Les Pardaillan — Tome 03 : La Fausta
Chapter 22
--Risquer tout pour tout, reprit Huguette, c'est donc que vous allez mourir. Pardaillan, laissez-moi mourir avec vous, car, si vous mourez, je n'ai plus rien à faire dans la vie!
Les sanglots l'empêchèrent de continuer.
--Assez, Huguette, assez! dit Pardaillan d'une voix basse et tremblante. Vous êtes celle que j'ai le plus aimée après le pauvre ange que j'ai perdu... Vous êtes celle que choisirait mon coeur si ce coeur n'était mort en même temps que Loïse... Vous ne mourrez pas... et je ne mourrai pas!... Huguette, quand je me serai tiré de cette sotte affaire... nous vieillirons ensemble en causant, les soirs d'hiver, de M. de Pardaillan, mon père, qui vous aimait tant...
IL regarda Huguette à la dérobée. Elle ne pleurait plus, mais ses mains jointes semblaient continuer une prière.
--O mon père, songea Pardaillan, et son front s'empourpra d'une flamme d'orgueil et de sacrifice, ô mon père, vous qui m'avez appris comme il faut se battre et comme il faut mourir, vous allez voir comme on se rend!
A ce moment, il tira son épée et la brisa sur ses genoux.
--Que faites-vous? palpita Huguette.
Il prit sa dague et la jeta au loin en éclatant de rire.
--Vous le voyez, ma chère, je cède à vos bons conseils; je vais me laisser arrêter. Pour quelques mois de prison, le jeu n'en vaudrait pas la chandelle. Je veux vivre, Huguette!... Je veux vivre parce que vous venez de me prouver que la vie peut être encore belle et douce pour moi!... Attendez-moi donc paisible et confiante... je vous garantis que je ne moisirai pas dans leur Bastille...
Alors, Pardaillan se mit à démolir l'échafaudage qu'il avait construit devant la porte, et il ouvrait cette porte à l'instant où, dans la rue, une immense clameur s'élevait:
«Guise! Guise! Vive le grand Henri!»
C'était Guise, en effet, qui, au milieu d'une magnifique escorte, s'arrêtait devant le perron de la Devinière.
La porte s'ouvrit tout à coup, et Pardaillan parut sur le perron. Il se tourna vers Huguette, souleva son chapeau d'un grand geste, et dit en souriant:
--Au revoir, ma bonne hôtesse... à bientôt!...
Et, s'étant couvert, pâle et flamboyant, il se retourna vers la rue et descendit le perron. Les gardes, les archers, les arquebusiers massés, les gentilshommes à cheval. Guise au milieu d'eux, la foule aux fenêtres, tout ce monde qui hurlait avait fait soudain silence.
On vit Pardaillan, avec ses vêtements déchirés et sanglants, descendre le perron et s'avancer vers le duc de Guise. Alors on entendit sa voix ferme, un peu ironique et encore voilée de pitié:
--Monseigneur, je me rends!...
Guise demeura une minute comme stupide. Pardaillan, là tête levée, le regardait en face. Le duc jeta autour de lui des regards soupçonneux. Le silence devint Effrayant.
--N'ayez pas peur. Monseigneur, il n'y a pas d'embuscade, dit alors Pardaillan.
Et c'était si énorme, ce mot «N'ayez pas peur» dit par un homme seul, blessé, désarmé, à un homme entouré de cinq cents gardes, que Guise pâlit, comme si, pour la deuxième fois, cet homme l'eût souffleté. Il fit un geste.
Aussitôt, Pardaillan fut entouré de gens d'armes. Et ce fut alors seulement, lorsque le chevalier désarmé, blessé, seul, fut par surcroît enveloppé d'un quadruple rang de gardes, ce fut alors que Guise parla:
--Vous vous rendez, monsieur! Que me disait-on, que vous étiez invincible, un indomptable! Par ma foi, messieurs, je vous trouve ridicule avec vos archers: pour prendre monsieur, il suffisait d'envoyer un exempt...
Pardaillan se croisa les bras. Guise haussa les épaules.
--Allons, dit-il, j'étais venu pour voir un paladin... Gardes, conduisez-le à la Bastille... je suis fort marri de m'être dérangé pour ne voir qu'une figure de lâche.
