Les Pardaillan — Tome 03 : La Fausta
Chapter 24
--Sans doute. J'accompagnerai le duc comme je l'accompagne partout.
Maurevert balbutia quelques paroles d'adieu et se retira; puis, une fois hors de la Bastille, il prit, aussitôt le chemin de Montmartre. Bussi-Leclerc demeuré seul haussa les épaules et grommela:
--Le Pardaillan a dû l'étourdir d'insultes!... Pardieu, c'est bien sûr qu'il m'a pris en traître, au moulin... Je ne connaissais pas son coup... mais je le connais maintenant!...
Bussi-Leclerc se coucha. Il paraît qu'il passa une mauvaise nuit, car, trois ou quatre fois, il dérangea son valet de chambre pour se faire apporter du vin. Le lendemain, il passa toute la journée dans la galerie d'armes à la Bastille. Il fit venir successivement les prévôts et les maîtres les plus réputés de Paris. A tous, il disait:
--Je vais vous montrer le coup; je l'ai étudié; je le tiens!
Et, en effet, prévôt ou maître, à peine l'adversaire était-il en garde que Bussi, après quelques passes rapides, lui faisait sauter l'épée des mains. Ce jour-là, la renommée de Bussi-Leclerc fut à son apogée.
--Oui, lui dit Maineville, mais, en somme, tu fus désarmé un jour.
--C'est vrai, dit Bussi-Leclerc en grinçant des dents; mais celui qui m'a désarmé ne pourra jamais s'en vanter.
La nuit vint. Leclerc dîna sobrement, puis dormit quatre heures. Puis, il se fit masser et frotter d'huile comme les lutteurs antiques. Ensuite, il demeura une heure au repos, étendu sur son lit, ruminant et grommelant parfois:
«Il ne faut pas qu'il meure avant...»
Il était un peu plus de minuit lorsqu'il s'habilla de vêtements légers et souples. Il s'enveloppa de son manteau et, sous ce manteau, cacha deux épées. Alors, il appela Comtois le geôlier, et, suivi comme la veille de quatre arquebusiers, il se dirigea vers le cachot de Pardaillan.
Au premier sous-sol, il laissa les gardes et le geôlier, leur ordonnant de l'attendre là. Puis, prenant le falot, il descendit, entra dans le cachot et, tendant une épée à Pardaillan:
--Monsieur, dit-il, par un coup de traîtrise, vous m'avez désarmé une fois. Vous êtes enchaîné par les pieds, c'est vrai; mais vos chaînes ont assez de jeu pour que vous puissiez vous mettre en garde. De mon côté, je vous jure bien que je ne romprai pas, ni en arrière, ni par les flancs. Nous sommes donc à égalité. Voici une épée. Vous m'avez désarmé: je vous désarmerai. Et quand j'aurai fait constater que je suis votre maître, je serai à votre disposition, monsieur, pour toutes commissions après votre mort. Je pense, monsieur, que vous serez assez galant homme pour ne pas refuser ma revanche.
--Monsieur de Bussi-Leclerc, dit Pardaillan, d'une voix qui, malgré lui, frémit d'une joie puissante, j'étais sûr qu'un homme tel que vous ne voudrait pas rester sous le coup d'une défaite affreuse. Aussi, vous voyez, je ne dormais pas... JE VOUS ATTENDAIS!...
XLVI
MONOLOGUE DE PARDAILLAN
Voici ce que se racontait à lui-même le chevalier de Pardaillan, dans l'heure même où le sire de Bussi-Leclerc se préparait à descendre à son cachot:
--Viendra-t-il? Ou ne viendra-t-il pas? Ai-je bien lu sur ce visage de spadassin la vanité qui saigne? Ai-je bien vu dans ces attitudes la bienheureuse haine qu'il me porte? Dois-je espérer que j'ai assez exagéré cette vanité? Seigneur Dieu, si vous existez, faites seulement que M. de Bussi-Leclerc ait bien la dose de vanité que je lui suppose; le reste me regarde!
