Les Pardaillan — Tome 03 : La Fausta

Chapter 26

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Nous avons vu que Pardaillan et Charles d'Angoulême, en sortant de la Bastille, avaient enfilé la rue Saint-Antoine. Elle était pleine de groupes effarés qui criaient «Aux armes» et couraient aux remparts. Grâce à cette foule, ils passèrent inaperçus dans les groupes. Au bout de cinq cents pas, Pardaillan s'arrêta soudain et s'accota à un mur.

--Qu'avez-vous? dit Charles. C'est l'émotion, n'est-ce pas, cher ami?... ou plutôt... la perte de sang!...

--Non, fit Pardaillan, j'ai faim, voilà tout!

--Nous ne sommes pas loin de la rue des Barrés, dit Charles mais j'ai tout lieu de supposer qu'après ce qui m'est arrivé, mon hôtel est pour nous deux la retraite la moins sûre de tout Paris.

--Au fait, dit Pardaillan qui, à ces mots, fit un effort pour surmonter sa faiblesse, que diable vous est-il arrivé? Comment se fait-il que, vous ayant laissé galopant le long de la Seine et ayant entraîné à mes trousses toute la bande enragée, je yous aie trouvé dûment embastillé?

--Entrons dans ce cabaret, fit Charles, et je vous raconterai mon malheur tout en nous restaurant de notre mieux; car, ajouta-t-il, moi aussi, j'ai faim.

--Un instant, mon duc! Avez-vous de l'argent? moi, je n'ai pas le moindre ducaton, le plus maigre liard.

Charles se fouilla vainement.

--Les scélérats m'ont dépouillé, quand ils m'ont descendu dans le cachot, dit-il.

--En ce cas, dit froidement Pardaillan, il nous faut aller à votre hôtel, quoi qu'il en puisse advenir.

Ils se dirigèrent donc vers la rue des Barrés, que Pardaillan, d'un coup d'oeil prompt et sûr, examina soigneusement avant que d'y pénétrer. La rue était parfaitement déserte et formait un recoin paisible dans la grande rumeur de Paris. Ils entrèrent dans l'hôtel où le chevalier se restaura séance tenante de deux grands coups de vin.

Charles conduisit Pardaillan dans une chambre qui avait été la pièce où son père aimait à se reposer. Là, il y avait des vêtements, de quoi habiller de pied en cap une douzaine de gentilshommes.

--Cher ami, dit le petit duc, voici des vêtements qui ont appartenu au feu roi Charles IX. Voyez donc si, de toutes ces pièces, vous pourrez vous composer un costume.

--Je vous remercie, monseigneur, dit Pardaillan, mais, si je ne me trompe. Sa Majesté Charles IX avait une finesse de taille qui...

--C'est vrai! fit Charles d'Angoulême, et je ne songeais plus que ces habits de roi sont trop petits pour vous.

Il décrocha une longue et solide rapière que Charles IX, grand amateur d'armes, possédait.

--Prenez au moins cette épée que mon père a portée, dit-il.

--Ah! pour cela, oui! dit Pardaillan, qui examina la lame et, finalement, la ceignit avec une satisfaction qui fit briller de plaisir les yeux de Charles.

Le jeune homme, alors, passant dans sa chambre, se hâta de s'habiller, de pied en cap, car lui-même était en guenilles. Puis il rejoignit le chevalier en disant:

--J'ai ordonné à mes gens de nous préparer un de ces bons dîners comme vous les aimez; dans une demi-heure, nous pourrons nous mettre à table et nous causerons.

--Hum! Nous causerons tout aussi bien dehors, et, quant à dîner, nous nous contenterons de la cuisine du premier cabaret. Partons donc, puisque vous voilà équipé... et muni d'or, j'espère?

Pour toute réponse, Charles étala sur la table deux cents doubles ducats d'or dont il prit la moitié, tandis que Pardaillan mettait l'autre moitié dans les poches de sa ceinture de cuir.

