Les Pardaillan — Tome 03 : La Fausta

Chapter 20

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«Madame, dit-il, j'ai été le premier à étayer votre souveraineté; le premier j'entre en rébellion. J'étais venu à vous parce que Sixte me semblait être la Tyrannie dans l'Eglise libre. Je me suis séparé de vous parce que j'ai vu que vous étiez l'incarnation de la Perversité. Je ne reconnais plus votre sainteté, ni votre souveraineté. Je sais que vous allez me tuer.

Mais, avant de mourir, laissez-moi vous dire que je vous ai regardée jusqu'au fond de l'âme et que ce que j'ai vu me cause un vertige d'horreur.

Farnèse recula en se croisant les bras. Un silence de mort accueillit ces paroles. Pas un frisson de vie ne courut sur le visage de cette statue qu'était Fausta... Alors le cardinal Rovenni reprit, s'adressant cette fois à Claude:

«Maître Claude, vous êtes accusé et convaincu de rébellion; vous êtes accusé et convaincu d'avoir tenté de soustraire au supplice la fille païenne nommée Violetta; vous êtes accusé et convaincu d'avoir refusé ici même d'exercer votre office contre cette fille qui vous était livrée.»

Claude ne répondit pas. Il restait sous le coup de cette stupéfaction qui l'avait saisi dès le premier instant et qui paralysait ses facultés. Le cardinal Rovenni attendit un instant. Et, alors, d'une voix sourde, il se mit à lire le parchemin:

«Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Au nom de notre Souveraine élue et choisie pour monter sur le trône de Pierre et y exercer le pontificat sous le nom de Fausta, Première du nom, en notre âme et conscience avons déclaré Jean Farnèse, cardinal, coupable de haute trahison envers la Souveraineté pontificale; et Claude, bourreau-juré, coupable de rébellion et trahison envers la Société. En conséquence, moi, François Rovenni, cardinal par la grâce de Dieu, ai donné lecture aux condamnés de la sentence de mort, ai respectueusement supplié Sa Sainteté, notre Souveraine pontificale, de prononcer sur le genre de supplice applicable aux condamnés.»

La papesse ne fit pas un mouvement. Seulement ses yeux noirs étincelaient dans la demi-obscurité. Et sa voix sans accent humain, sans pitié, sans haine, prononça:

«Nous, Fausta Ière, souveraine par l'élection du conclave secret, vu la sentence qui condamne à mort Jean Farnèse, cardinal, et Claude, bourreau-juré, vu le malheur des temps qui commande encore le secret, arrêtons:

«Que les deux condamnés ne soient pas ostensiblement exécutés;

«Que la Faim et la Soif soient les exécutrices de la sentence.»

Tous les personnages qui entouraient le trône s'agenouillèrent alors. Une éclatante lumière, jaillie de vingt-quatre lampes soudain démasquées, inonda le trône d'ivoire, les trompettes sonnèrent une fanfare aux accents larges et lents, que soutenaient les mugissements d'un grand orgue, dissimulé derrière le trône... et, sur ce trône, Fausta, debout, leva le bras, étendit la main droite, et les trois doigts s'ouvrirent pour la bénédiction pontificale...

Soudain cette fantastique vision disparut en un instant... Farnèse et Claude se retrouvèrent plongés dans une profonde obscurité. Lorsque la lampe du plafond se ralluma, grâce à quelque invisible mécanisme, au lieu de la grille, ils virent la muraille telle qu'elle était d'abord.

--Quel affreux cauchemar!... balbutia Claude.

--Quelle réalité sinistre! répondit Farnèse de sa voix glaciale. Vous n'avez pas rêvé!

--Quoi!... Nous sommes condamnés à mourir...

--De faim et de soif!.. Oui!...

Claude voulait mourir, mais non de cette épouvantable mort. Il jeta autour de lui un regard de feu.

--Cette fenêtre! gronda-t-il.

