Les Pardaillan — Tome 03 : La Fausta
Chapter 23
Tout à coup le duc tressaillit. La cérémonie était terminée; le prêtre, ayant prononcé la formule d'union, se retirait; l'époux, Maurevert, se relevait. Et alors. Guise, debout, constata que l'épouse était évanouie, morte, peut-être! Ce qu'il avait pris pour une attitude de tendresse n'était que l'attitude d'un corps qui ne se soutient plus. A ce moment, deux femmes sortaient de la sacristie. Une voix prononça:
--Conduisez-la jusqu'à la litière, et qu'on m'attende.
«La voix de Fausta!» murmura le duc.
Maurevert... l'époux... n'accompagnait pas l'épousée!... Les deux femmes avaient pris l'inconnue vêtue de blanc, et la soutenaient ou plutôt l'emportaient évanouie. Elles passèrent près de Guise. Et, à la faible lueur de cette lumière diffuse vaguement épandue dans l'église, il jeta un regard avide sur cette femme évanouie. Et il étouffa une sorte de rugissement qui gronda sourdement dans sa gorge. Cette femme, c'était celle qu'il aimait à en devenir fou, c'était la petite bohémienne, c'était Violetta...
En quelques instants, l'église fut vide. Et Guise, revenu de sa stupeur, allait s'élancer, lorsque, du fond du choeur, il vit venir deux hommes dont il reconnut l'un:
Maurevert! L'époux! Le mari de Violetta!...
Que signifiait cet étrange mariage? Pourquoi Maurevert venait-il d'épouser Violetta? Ces questions tourbillonnèrent dans sa tête... Il voulait savoir!... Et il se renfonça dans son ombre, prêtant l'oreille à ce que disait Maurevert ou, plutôt, l'inconnu qui l'accompagnait...
Puisque Maurevert était là encore, Violetta, l'épousée, ne pouvait s'éloigner sans doute!... Il allait donc savoir la vérité. Haletant, il écouta ardemment et, tout de suite, il reconnut la voix de l'inconnu... c'était la même voix qui avait ordonné que l'épousée attendît dans la litière... c'était Fausta.
--Donc, disait Fausta, vous passez au palais de la Cité, et vous y touchez les cent mille livres convenues. Pour le reste, fiez-vous à moi. Le duc sera roi dans un mois. Il oubliera alors la petite bohémienne. Et, même s'il apprenait ce qui vient de se passer, je vous garantis le pardon. Ce qui est dit est dit: vous serez capitaine des gardes de Sa Majesté Henri quatrième roi de Lorraine et de France.
--Ah! madame, fit Maurevert, la minute où je vous ai rencontrée est une minute à jamais bénie dans mon existence! Comment pourrai-je m'acquitter envers vous?...
--Je vous l'ai dit! répondit Fausta d'une voix sombre.
--Oh! soyez tranquille pour ce qui est convenu de cette petite...
--Donc, vous partez?
--Je pars. Mais vous savez, madame, qu'avant de quitter Paris j'ai quelqu'un à voir.
--Allez donc voir cet homme, puisque vous le voulez!...
--Ah! je renoncerais à tout plutôt que de renoncer à cette joie de le voir enchaîné, enfin à ma merci!...
--Bien. Moi, cependant, je vous garderai votre... femme.
--Merci, madame! ricana Maurevert. Et où la retrouverai-je?
--Lorsque vous sortirez de la Bastille, sortez de Paris et allez trouver l'abbesse des Bénédictines de Montmartre. Elle vous remettra votre épouse... et vous donnera mes dernières instructions. Allez...
Guise vit Maurevert s'incliner profondément devant Fausta, baiser sa main, puis s'élancer au-dehors. Il savait maintenant où retrouver Violetta; il avait au moins deux ou trois heures devant lui. Il attendit donc.
Fausta marcha jusqu'à la litière qu'entouraient une douzaine de cavaliers, dont l'un portait une torche. Le reste de la rue semblait désert.