--Pouvais-je ne pas me rendre?... Seul, j'eusse tenté quelque coup de folie. Je crois vraiment qu'à force de folie j'eusse été assez sage pour me tirer de la Devinière. Mais, voilà, il y avait Huguette!...
--Pauvre Huguette! Est-ce que je ne lui devais pas cela?... Pour tant d'amour silencieux, humble et dévoué, pour seize ans de tendresse inavouée, je pouvais bien lui donner cette minute de joie... de ne pas mourir sous ses yeux. Car, rien ne prouve que je ne fusse pas mort. Et puis, parmi tant de coups que j'eusse reçus, il s'en fût bien égaré quelques-uns sur elle!... Allons, j'ai bien fait de me rendre!...
--L'amour d'Huguette! reprit Pardaillan en fronçant les sourcils. Ma réponse à cet amour est-elle une trahison à l'amour que je cache en moi?... Eh quoi, Loïse! Je t'aime donc toujours?... J'aime une morte! Morte depuis seize ans, morte dans mes bras, en me jetant son dernier regard si doux, que j'en sens encore la douceur... J'aime une morte! Il sera donc dit que tout aura été folie dans la vie de mon coeur!...
En parlant ainsi, Pardaillan pleurait doucement. Il continua:
--Cette vipère (il pensait à Maurevert) m'a tout de même octroyé quelques morsures qui m'ont fait souffrir la malemort. Violetta! Charles!... Pauvre petit duc qui avait une si belle confiance en moi! Pris! Enchaîné comme moi! Et ces plaintes qui descendent parfois jusqu'à moi.
Et un rugissement lui échappa, à lui! Il secoua ses chaînes et essaya de faire un ou deux pas. Il murmura:
--Pour Loïse assassinée, pour mon père assassiné, pour Charles qu'on assassine, pour Violetta qu'on assassine, pour tant de souffrances répandues sur la terre et concentrées ici, dans ce cachot, qu'est-ce que je demande? De pouvoir, un jour, dire deux mots à l'assassin et à celle qui, jadis, fournit l'arme. O bonne Catherine, dire que je n'avais pas songé à toi...
«Loïse... Maurevert... Médicis... Guise... viendra-t-il ou ne viendra-t-il pas? Il ne viendra pas...
A ce moment, il dressa l'oreille. Un bruit lointain venait de le frapper. Rapidement, le bruit se rapprocha, la porte s'ouvrit. Pardaillan eut un profond tressaillement qui l'agita jusqu'au fond de l'être. Et sa pensée, dans un flot de joie terrible, rugit ce seul mot:
«Il est venu!...»
XLVII
LA BASTILLE
--Vous m'attendiez? dit Bussi-Leclerc s'adressant à Pardaillan.
--Ma foi, oui, monsieur, je vous attendais!
Bussi-Leclerc jeta autour de lui un regard de défiance:
«J'ai peut-être eu tort de laisser mes hommes là-haut, grommela-t-il. Si je les faisais descendre? Oui, mais si je n'arrive pas à le désarmer?... Double honte!...»
Pardaillan comprit que, même enchaîné, même dans l'état de faiblesse où il était, il semblait encore redoutable, et il trembla de voir Bussi-Leclerc s'éloigner.
--Je vous attendais, reprit-il; ne m'avez-vous pas annoncé que je dois être questionné? Puisque vous voilà, je suppose que le bourreau n'est pas loin...
--Ah! bon! fit Leclerc. Eh bien, non, mon cher monsieur, ce n'est pas pour cette nuit. Rassurez-vous. Vous avez encore quelques heures devant vous... Venons-en donc à ce que je vous disais. Vous avez entendu ma proposition. Acceptez-vous de me donner ma revanche?
--Je vous ferai observer, monsieur, dit Pardaillan qui tremblait de joie maintenant, que je suis dans une position d'infériorité complète.
