Les Pardaillan — Tome 03 : La Fausta
Chapter 21
--Oui, dit Charles attendri; Pardaillan est mon ami, il est dans ma vie comme un dieu tutélaire. Je lui dois mes joies les plus précieuses... Si j'ai retrouvé celle que j'aime, si elle n'est pas morte, c'est encore à lui que je le dois...
--Quoi! s'écria Fausta, cette pauvre enfant s'est donc trouvée en danger de mort?...
La question était si naturelle que Charles se mit à faire le récit des événements de la place de Grève, en insistant, bien entendu, sur l'héroïsme du chevalier de Pardaillan.
Fausta, tout en l'écoutant avec attention, faisait son plan et décidait du sort de Violetta.
La tuer?... A quoi bon maintenant?... Écarter à tout jamais Violetta du duc de Guise, cela suffisait. Et la situation s'éclaircissait ainsi:
Pardaillan était pris ou allait l'être. Farnèse et Claude étaient ses prisonniers et, dès le soir même, le tribunal secret allait les condamner à mort. Il ne s'agissait donc que de s'emparer du duc d'Angoulême et d'éloigner Violetta. C'est sur ce double problème que se concentra toute la force de calcul et de volonté de la Fausta.
Lorsque Charles eut achevé son récit ému, elle reprit:
--Je comprends tout maintenant. Ces gentilshommes, dans leur hâte, n'ont pu me donner que des renseignements incomplets. Et je ne comprenais pas bien le mystérieux rendez-vous qu'ils assignaient.
--Un rendez-vous? fit Charles étonné.
--Je vois qu'il faut que je vous raconte les choses de point en point. Comme je vous l'ai dit, monseigneur, surveillée, traquée, je suis entrée dans Paris à la faveur de ce déguisement. Pour tout vous dire d'un mot, je suis de la religion... ce qu'ils nomment une huguenote...
--En ce cas, madame, dit-il, je vous engage vivement à bien vous cacher: on tue, on pend, on brûle dans Paris...
--Je le sais, dit Fausta, sur un ton d'amertume admirable de naturel et d'émotion. Venue pour l'accomplissement d'une mission difficile, je pris ce déguisement, je descendis dans une simple auberge située rue Saint-Denis... l'auberge de la Devinière. J'y passai la nuit fort tranquille. La matinée s'écoula sans incident. J'allai donc sortir, tantôt, lorsque, soudain, la rue se remplit de rumeurs. On criait à mort! Tout à coup, un homme aux vêtements déchirés pénétra dans l'auberge et, presque aussitôt, une troupe de cavaliers passa dans la rue comme une trombe.
--C'était Pardaillan! haleta Charles. Il est sauvé?...
--Parfaitement sauvé, rassurez-vous. Ce gentilhomme, comme je le sus bientôt, c'était en effet le chevalier de Pardaillan. Je le pris pour un huguenot, Et, ouvrant la porte d'un cabinet où je me trouvais, je lui fis signe de s'y réfugier. Il vint à moi non comme quelqu'un qui se cache, mais avec un air paisible.
--Comme je le reconnais bien là!...
--Je lui demandai s'il était de la religion. Alors il me dit son nom sans m'expliquer les motifs pour lesquels on le poursuivait. Alors je m'employai de mon mieux à laver et panser ses blessures. Deux heures se passèrent ainsi lorsque, par la porte vitrée du cabinet, il vit entrer dans la salle deux hommes que je ne connaissais pas. Il leur fit signe. Ils vinrent. Et, chose étrange, il se nomma, il vous nomma, comme si ces deux hommes ne l'eussent pas connu. C'était, comme je le sus presque aussitôt, le prince Farnèse et un bourgeois nommé maître Claude.
--Ils ne le connaissent pas, en effet, et l'un d'eux ne l'a vu que quelques instants... Continuez, madame...
--Alors eut lieu entre eux un assez long entretien où il fut question de vous et de la jeune fille. Le bourgeois... raconta qu'il était sorti d'ici, de votre hôtel, pour aller chercher le prince Farnèse...
--C'est vrai! s'écria Charles fort intéressé.
--Et qu'il l'avait trouvé, continua celle-ci. Il ajouta que tous deux se mettaient en route pour venir rue des Barrés, mais que, maître Claude ayant été reconnu par des gardes du duc de Guise, ils avaient dû fuir. Ils s'étaient jetés dans la rue Saint-Denis et étaient entrés à l'auberge de la Devinière pour y attendre que l'émotion populaire fût calmée...