Le véhicule s'ébranla avec son escorte et disparut bientôt au fond de la rue Saint-Antoine. Fausta était demeurée seule. Elle fit quelques pas hésitants vers la Bastille, puis, soudain, s'arrêta, comme indécise. A ce moment, le duc s'approcha d'elle.
--Madame et bien-aimée Souveraine, les rues de Paris sont peu sûres à cette heure. Vous êtes depuis trop peu de temps à Paris pour le savoir. Mais, moi qui le sais, ce m'est un devoir que de vous offrir l'appui de mon bras et la protection de mon épée...
Fausta n'avait pas eu un geste de surprise.
--Duc, répondit-elle gravement, vous savez que je suis celle que rien ne peut atteindre, et qu'il n'y a pas de danger pour moi dans ces rues, fussent-elles remplies de truands. L'épée temporelle que vous m'offrez est bien peu de chose auprès de l'épée spirituelle dont je puis disposer... Duc, vous sortez de cette église, continua-t-elle en désignant Saint-Paul.
Ce n'était pas une question. Fausta affirmait comme si elle eût été sûre. Pourtant, elle ne savait pas.
--Oui, madame! répondit Guise, et c'est justement parce que je sors de cette église que...
--Eh bien, rentrons-y! interrompit Fausta. Pour ce que nous avons à dire, peut-être, nous serons mieux placés, nous mettant sous le regard de Dieu...
Et Fausta, résolument, marcha vers Saint-Paul, où elle entra. Guise, partagé entre l'irritation et la crainte, la suivit jusqu'au choeur où elle s'arrêta. Fausta prit alors la main de Guise et, d'une voix rude, rauque, menaçante, prononça:
«Au nom de la Sainte Trinité. Je jure sur Dieu le créateur, touchant cet Evangile, et sous peine d'anathématisation et damnation éternelle, que je suis entré en la sainte association catholique, suivant la formule qui m'a été lue loyalement et sincèrement, soit pour y commander, soit pour y obéir.
«L'association des princes, seigneurs et gentilshommes catholiques doit être faite et est faite pour rétablir la loi de Dieu en son entier, remettre et retenir le saint service d'icelui selon la forme et la manière de la sainte Eglise catholique, apostolique et romaine, abjurant et renonçant toutes erreurs au contraire.»
C'était la formule de la ligue dont Guise était le chef suprême.
Fausta laissa retomber la main de Guise.
--Voilà ce que vous avez juré, dit-elle.
--Et ce que je suis prêt à jurer encore.
--Bien! dit Fausta. Maintenant, duc, une question: savez-vous la peine infligée dans nos traités à tout catholique épousant une hérétique?...
--La peine de mort, répondit Guise en frissonnant.
Sombre, agité de pensées contradictoires, le Balafré était résolu à poursuivre Violetta. Et il comprenait que la papesse... la souveraine voulait lui arracher Violetta.
Alors, quoi?... Briser violemment avec la Fausta? Mais la Fausta était la source même de sa puissance. Par des fils invisibles, elle tenait la Ligue dans ses petites mains!
Renoncer à Violetta!... A cette pensée, il sentait la rage gronder en lui et sa tête se perdre en combinaisons inspirées par la folie. Fausta reprît:
--La peine de mort appliquée non seulement à celui qui épouse une hérétique, mais encore à celui qui, par le contact de l'hérétique, devient lui-même démoniaque. Est-ce vrai?
--Ces lois, dit Guise d'une voix rauque, vous savez bien, madame, que nous les avons faites pour maintenir le commun des ligueurs dans l'obéissance absolue. Vous savez que, nous qui pensons, nous qui sommes la tête, nous ne pouvons nous soumettre à de telles servitudes!...