Bussi-Leclerc avait tressailli de joie. Cette simple remarque, si juste et si naturelle de Pardaillan, lui semblait un aveu.
--Il a peur!... Il est perdu!...
Se reculant de quatre pas, il prit le champ nécessaire à ce duel fantastique.
Pardaillan se plaça sur ses deux jambes aussi commodément que les chaînes pouvaient le lui permettre. Et, ayant pris la position de garde, il laissa échapper une sorte de gémissement.
--Voyons, dit sérieusement Leclerc, vous êtes bien, il me semble...
--Oh! monsieur! terriblement gêné, au contraire!
--Bah! bah! pourvu que je sois dans la même position, nous sommes a armes égales. Je m'engage sur l'honneur à ne pas me servir un instant de mes jambes; je ne suis donc ici qu'un bras armé d'une épée: vous aussi... Allons! gronda-t-il, y sommes-nous?
--M'y voici! dit Pardaillan.
Les fers s'engagèrent, battirent, et Pardaillan exécuta le coup par lequel il avait désarmé Leclerc au moulin de Saint-Roch. L'épée de Leclerc demeura ferme dans la main.
«Malheur! murmura-t-il. Il a appris la passe!...»
--Ah! Ah! éclata de rire Bussi triomphant. Oui, je l'ai apprise la damnée passe! Et j'en ai appris une autre que je veux vous enseigner!
Il avait baissé la pointe de son épée. Pardaillan l'imita et répéta:
«Malheur sur moi!...»
Bussi-Leclerc riait terriblement. La première partie de sa revanche était gagnée, puisque le coup de Pardaillan n'avait pas réussi. Peut-être s'il eût été de sang-froid eût-il pu remarquer que son adversaire y avait mis une étrange maladresse. Mais Bussi-Leclerc n'en pensait pas si long. Il dit:
--Je vais maintenant vous désarmer, sire de Pardaillan, comme vous m'avez désarmé, et nous serons presque quittes. Seulement, comme il faut que je prouve à tous que je vous ai vaincu, je vous rendrai votre épée. Puis. je vous blesserai... En garde!... Ah! démon d'enfer...
Ces derniers mots furent un véritable hurlement de rage et d'étonnement. A mesure qu'il avait parlé, Bussi avait exécuté. D'un froissement auquel peu d'épées eussent résisté, il avait abattu la lame de son adversaire, et, espérant le surprendre au front après lui avoir annoncé qu'il allait d'abord essayer de le désarmer, il s'était fendu à fond; en même temps, son épée sauta!...
Pour la deuxième fois, Bussi-Leclerc, l'invincible, était vaincu, désarmé!... Pardaillan n'avait pas bougé. Appuyé de la main gauche au mur, il restait en garde et disait avec cette terrible froideur qui, chez lui, révélait l'émotion:
--Ramassez votre épée, monsieur. Vous le pouvez, puisque je suis enchaîné...
Cette effrayante émotion de Pardaillan venait de ce qu'il pensait. Et ce qu'il pensait, le voici:
«Idiot! Trois fois stupide! Je n'ai pu résister au plaisir de donner une leçon à ce spadassin!... Tout est perdu! Les voilà qui descendent!... Il va s'en aller!»
En effet, au hurlement de Leclerc, des voix effarées avaient répondu dans l'escalier. Comtois et les arquebusiers, s'imaginant qu'on égorgeait le gouverneur de la Bastille, accouraient.... Bussi-Leclerc, ivre de honte, ramassa vivement son épée, la rengaina et ouvrit la porte.
--Que venez-vous espionner ici? Arrière, gibier d'estrapade! Qu'on remonte à l'instant!
Pardaillan tressaillit de joie et haletant, appuyé à son mur avec un sourire intraduisible, balbutia:
«Loïse!... Mon père!... Nous sommes sauvés!...»