En sortant de l'hôtel, le chevalier entra dans une friperie de la Mortellerie et y fit emplette d'un costume. Il compléta son équipement par une bonne cuirasse de cuir de boeuf et par un manteau. Alors, ils se mirent en quête d'une taverne assez solitaire pour qu'ils y fussent en sûreté.

--Maintenant que nous voilà à peu près tranquilles, dit Charles en marchant, je voudrais avant tout que vous me parliez de Violetta vivante.

--Oui, dit vivement le chevalier, par tout ce que j'ai entendu, sûrement, Violetta est vivante...

--Et qu'est-elle devenue? s'écria le jeune duc.

--Ce qu'elle est devenue? dit Pardaillan, nous allons chercher à le savoir quand vous m'aurez expliqué ce qui vous est arrivé. Mais, un mot d'abord: connaissez-vous le sire de Maurevert?

--Je l'ai vu à Orléans quand le duc de Guise y passa.

--Bon. Eh bien, si jamais vous revoyez cet homme, en quelque lieu que ce soit, tâchez de vous emparer de lui...

--Un bon coup de dague ou d'épée...

--Non, non! fit Pardaillan avec un singulier sourire: ne le frappez pas... et puis, tenez, je crois que Maurevert est à l'abri de tout péril... parce qu'il faut... parce qu'il est juste que je puisse lui dire deux mots avant qu'il ne meure. Mais enfin, si vous le voyez, saisissez-le tout vif et me l'amenez; si nous n'avons pas d'ici là retrouvé celle après qui vous courez, Maurevert nous donnera de précieuses indications: il faut que nous retrouvions Maurevert!

--Mais enfin, reprît Charles, expliquez-moi d'abord comment, m'ayant fait donner rendez-vous à Saint-Paul vous deviez m'attendre avec Farnèse, le père de Violetta... et Claude, ce mystérieux inconnu qu'elle semble chérir.

--Donc, je devais vous attendre à Saint-Paul avec Farnèse et Claude? Et je vous y ait fait donner rendez-vous?

--Par la dame d'Aubigné, qui m'est venue voir de votre part...

Charles raconta la visite qu'il avait reçue et ce qui s'en était suivi jusqu'à la scène nocturne dans Saint-Paul.

--Très bien, fit Pardaillan, qui avait écouté attentivement. Maintenant, monseigneur, je vais vous apprendre deux choses: la première, c'est que je n ai pu vous donner aucun rendez-vous avec Farnèse et maître Claude, puisque je n'ai jamais vu ce Claude, puisque je n'ai pas revu celui qui s'appelle prince Farnèse, depuis l'abbaye de Montmartre, puisque, enfin, deux heures après vous avoir quitté, j'étais arrêté à l'auberge de la Devinière!

--Oh! s'écria Charles frémissant, j'ai été joué!

--La deuxième, continua Pardaillan, c'est que la dame masquée et déguisée en gentilhomme ne s'appelait nullement du nom honorable d'Aubigné...

--Et comment s'appelle-t-elle! fit Charles frissonnant.

--Elle s'appelle Fausta! répondit tranquillement Pardaillan. Ce nom ne vous dit rien. Patience! Vous ne tarderez pas à connaître la femme qui s'appelle ainsi... Prenez garde à cette femme, monseigneur!

L'enlèvement de Violetta par Belgodère, Violetta traînée au supplice comme hérétique, sous le nom d'une fille de Fourcaud, tout cela est l'oeuvre de Fausta... Pour la tenir en échec, il suffit de mettre la main sur le sire de Maurevert...

--Oh! Pardaillan, ma tête se perd à sonder ces abîmes. Que vient faire Maurevert en tout ceci?...

--Maurevert pris, peut-être aurons-nous arraché à la main de Fausta une de ses armes les plus redoutables, répondit Pardaillan.