En un clin d'oeil, il eut placé un escabeau sur la table, approché la table du fond de la pièce et atteint la fenêtre qui surplombait la Seine. Un souffle d'humidité venu de la rivière fouetta son visage. La fenêtre était défendue par des barreaux monstrueux... mais Claude sourit!... il se sentait assez fort pour arracher les barres de fer. Il redescendit, saisit Farnèse par le bras et haleta:

--Nous ne mourrons pas ici... nous fuirons par cette fenêtre avant deux heures.

Farnèse eut un imperceptible haussement d'épaules.

--Nous ne fuirons pas, nous mourrons ici..., murmura-t-il.

A ce moment, et, comme pour confirmer cette certitude qu'exprimait le cardinal d'une voix morne, un volet se rabattit violemment de l'extérieur et mura la fenêtre... C'était un volet de fer de trois pouces d'épaisseur, et il eût fallu un mois de travail à Claude pour l'arracher, après avoir descellé les barreaux.

Alors, les cheveux hérissés, en proie au vertige de l'épouvante, il recula jusque dans un angle de ce tombeau, s'y accula, et, farouche, haletant de la soif qui le brûlait, il se mit à calculer combien d'heures il avait à vivre!...

XXXIX

LE MARIAGE DE VIOLETTA

Revenons en arrière, c'est-à-dire au moment même où Claude fut arrêté dans le logis de la Grève. Nous suivrons l'espion qui, depuis la rue des Barrés, s'était attaché aux pas de l'ancien bourreau.

Lorsque Claude eut été solidement lié et mis dans l'impossibilité de faire un seul mouvement, cet homme, cet espion, sortit du logis, s'élança rapidement vers le palais de Fausta, et, ayant été aussitôt introduit auprès d'elle, lui rendit compte de l'arrestation.

Fausta tenait donc en son pouvoir à la fois Farnèse et Claude,--les deux pères de Violetta, Mais ce que voulait surtout Fausta, c'était reprendre Violetta elle-même. Elle interrogea donc l'espion.

De l'ensemble des réponses de l'espion, et bien que celui-ci n'eût rien vu que Claude, il résulta dans l'esprit de Fausta que Violetta se trouvait dans l'hôtel de la rue des Barrés. Fausta, d'un geste, renvoya alors l'espion et se mit à réfléchir, avec qui la jeune fille se trouvait-elle, avec Pardaillan, sans aucun doute!

Il ne restait donc qu'à marcher à la rue des Barrès avec, des forces suffisantes pour s'emparer de Pardaillan et de son amante.

Fausta, une fois sa résolution prise, n'en remettait jamais l'exécution. Elle frappa donc pour donner des ordres. Le valet qui entra tenait un plateau d'or à la main. Sur le plateau il y avait une lettre.

--Un gentilhomme de Mgr de Guise, dit le valet en fléchissant le genou, vient d'apporter cette missive. Il attend.

Fausta prit la lettre, la décacheta, la lut et tressaillit. Voici ce quelle venait de lire;

«Madame, nous tenons le damné Pardaillan. Il est en l'auberge de la Devinière, sise rue Saint-Denis. que nous cernons de toutes parts. La bête est prise au piège, et j'ai pensé qu'il vous serait agréable d'assister à l'hallali. Je vous envoie donc un de mes fidèles, le sire de Maurevert, qui se mettra à vos ordres pour vous conduire sur le terrain de chasse.

La lettre n'était ni signée ni scellée. Mais Fausta reconnut l'écriture de Guise.

--Faites entrer ce gentilhomme, dit-elle.

Les déductions de Fausta se trouvaient bouleversées: Pardaillan n'était pas rue des Barrés avec Violetta. Pardaillan était cerné rue Saint-Denis par les hommes de Guise.

A ce moment, Maurevert entra. Et comme il savait qu'il était envoyé à une princesse, il ne put retenir un geste d'étonnement en voyant un page au pourpoint armorié de l'écu de Lorraine, là où il s'attendait à voir une femme. Fausta, en effet, ne s'était pas encore dévêtue du costume de page qu'elle avait pris pour aller sur la Grève.