--Je vais les rejoindre! s'écria Charles en se levant.
--Gardez-vous-en bien, dit Fausta. Attendez la fin de mon message... Alors, celui qui s'appelait maître Claude commença un long récit. Mais j'entendais qu'il s'agissait de vous et le mot mariage frappa plusieurs fois mes oreilles... Ce récit, le prince Farnèse et le chevalier de Pardaillan l'écoutèrent avec une égale émotion... Enfin, le bourgeois, maître Claude, alla examiner la rue et revint en disant qu'elle était pleine de furieux dont on entendait les cris et qu'ils commençaient à fouiller les maisons. Le chevalier de Pardaillan proposa de sortir par une porte de derrière. Mais où aller ensuite? C'est alors, monseigneur, que je proposai à ces trois hommes, dont la situation m'avait émue, de se retirer dans l'hôtel de l'un de mes amis, situé tout proche, «Oui, dit le prince Farnèse, mais comment prévenir le fiancé de ma fille?»
Ces derniers mots étaient un chef-d'oeuvre de ruse. Sachant ce qu'il savait maintenant, Charles les trouva si naturels qu'il ne songea même pas à s'étonner. Fausta, voyant la confiance du duc, continua:
--Lorsque le prince Farnèse eut parlé de la nécessité de vous prévenir, je m'avançai et me proposai comme messagère.
--Ah! madame, s'écria Charles en saisissant une main de Fausta et en la portant à ses lèvres, tout à l'heure, je voulais respecter votre secret. Maintenant je vous supplie de me dire à qui je suis redevable d'un si grand service...
Fausta secoua la tête avec mélancolie.
--Ce que j'ai fait est vraiment peu de chose, dit-elle, et ne mérite pas votre gratitude... Pour revenir à l'objet de mon message, il fut convenu que les trois hommes se réfugieraient dans l'hôtel que je leur indiquais et qu'ils attendraient la nuit pour en sortir. Quant à moi, le chevalier de Pardaillan m'indiqua exactement la situation de votre hôtel et me dit de m'annoncer comme venant de la part du prince Farnèse, de maître Claude et de M. de Pardaillan. C'est ce que j'ai fait... Alors, nous sortîmes tous par une porte détournée. Je les conduisis à l'hôtel de mon ami où ils sont en sûreté et d'où ils ne sortiront que ce soir à onze heures. Voici exactement ce que me dit le chevalier de Pardaillan: «Pour Dieu! madame, suppliez le duc d'Angoulême de ne pas bouger avant cette nuit!...» Au moment où j'allais m'éloigner, le prince Farnèse me remercia, puis ajouta ces paroles que je vous transmets:
«Ce soir, à minuit, nous attendrons le duc et ma fille dans l'église Saint-Paul. Qu'il ne s'inquiète de rien! Tout sera prêt.»
--Dans l'église Saint-Paul! fit Charles enivré, je comprends... je comprends tout! Ce soir à minuit, en l'église Saint-Paul, avec Violetta... j'y serai!...
Fausta se leva et dit d'un accent pénétré:
--Il me reste, monseigneur, à vous souhaiter tout le bonheur que vous méritez, fit Fausta d'un air pénétré.
--Comment pourrai-je m'acquitter jamais envers vous! murmura Charles.
Fausta parut hésiter quelques instants, comme si elle eût éprouvé une violente émotion... Elle répondit soudain:
--En recommandant à la duchesse d'Angoulême de prier parfois pour mon mari... Agrippa, baron d'Aubigné...[1]
En même temps elle s'avança rapidement vers la porte.
--La baronne d'Aubigné! avait murmuré Charles. Ah! je comprends maintenant qu'elle taise son nom! Noble coeur, ne crains rien de moi!
[Note 1: Agrippa d'Aubigné, huguenot militant, et l'un des plus fidèles capitaines de Henri de Béarn, était connu pour un redoutable conspirateur, et sa tête était mise à prix par les chefs de la Ligue catholique triomphante à Paris.]
Quelques instants plus tard, la Fausta, au pas paisible de son cheval, et suivie à distance par son laquais, disparaissait au tournant de la rue et murmurait avec un sourire qui découvrit ses petites dents féroces:
--Maintenant, il ne me reste plus qu'à marier Violetta...