--Pourquoi ne pas vous attaquer directement à elle?

Pardaillan saisit le bras de Charles.

--Laissez-moi faire! dit-il... Violetta est vivante, voilà tout ce qu'il importe de savoir. Quant à Fausta, vous êtes maintenant un de ceux sur qui son regard mortel s'est appesanti, elle vous frappera comme elle a essayé de me frapper, comme elle a frappé ce Farnèse et ce Claude...

--Mais, elle est donc armée d'une véritable puissance?

--Elle est plus reine en France que Henri III n'y a jamais été roi; elle est plus reine à Paris que Guise n'y est roi! Elle a bouleversé le royaume. Elle bouleversera Paris pour vous atteindre... Elle a son armée à elle! Elle a sa justice à elle!

--Impossible! Oh! tout cela n'est qu'un rêve affreux!...

--Enfin! songez à Henri III chassé de Paris! Songez au bûcher préparé pour Violetta! Songez que, nous-mêmes, il n'y a pas deux heures que nous sommes hors de la Bastille!... Songez à maître Claude! Songez au prince Farnèse!

--Pardaillan, haleta Charles, il faut délivrer ces deux hommes!... Où sont-ils? Oh! si vous le savez...

--Ils sont là! dit Pardaillan en désignant une maison à Charles qui s'arrêta, frémissant.

Depuis quelques minutes, ils étaient entrés dans la Cité et l'avaient contournée jusqu'à cette pointe qui s'allongeait derrière Notre-Dame. Le jeune duc se vit en présence de hautes murailles noires, lézardées, une façade sombre et muette avec une porte de fer, de rares fenêtres fermées, une apparence de logis abandonné depuis des années.

--Voici le palais de Fausta! dit Pardaillan.

Charles eut un mouvement comme pour s'élancer. Le chevalier le saisit par le bras.

--Frappez à cette porte de fer! dit-il froidement, et, dans dix minutes, nous aurons rejoint Claude et Farnèse qui agonisent derrière ces murs!... Mais voici justement, près de la maison où l'on agonise, la maison où l'on mange et où l'on boit...

Charles jeta les yeux sur l'auberge que lui désignait Pardaillan. Elle était jolie, accorte, avenante et fleurie.

Pardaillan se souvenait parfaitement que, le soir où il était entré dans le palais de Fausta, une femme évanouie dans ses bras, le soir où il avait eu avec la maîtresse du palais cet entretien qui s'était termine par une bagarre, il se souvenait, disons-nous, qu'entré par le palais c'était par l'auberge qu'il avait pu fuir. Il y avait donc sûrement communication entre le sinistre palais et la jolie auberge.

--Pardaillan! fit Charles haletant, je n'ai pas faim, moi! Il faut les délivrer, ces deux infortunés!...

--Eh! par les cornes du diable, c'est justement pour cela qu'il nous faut aller dîner. Entrons! ajouta-t-il brusquement.

Et il se dirigea vers le cabaret.

Au moment où ils allaient franchir le perron un crieur public apparut, escorté de quatre pertuisaniers, et sonna de la trompe à trois reprises. Si désert que fût l'endroit, les ruelles voisines dégorgèrent aussitôt un flot respectable de curieux et de commères qui entourèrent le crieur.

--Écoutons, dit Pardaillan. Les crieurs racontent souvent des choses fort curieuses, d'autant que celui-ci est escorté de gardes aux armes de notre bien-aimé duc de Guise...

Lorsque le crieur jugea qu'il était environné d'un nombre suffisant d'auditeurs, il se mit non pas à lire, mais à réciter à haute voix un cri qu'il avait sans doute appris par coeur.