Les arquebusiers et le geôlier remontaient avec plus de précipitation qu'ils n'étaient descendus.
Quand Bussi-Leclerc n'entendit plus rien, il rentra dans le cachot et, comme il avait fait d'abord, referma la porte et raccrocha au clou le falot et le trousseau de clefs. Aussitôt il dégaina.
--Mort de ma mère! gronda-t-il à voix basse.. Tant pis pour le bourreau. Tu ne mourras que de ma main...
Oh! cette fois, il ne s'agissait plus d'une passe d'armes. Cette fois, il ne s'immobilisait plus, selon ses propres conventions. Cette fois, il voulait tuer... Il bondissait à droite, à gauche, rompait, avançait... et l'autre, enchaîné, le tenait haletant à la même distance...
L'épée de Bussi jetait dans cette obscurité de brusques éclairs d'acier. Et cet homme qui rugissait de rage, qui se lançait à l'assaut... et Pardaillan qui ne faisait pas un pas, qui se couvrait seulement de sa pointe, oui, dans ces ténèbres, au fond de ce trou, c'était un spectacle de délire...
Un moment vint où Leclerc, épuisé, s'accota à la porte.
«Oh! murmura-t-il, pourquoi lui ai-je donné un fer!»
Reposé, il se rua, dans le silence effroyable, il n'y eut que le battement bref des fers, et le halètement du fauve qui voulait du sang. Et, cette fois, Pardaillan recula, se renfonça dans son angle!...
--Je le tiens! gronda Leclerc.
Il avança de deux pas pour le corps à corps final:
--Je le tiens! rugit-il. Je le cloue au mur!
Au même instant, Bussi-Leclerc, en se jetant en avant, ivre, les yeux injectés, se sentit saisi par deux bras puissants; il pantela, puis sa tête retomba sur son épaule. Alors Pardaillan desserra l'étreinte... Il laissa glisser Leclerc sur le soi et, se baissant, le toucha au coeur:
--Bon, dit-il, pas mort! Il en reviendra, et je serai son homme s'il lui convient de recommencer...
Pardaillan se redressa alors, s'avança aussi loin qu'il put, allongea la main, et atteignit le trousseau de clefs. En un instant, il eut ouvert les énormes cadenas des anneaux qui encerclaient ses chevilles. Alors, il voulut s'élancer. Et une sorte de désespoir furieux descendit dans son âme:
Pardaillan ne pouvait plus marcher! Il pouvait à peine se soutenir... Il connut un instant de désespoir, d'angoisse, puis il se domina, trempa ses mains dans l'eau qui croupissait dans les flaques du sol. Et cette fraîcheur acheva de le ranimer. Alors, il se releva.
«Je veux, dit-il, les dents serrées par l'effort de la volonté... Je veux! donc, je peux!... je veux marcher!...
Et ce miracle naturel de l'action violente opérée par une âme sur un corps s'accomplissait!... Pardaillan épuisé se levait, il marchait..., il saisissait le falot et le trousseau de clefs..., il sortait de sa tombe!... Et, ayant refermé la porte à triple tour, la porte du cachot où gisait Leclerc évanoui, il eut un soupir qui exprimait un monde, et, flamboyant d'espérance, d'un pas souple, nerveux, il se mit à monter.
Là-haut, dans la cour, attendaient les quatre arquebusiers. Le geôlier Comtois, penché sur le trou de l'escalier, écoutait... Pardaillan s'arrêta au premier sous-sol. Il était devant la porte du cachot de Charles,--du moins, selon ce que lui avait dit Maurevert.
Avec un calme effrayant, Pardaillan se mit à essayer les clefs et à tirer les verrous, ce qui ne se fit pas sans grincements. De l'autre côté de la porte, Pardaillan entendait une sorte de halètement furieux.