Charles, le coeur bondissant, courut retrouver Violetta, et lui prenant la main:
--Chère âme, ce soir, nous serons unis à jamais ce soir, vous serez duchesse d'Angoulême...
XLI
LE MARIAGE DE VIOLETTA (fin)
L'église Saint-Paul était à deux pas de l'hôtel de Marie Touchet.
Peu à peu, avant que le soir ne fût arrivé divers personnages parurent dans la rue des Barrés et occupèrent des encoignures de portes. En sorte qu'une heure après le départ de la messagère, si Charles avait eu l'idée de sortir de l'hôtel, il n'eût pu faire dix pas soit à gauche, soit à droite, sans se heurter à l'une de ces statues immobiles.
Lorsque la nuit fut tombée, un étrange mouvement se produisit autour de l'église Saint-Paul. Diverses troupes, composées chacune de dix ou douze hommes, prirent position devant chacune des portes de l'église. Dans la rue Saint-Antoine, un lourd carrosse vint stationner.
Pendant que Fausta prenait ses dispositions, Charles et Violetta, assis l'un près de l'autre, continuaient à vivre de ce beau rêve d'amour où ils venaient d'entrer. Enfin, onze heures sonnèrent.
--Il est temps, dit Charles doucement.
--Allons, mon cher seigneur, répondit Violetta.
Elle était toujours vêtue de la tunique blanche qu'elle portait sur la place de Grève. Seulement, Charles alla prendre dans une vieille armoire un grand manteau qui avait appartenu à sa mère et le lui jeta sur les épaules.
Dehors, Violetta se suspendit à son bras. Et, serrés l'un contre l'autre, sans prononcer un mot, ils marchèrent vers l'église Saint-Paul. ...........................................................
Onze heures du soir!... C'était le moment où Claude et Farnèse écoutaient, dans la maison de Fausta, la sentence du tribunal secret qui les condamnait à mourir.
Lorsque le panneau se fut refermé, Fausta descendit lentement de son trône et gagna sa chambre à coucher. Nul n'y pénétrait. Myrthis et Léa, ses deux suivantes, étaient les seules qui eussent permission d'y entrer.
Elles étaient là, attendant leur souveraine. Elles la déshabillèrent du splendide costume qu'elle portait. Et, alors, elle revêtit ces mêmes vêtements de gentilhomme sous lesquels elle s'était présentée a l'hôtel de la rue des Barrés. Puis elle se rendit dans cette salle élégante qui pouvait passer pour le boudoir d'une jolie femme. Un homme était là qui attendait, assis, et qui, à l'entrée de Fausta, se leva vivement et s'inclina.
--Êtes-vous prêt à tout ce que nous avons convenu ce soir? demanda Fausta.
--Je suis prêt, madame, répondit l'homme.
Ils sortirent ensemble du palais de la Cité. Dehors attendait une escorte d'une vingtaine de cavaliers. Fausta monta à cheval et, se mettant en route, fit signe à l'homme de marcher près d'elle. Et ils se mirent à parler à voix basse.
Cet homme qui attendait Fausta, qui venait de monter à cheval et se tenait près d'elle, c'était le sire de Maurevert.
Charles et Violetta arrivèrent à l'église par la rue des Prêtres-Saint-Paul, au moment où la demie de onze heures tombait dans la nuit des temps.
Charles, dans le court trajet de la rue des Barrés à l'église Saint-Paul, avait bien entrevu des ombres se glissant au long des murs, apparaissant pour disparaître aussitôt; mais il avait pensé que c'était des tire-laine, gens peu redoutables pour un homme bien décidé, et il s'était contenté d'assurer dans sa main le manche de sa bonne dague.
Devant l'église, Charles s'arrêta et regarda autour de lui, pour voir s'il n'apercevait pas ceux qui l'attendaient. Il ne vit personne. Mais il s'aperçut aussitôt que la porte était entrouverte. Donc, on l'attendait à l'intérieur. Ils entrèrent. L'église était vaguement éclairée par deux cierges allumés au maître-autel. Près du choeur, il entrevit alors trois hommes debout qui, formés en groupe, semblaient attendre en causant entre eux.
--Les voici! dit Charles.
--Mon père? demanda Violetta.
--Oui, votre père, chère âme... et voici... oh! voici le prêtre qui va nous unir...
Ils frissonnèrent tous deux longuement et se serrèrent l'un contre l'autre, dans une douce étreinte. Le prêtre revêtu de ses ornements venait en effet d'apparaître, suivi de deux autres prêtres, en surplis.