«Nous, maître Guillaume Guillaumet, crieur patenté de la ville de Paris, par ordre exprès de Mgr duc, régent de cette ville en l'absence de Sa Majesté le roi... Ordre ci-présent, signé de sa main et scellé de son sceau ducal, faisons savoir à tous et toutes présents, les sommant de le répéter à tous et toutes non présents:

«Le sire de Pardaillan, ci-devant comte de Margency, est déclaré félon, traître et rebelle aux intérêts de l'Eglise et de la Sainte-Ligue.

«Il est mandé à tout féal serviteur de la foi ecclésiastique ou laïque, de saisir au corps ledit sire de Pardaillan et de le livrer à l'Official.

«Que, s'il ne peut être saisi vif, soit livré mort.

«Que ledit sire de Pardaillan est de taille moyenne, plutôt grand, large des épaules, portant costume de velours gris et chapeau à plume de coq; qu'il porte moustache à retroussis et barbiche à la royale, qu'il a le front haut, les yeux éclairs, la figure insolente; et qu'à ces signes on ne peut manquer de le reconnaître, en quelque lieu qu'il se cache.

«Faisons en outre connaître et promettons:

«Qu'une somme de cinq mille ducats d'or sera remise à quiconque saisira vif ledit sire de Pardaillan, ou présentera sa tête soit à l'Official, soit au grand prévôt, soit à tout autre officier de justice.»

Maître Guillaume Guillaumet souffla une fois dans sa trompe, ce qui signifiait que le cri était terminé.

Dans la salle commune du Pressoir-de-Fer où Pardaillan et Charles entrèrent, le premier très calme, le deuxième bouleversé et livide, on ne s'entretenait que du cri. Les demandes, les réponses se croisaient, et, toujours comme un prestigieux refrain, revenait ce mot qui semblait sonner comme du métal:

--Cinq mille ducats d'or!...

Pardaillan avait tranquillement traversé la salle commune et gagné un cabinet éloigné que le chevalier se rappelait avoir franchi d'un bond, le soir de son algarade dans le palais Fausta; il voulait se rapprocher le plus possible de la porte de communication, Il s'assit à une table. Et, à la femme qui vint demander ce qu'il fallait servir à ces gentilshommes, il répondit:

--A dîner! le cri du sieur Guillaumet m'a creusé l'appétit.

Dix minutes plus tard, une jolie omelette, dorée à souhait, laissait échapper son fumet parfumé. En quelques bouchées, Pardaillan expédia l'omelette. Puis il attaqua un pâté d'anguilles, dont il ne laissa que la terrine. Le tout, arrosé de quelques flacons d'un petit vin des coteaux de Saumur, pétillant comme du Champagne. Sans perdre un coup de dents, Pardaillan grommelait parfois:

--Mangez donc, morbleu! Vous faites là une mine de carême...

Charles, en effet, ne suivait l'entrain du robuste dîneur que de fort loin et sans conviction.

L'hôtesse, une grande et forte rousse qui avait dû être fort jolie aux temps déjà lointains de sa jeunesse, venait de déposer sur la table un grand pot en disant:

--Ce sont des pêches cuites au vin, au sucre et à la cannelle. C'est délicieux.

Pardaillan vida les trois quarts du pot dans son assiette, et, ayant goûté, déclara:

--Merveilleux!

--C'est moi qui ai inventé cet entremets, dit l'hôtesse dont les grands yeux de brebis s'emplirent de contentement.

--Et comment vous nomme-t-on, ma toute belle? reprit le chevalier.

--La Roussette, mon gentilhomme, pour vous servir.

--Tudieu! le joli nom... Madame la Roussette, je vous déclare que votre auberge est la première de Paris!

A ce moment, un jeune homme vêtu de noir entra, s'assit à une table voisine. Les yeux pâles de ce jeune homme se fixèrent un instant sur le chevalier et il tressaillit.

Pardaillan se tourna vers l'hôtesse et lui dit avec un sourire:

--Madame la Roussette, je m'installe dans votre auberge et n'en bouge plus tant qu'il y aura un écu dans ma ceinture...