A ce moment, de l'étage inférieur, montèrent des clameurs étouffées, des coups sourds comme si on eût ébranlé une porte à coups de bélier. C'était Bussi-Leclerc qui, revenu de son évanouissement, et constatant qu'il se trouvait enfermé, poussait des hurlements de rage, et essayait de démolir à coups de pied l'épais panneau de chêne.
Soudain, la porte sur laquelle Pardaillan s'escrimait s'ouvrit. Il entra vivement et la repoussa derrière lui. Le cachot s'éclaira de la faible lueur du falot qu'il tenait à la main. Et cette lumière lui montra un jeune homme en lambeaux, couvert de sang, des yeux hagards, une bouche convulsée dans un visage livide, fou de désespoir...
Cet être fit un bond terrible, et Pardaillan se sentit enlacé, étreint par deux bras furieux; un souffle rauque le frappa au visage, deux mains convulsées se crispèrent à sa gorge, et une voix à peine distincte gronda:
--J'en tiens un! Meurs, misérable!...
--Charles! Mon enfant! haleta Pardaillan...
Dans ces demi-ténèbres, tandis qu'en bas résonnaient sourdement les appels de Leclerc, ce fut une lutte atroce: Charles employait toutes ses forces, à étouffer... à serrer, à tuer! Tuer qui?... Pardaillan!... Et Pardaillan ne voulait ni tuer ni blesser le jeune homme! Et, en haut, sans aucun doute, les geôliers écoutaient ces bruits, et, malgré la défense du gouverneur, allaient se décider à descendre!...
L'instant fut effroyable. Et le redoutable événement prévu se réalisa! Le geôlier Comtois et les arquebusiers descendaient!... Pardaillan entendit leurs pas qui heurtaient les pierres dans les ténèbres... lors, il cessa de se défendre. Il eut un rire étrange, et, comme les mains de Charles, libres enfin, s'incrustaient à sa gorge, il prononça:
--Ce sera beau que Pardaillan ait été tué par le fils de Marie Touchet!
Charles entendit ce rire. Ce fut ce rire qu'il reconnut!... Il bondit en arrière et considéra celui qu'il voulait tuer... Et alors, il le reconnut!...
Pardaillan lui colla sa main sur la bouche: Comtois et les arquebusiers passaient devant la porte!...
Pardaillan saisit Charles par les épaules, le releva et haleta:
--Silence!... Au nom de Violetta vivante, silence!...
Violetta vivante! Charles ébloui se laissa entraîner... En quelques instants, ils atteignirent le haut de l'escalier, et Pardaillan referma à triple tour la porte de la tour Nord!...
Au même moment, on entendit derrière cette porte la galopade affolée des gardes qui terrifiés, remontaient et se heurtaient du front aux ferrures intérieures!... Pardaillan s'appuya à la porte pour souffler un instant. Charles saisit ses mains, les couvrant de larmes brûlantes.
--O Pardaillan. sanglota le jeune duc, ô mon frère, pardon... je vous ai frappé, moi!... J'ai voulu vous tuer!...
--Bon! bon! fit Pardaillan. Maintenant que nous sommes à moitié libres, on respire déjà mieux, bien que ce ne soit pas encore l'air de la liberté...
Ils étaient dans cette cour étroite par laquelle on accédait à la tour du Nord. Au-delà de cette tour, il y en avait d'autres. Et là, ils rencontreraient des sentinelles. Pour toute arme, ils n'avaient à eux deux que la dague arrachée par le chevalier à Bussi-Leclerc...
Dans ce moment où Pardaillan cherchait à calculer la possibilité de ce miracle: sortir de la Bastille, il prêta pour la première fois attention au tapage que Comtois et les arquebusiers faisaient derrière la porte.
--Ces sacripants réveilleraient des morts! grommela-t-il.
La tour du Nord était heureusement assez éloignée des postes de sentinelles et surtout du grand poste de la porte d'entrée. Voyant que, les hurlements des enfermés, loin de s'arrêter, augmentaient en intensité:
--On dit que de crier plus fort que les chiens, fit-il, cela les terrifie et arrête leurs abois. Essayons!