Ils s'avancèrent lentement vers le choeur.
A mesure qu'ils avançaient, un étrange mouvement se produisait dans l'église. Des chapelles latérales noyées d'obscurité, sortaient des hommes qui, silencieusement, se mettaient à marcher derrière le couple. Bientôt, ces inconnus furent au nombre d'une trentaine et, enveloppés dans leurs manteaux, ils semblaient une escorte rassemblée pour le mariage secret d'un prince.
Charles et Violetta, les yeux fixés sur les trois hommes qui attendaient dans le choeur, s'avançaient en souriant. Tout à coup, Charles tressaillit et regarda avec terreur.
Ces trois inconnus venaient de laisser tomber leurs manteaux... C'étaient Maineville et Bussi-Leclerc. Quant au troisième, il portait un masque.
D'un mouvement instinctif, Charles entoura Violetta de son bras gauche, tandis que, de la main droite, il dégainait son poignard.
--Messieurs, dit-il d'une voix sourde, que faites-vous ici?...
--Monseigneur, répondit Bussi-Leclerc, nous sommes ici pour une double cérémonie: un mariage...
--Un mariage! s'exclama Charles qui commençait à sentir une sueur froide pointer à la racine de ses cheveux. Quel mariage?... Messieurs, prenez garde!
--Mais, fit à son tour Maineville, le mariage de la fille du prince Farnèse, nommée Violetta.
Violetta jeta un faible gémissement.
--Oh! rugit Charles, ceci est insensé!... Maineville! Leclerc! que me voulez-vous? Prenez garde!...
Doucement, de son bras gauche, il essayait de se dégager de l'étreinte de Violetta...
--Monseigneur, dit alors Bussi-Leclerc, ce que nous faisons, vous allez le savoir. Nous sommes ici pour une double cérémonie, un mariage, vous ai-je dit, et, si vous m'aviez laissé achever, j'aurais ajouté: une arrestation... Monseigneur, veuillez me remettre votre épée; au nom du lieutenant général de la Sainte-Ligue, je vous arrête!
Violetta jeta une déchirante clameur. Charles éclata de rire, et soulevant sa fiancée dans ses bras:
--Le premier de vous qui me touche est mort!
En parlant, ivre de désespoir, ses forces décuplées, il reculait, Violetta dans ses bras; il semblait vraiment que son regard eût pétrifié les trois, car ils ne bougeaient pas.
--Monseigneur, dit alors Maineville, toute résistance serait inutile. Retournez-vous, et voyez!...
Charles, d'un geste machinal et furieux, se retourna en effet. Et une imprécation terrible jaillit de sa gorge: devant lui, un large demi-cercle d'épées nues s'allongeait à droite et à gauche. Au même instant, les deux branches de cette pince se mirent en mouvement, et Charles se trouva enfermé dans un cercle...
Violetta, dans ses bras, d'un geste rapide, saisit sa tête à deux mains et le baisa sur la bouche en murmurant:
--Mourons ensemble, mon cher seigneur...
En même temps, Violetta se laissa glisser sur les dalles et saisit le poignard de son fiancé. Charles, enivré par la violente sensation de ce baiser d'amour et de mort, jeta autour de lui un suprême regard qui lui montra l'église pleine d'ombres; Maineville et Bussi-Leclerc, et l'inconnu masqué au pied de l'autel, et sur les marches le prêtre qui commençait à officier, et, autour de lui, autour de Violetta, le cercle d'acier qui se resserrait...
Alors, il tira son épée, ses yeux chargés de passion se rivèrent aux yeux de Violetta, et il balbutia:
--Mourons ensemble, ma chère âme...
Aussitôt il se rua, fonça droit devant, tenant toujours Violetta par la main, avec l'espérance insensée de pouvoir traverser ce cercle d'acier, et fuir... fuir!... Dans cet instant même, dix bras s'abattirent sur lui, dix autres sur Violetta. De son épée, Charles frappait à coups terribles.
--Attends-moi, chère âme!... Je suis à toi!... hurlait-il. L'épée se brisa; du tronçon il continua à frapper; autour de lui le sang giclait, des hommes tombaient; le tronçon d'épée lui fut arraché... plus loin, il entendit le cri de Violetta, comme un appel, et alors il tomba sur les genoux; dix, quinze hommes se ruèrent sur lui... et il se sentit lié, soulevé, emporté hors de l'église et jeté dans un carrosse qui s'ébranla aussitôt...