Pardaillan se mit à sourire. Mais ce sourire était livide. Il étendit le bras: du doigt, il désigna le visage du duc. Et, d'une voix très calme, il dit:
--Je croyais me rendre au bourreau; je me suis trompé: je ne me suis rendu qu'à Henri le Souffleté. Tenez-moi bien, Henri de Lorraine, pendant que vous me tenez! Tuez-moi bien, pendant que vous pouvez m'assassiner! Et, si vous croyez au Dieu à qui, voici seize ans, vous avez offert vingt mille cadavres d'innocents, si vous croyez à ce Dieu que vous allez prêchant, pour voler un trône, priez-le bien! Car, j'en jure par le nom de mon père, si vous ne me tuez pas, je vous tuerai, moi! Et ce mot que vous venez de me jeter, je le ramasse, et vous le renfoncerai dans la gorge avec la pointe de ma dague!... Gardes, en avant!...
Pardaillan se mit à marcher, entouré par les arquebusiers qu'il paraissait conduire, tant ils avaient semblé obéir a son commandement.
XLIII
CONSEIL DE FAMILLE
Guise se mit en marche vers son hôtel. Aussitôt il en fit fermer les portes. Il avait besoin de se recueillir, de réfléchir sur ce qu'il venait de voir. De toute évidence, Paris était à bout de patience. Il fallait trouver un moyen de l'occuper et de l'amuser.
Guise entra dans son vaste cabinet. Il était suivi de Maineville et de Bussi-Leclerc, ses favoris.
--Mais, je ne vois pas Maurevert, dit-il.
--Monseigneur, fit Maineville, Maurevert digère... le plat de vengeance dont il s'est nourri tout à l'heure sinon dans l'auberge, du moins devant la Devinière.
--Ah! oui... Il a une haine... une vieille haine contre le Pardaillan. Eh bien, il doit être satisfait? Il le sera mieux encore demain et, quel que soit son appétit de vengeance, je me charge de l'apaiser pour longtemps.
--Tudieu! quel appétit, monseigneur! reprit Maineville. Depuis l'affaire de la butte Saint-Roch...
--Les ailes du moulin? fit Guise en riant.
--Oui. Eh bien, je croyais en vouloir fort au sire de Pardaillan. Et voici Leclerc qui n'a pas passé un seul jour sans faire porter un cierge à Notre-Dame afin que la bonne Vierge lui permît de prendre sa revanche. Est-ce vrai, Bussi?
--C'est ma foi vrai! dit Leclerc. Et je suis fâché que le drôle se soit rendu. J'y perds une douzaine de ducats que j'ai dépensés en bonne cire de première qualité.
--Tu te plaindras à Notre-Dame, quand tu iras en paradis, fit Guise.
--Donc, continua Maineville, Leclerc et moi, nous avions une dent aiguisée contre le damné Pardaillan. Mais cette dent n'était rien auprès de celle de Maurevert qui en a une vraie défense de sanglier. Je l'ai vu, monseigneur, au moment où le fier-à-bras s'est venu lui-même placer parmi les gardes comme un simple truand qui se rend au guet. Maurevert m'a saisi le bras à m'en faire crier, et il a dit: «Voici le plus beau jour de ma vie...» Et, lorsqu'on emmena le Pardaillan, il sauta de son cheval. Et, comme je lui demandais où il allait, il me montra le prisonnier et il se mit à suivre les gardes.
--Eh bien, laissons donc Maurevert à son régal, et occupons-nous de nos braves ligueurs. Il faut prendre une décision...
--Oui, mon frère, dit a ce moment une voix rude, il est temps de prendre une décision.
On vit alors entrer l'homme qui parlait ainsi, et qui, depuis un instant, avait entrouvert la porte.
--Louis! s'écria Henri de Guise.
--Et Charles! ajouta un deuxième personnage qui pénétra dans la salle en soufflant comme un boeuf.
--Et cette pauvre petite Catherine! ajouta une voix féminine, malicieuse et douce à la fois.
--Et votre mère, Henri! ajouta une voix féminine aussi, mais grave, avec on ne savait quoi de sombre.
Le duc de Guise, à la vue de ces quatre personnages qui venaient d'entrer, fit un signe à Maineville et Bussi-Leclerc, qui, s'étant inclinés profondément, disparurent.
--Mes frères, ma soeur, ma mère, dit alors le duc, soyez les bienvenus. Rien ne pouvait m'être aussi précieux que de voir réunie toute la famille, en une circonstance où se joue la gloire de notre nom et où la maison dont je suis le chef peut conquérir la première place qui soit au monde.
--C'est cette conquête qu'il s'agit de décider, dit la mère des Guise. Vous n'avez qu'un pas à faire. Ce pas, vous hésitez à le faire. Si vous ne le faites pas, Henri, nous sommes tous perdus.