--Monsieur, dit-elle, vous m'êtes envoyé par le duc de Guise?

--Oui, madame, dit Maurevert en s'inclinant avec un sourire; car, dans son esprit, cette femme habillée en page ne pouvait qu'être l'une des nombreuses amies de Guise.

--Madame, continua-t-il, mon seigneur duc m'envoie pour vous confirmer la nouvelle incluse dans son message. A savoir que le sire de Pardaillan va être pris comme un renard au gîte. S'il vous convient d'assister à cette partie de plaisir, veuillez me suivre, madame, sans retard. Car j'ai un certain intérêt à être moi-même présent à l'opération.

Fausta, depuis l'entrée de Maurevert, employait toutes les ressources de son esprit à jauger l'homme, à son geste, à sa voix. Lorsque Maurevert eut achevé de parler, elle comprit qu'une haine dévorante poussait cet homme qui dès lors cessait d'être à ses yeux un banal messager.

--Monsieur de Maurevert, fit-elle tout à coup avec un de ces sourires qui faisaient frissonner, j'ai non moins de hâte que vous de me rendre auprès du duc de Guise...

--Partons donc...

--Un instant. Je veux vous dire la cause de ma hâte, espérant que vous m'aiderez dans mon projet. Je veux que vous demandiez pour moi une grâce à M. de Guise. Sûrement, il ne me la refusera pas.

--Et quelle est cette grâce? fit Maurevert en tordant sa moustache avec une fébrile impatience.

--Pas grand-chose, dit Fausta: la vie et la liberté de M. de Pardaillan...

Maurevert bondit.

--Voilà ce que vous voulez que je demande au duc? fit-il d'une voix altérée. Voilà près de dix-huit ans que je connais... Pardaillan. Et voilà dix-huit ans, madame, que j'attends une occasion pareille à celle de ce jour. Si mon père faisait un geste pour sauver Pardaillan, je tuerais mon père. Si le duc de Guise vous accordait la grâce de Pardaillan, je tuerais le duc, quitte à être déchiré sur place par ses gardes! Si vous demandiez cette grâce devant moi, je vous tuerais vous-même!...

En disant ces mots, Maurevert, la main crispée sur le manche de sa dague, paraissait en effet prêt à se ruer sur Fausta. Pourtant il reprit rapidement son sang-froid, et s'inclinant:

--Adieu, madame. Pardonnez-moi de ne pouvoir vous escorter, sachant ce que vous allez demander...

--Je le demanderai pourtant, dit Fausta en se levant.

--Heureusement, je n'en serai pas réduit au meurtre d'une aussi belle créature que vous êtes, madame, car je crois que le duc lui-même vous tuerait de ses mains, quelque regret qu'il en puisse éprouver ensuite, plutôt que de vous accorder la vie et la liberté de son plus mortel ennemi.

--Il me l'accordera pourtant! dit Fausta avec cet accent d'irrésistible autorité qui courbait devant elle les fronts les plus orgueilleux. Je parle ainsi, parce que, si vous obéissez à Guise, si Paris obéit à Guise, c'est à moi que Guise obéit! Parce que je suis celle qui a révolutionné le royaume et chassé Henri III! Celle qui échafaude le trône de votre roi de demain; parce que je suis celle qui est envoyée pour rétablir l'ancien ordre des choses, parce que je suis Fausta!...

--Fausta! murmura Maurevert en frissonnant.

Et, dans son esprit éperdu, s'évoqua la mystérieuse légende de puissance infinie qui escortait ce nom comme l'éclair escorte la foudre. Ce nom chuchoté avec terreur dans l'entourage du duc, ce nom qui faisait pâlir Guise lui-même, frappa Maurevert d'une sorte d'effroi superstitieux.

Il jeta un rapide regard sur cette femme. Ses genoux se plièrent. Il se prosterna. Fausta dédaigna ce triomphe.