Moins de trois minutes plus tard, le carrosse roula sur un pont-levis, puis sous une voûte, puis s'arrêta.
Le duc d'Angoulême était à la Bastille.
Dans l'église Saint-Paul, une scène atroce déroulait à ce moment ses péripéties.
En effet, Violetta, arrachée des bras de Charles, avait été entraînée jusqu'au pied de l'autel. Là, avons nous dit, se trouvaient trois hommes: deux d'entre eux nous sont connus: c'étaient Maineville et Bussi-Leclerc. Le troisième se démasqua au moment où la jeune fille apparut près de lui, à demi morte de désespoir et se soutenant à peine. Celui-là, c'était Maurevert.
Violetta jeta autour d'elle des yeux hagards. Et ce fut à ce moment que Maurevert saisit sa main et prononça:
--Merci, ma bien-aimée; merci, ma belle fiancée, d'être venue à l'heure. Tout est prêt pour notre mariage, et voici le prêtre qui va nous unir...
--Nous unir! balbutia Violetta. Vous!... Qui êtes-vous?...
--Violetta! dit Maurevert d'une voix ardente, quelle étrange folie vous saisit! Regardez-moi! Ne me reconnaissez-vous pas? Je suis votre fiancé!
--Horreur! Oh! mais je deviens folle! Charles! Mon bien-aimé! A moi!...
Son bras se leva pour se frapper avec cette dague qu'elle avait prise aux mains de son fiancé; mais alors elle s'aperçut que l'arme lui avait été arrachée, elle tomba sur ses deux genoux; Maurevert s'agenouilla près d'elle...
Alors Je prêtre se tourna vers eux, prononçant les paroles sacramentelles, ouvrant les bras pour une bénédiction... Et ce prêtre, Violetta, en levant la tête dans un mouvement de spasme, ce prêtre, elle le vit... Et c'était un tout jeune prêtre aux yeux noirs et, ce visage, il lui sembla qu'elle l'avait entrevu une fois...
Le prêtre murmurait les formules... Et soudain, dans une fulgurante éclaircie, elle revit la terrible scène où elle avait retrouvé maître Claude, le soir où Belgodère l'avait entraînée dans une mystérieuse maison de la Cité, où on lui avait jeté un sac noir sur la tête, où elle s'était évanouie, où, en se réveillant elle avait vu penché sur elle le visage de celui qu'elle appelait son père! Et Claude l'avait prise dans ses bras pour l'emporter!... Et les hommes armés d'arquebuses étaient entrés!... Et, avec eux, une femme! Une femme sur qui ses yeux mourants ne s'étaient fixés qu'un instant!
Ce prêtre, c'était elle!... C'était Fausta qui célébrait le mariage de Maurevert et de Violetta!...
Une inexprimable horreur se glissa dans les veines de la jeune fille. Dans ce moment, elle perdit connaissance... Dans ce moment aussi le prêtre, étendant les bras, disait d'une voix grave:
--Allez. Au nom du Dieu vivant, pour jamais vous êtes unis!...
XLII
HÉROÏSME DE PARDAILLAN
On a vu que le chevalier de Pardaillan, attiré par le bruit exorbitant qui se faisait dans sa chambre, y était entré à temps pour assister au combat de Croasse avec une horloge.
Pardaillan demeura d'abord stupéfait, puis s'approcha de la fenêtre et examina ce qui se passait; il se passait simplement que deux troupes d'archers venaient de prendre position dans la rue et que le peuple les acclamait, et en profitait pour acclamer surtout le duc de Guise, bien que celui-ci fût absent.
Il sortit de la chambre, suivi de près par Croasse. Apparut l'hôtesse portant un bol et des bandages de linge. Huguette déposa le tout sur une table. Le bol contenait une savante mixture composée par Huguette à l'effet de cicatriser les blessures du chevalier.
--Pour qui tout cela? fit Pardaillan.
--Pour vous, monsieur le chevalier, répondit Huguette, toute pâle et tremblante des rumeurs qu'elle entendait devant la porte de sa maison.
--Tiens, c'est vrai, je suis quelque peu décousu, dit Pardaillan, qui s'aperçut alors que le sang coulait sur ses mains. Mais, ma chère Huguette, si excellente chirurgienne que vous soyez, je crois que vos soins sont inutiles. Dans quelques minutes, tout serait à recommencer.
