les peignez avec une vérité affreuse!

--Soit, reprit Fausta avec une infinie douceur. Ne parlons donc plus du passé et songeons à l'avenir. Vous voilà donc en garde. Et, si vous vous trouvez en face de la duchesse de Montpensier...

--Eh bien? bégaya le moine.

--Eh bien, je vous l'ai dit: soyez en défiance... car...

--Madame, ma souveraine, de grâce...

--Eh bien, elle vous aime! dit Fausta.

Le moine jeta un cri terrible et tomba prosterné, la face contre terre... Longtemps, il demeura ainsi, avec cette seule pensée vivante en lui, flamboyante comme un éclair qui l'eût aveuglé:

--Elle m'aime!... Me méfier d'elle... moi!... Ah! dût-elle me conduire en enfer!...

Lorsqu'il se releva, il vit avec surprise que Fausta avait disparu. A sa place, une jeune femme souriante l'attendait. Elle le prit par la main, le conduisit à une porte qui, sur un signal donné par elle, venait de s'entrouvrir.

Le moine franchit cette porte et, se retrouvant dans l'auberge du Pressoir-de-Fer, il put croire qu'il avait rêvé. Sans s'attarder, d'ailleurs, il quitta l'auberge et s'éloigna rapidement.

Fausta était entrée dans une pièce voisine de celle où elle avait reçu Jacques Clément. Là, elle avait retrouvé une femme qui l'attendait sans doute avec impatience, car, à la vue de Fausta, elle s'avança vivement à sa rencontre. Et, si le moine eût été là, il eût reconnu aussitôt le costume de laine blanche et les longs cheveux d'or de l'ange qui venait de lui apparaître. Seulement, les traits de cet ange, de graves et mélancoliques, étaient devenus rieurs et le visage sceptique de la duchesse de Montpensier eût, peut-être, alors porté un coup mortel aux croyances du moine.

Quoi qu'il en soit, l'ange, s'étant avancé au-devant de Fausta, celle-ci lui prit les deux mains, la baisa au front et lui dit:

--Vous êtes vraiment l'ange de grâce et de beauté souriante dans la terrible bataille où tout est si noir et si triste autour de nous...

--Ainsi, s'écria Marie de Montpensier, il croit vraiment que je suis ange?

Elle éclata de rire, puis, tout aussitôt, ajouta:

--Pauvre jeune homme!

La Fausta considéra la duchesse avec une gravité qui avait quelque chose de glacial. Et elle dit:

--Bien que votre esprit sacrilège ne puisse concevoir des vérités qui vous échappent, apprenez que vous êtes l'ange désigné, beaucoup plus qu'il ne vous semble à vous-même...

--Mais..., balbutia la duchesse interdite et presque frappée de terreur.

--Mais, continua Fausta, il est temps que ce rôle vous soit ôté. Faible comme vous êtes, vous ne pourriez le supporter plus longtemps. A Chartres, ce n'est plus sous forme d'ange que vous paraîtrez au moine Jacques Clément, c'est bien Marie de Montpensier qui achèvera de le conduire...

--Ma foi, murmura la duchesse, j'aime mieux cela!

--Jacques Clément sera dans la grande procession, reprit négligemment Fausta.

--Je serai donc près de lui pendant la route: car je ferai la route à pied, oui, moi! Que ce soit pour la rémission de mes péchés, au moins!... péchés présents et à venir!

Ayant fait une rapide génuflexion, la duchesse s'éloigna légèrement et bientôt sortit par la grande porte de fer. Quant à Fausta, elle regagna cette pièce qui voisinait avec l'auberge du Pressoir-de-Fer et qui était, comme on l'a vu, sa retraite favorite. Là, elle murmura:

«Henri III mourra donc! Le sort en est maintenant jeté!»

A ce moment, une de ses suivantes entra et lui dit quelques mots à voix basse. Fausta eut un geste de surprise, mais dit:

--Amène-le-moi, Myrthis...

La suivante sortit, puis revint quelques instants plus tard, accompagnant un homme qui s'inclina devant Fausta, sans prononcer une parole.

--Eh quoi, dit Fausta avec cette gaieté qui paraissait n'être que l'expression d'une terrible ironie, eh quoi, sire de Maurevert, est-ce bien vous que je vois! N'avez-vous pas été mis par mon trésorier en possession des cent mille livres convenues?