--Duc, est-ce bien vous qui parlez ainsi! dit sourdement Fausta. Vous, le chef! Vous, le roi de demain! Vous avez juré, duc! Si votre serment n'est pas valable, dites-le! Si la parole d'un Guise ne vaut pas la parole du dernier de nos ligueurs, dites-le, qu'on le sache! Et on le saura!... Parlez, duc. Un seul mot, un seul: êtes-vous parjure?, ne l'êtes-vous pas?...
Guise trembla. En un instant, il vit Paris révolté contre lui.
--Par le Dieu vivant, gronda-t-il, nul ne pourra jamais dire qu'Henri de Lorraine a manqué à son devoir. Mais celle que j'aime n'est pas hérétique!...
--Celle que vous aimez! Vous parlez de la bohémienne Violetta, n'est-ce pas? Eh bien, écoutez!... Le soir du dimanche de Saint-Barthélémy, il y a seize ans, duc, vers onze heures, une troupe de bons catholiques envahit un hôtel qui se trouvait dans la Cité, devant Notre-Dame.
--Je me rappelle, dit le Balafré, qui frissonna au souvenir des horribles scènes évoquées par Fausta.
--Bien... Depuis la veille, duc, vous aviez parcouru Paris comme l'ange exterminateur. Et, partout où vous passiez, le sang coulait, les incendies s'allumaient, les cadavres s'amoncelaient...
Le duc laissa retomber sur sa poitrine sa tête livide et murmura:
--Coligny! Rohan! Condé! Montaigues!...
--Montaigues! reprit Fausta. Celui-là, sans doute, vous semblait plus redoutable que les autres! Son crime était plus atroce, peut-être! son hérésie plus enracinée! Car, la mort ne vous parut pas une expiation suffisante! Vous trouvâtes le châtiment qui convenait à Montaigues! Et, puisque son âme était ténébreuse, vous décidâtes qu'il achèverait sa vie dans les ténèbres: Montaigues, sur un signe de vous, eut les deux yeux crevés! Est-ce vrai?
--C'est vrai! dit Guise dans un soupir qui était peut-être l'aveu d'un remords...
--Bien... Ce Montaigues, vous savez comme il est mort. Vous savez qu'il avait versé dans l'esprit de sa fille toute la pensée d'hérésie qui souillait son esprit... Vous savez à quel crime abominable il poussa Léonore et que cette fille osa accuser un évêque d'avoir été son amant!... Vous savez que Léonore de Montaigues mit au monde une fille trois fois maudite, qui naquit au pied du gibet...
--Que vais-je apprendre? haleta Guise.
--Ce que vous comprenez déjà, répondit Fausta: que Violetta, c'est la fille du gibet!
--La fille de Léonore de Montaigues? balbutia le duc.
--Oui! Comprenez-vous, maintenant?... Je veillais sur vous, par bonheur! Je suis parvenue à conduire cette fille des races maudites jusqu'au pied du bûcher...
--Grâce pour elle!... Oh! ne la tuez pas!... Il ne faut pas qu'elle meure... car je mourrais aussi, moi!
--Vous me faites pitié, duc!... J'attendrai donc, pour ordonner son supplice, que nous ayons trouvé l'exorcisme suffisant et que vous soyez guéri...
--Mais pourquoi ce mariage? gronda le duc. Pourquoi Maurevert est-il devenu l'époux de Violetta? Ce qui est vrai pour moi ne l'est donc pas pour lui? Maurevert n'est-il pas souillé?... Ah! qu'il prenne garde!...
--Laissez votre poignard tranquille, dit Fausta. Il doit vous servir pour frapper les ennemis et non pas le plus dévoué de vos serviteurs... Maurevert a consenti à ce simulacre pour éloigner de vous la bohémienne hérétique... Mais Maurevert ne sera pas l'époux de Violetta...
--Que sera-t-il donc pour elle?
--Il sera son geôlier!...
Guise songeait. De tout ce que Fausta venait de lui dire, il ne retenait qu'un fait... mais ce fait le bouleversait et lui inspirait une sorte d'horreur.