Cependant, Charles contemplait Pardaillan d'un regard navré.

--Par la mort-diable! s'écria Pardaillan en voyant revenir la Roussette qui venait de servir le jeune homme vêtu de noir, on croirait, mon cher compagnon, que vous avez un crime sur la conscience. Vous ne seriez pas plus triste si vous étiez ce Pardaillan dont M. le crieur patenté de la ville de Paris vient de mettre la tête à prix, un joli prix, d'ailleurs. Cinq mille ducats d'or! Peste!... Je voudrais bien connaître ce Pardaillan!

Ici, la physionomie de la Roussette devint grave et elle prononça:

--Moi, je le connais...

-Charles d'Angoulême fit un bond. Pardaillan, sous la table, lui écrasa le pied.

--Ah! ah! fit-il.

--Mais oui, je le connais! dit la Roussette.

Pardaillan pivota sur sa chaise, s'accouda à la table, regarda l'hôtesse en face, et dit:

--Dépeignez-le-moi, j'ai envie de gagner les cinq mille ducats, tiens!...

--Je gage dix nobles à la rose que vous le connaissez aussi, dit tranquillement de sa place le jeune homme noir à l'oeil pâle.

L

OU PARDAILLAN DÉCOUVRE QUE L'HÔTESSE EST PLUS BELLE QU'ELLE N'EN A L'AIR

Pardaillan loucha vers sa rapière, puis vers l'inconnu qui venait de parler ainsi. Mais ce jeune homme avait laissé retomber sa tête sur sa poitrine.

--Ah! ça, monsieur, dit Pardaillan, mais vous le connaissez donc?...

--Je le connais! répondit l'inconnu.

--Mais, moi aussi, je le connais, fit à ce moment une voix douée.

Et une femme, qui, depuis quelques minutes, venait d'entrer dans le cabinet, s'avança en souriant et s'appuya au bras de la Roussette.

Pardaillan éclata d'un rire nerveux.

--Ah! ça, reprit-il, mais tout le monde le connaît donc?...

--N'est-ce pas que nous le connaissons, Pâquette? fit la Roussette.

--Sans doute! répondit Pâquette.

--Eh bien, dépeignez-le-moi! dit Pardaillan.

--Si c'est pour gagner les cinq mille ducats, fit la Roussette en secouant la tête, ne comptez pas sur moi!

--Ni sur moi! dit Pâquette.

Cette fois, l'étonnement de Pardaillan fut au comble.

--Voyons, fit-il brusquement, asseyez-vous là. Je n'ai nulle envie de gagner les cinq mille ducats d'or Et, la preuve, en voici dix pour vous et dix pour vous...

La Roussette et Pâquette ouvrirent des yeux énormes.

--Ramassez donc, morbleu! fit Pardaillan qui poussa les deux tas d'or. Mais, en revanche, racontez-moi comment vous connaissez le sire de Pardaillan.

Les deux hôtesses se poussèrent du coude, s'interrogèrent du regard, puis raflèrent l'or et s'assirent.

--Puisque Votre Altesse le désire, fit la Roussette. Mais nous ne dirons pas comment est fait le sire de Pardaillan...

--C'est inutile.

--Eh bien, donc, mon gentilhomme, vous n'êtes pas sans avoir remarqué que notre auberge est à l'enseigne du Pressoir-de-Fer? Eh bien, c'est en souvenir du chevalier de Pardaillan... La chose se passa dans la nuit du 24 août 1572.

--La nuit où on commença à exterminer les damnés huguenots, ajouta Pâquette.

--A cette époque-là, nous connaissions une femme qui s'appelait Catho.

Dans l'oeil de Pardaillan s'alluma une singulière flamme d'attendrissement. La Roussette continua:

--Nous aimions Catho comme une soeur. Et Catho aimait le chevalier de Pardaillan, sans le lui avoir jamais dit. Et Catho se serait fait tuer pour le chevalier. La preuve, c'est qu'elle se fit tuer...