--Si fait, madame...

--Alors, comment se fait-il que vous ne soyez pas à l'abbaye de Montmartre?

--Oui, je devrais être auprès de Violetta; mais je vais vous dire, madame: Mgr Guise m'a positivement défendu de m'approcher de l'abbaye, tant la jalousie le torture...

--Oh! gronda Fausta. Et je voulais la laisser vivre!...

--Je continue, madame, reprit Maurevert, avec, lui aussi, une sorte d'ironie furieuse; vous devez me connaître, puisque vous avez eu recours à moi. Vous devez donc supposer que, malgré la défense. de Mgr Guise, je serais déjà à l'abbaye... j'aurais déjà enlevé ma femme, car elle est ma femme après tout! en un mot, je serais déjà bien loin de Paris avec Violetta...

--C'est un peu ce qui était convenu.

--Oui, mais il est arrivé un petit événement qui fait que je n'ai plus aucune envie de fuir seul, vu que le duc m'assure une protection efficace.

--Et cet événement?...

--M. de Pardaillan s'est évadé de la Bastille.

Si Maurevert avait pu avoir un soupçon quelconque des sentiments de Fausta à l'égard de Pardaillan, ce soupçon se fût évanoui à l'instant même. En effet, il est impossible de donner une idée de la perfection d'indifférence avec laquelle Fausta accueillit cette nouvelle qui retentit tout à coup à ses oreilles comme un coup de tonnerre!

Et, tandis que ses pensées se mettaient à tourbillonner dans un souffle d'affolement, souriante, paisible, avec cette même nuance d'ironie où il y avait pourtant un peu de pitié, elle demanda:

--Pauvre monsieur de Maurevert, qu'allez-vous devenir?

Maurevert grinça des dents. Fausta, d'un seul mot, venait de préciser ce qu'il y avait d'étrange et d'affreux dans sa vie: puisque Pardaillan était libre, qu'allait-il devenir, lui, Maurevert?

--Ce que je vais devenir? dit Maurevert avec une sorte de soupir de lassitude. Il faut que je m'appuie à Guise. Nous sommes quatre maintenant à haïr cet homme: Guise, Leclerc, Maineville et Maurevert; cela fait quatre haines... quatre épouvantes si vous voulez...

--Épouvantes? dit Fausta. Vous avez prononcé: épouvantes?...

Et, descendant en elle-même, Fausta vit qu'il y avait dans son coeur une chose qui n'y était pas auparavant: l'épouvante...

--Madame, gronda Maurevert, Guise a peur. Bussi-Leclerc a peur. Maineville a peur. Maurevert a peur. Et c'est cela qui peut nous sauver tous les quatre, c'est d'unir ces quatre épouvantes pour en faire sortir la foudre!

--Le duc de Guise, madame, continua-t-il, nous a dit ceci: «Je crois que tous quatre, nous mourrons de la main du damné Pardaillan! Il n'avait pas besoin de le dire en ce qui me concerne. Voici seize ans que je le sais, moi!

Ici, Maurevert fit en quelques mots le récit des événements qui s'étaient passés à la Bastille. Ce récit, Fausta l'écouta avec le même calme apitoyé. Maurevert acheva alors:

--Voilà ce que je suis venu vous dire, madame. C'est-à-dire que le duc, moi, Leclerc, Maineville, nous nous unissons désormais pour atteindre l'ennemi commun. C'est-à-dire, madame, que je ne puis m'attarder à l'abbaye de Montmartre. Le duc part pour Chartres; nous partons ensemble tous les quatre.

--C'est fort bien vu, dit paisiblement Fausta. Mais enfin, depuis ce matin que cet homme est sorti de la Bastille, qu'avez-vous déjà fait pour le retrouver?

--Nous avons mis sa tête à prix: cinq mille ducats d'or.

--Retournez donc auprès du duc, dît Fausta, toujours avec la même tranquillité. Nous reprendrons nos projets particuliers, sire de Maurevert, quand, avec l'aide de vos trois amis, vous aurez triomphé de vôtre ennemi.

Maurevert s'inclina et se dirigea vers la porte par où il était rentré.

--Non, dit Fausta, passez par ici...