Oui, c'était vrai! C'est lui qui avait fait subir à Montaigues l'effroyable supplice de l'aveuglement. Et c'était la descendante de cet homme qu'il aimait!..
Fausta l'avait acculé au dilemme: renoncer à Violetta ou renoncer à la couronne! Et Guise ne voulait renoncer ni à l'une ni à l'autre. Il fallait gagner du temps.
--Vous m'avez rappelé mes serments, dit-il enfin, je vais vous en demander un autre. Je suis prêt à tenir les miens. Je tiens la bohémienne pour hérétique. Je crois, j'espère, par votre toute-puissante intercession, me guérir de cet amour... Mais, à votre tour, jurez-moi que Maurevert ne sera pas l'époux de cette fille!
--Je vous le jure, duc, Violetta ne sera l'épousée ni de Maurevert ni d'aucun autre, jusqu'au moment où vous-même, enfin guéri, donnerez l'ordre de la supplicier...
Quelques minutes de silence s'écoulèrent; Guise songeait et voici comme il arrangeait les choses: Violetta prisonnière, il la retrouverait quand bon lui semblerait. Prisonnière dans l'abbaye de Montmartre, sous la garde de Maurevert, elle ne pouvait lui échapper. Donc, il se servait d'abord de Fausta, pour conquérir la couronne. Une fois roi... il verrait à mettre Fausta elle-même à la raison.
--Adieu donc, madame et souveraine, dit-il en s'inclinant. Je compte sur votre parole sacrée!
XLV
LA REVANCHE DE BUSSI-LECLERC
Maurevert, comme il l'avait dit, était attendu dans la rue par Bussi-Leclerc.
--Tout s'est bien passé? demanda celui-ci, qui songeait, en souriant, à la présence du duc de Guise.
--Sans doute! fit Maurevert étonné. Pourquoi?...
--Pour rien! Marchons...
--Oui, marchons. J'ai hâte de voir l'homme.
Bussi-Leclerc se mit à siffler une fanfare de châsse et Maurevert hâta le pas. Quelques minutes plus tard, ils franchissaient le pont-levis et entraient dans la Bastille.
--Voilà mon domaine! fit en riant Bussi-Leclerc. Ce n'est pas gai. Drôle d'idée qu'a eue notre duc de me faire gouverneur de la Bastille!
--Non, ce n'est pas gai! C'est même terrible, dit Maurevert avec une sombre joie. Où est-il?... Allons!...
--Patience, que diable! Holà! quatre gardes et un falot!...
Quatre soldats armés d'arquebuses et un geôlier, porteur d'une lanterne, s'élancèrent à l'ordre.
--Marche devant, dit Bussi-Leclerc au geôlier. Et vous, suivez-nous, ajouta-t-il en se tournant vers les quatre arquebusiers.
On traversa des cours, on passa sous des voûtes, Bussi-Leclere sifflait entre les dents; Maurevert frissonnait. Et, pourtant, une joie sauvage faisait battre son coeur à grands coups.
Ils étaient arrivés dans une étroite cour où on entrait après avoir franchi une lourde grille. La cour était infecte. Là, s'arrondissait un colosse de pierre dont la tête se perdait dans le ciel noir: c'était la tour du Nord.
--C'est là que nous mettons les plus intraitables. N'est-ce pas. Comtois?
Comtois, le geôlier, hocha la tête et se mit à ouvrir la porte. Une bouffée d'air méphitique frappa Bussi-Leclerc au visage.
Comtois commença à descendre; Maurevert, derrière lui, jetait un avide regard au fond des ténèbres où il s'enfonçait; puis, venait Bussi-Leclerc; puis, les quatre arquebusiers. L'escalier tournait et s'enfonçait comme une effroyable vis de pierres verdâtres. Au bout de trente marches, on s'arrêta. L'air était à peine respirable.
Bussi-Leclerc toucha du bout du doigt une porte et dit:
--Numéro quatorze!