--Ah! Elle se fit tuer! murmura Pardaillan d'une voix rauque.

--Oui, la pauvre fille!... Mais, pour en revenir au chevalier, lui et son père, un vieux que je vois encore, long, sec, maigre, le visage terrible... tous deux, donc, étaient enfermés au Temple et condamnés à un supplice dont vous n'avez pas d'idée. Il paraît qu'on les avait mis dans une cage de fer dont les parois devaient se rapprocher l'une de l'autre et les écraser. Comment Catho apprit-elle la chose? Nous l'ignorons!... Mais il faut que vous sachiez qu'elle ameuta toutes les ribaudes, depuis la rue Tirechappe jusqu'aux Blancs-Manteaux.

Pardaillan ferma les yeux. Il revécut la terrible scène évoquée par la Roussette. Il rouvrit les yeux. Ces yeux étaient hagards et firent peur aux deux femmes. Il se mit à rire. Ce rire fit frissonner Charles. Et Pardaillan, se tournant vers le jeune homme noir aux yeux pâles, dit d'une voix qui l'étonna lui-même:

--Eh! monsieur... voulez-vous gagner les cinq mille ducats d'or?...

L'inconnu redressa la tête, s'approcha, s'assit près du chevalier et répondit:

--Non, monsieur, car, plutôt que de vous dénoncer et de vous livrer, je me couperais la langue avec les dents... m'entendez-vous, monsieur de Pardaillan?...

A ce nom ainsi prononcé, la Roussette et Pâquette jetèrent un cri. Pâquette courut à la porte et la ferma vivement. Charles, qui s'était levé d'un bond, se rassit alors. Pardaillan passa les deux mains sur son front.

--Qui êtes-vous, monsieur? demanda le chevalier.

--Regardez ces deux femmes, monsieur de Pardaillan, répondit l'inconnu. Ce sont de pauvres tenancières d'une auberge à écoliers; cinq mille ducats seraient pour elles la fortune. Pourquoi ai-je lu sur leurs visages qu'elles mourraient plutôt que de trahir Pardaillan?...

--Parce que les ribaudes et les pauvres gens l'aimaient, dit la Pâquette.

--Parce que maintes fois sa rapière mit en fuite le guet qui emmenait quelque hère à la prison, dit la Roussette.

Et la Roussette ajouta:

--Parce que Catho disait: «Il est l'ami de tout ce «qui pleure.» Oui, Catho nous dit cela quand elle réunit toutes les pauvres ribaudes, vieilles et jeunes. Et tout ce qui avait souffert se rua sur le Temple pour délivrer l'ami de ceux et de celles qui pleurent... Et, maintenant que je vous vois, oh!... monsieur... comme je suis heureuse d'avoir été de celles qui marchèrent sur le Temple!

Pardaillan regarda la Roussette. Elle était comme rajeunie et transfigurée. Elle était belle, la ribaude vieillie, de toute la beauté de sa pauvre âme ignorante et simple.

Et Pardaillan, voyant ses larmes, fut remué jusqu'au fond du coeur. Un coup de soleil pénétra jusqu'à ce coeur, et, ayant vidé son verre, tout embarrassé, il se mit à rire de son bon rire, ne sachant que répondre à ces ribaudes.

Il saisit simplement une main de la Roussette, une main de Pâquette et les réunit sous le même baiser très respectueux, ce dont les deux ribaudes pâlirent d'orgueil, car on ne baisait la main qu'aux rois et aux princesses.

--A mon tour! dit alors le jeune homme noir. Je ne vous trahirai pas, chevalier de Pardaillan, parce qu'un jour, jour de carnage et d'horreur, vous poursuivi, vous traqué, vous avez rencontré près du cimetière des Innocents un enfant qui cherchait la tombe de sa mère; parce que vous avez consolé cet enfant, que vous l'avez pris par la main et conduit sur la tombe; parce que cet enfant vous a regardé et a juré de ne jamais vous oublier; parce que je suis cet enfant, monsieur, et que je m'appelle Jacques Clément!...