Elle lui désignait la porte qui faisait communiquer le palais et l'auberge. C'était un principe, au palais Fausta, qu'on vît le moins de monde possible entrer ou sortir, surtout le jour.

Maurevert, ayant salué Fausta, sortit donc et se trouva dans l'auberge, ou du moins dans cette salle somptueuse qui semblait n'être que le prolongement dû palais. Il la traversa et parvint dans un cabinet, au moment où l'une des hôtesses, Pâquette, y entrait elle-même par une autre porte. Pâquette, apercevant cet étranger, ferma vivement cette porte comme si elle eût craint qu'il n'aperçût les personnes qui se trouvaient dans la pièce voisine. Maurevert, déjà, avait atteint la salle commune, et, comme Pâquette lui demandait ce qu'il désirait, il parut s'apercevoir alors seulement qu'il était dans une auberge. Il secoua la tête et sortit.

«C'est un fou», songea Pâquette qui, ayant pris une petite dame-jeanne de Saumur, regagna le cabinet d'où elle sortait quand elle avait rencontré Maurevert.

--J'ai eu peur, dit Pâquette en entrant.

--De quoi? fit la voix narquoise de Pardaillan.

Ces gens que Maurevert avait failli apercevoir, ou qui auraient pu l'entrevoir lui-même si Pâquette n'avait si vivement fermé la porte, ces gens, c'était Pardaillan et Charles d'Angoulême, qui, après le départ de Jacques Clément, étaient restés à la même table, dans le même cabinet...

--De quoi? reprit Pâquette. D'un homme à sinistre visage qui ne m'a pas répondu un mot quand je lui ai parlé, qui est entré dans l'auberge, Dieu sait comme, et qui peut-être est à votre recherche!...

--Eh bien, qu'il cherche! dit froidement le chevalier. Ainsi, ma belle Roussette, et vous, ma jolie Pâquette, vous êtes ici non pas les hôtesses du Pressoir-de-Fer, comme l'assure votre enseigne, mais, à vrai dire, les servantes de cette dame mystérieuse... Ses servantes! Peut-être ses espionnes?...

Le mot n'offensa nullement les deux anciennes ribaudes.

--Ni servantes ni espionnes, dit simplement Pâquette... Seulement, voici: le lendemain du jour où nous avons ouvert ici une auberge à laquelle nous avons donné cette enseigne en mémoire de vous et aussi en mémoire de Catho, ce jour-là, nous reçûmes la visite d'un grand bel homme qui eût été magnifique et tout à fait plaisant à voir s'il n'eût eu la mine sévère, et d'une tristesse telle que jamais je ne vis tristesse pareille. Est-ce vrai, la Roussette?...

--C'est vrai, Mgr Farnèse était à la fois le plus magnifique cavalier et le prêtre le plus lugubre qu'on puisse imaginer.

--Mgr Farnèse! s'exclama sourdement Charles d'Angoulême.

--C'était le nom de cet homme, comme nous l'apprîmes plus tard. Il paraît qu'il est cardinal. Enfin, il nous proposa de nous aider dans l'établissement de notre auberge à telles enseignes qu'il paya pour nous les huit mille livres que coûta cet établissement. Non content de cela, il nous assura qu'il nous ferait une rente de six cents écus pour nous deux, si nous voulions consentir a lui louer à perpétuité une salle au fond de notre auberge et à laisser percer dans cette salle une porte communiquant avec la maison voisine. Tout cela fut accepté, bien entendu... Et, peu à peu, cet homme nous instruisit de ce qu'attendait de nous sa maîtresse... La salle du fond fut magnifiquement meublée... il s'y passa quelquefois des orgies merveilleuses... d'autres fois, on y attira des gens que nous ne revîmes jamais.

--Lorsque nous vîmes qu'il se passait là d'étranges événements, continua Pâquette, nous nous repentîmes, mais il était trop tard. Et puis, que nous demandait-on? Simplement de conduire jusqu'à la salle en question les gens qui viendraient nous faire un signe.

--Pareil à celui que vous a fait tout à l'heure ce jeune homme?

--C'est bien cela... Nous ignorons ce qui se passe dans la maison voisine...

--Et vous n'avez jamais essayé d'y pénétrer?...

--Oh! que si!... s'écria naïvement la Roussette. Seulement...

--Seulement? interrogea Pardaillan.