--Numéro quatorze? fit Maurevert hagard.
--Eh! oui... ce bon petit duc... M. d'Angoulême...
--Et que m'importe le duc d'Angoulême! gronda Maurevert. Descendons!
Et il poussa le geôlier. A ce moment, du fond du cachot numéro quatorze, un grand cri dément jaillit et réveilla de sinistres échos dans l'escalier.
Bussi-Leclerc avait pâli. Ce bretteur, ce spadassin, sans foi ni loi, n'avait pas encore l'âme d'un geôlier.
--Voici le numéro dix-sept! dit tout à coup Comtois en s'arrêtant devant une porte.
--Ouvre! dit Maurevert d'une voix rauque.
Il prit le falot des mains du geôlier, et, comme celui-ci ne se hâtait pas assez à son gré, il poussa lui-même les verrous. La porte s'ouvrit toute grande. Maurevert, le falot à la main, fit deux pas dans cette sorte de trou qui était un cachot. La faible lueur de la lanterne éclaira le trou, les pierres rongées portant des inscriptions. Et son regard s'arrêta au fond du cachot.
Là, contre la paroi, deux anneaux scellés dans le mur supportaient deux chaînes rouillées. Les deux anneaux inférieurs encerclaient les deux chevilles d'un homme. Et, cet homme, debout, appuyé à la paroi, cet homme sur qui Maurevert levait son falot, cet homme le regardait...
Bussi-Leclerc entra et fit sortir le geôlier. Maurevert tremblait légèrement. Il considérait le prisonnier avec un sourire indescriptible. Le prisonnier souriait aussi, mais d'une autre manière. Maurevert, au bout d'un instant de contemplation, accrocha son falot à un clou. Et il dit:
--Te voilà donc, Pardaillan. Depuis seize ans que nous passons le temps à courir l'un après l'autre, nous nous retrouvons donc enfin...
--Tiens! fit paisiblement Pardaillan, voici M. Bussi-Leclerc, geôlier en chef de ce gai séjour!
Maurevert grinça des dents et dit:
--Tu n'oses ni me regarder, ni me parler, sire de Pardaillan. Mais, moi, je te parle et te regarde. Je suis venu pour cela. Tu m'écouteras donc, malgré toi...
--Monsieur Leclerc, dit Pardaillan, l'épée qui vous bat les mollets est bien longue, moins longue pourtant que celle que je vous fis sauter des doigts dans le moulin.
Bussi-Leclerc pâlit et grommela un juron.
--Hâte-toi, gronda-t-il, hâte-toi, Maurevert, car je ne répondrais pas de daguer le démon...
--Bah! fit Pardaillan, vous n'oseriez, monsieur Leclerc. En effet, on ne m'a enchaîné que par les pieds, et mes mains libres vous font peur...
Pardaillan se mit à rire, d'un rire qui fit frissonner les quatre arquebusiers restés dans le couloir.
--Par la mort-Dieu! vociféra Bussi-Leclerc en dégainant.
--Laisse! Laisse! fit Maurevert d'une voix qui coula comme du fiel. Le sire de Pardaillan a raison.
Le tourmenteur qui va venir demain serait trop vexé de n'avoir qu'un cadavre à torturer... Et alors...
Pardaillan riait toujours.
--Monsieur Leclerc, continua-t-il, interrompant Maurevert comme s'il n'eût pas été là, monsieur Leclerc, savez-vous que j'ai cru, moi aussi, à votre illustre renommée de maître d'armes invincible? Quand je vous ai vu devant moi, l'épée à la main, je n'ai pu m'empêcher de recommander ma pauvre âme à Dieu. Miséricorde, je me voyais en capilotade! Juste comme je me disais cela, monsieur Leclerc, votre épée s'est mise à décrire dans l'air un arc de quinze pieds. Quel saut! Et quel sot j'étais de croire que j'avais un maître devant moi, quand vous n'étiez qu'un méchant prévôt... un écolier!