Le duc de Guise pâlit. Puis, comprenant que l'heure était venue d'une explication décisive, il invita ses visiteurs à prendre place dans des fauteuils, et s'asseyant lui-même:
--Causons donc, ma mère, dit-il, car vous savez que je suis prêt à mourir plutôt que de vous voir menacés par un danger que j'aurais créé...
Les quatre personnages s'assirent. C'était: Louis de Lorraine, cardinal de Guise; Charles de Lorraine, duc de Mayenne; Marie-Catherine de Lorraine, duchesse de Montpensier, et Anne d'Esté, duchesse de Nemours, veuve de François de Guise, tué par Poltrot de Mère au siège d'Orléans.
Ces cinq personnages étaient donc réunis dans le vaste cabinet. Assistons à ce conseil de famille d'où tant d'événements devaient sortir pour aboutir à une catastrophe.
La duchesse de Nemours avait pris place dans le grand fauteuil de son fils aîné. Elle se trouvait placée le dos à la fenêtre, et face à un immense portrait de François de Guise. Ses enfants étaient réunis autour d'elle.
Le cardinal de Guise parla le premier et dit:
--J'ai reçu, de Celle qui nous guide, l'ordre d'attendre à Notre-Dame l'arrivée de mon frère Henri. J'avais tout préparé pour la cérémonie du couronnement. Six cardinaux et douze évêques envoyés par Sa Sainteté Fausta m'entouraient. Trois cents curés, doyens ou vicaires, étaient prêts à se répandre dans Paris pour annoncer la bonne nouvelle. Tout était prêt: mon frère seul ne l'était pas, puisqu'il n'est pas venu à Notre-Dame!
Henri fronça le sourcil. Mais déjà le duc de Mayenne prenait la parole à son tour.
--Par ma foi, dit-il, je suis bien venu d'Auxerre à Paris à franc étrier, sur le reçu d'une missive à moi dépêchée par la belle Fausta. Je suis arrivé trop tôt, puisque j'ai pu disposer de deux mille combattants dans les rues, et que moi-même, avec mille bons pertuisaniers, j'ai pris position dans le Louvre. Mais en vain j'y ai attendu mon frère.
--J'avais cinq cents bourgeois et hommes du peuple sur la Grève, dit à son tour la duchesse de Montpensier. Ces braves gens avaient reçu le mot d'ordre de notre incomparable Fausta. Elle me fit un signe. Je criai: «Vive le roi!...» Et mes gens de crier à tue-tête: «Vive le roi!...» Mais il n'y eut point de roi!
--Paris est ivre, dit Mayenne, et vous savez comme il a l'ivresse mauvaise.
--Paris! Paris! éclata Henri. Vous ne parlez que de Paris. On dirait, à vous entendre, que le royaume de France commence à la porte Bordelle pour finir à la porte Montmartre! Aller à Notre-Dame pour m'y faire couronner! Marcher de là sur le Louvre pour y décréter la déchéance de Valois! C'était possible. C'était facile, trop facile!... Et les provinces, qu'en faites-vous? Et les parlements qui me dénoncent comme fauteur de troubles et de sédition, qu'en faites-vous? Roi, je veux l'être, autant pour moi que pour vous. Mais, par le Ciel, je veux l'être à la manière d'un vrai roi qui prend sa place légitime, et non à la façon d'un larron qui dispute sa couronne à la France ameutée. Or, Catherine de Médicis me donne cette chance. A bout de force, et voyant en son fils Henri le dernier représentant des Valois, elle préfère encore un Guise à un Navarre! Catherine qui sait que son fils est condamné, rongé par une maladie implacable! Catherine qui m'a supplié d'attendre un an, rien qu'un an! d'attendre, dis-je, la mort de son fils! de donner à ce fils une année de tranquillité Avez-vous mieux à m'offrir?
En parlant ainsi, le Balafré considérait la duchesse de Nemours. Mais la mère des Guise, le coude sur le bras du fauteuil, le menton dans la main, tenait ses yeux fixés sur le portrait de son mari.
--Parlez! reprît Henri avec impatience. Voyons, Louis, que dites-vous?