A ces mots, et avant que Pardaillan eût pu faire un geste, Jacques Clément se tourna vers les deux hôtesses, fit un signe mystérieux de reconnaissance et dit:

--Adieu, chevalier de Pardaillan. Suivez votre destinée qui est flamboyante. Moi, je suis la mienne qui est effroyable... Allons, femmes, ouvrez-moi la porte de communication!...

La Roussette et Pâquette avaient vu le signe. Elles marchèrent vers le fond de la pièce et disparurent dans une salle voisine, suivies de Jacques Clément. Pardaillan avait saisi la main de Charles d'Angoulême et avait murmuré:

--La porte de communication!... C'est-à-dire le moyen d'arriver jusqu'à Claude et Farnèse... et, peut-être, jusqu'à Violetta!...

LI

LE PALAIS DE FAUSTA

Les deux hôtesses avaient donc introduit Jacques Clément par la fameuse porte, dans une grande salle ornée de meubles luxueux. Cette salle, Jacques Clément la reconnut. Il frémit en se rappelant l'orgie à laquelle il avait été attiré. Cette fois, il ne s'agissait pas d'orgie. Il s'agissait, pour lui, d'aller prendre les ordres de Dieu pour le grand acte qui se préparait.

C'était la deuxième fois qu'il venait à l'auberge du Pressoir-de-Fer. La première, il y avait été attiré pour une orgie; la deuxième, qui était celle-ci, il y était envoyé par la duchesse de Montpensier pour discuter du suprême intérêt de la religion.

Dans la salle aux orgies, il dut répéter le signe de reconnaissance.

--Est-ce tout? demanda la Roussette.

--C'est tout pour avoir le droit de venir jusqu'ici, dit le moine, mais, comme je veux aller plus loin, regardez...

Et il traça en l'air, du bout du doigt, une sorte de triangle. C'était le deuxième signe qui permettait d'aller plus loin.

Alors, la Roussette, soulevant une tapisserie, découvrit une porte en disant:

--C'est ici.

Les deux hôtesses disparurent de la salle et Jacques Clément frappa d'une façon spéciale à la porte qui lui avait été indiquée. Comme s'il eût été attendu, cette porte s'ouvrit aussitôt. Jacques Clément entra et, se vit alors dans une pièce éclairée par la lumière d'une lampe, bien qu'il fît grand jour au-dehors. Une femme, vêtue de blanc, assise dans un grand fauteuil, presque dans l'ombre, lui fit signe d'approcher.

--Vous êtes messire Jacques Clément? demandât-elle.

--Oui, madame. Je suis celui que vous dites.

--Et vous savez qui je suis, moi?

--Je présume que vous êtes celle qu'on nomme princesse Fausta!...

--En effet..., dit Fausta de ce ton de simplicité qu'elle prenait pour ne pas effrayer les gens de prime abord.

--Mon révérend prieur, le très vénérable Bourgoing, m'a dit que je pouvais avoir confiance en vous, reprit Jacques Clément.

--En effet, vous pouvez avoir toute confiance en moi.

--Voici donc ce qui m'amène, madame...

--Parlez sans crainte, dit Fausta.

--Oui, dit le moine, oui, je comprends, je sens, je vois que je puis parler sans crainte... Eh bien, madame, mon coeur a conçu un terrible projet. Ce projet, je l'exécuterai même si je dois être damné. Mais j'ai demandé au révérend père Bourgoing de m'accorder la sainte absolution, et il m'a répondu que, pour un cas aussi grave, il n'y avait qu'une personne au monde capable de donner l'absolution... j'entends l'absolution d'avance.

--Et cette personne? demanda, Fausta.