--Maurevert, dit-elle d'une voix calmée, je connais ta haine contre Pardaillan. Et, maintenant que tu sais qui je suis, je te demande: Veux-tu me donner la vie et la liberté de cet homme?...

Un vertige s'empara de Maurevert. L'idée lui vint de se ruer sur Fausta, de la frapper à mort... mais, derrière ces portes, il devina les gardes qui veillaient, prêts à accourir au premier cri. Il poussa un rauque soupir et, convenant aussitôt avec lui-même de remettre sa vengeance à plus tard, il murmura:

--Que votre volonté soit faite!... Ma haine était toute ma vie: je remets ma vie entre vos mains...

Fausta, alors, invita Maurevert à s'asseoir en lui désignant un siège.

«Voilà un homme qui est sur le point de me haïr, songea Fausta; et il faut que, dans un instant, il soit prêt à m'adorer. Monsieur de Maurevert, reprit-elle tout haut, en me faisant le sacrifice volontaire de votre haine, vous avez acquis des droits à ma reconnaissance. Je veux vous offrir une récompense digne de vous. Tout d'abord, sachez que votre haine aura toute satisfaction.

--Que voulez-vous dire? s'écria ardemment Maurevert.

--Que Pardaillan mourra! Que non seulement je ne demanderai pas sa grâce au duc, mais encore que je vous le livrerai, à vous, dès qu'il sera pris!

Maurevert étouffa un rugissement.

--Madame, fit-il, tout à l'heure je vous ai dit que je remettais ma vie entre vos mains; maintenant je vous dis que, le jour où vous me demanderez cette vie, vous me trouverez prêt à mourir pour vous...

«Maintenant il est à moi! songea Fausta. On obtient donc tout de la haine et rien de l'amour des hommes! Monsieur de Maurevert, reprit-elle gravement, je retiens vos paroles et m'en souviendrai dans l'occasion.

--Que cette occasion vienne donc, et vous me verrez à l'oeuvre. Mais, madame, ne vous semble-t-il pas qu'il est temps pour moi de rejoindre le duc de Guise?...

--Ne craignez rien. Aucune tentative ne sera commencée contre l'auberge de la Devinière sans mon ordre. Et c'est vous qui porterez l'ordre. Maintenant, écoutez-moi. Je sais que vous êtes pauvre. Je sais que le duc compte assez sur votre fidélité pour ne vous réserver que des emplois subalternes. Voulez-vous devenir riche? Voulez-vous acquérir à la fois l'argent et la haute situation à laquelle votre esprit libre peut prétendre?... Cent mille livres vous sont assurées dès demain si vous m'obéissez; et, dans l'avenir, un emploi important à la cour de France, quelque chose, par exemple, comme la capitainerie générale des gardes.

--Que faut-il faire? palpita Maurevert ébloui, subjugué...

Vous le saurez ce soir. Soyez ici à onze heures. Maintenant vous pouvez aller rejoindre le duc. Voici mes ordres en ce qui concerne votre ennemi... Pardaillan: le prendre vivant et le conduire à la Bastille Saint-Antoine. Ajoutez que je veux être prévenue dès que l'homme sera capturé.

--Vous serez prévenue par moi-même, dit Maurevert qui s'inclina, tout étourdi de ce qui lui arrivait.

Fausta fit un geste de hautaine bienveillance, et Maurevert, s'éloignant, sortit de la maison et reprit en toute hâte le chemin de la rue Saint-Denis. Quant à Fausta, si elle avait semblé conduire toute cette scène sans effort apparent, l'effort n'en était pas moins considérable, car, après le départ de Maurevert elle pencha la tête et la laissa tomber dans une de ses mains comme si elle eût été un moment accablée du poids de ses pensées.

«Pardaillan est pris, murmura-t-elle. Pris!... Conduit à la Bastille!... Est-ce de la joie ou de la terreur qui fait palpiter mon sein?... Pardaillan mourra sans que je l'aie revu...»