Le cardinal s'écria:
--J'arrive de Troyes. Le peuple s'est précipité à ma rencontre. Les échevins ont été pendus. Les quelques hobereaux fidèles à Valois ont fui. J'ai fait élire de nouveaux échevins. Une garnison de deux mille reîtres soutient le peuple révolté et rallié au nom de Guise. La Champagne, debout tout entière, vous acclame. La tempête se propage et gagne la Picardie, l'Artois; la Normandie suivra. Henri, Henri! nous avons allumé un terrible incendie. Et, quand il va consumer cette race pourrie, quand il va purifier le royaume, exterminer l'hérésie, détruire Valois, quand le peuple de France vous appelle et vous réclame, vous nous demandez d'éteindre l'incendie, vous nous demandez de refouler l'espoir de ce peuple... Tenez, vous me faites pitié... Je m'en vais!
Et il fit quelques pas vers la porte.
--Demeurez, Louis! dit alors la duchesse de Nemours.
Le cardinal s'arrêta net. Car, dans ces âges, l'autorité de la mère de famille était encore incontestée.
--Demeurez, mon frère, ajouta le Balafré. Quelle que soit la décision qui sortira d'ici, il faut qu'elle soit prise en commun. Avec vous, je suis tout. Sans vous, je suis bien peu.
Le cardinal, flatté d'avoir humilié l'intraitable orgueil de son frère, reprit sa place en disant:
--D'ailleurs, mon cher Henri, je vais vous apprendre une chose qui va sans doute modifier vos idées: Valois est loin d'être aussi malade que le prétend sa mère. Il n'a nulle envie de mourir. Que diriez-vous donc si, au lieu d'une année, il vous fallait attendre cinq ans, dix ans même?
--L'année écoulée, fit vivement le Balafré, je redeviens libre, je ne suis plus enchaîné par mon serment...
La mère des Guise darda alors son clair regard sur son fils aîné. Et, d'une voix sourde, où se devinait une haine invétérée que les ans n'avaient pu émousser, la mère des Guise parla:
--Henri, dit-elle, voici le portrait de votre père et, vous pouvez m'en croire, c'est son esprit même qui m'anime. Ce portrait, s'il pouvait parler, vous dirait:
--Moi, fils, j'ai été lâchement assassiné par un de ces misérables huguenots qui insultent l'Eglise et qui ont frappé en moi le ferme serviteur de Dieu. Au nom de l'Eglise bafouée, au nom de mon sang qu'ils ont versé, vengeance, mon fils!...
--Nous avons fait la Saint-Barthélémy, dit Henri d'une voix sombre, et nous en avons tué vingt mille.
La mère des Guise eut un geste large.
--Il faut, dit-elle, l'extermination complète de la secte. Et, pour accomplir cette grande oeuvre, il faut à ce royaume un roi tel que vous, mon fils! Or, savez-vous ce qui se passe à l'heure même où nous discutons, tandis que d'autres agissent?... Oui, le pape a maudit les parpaillots! Oui, Sixte a excommunié les Bourbons et les a déclarés inaptes à régner!...
--Mais savez-vous où est en ce moment ce pape fourbe, rebelle à la loi divine, hypocrite et peut-être relaps?... Sixte-Quint est au camp du roi de Navarre!
Sixte-Quint lui a apporté les millions qui nous étaient destinés!..
--Enfer et malédiction! rugit le Balafré, si cela était!...
--Cela est! reprit la mère des Guise d'une voix plus haineuse. Et, comme je le disais en entrant, nous sommes perdus tous! Si nous ne prenons les devants, si nous ne mettons la main sur la couronne avant que Navarre ne la pose sur sa tête, c'est notre mort, à tous!
A ces mots, le Balafré se leva, tira sa dague et jeta autour de lui un regard de fou, comme s'il eût voulu protéger sa mère contre ce bourreau qu'elle venait d'évoquer. La duchesse de Nemours, se levant à son tour, saisit son bras, lui arracha la dague et gronda:
--Mon fils, sauve-toi, sauve-nous, sauve la religion! Jure sur cette arme, qui est aussi une croix, de marcher à l'infidèle et de frapper l'hérétique, s'appelât-il Valois! acheva la mère des Guise d'une voix sourde. Jure, mon fils!...
Je le jure! dit le Balafré avec un tel accent qu'il n'y avait plus moyen de douter de sa résolution.
Alors tous reprirent leurs places et se regardèrent, livides. Ce qui venait de se jurer là, c'était l'assassinat de Henri III de Valois, roi de France.
--Le tout est de savoir comment nous allons procéder à la chose, dit Mayenne.
--Je m'en charge, fit la duchesse de Montpensier avec un singulier sourire.