Bussi-Leclerc écumait. Chaque parole de Pardaillan était un coup de poignard à sa vanité...
--Tu trouveras demain un maître à enfoncer les coins! rugit Bussi-Leclerc.
--Un écolier? reprit Pardaillan, un bon écolier, je l'avoue. On voit que vous avez fréquenté les tripots, monsieur Leclerc. Oui, il faut être juste: avec une dizaine d'années d'étude encore, vous serez un écolier avouable, presque un bon prévôt...
Cette ironie arracha au maître d'armes une imprécation de rage:
--Misérable! Tu me pris en traître!
Peu à peu, il en arrivait à oublier la situation. Il ne voyait plus en Pardaillan qu'un maître qui se vantait de l'avoir vaincu. Il se croyait à la salle d'armes et, tirant son épée, il commença une démonstration.
--Voici, écumait-il, je tenais mon épée en tierce, comme ceci... regarde, Maurevert... lorsque...
--Oh! monsieur Leclerc, interrompit le rire terrible de Pardaillan, quelle garde avez-vous là?... Trop de raideur dans le poignet, que diantre!
--Démon! vociféra Bussi-Leclerc; il me donne la leçon!...
Il rengaina son épée. Il était livide de rage. Et, soudain, il tendit le poing à Pardaillan, grommela un juron, fit deux appels du pied comme s'il eût répondu à une provocation et sortit du trou noir, du cachot, de l'antre effroyable, poursuivi par le rire féroce de Pardaillan.
--Le démon est enragé! gronda Leclerc en se bouchant les deux oreilles.
Il eût pleuré. Son amour-propre saignait à vif. Il fit un geste pour ordonner aux arquebusiers d'attendre Maurevert et remonta l'escalier quatre à quatre.
--Or ça dit alors Maurevert, tandis que tu vis encore, sire de Pardaillan, écoute-moi. Je ne suis pas Bussi-Leclerc, moi, et j'avoue que j'ai eu peur de toi... Maintenant que te voilà enchaîné, je n'ai plus peur, tu comprends?... L'homme qui est devant toi s'appelle Maurevert... comprends-tu cela?... ce Maurevert qui porte à la figure la trace du coup de rapière dont tu la cinglas!... Maurevert, qui porta l'un des derniers coups dont mourut ton truand de père!... Maurevert qui fournit là-haut, sur les pentes de Montmartre, ce joli coup de poignard dont mourut la demoiselle de Montmorency, ta maîtresse!...
Le misérable étudiait attentivement l'effet de ces paroles.
Sur la physionomie étrangement paisible du chevalier, il ne vit aucun frémissement. Pardaillan ne le regardait pas. Seulement, il avait sa main droite dans son pourpoint. Et, au souvenir de son père, mort entre ses bras, au souvenir de celle qui était l'adoration fidèle de sa vie, cette main s'était crispée; la clameur de détresse qui grondait dans cette poitrine ne s'échappa pas.
«Enfer! gronda en lui-même Maurevert plus livide, est-ce qu'il ne souffrirait plus du passé?... Tu m'as bien cherché, reprit-il tout haut. Voilà des années et des années que tu cours après moi. Voilà des années que je passe, moi, à te fuir... A la fin, je me suis demandé ce que tu pouvais bien avoir à me dire... et je me suis arrangé pour nous ménager ce rendez-vous...
Voyons, je suis prêt à t'entendre. Qu'as-tu à me dire?...
Pardaillan suivait des yeux le vol affolé d'une chauve-souris qui tournoyait dans l'étroit espace.
--Voyons si elle trouvera moyen de sortir, murmura le chevalier.
Maurevert trembla de rage.