--Eh bien, continua la Roussette, un jour nous avons voulu ouvrir, et nous n'avons pas pu. Alors, la curiosité nous a prises toutes les deux, et Pâquette s'est décidée à frapper à la porte selon le signal convenu.

--Et ce signal? demanda négligemment le chevalier.

La Roussette et Pâquette se regardèrent avec effarement.

--Le signal! balbutia Pâquette.

--Oui, je vous demande par quel signal vous parvîntes à ouvrir la porte; car, finaudes comme vous êtes toutes deux, vous avez dû y parvenir.

--Hélas! monsieur le chevalier, vous ne savez donc pas que nous risquons notre vie à vous parler de ces choses? Que serait-ce si nous faisions la révélation que vous nous demandez!...

--Eh bien, n'en parions plus! dit Charles d'Angoulême.

--C'est cela, reprit Pardaillan. Ne parlons plus du signal. Mais vous pouvez continuer votre récit.

La Roussette, à qui la langue démangeait comme à une digne commère qu'elle était, reprit donc:

--Ce fut la Pâquette qui frappa. A peine eut-elle frappé que la porte s'ouvrît. Et nous reculâmes...

--Bah! c'était donc bien terrible?...

--Vous allez voir, reprit la Roussette en frissonnant. Dès que nous fûmes entrées, la porte se referma d'elle-même... la lumière qui inondait la pièce où nous étions s'éteignit. Je poussai un grand cri et tombai à genoux... Je fermai les yeux!...

--Moi aussi! ajouta Pâquette.

--Lorsque je les rouvris, continua la Roussette, je vis qu'un peu de clarté s'était faite dans la pièce, suffisante pour laisser voir deux cordes qui pendaient au plafond, et, au bout de chaque corde, un beau noeud coulant... Alors, je compris que nous allions être pendues, et je me mis à pleurer... Tout à coup, deux hommes apparurent, deux géants masqués de noir. Je ne sais ce que pensait Pâquette, mais moi je ne pensais même plus; l'horreur me paralysait; l'un des géants saisit le noeud coulant qui se balançait au-dessus de ma tête, il baissa ce noeud jusqu'à moi qui étais à genoux, et bientôt je sentis que la corde me serait le cou...

La Roussette, à ce mot, porta la main à son cou, par un geste machinal, et respira longuement. Pâquette murmura:

--Pendant ce temps, l'autre géant me serrait le cou à moi!...

--Et comment fûtes-vous sauvées?

--Vous allez voir, continua la Roussette. Quand j'eus la corde au cou, je me mis à réciter en moi-même une prière pour tâcher au moins de sauver mon âme, puisque je ne pouvais plus sauver mon corps. Ayant entrouvert un oeil, je vis que les deux géants avaient disparu. Nous étions l'une en face de l'autre, à genoux, chacune avec notre corde au cou. Je ne sais quelle figure je pouvais faire, mais celle de Pâquette m'épouvanta. Je voulus lui parler, mais aucun mot ne sortit de ma gorge. Alors, monsieur le chevalier, oh! alors, il se passa une chose vraiment effrayante. Écoutez... Comme je regardais Pâquette que je voyais blanche comme une morte avec des traits tout retournés, je vis que la corde qu'elle portait au cou et qui était accrochée au plafond par l'autre bout, oui... cette corde se mit à se tendre!... Pâquette poussa un cri... Au même instant, elle se mit debout. Et, dans ce même instant, je sentis que la corde que j'avais à mon cou se tendait aussi et, moi aussi, je poussai le même cri.

--Oui, le cri de chat sauvage, hein?

--Oui, monsieur le chevalier, dit la Roussette ébahie. Et, moi aussi, je me mis debout!... Alors, j'essayai de défaire le noeud: impossible!... La corde se tendait. Elle m'attirait vers le plafond... mais elle se tendait lentement, si lentement que je la voyais se tendre, monsieur. Oh! je voulus l'arrêter, je la saisis... Mais la corde continuait de se tendre... Encore un peu, encore une petite secousse, et la corde m'enlèvera, je serai suspendue, je serai pendue.

--Tais-toi! Tais-toi! haleta Pâquette affolée.

Il y eut un instant de silence, pendant lequel la Roussette et Pâquette se remirent de leur émotion en vidant un gobelet de vin que Pardaillan leur versa de la dame-jeanne.