--L'opération proposée par notre illustre mère me paraît possible, s'écria Mayenne, je me hâte de le dire. Et même j'ajouterai que je n'en vois pas d'autre. Évidemment, il faut que Valois meure. Seulement, à ce jeu-là, qui ne tue pas à coup sûr est tué. C'est pourquoi je demande comment nous allons procéder.
--Je m'en charge, répéta la jolie duchesse d'un ton qui attira cette fois l'attention du Balafré.
--Autre chose, poursuivit Mayenne sans accorder d'attention à sa soeur. Je suppose l'opération terminée; Valois est tombé sous nos coups, Valois est mort, Valois est enterré. Que sommes-nous, nous autres, non seulement aux yeux du royaume, mais surtout aux yeux des rois voisins?... Des assassins! Je conclus que ce n'est pas un Guise qui doit frapper Valois. Qu'avez-vous à dire à cela, ma mère?
--Parle, Marie! dit la mère des Guise.
Et la jolie petite duchesse, la fée aux ciseaux d'or, agitant les boucles blondes de ses cheveux, souriante, d'un air mutin, laissa tomber ces mots de ses lèvres rosés:
--Tout ce que vient de dire le gros Mayenne est plein de gros bon sens...
Mayenne roula des yeux furibonds, car ce sceptique avait un point vulnérable: il ne voulait pas qu'on se moquât de sa bedaine.
--Expliquez-vous, ma soeur! dit le cardinal.
--C'est bien simple, fit Marie de Montpensier, je connais un homme qui veut tuer Valois; je dis: qui veut! c'est-à-dire qu'il y a engagé sa vie spirituelle... Son bras ne se trompera pas. Son coeur ne faiblira pas--Il hait donc bien Valois? demanda le Balafré.
--Lui?... Non!... Il aime, voilà tout. Il aime une femme qui hait Valois. C'est pourquoi il réussira la où échouerait un ennemi du roi. Parmi tant de bras que nous pourrions armer, celui-là seul ne faiblira pas à la tâche. Car, cet amour, voyez-vous, le rend capable de regarder Dieu face à face et de le braver! Que dis-je? C'est un ange de Dieu qui a remis à cet homme le poignard qui doit tuer Valois! Cet homme, que dévore le feu de la passion, attend et prie au fond d'un monastère. Il attend que l'ange revienne le trouver et lui dise: «Frappe! Le moment est venu! Frappe!»
Marie de Montpensier éclata de rire et ajouta:
--Or, mes frères, j'ai justement l'heur de connaître intimement cet ange. Sur un signe de moi, l'ange ira trouver Jacques Clément, le moine exterminateur, et lui dira: «Frappe!...» Et Jacques Clément frappera.
--Jacques Clément!... Le moine!... murmura Henri de Guise. Oh! je comprends! C'est cet homme qui, un soir, au fond de la Cité, à l'auberge du Pressoir-de-Fer...
--Chut, mon frère! dit Marie qui ne se donna pas la peine de rougir au souvenir de la scène d'orgie évoquée par le Balafré, chut!
--Et vous dites que cet homme est prêt?
--Le poignard sacré que l'ange lui a confié ne quitte plus sa ceinture.
Le Balafré demeura une minute songeur. Peut-être eût-il préféré frapper lui-même.
--Eh bien? reprit Marie de Montpensier, dois-je faire signe à l'ange?
--Oui, gronda sourdement le duc de Guise. Peu importe après tout le bras qui frappe, pourvu que l'arme soit mortelle!
XLIV
LE TIGRE AMOUREUX
Il était près de onze heures. Paris dormait. Le Balafré, dans ce cabinet où s'était tenu le conseil de famille, où avait été décidé l'assassinat de Henri III, se promenait de long en large, d'un pas lent et alourdi. Depuis le départ de ses frères, de sa soeur et de sa mère, il rêvait et toute sa pensée morose pouvait se condenser ainsi:
«Être roi!... Oui, sans doute, ce sera magnifique. Oui! Mais cela va me conduire hors de Paris et m'éloigner d'une petite bohémienne. Ah! pour me rapprocher du trône, il faut que je m'éloigne de Violetta!...»
Deux hommes, demeurés près de Guise à cette heure tardive, debout dans un angle de la pièce, attendaient que le duc leur donnât congé pour se retirer. C'était Maineville et Bussi-Leclerc.
--Il songe à la couronne, notre roi! murmura Bussi-Leclerc.