Et Pardaillan se mit à frapper sur la porte et à vociférer:
--Holà! Êtes-vous enragés! Ne saurait-on dormir tranquilles?
Un silence de mort suivit l'apostrophe de Pardaillan. Évidemment, les enfermés étaient au comble de l'effarement.
--Que voulez-vous? reprit Pardaillan.
--Eh! par la mort-Dieu, nous voulons sortir! Qui que vous soyez, allez prévenir le poste à l'instant!
C'était le geôlier Comtois qui venait de parler ainsi. Le digne Comtois n'avait pu imaginer ce qui se passait. Aux appels de Bussi-Leclerc, il était descendu jusqu'au deuxième sous-sol; mais, à ses demandes, le gouverneur n'avait répondu que par des menaces de l'étriper s'il n'ouvrait à l'instant... Comtois s'était alors précipité pour aller chercher les clefs puisque son trousseau était enfermé avec le gouverneur. Et, avec les quatre gardes, effaré, épouvanté, il s'était heurté à la porte de la tour, verrouillée à l'extérieur.
--Ainsi, reprit Pardaillan, vous ne savez pas qui vous a enfermés?
--Non! A moins que ce ne soit Satan en personne...
--Je vais vous dire: c'est moi qui ai enfermé M. le gouverneur; c'est moi qui vous ai enfermés...
--Qui, vous? hurla Comtois.
--Moi, Pardaillan, dit le chevalier paisible.
On entendit un hurlement de désespoir.
--Rassurez-vous, dit Pardaillan, la tour du Nord est bien loin des postes, et personne ne peut vous entendre. Je ferai alors prévenir le chef de poste que M. le gouverneur a dû partir subitement en voyage, escorté d'un geôlier et d'arquebusiers. Nul n'aurait l'idée de venir voir ce que vous devenez, puisqu'on vous croira en voyage. Je dis donc que je vais simplement vous laisser mourir dans cet escalier.
Lorsque Pardaillan eut compris, au diapason des gémissements, que la terreur des malheureux confinait à la folie, il frappa du poing pour signifier qu'on eût à l'écouter. Le silence se fit à l'instant même.
--Vous me faites pitié, dit alors le chevalier. Je veux bien vous laisser vivre, à une condition, la voici: vous rendez-vous à moi? J'ouvre. Sinon, je m'en vais.
--Nous nous rendons! crièrent d'une voix les quatre affolés.
--Je ne me rends pas, moi! vociféra le geôlier.
Vous êtes des lâches, et la peur vous rend stupides.
Cet homme ne peut pas sortir de la Bastille. Et, quant à nous, nous serons délivrés par la ronde qui passe à trois heures!
--Délivrés pour être pendus! cria Pardaillan, car je dirai que vous êtes mes complices. Adieu!...
--Arrêtez, monseigneur! vociférèrent les soldats.
Un bruit de lutte féroce remplit l'escalier: les quatre arquebusiers s'étaient précipités sur le geôlier qui se trouva bâillonné et ligoté au moyen de ceintures et d'écharpes. Pardaillan comprit ce qui se passait. Et, lorsque le silence se fut rétabli, il entrouvrit la porte.
--Passez-moi vos arquebuses et vos dagues, dit-il.
Les soldats obéirent. Alors, il ouvrit la porte toute grande. Les quatre infortunés sortirent en toute hâte, comme des oiseaux de nuit effarés. Ils déposèrent Comtois qui, bâillonné, ficelé comme un saucisson, roulait des yeux terribles.
--Voilà, monseigneur! dirent-ils.
Pardaillan éclata de rire, puis délia les pieds du geôlier qui, aussitôt, se mit debout. Puis, il le débâillonna. Mais, en même temps, il lui appuyait la pointe de sa dague sur la gorge, geste qui équivalait au plus éloquent des discours.