--C'est bon, dit-il; toi aussi, tu sortiras d'ici; mais tu en sortiras les pieds devant. Sois tranquille, Pardaillan. Tu ne t'en iras pas seul au cimetière des suppliciés: je te suivrai jusque-là... Et, quand j'aurai vu jeter la dernière pelletée de terre sur ton cadavre, je m'en irai, enfin libre et tranquille. Et si, par hasard, quelque terreur posthume vient m'inquiéter, eh bien, j'aurai ma femme pour me rassurer et me consoler...
Maurevert s'arrêta un instant. Il espérait, cette fois, porter un coup terrible à Pardaillan, et, puisqu'il ne souffrait plus dans son passé, le faire souffrir dans le présent.
--Il est juste, reprit-il, que tu saches qui est ma femme. Tu la connais. Elle s'appelle Violetta; je viens de l'épouser il n'y a pas plus d'une heure.
Pas un geste, pas un battement de paupière ne vint prouver à Maurevert que Pardaillan eût entendu. Mais l'effort que le chevalier devait faire à cette minute pour commander à son visage devait être affreux.
--Quand tu seras mort, continua Maurevert, je partirai avec Violetta. Si elle m'aime ou ne m'aime pas, peu importe à moi!... Au contraire, je souhaite sa haine, car ce me sera un double plaisir que d'être le maître de cette fille, malgré son amour pour un autre... L'autre, c'est un de tes plus chers amis... Tiens... écoute... l'entends-tu qui hurle?... Tu ne dis rien?...
La poitrine de Pardaillan se gonfla.
--Donc, reprit Maurevert, la jolie bohémienne porte mon nom et, tout à l'heure, je l'emmène: c'est mon bien, c'est ma chose. Et d'une! Le petit Valois est là-haut, dans un cachot pareil au vôtre, vous pouvez. l'entendre hurler.
Maurevert surveillait Pardaillan du coin de l'oeil et s'enivrait d'une jouissance prodigieuse.
Pardaillan souriait. Mais Maurevert ne remarqua pas qu'il s'était appuyé du dos au mur pour ne pas tomber.
Maurevert écumant, grinçant, se laboura le visage à coups d'ongles.
--Oh! démon!... Je t'arracherai bien une plainte!
--La chauve-souris était sortie du cachot, Pardaillan murmura:
--C'est curieux comme j'ai sommeil...
Il s'allongea sur le sol, posa sa tête sur son bras replié, et ferma les yeux. Si Maurevert avait pu voir l'effroyable souffrance qui déchirait cet homme, il fût devenu fou de joie. Mais, ayant dirigé le jet de lumière sur lui, Maurevert vit qu'il dormait paisiblement, les lèvres souriantes...
--Au revoir! hurla Maurevert. A demain, ou peut-être à après-demain, car je te laisserai peut-être un jour ou deux à croupir dans ton désespoir. Dors bien... moi aussi, je vais me coucher... dans le mystère de l'alcôve, la petite bohémienne attend son époux... A bientôt, Pardaillan!...
Il sortit à reculons, les yeux fixés sur le prisonnier, espérant encore surprendre un tressaillement, une plainte, une larme... Paisible et souriant, Pardaillan dormait.
Alors Maurevert mâcha une insulte. Il remonta précipitamment l'escalier, suivi par le geôlier et les quatre arquebusiers. Quelques minutes plus tard, il entrait dans l'appartement de Bussi-Leclerc.
--Oh! oh! s'écria le gouverneur, par les cornes de Satan, d'où sors-tu donc pour être ainsi livide?
--De l'enfer! répondit Maurevert.
--Je comprends, ricana Bussi-Leclerc, le damné Pardaillan t'a injurié comme il a fait pour moi, hein?... Il a dû t'en raconter... Car il a la langue bien pendue, le sacripant! Que t'a-t-il dit, voyons?
--Rien! dit Maurevert en se versant Un verre d'une bouteille que le gouverneur était en train de vider. Pour quand le bourreau est-il prévenu?
--Quand? Après-demain soir; notre grand Henri veut voir appliquer la question. Toi aussi, hein?