--Oui, mais il est onze heures! dit Maineville à voix basse; et il désigna d'un coup d'oeil l'horloge, qui, en effet, se mit à sonner les onze coups.
--Diable!... Et Maurevert qui nous attend!
Bussi-Leclerc ricanait en parlant ainsi. Maineville, résolument, s'avança vers le duc de Guise:
--Monseigneur....
Guise parut étonné de voir encore ses deux fidèles.
--Je vous avais oubliés, dit-il en passant une main sur son front.
--C'est bien ce que nous nous disions, fit Maineville, mais nous n'osions interrompre vos... royales pensées.
--Cependant, reprit Bussi-Leclerc, comme voici onze heures qui sonnent, nous prierons Monseigneur de nous accorder notre congé...
--Oui; la journée a été rude et vous êtes fatigués...
--Fatigués? dit Maineville. Jamais nous ne sommes fatigués à votre service. Mais nous avons un rendez-vous à minuit...
--Un rendez-vous d'amour?...
--Monseigneur, vous vous trompez; ou, du moins, c'est un rendez-vous d'amour, mais il ne s'agit pas de nous... Il s'agit... Ah! ma foi, l'aventure est trop drôle, et malgré les recommandations de Maurevert, il faut que vous la sachiez! Maurevert convole en justes noces!
--Maurevert se marie! Et il ne m'a rien dit!...
--A vous moins qu'à tout autre, monseigneur!
--Mais, enfin, vous saviez, vous autres. Pourquoi ne m'avez-vous pas prévenu? Il ne me convient pas que les gentilshommes de ma maison prennent femme sans mon agrément...
--Nous ne savions rien, dit Maineville. Dans la soirée, pendant que vous étiez en conseil. Maurevert nous est arrivé avec une singulière figure, et, après nous avoir fait jurer le secret, nous a annoncé son mariage pour cette nuit même, en nous priant de l'assister et en ajoutant que son aventure lui semblait si étrange à lui-même qu'il avait besoin de deux bons amis comme nous pour se rassurer contre un accident ou un malheur possibles.
--Voilà qui est étrange, en effet. Et qui épouse-t-il?
--Voilà ce que nous ignorons; nous ne connaîtrons la fiancée qu'en la voyant... Ainsi, monseigneur, si vous y consentez, nous allons nous retirer, Leclerc et moi, pour nous trouver à Saint-Paul à onze heures et demie.
--Eh bien, fit tout à coup le duc de Guise, non seulement je vous autorise à vous rendre à ce bizarre rendez-vous, mais je vous y accompagne! Pardieu! je veux, moi aussi, voir la fiancée de Maurevert.
En parlant ainsi, le duc assura sa rapière et jeta un manteau sur ses épaules.
--Monseigneur, dit Bussi-Leclerc avec une certaine hésitation, nous avons promis à Maurevert de ne rien dire à personne, et surtout à vous...
--Soyez tranquilles... je m'arrangerai de façon à tout voir sans être vu. En route, messieurs...
Les trois hommes arrivèrent rapidement à Saint-Paul. Bussi-Leclerc et Maineville pénétrèrent dans l'église, laissant le duc sous le portail, selon ce qui était convenu en route. Le Balafré demeura immobile, caché dans la nuit du porche, ému, malgré lui, il ne savait de quelle angoisse. A ce moment, du fond de la nef, parvint jusqu'à lui une clameur de détresse; puis un bruit de lutte violente.
«Ce n'était pas un complot, murmura Guise rassuré, c'était un meurtre; mais qui tue-t-on?»
Il entra. Les cris, brefs et étouffés, les cliquetis d'armes remplissaient l'église. Là-bas, vers le choeur, dans l'obscurité, s'agitait violemment un groupe d'ombres... puis, tout à coup, il vit qu'on entraînait quelqu'un, et toute la bande passa à trois pas de lui... Quelques instants plus tard, il entendit le carrosse qui s'élançait et comprit que le quelqu'un était emporté vers une destination inconnue.
Un inexprimable étonnement s'empara alors de Guise. En effet, au moment où il croyait tout fini, il venait d'entendre encore un cri... un cri de femme... et, portant les yeux vers le choeur, il voyait un prêtre qui officiait à l'autel, et, agenouillés, pareils à deux fiancés, un homme et une jeune fille vêtue de blanc... l'homme, l'époux, soutenait la jeune fille de son bras, et il sembla à Guise, de la place où il se trouvait, que cette fiancée se laissait aller avec abandon au bras de Maurevert... Car l'homme ne pouvait être que Maurevert.