Et, secouant la tête comme pour se débarrasser dune pensée qui la gênait à ce moment, car elle avait une admirable méthode de travail dans ses conceptions:

«Mais qui se trouve, alors, dans l'hôtel de la rue des Barrés?... Où est Violetta?...»

Ayant ainsi parlé, son visage un instant bouleversé par la passion reprit toute sa sincérité. Elle appela ses femmes qui lui apportèrent un costume de gentilhomme qu'elle revêtit, mit un masque de velours noir sur son visage, et bientôt, montant à cheval elle prit le chemin de la rue des Barrés, escortée d'un seul domestique.

Ce domestique, c'était l'espion qui avait suivi maître Claude. Lorsqu'ils furent arrivés rue des Barrés, l'espion prit les devants et s'arrêta devant l'hôtel d'où il avait vu sortir Claude. Fausta mit pied à terre et souleva elle-même le marteau. Au bout de quelques instants, le guichet de la porte s'ouvrit. Une figure d'homme parut derrière le guichet.

--Que voulez-vous? demanda l'homme qui jeta dans la rue un regard rapide et soupçonneux.

Fausta répondit:

--Je viens de la part de M. le chevalier de Pardaillan, de maître Claude et de Mgr Farnèse.

A peine Fausta eut-elle parlé que la porte s'ouvrit précipitamment et l'homme dit:

--Entrez, monseigneur vous attend...

--Monseigneur! songea Fausta en tressaillant.

Et elle entra sans hésitation apparente; mais sa main s'assura que la dague et le pistolet passés à sa ceinture pouvaient être facilement et rapidement saisis.

--Venez, venez, monsieur! dit le serviteur.

Si vite que Fausta eût traversé l'antichambre, elle n'en étudia pas moins d'un regard l'ensemble des choses qui l'entouraient. Sur un panneau de mur, elle vit un portrait de jeune femme d'une délicate et mélancolique beauté. Au-dessous du portrait, une tapisserie portait en broderie d'or cette devise qui se répétait sur d'autres panneaux: «Je charme tout.»

«Marie Touchet! La maîtresse du roi Charles IX!...»

Fausta sourit et murmura:

«Je suis dans l'hôtel de Marie Touchet!... Et l'ami de Pardaillan... celui à qui Violetta a été confiée... c'est celui qui a insulté Guise sur la place de Grève... c'est Charles de Valois, duc d'Angoulême... et le voici...»

En effet, à ce moment, une porte s'ouvrait et Charles d'Angoulême s'avançait rapidement:

--Soyez le bienvenu, monsieur, dit-il avec émotion, vous qui venez au nom de trois hommes qui, en cette heure, occupent ma pensée tout entière...

XL

LE MARIAGE DE VIOLETTA (suite)

Arès le départ de Claude, le duc d'Angoulême était demeuré quelques minutes pensif, sans pouvoir détacher son esprit de cette figure sombre qui lui inspirait un indéfinissable sentiment et surtout une curiosité frémissante pour le secret que Claude avait emporté.

Bientôt, la pensée de Charles prit un autre cours. L'amour, dans ce qu'il a de pur, de généreux et d'enthousiaste, l'amour vibrait dans son coeur et le faisait palpiter.

Quelques mois à peine le séparaient du bienheureux jour où Violetta lui était apparue... où l'amour était né dans son coeur sous le premier rayon de son regard.

Il se dirigea vers la chambre où était sa bien-aimée. Il entra. Violetta, à sa vue, se leva, fit deux pas rapides vers lui et lui tendit les mains en murmurant:

--Vous voici donc, mon cher seigneur... je vous attendais...

Elle était un peu pâle. Et, dans ses grands yeux fixés sur lui, elle laissait éclater son amour et sa joie.

Charles, ébloui, saisit une main de Violetta et la porta à ses lèvres, dans un geste plus courtois qu'ardent, mais qui lui permettait de cacher son trouble. Alors, dans une inspiration soudaine, il la conduisit au pied d'un grand portrait où souriait une femme aux traits empreints d'une douceur mélancolique et, simplement, il dit:

--Ma mère...