--Mon Dieu, monsieur, vous parlez comme si vous alliez être attaqué...
--Attaqué, ma chère Huguette!... Je crois que, dans une demi-heure, il ne restera pas grand-chose de votre auberge; une fois encore je vais être cause d'une grande destruction chez vous... ce sera la dernière!
--Mais vous! fit Huguette d'une voix mourante.
--Oh! moi, toute la charpie que pourraient effiler vos jolies mains me serait parfaitement inutile. Ce m'est encore une joie que de mourir en cette bonne auberge où j'ai connu les plus douces heures de ma vie.
Huguette poussa un gémissement. Pardaillan allait et venait, traînait des tables et des bancs et renforçait la barricade qu'il élevait avec toutes les règles de l'art.
--Parfait, dit-il. A l'abri d'un pareil rempart, je crois que je pourrai un peu donner du fil à retordre à messieurs de la messe. Regardez-moi ces mâchicoulis et ces meurtrières, ils en auront pour une heure à démolir tout cela... Pendant cette heure-là nous allons essayer de battre en retraite... nous trouverons bien un moyen, cornes du diable!
Pardaillan prit les mains de l'hôtesse et la consola.
--Voyons, fit le chevalier, il faut chercher un recoin où vous puissiez vous cacher, tandis que je tiendrai tête à ces furieux. Car, je crois ne rien vous apprendre, Huguette, en vous disant que cette fuite dont je vous parlais serait bien difficile.
--Impossible! balbutia Huguette avec un sanglot.
--Vous voyez bien qu'il faut vous cacher... dans votre cave, par exemple... Moi pris, ils n'auront pas l'idée de pousser plus loin les recherches. Venez, ma chère, ce silence relatif qui se tait dans la rue ne m'annonce rien de bon...
--Vous pris! murmura Huguette. Vous mort, que deviendrai-je, moi?...
--Elle reposa sur la poitrine du chevalier sa tête charmante que l'amour transfigurait.
--Au-dehors, dans ce silence relatif qu'avait signalé Pardaillan, une voix rude retentissait:
--Ici, ces poutres!... Les arquebusiers, là, sur deux rangs! Et apprêtez vos armes! Ici, les hallebardiers!
--Pardaillan, dit Huguette très doucement, laissez-moi mourir avec vous, puisque je n'ai pu vivre avec vous. Mon pauvre coeur, depuis des années, porte votre image. Je n'espérais pas votre amour. Je savais que vous aviez donné toute votre pensée à une autre. Je savais que vous adoriez Loïse morte comme vous l'aviez aimée vivante. Oh! non, je n'espérais rien... Seulement, quand vous étiez là, je vous regardais, et cela suffisait. C'était ma part de bonheur.
Pardaillan, tout pâle, écoutait la voix brisée de larmes qui lui rapportait le premier aveu d'un amour qu'il connaissait depuis de longues années.
Huguette, elle, n'écoutait que son coeur, qui enfin osait se révéler.
--Vous voyez, Pardaillan, que votre vie, c'était ma vie. S'il ne s'agissait pour vous que de quelque méfait qui se paie par la prison, je serais tranquille, car je me ferais forte de vous délivrer. Vous vivant, même prisonnier, comme vous le fûtes jadis à la Bastille, je vivrais... je me dirais: «Sûrement, il en sortira. S'il n'en trouve pas le moyen, je le trouverai, moi!...
--Huguette, ma chère Huguette. c'est précisément de cela qu'il s'agit!
--Non, non, vous allez mourir, Pardaillan! Votre air et vos préparatifs me disent assez que vous êtes décidé à vous faire tuer sur place.
--Décidé à me défendre, voilà tout. Mordieu, croyez-vous que ce soit agréable d'aller à la Bastille?
--Non, Pardaillan! mais on sort de la Bastille, on ne sort pas du tombeau...
--Hum!... on sort... on sort... pas toujours, ma chère!
--C'est donc bien grave ce que vous avez fait?
--Pas grave du tout. Comme je crois vous l'avoir dit, je n'ai rien fait, moi. J'ai simplement empêché de faire. Mais, enfin, je vous avoue que les huit ou dix mois de prison que j'ai mérités m'effraient, et j'aime mieux risquer tout pour tout.
Pardaillan, en parlant de huit ou dix mois de prison qu'il redoutait, était sublime.