--Te rends-tu? demanda Pardaillan.
--A condition que vous me fassiez sortir de la Bastille, dit Comtois.
--Non seulement tu sortiras avec ces quatre braves, mais vous recevrez chacun une année complète de votre solde.
--En ce cas, je suis votre homme! dit Comtois.
--Partons, cher ami, dit alors le duc d'Angoulême.
--Un instant! fit Pardaillan qui le regarda d'un air étrange. J'ai toujours rêvé de visiter la Bastille une bonne fois. Et l'occasion est trop belle et trop bonne pour que je la laisse échapper. Visitons la Bastille!
XLVIII
OÙ PARDAILLAN VISITE LA BASTILLE
Le jeune duc fixa sur celui qu'il appelait son frère un regard de terreur. Pour Charles, en effet, il n'y avait plus qu'une chose à faire: s'en aller! Il ne songeait pas aux grilles, aux sentinelles, aux postes, aux portes, aux infranchissables obstacles:
--Mon ami... mon frère!... balbutia le jeune homme avec une inexprimable angoisse.
Pardaillan sourit... Il se tourna donc vers Comtois, lui délia les mains et lui dit tranquillement:
--Marche devant, et ouvre-moi les portes!
--Je n'ai pas mon trousseau, dit Comtois avec un secret espoir.
--Le voici! fit Pardaillan, goguenard.
Et il tendit le trousseau au geôlier ébahi.
--Vous autres, reprit le chevalier en s'adressant aux quatre soldats, marchez près de lui; et, s'il fait un geste de trop, assommez-le.
Tactique admirable. Pardaillan, en donnant une mission de confiance à ces hommes, en paraissant s'en remettre à eux du soin de sa sécurité, en donnant enfin une occupation à leurs esprits, faisait d'eux ses aides.
--Que voulez-vous voir? demanda le geôlier.
--Les prisonniers! dit Pardaillan. Combien y a-t-il de prisonniers dans les cachots?
--Vingt-six... dont huit dans la tour du Nord, qui est mon service spécial.
--Voyons donc les huit de la tour du Nord!...
Comtois jeta autour de lui un dernier regard, comme s'il eût espéré la soudaine arrivée d'une ronde, puis, voyant toute résistance inutile, il ouvrit une porte près de celle par où l'on descendait aux sous-sols. Et, tous ensemble, ils commencèrent à monter. Au premier étage, dans une chambre spacieuse et assez bien aérée, se trouvaient trois jeunes gens qui dormaient de tout leur coeur et qui, au bruit de ces gens entrant dans leur prison, se réveillèrent, effarés.
--Messieurs, dit Pardaillan, veuillez vous habiller en toute hâte et me suivre.
--Bah! fit l'un, est-ce pour aller en place de Grève?
--Est-ce pour aller achever la nuit auprès de nos maîtresses? fit l'autre.
--C'est vous qui avez deviné, monsieur, dit Pardaillan.
A ces mots prononcés très simplement, les prisonniers firent un bond et, tout tremblants, sautèrent à bas de leurs lits. Celui qui avait parlé le dernier s'élança vers le chevalier et dit:
--Monsieur, écoutez-moi: voici M. de Chalabre, qui a vingt-deux ans; voici M. de Montsery, qui en a vingt; moi-même, marquis de Sainte-Maline, j'en ai vingt-quatre. C'est vous dire quelle affreuse cruauté ce serait de votre part de nous offrir la liberté à l'heure où nous attendons la mort, si cette liberté n'est qu'une ironie... Monsieur, nous sommes condamnés à mort par M. de Guise parce que nous sommes des gentilshommes fidèles à Sa Majesté... Par grâce! dites-nous la vérité: où nous conduisez-vous?
--Je vous l'ai dit, répondit Pardaillan avec une gravité empreinte d'une souveraine pitié.
--Nous sommes donc libres! haletèrent les infortunés jeunes gens.
--Vous allez l'être!...