Violetta leva les yeux vivement vers le portrait, joignit les mains et dit:

--Comme elle est belle, mon cher seigneur! Comme elle doit être bonne!... Et comme elle a dû vous aimer...

Avec l'infinie science de l'instinct, Violetta venait de résumer Marie Touchet tout entière dans ces trois traits: la beauté, la bonté, l'amour...

--Celui qu'elle aimait..., reprit Charles, ravi de la plus douce émotion.

Et il conduisit Violetta au pied d'un autre portrait et dit:

--Mon père, le roi Charles IX. tel qu'il était deux ans avant sa mort...

Violetta considéra le portrait avec une remarquable attention, puis elle murmura:

--Pauvre petit roi!...

Charles d'Angoulême tressaillit. Il n'était pas possible de trouver un mot plus convenable pour traduire l'impression rendue par le peintre de ce roi chétif, pâle, dans les yeux troubles duquel pointait déjà l'aube livide des folies.

Ils causaient ainsi, sans émotion apparente, de choses qui ne se rattachaient pas à leur amour. De leur amour, ils ne disaient pas un mot. Mais toutes les paroles, tous les gestes de Charles, indiquaient qu'il faisait entrer Violetta dans l'intimité de la maison, qu'elle avait droit dès ce moment de faire partie de la famille.

Ils se regardaient en souriant. Et c'était une minute d'un charme infini... Charles, tremblant, tira alors d'un bahut un écrin qui contenait plusieurs bijoux, et notamment des bracelets et des bagues enrichis de diamants. Parmi ces bagues, il en était une toute simple, en or mat, qui portait une seule perle incrustée dans les dents du chaton délicat, joyau fragile, d'une finesse admirable.

--Voici, dit-il alors, une bague que Charles IX a donnée à ma mère le jour de ma naissance. Ma mère l'a retirée de son doigt lorsque je l'ai quittée, et me l'a donnée en me disant que ce serait la bague de fiançailles de celle que je choisirais pour épouse...

Alors, tout pâle, palpitant, il prit la bague et la passa au doigt de Violetta en balbutiant:

--Voilà la bague de fiançailles que m'a donnée ma mère. Elle est à vous, Violetta, et vous êtes ma douce fiancée, comme vous étiez l'élue de mon coeur dès la minute où je vous vis pour la première fois...

Enivrés tous deux, extasiés et frémissants, leurs mains se cherchaient, leurs regards s'enlaçaient, leurs bras, vaguement, s'ouvraient pour une étreinte... A ce moment, on frappa à la porte. Presque aussitôt, un serviteur familier du duc entra, et Charles courut au-devant de lui.

--C'est le prince Farnèse demanda-t-il ardemment.

--Non, monseigneur, mais un jeune gentilhomme qui vient de sa part, ainsi que du chevalier de Pardaillan et de maître Claude...

--Mon père! murmura Violetta. Mon père est donc parti!...

Charles saisit la main de la jeune fille.

--Chère âme, dit-il, violemment ramené du rêve à la réalité, je vais savoir où est votre père, et nous irons le rejoindre... ne craignez rien... il nous attend...

Sur ces mots, il s'élança dans la grande salle où se tenait le jeune gentilhomme annoncé et Violetta attendit, palpitante mais rassurée... car que pouvait-elle craindre là où se trouvait celui qui était son fiancé?...

Le jeune duc salua avec politesse celui qu'il pouvait considérer comme un ami. Le messager s'inclina et demanda:

--C'est bien à Monseigneur Charles de Valois, comte d'Auvergne et duc d'Angoulême que j'ai l'honneur de parler?

--Une femme! murmura Charles. Oui... monsieur, répondit-il en appuyant sur ce dernier mot.

--Monseigneur, reprit la Fausta, mon nom ne vous apprendrait rien. C'est le nom d'une pauvre femme trahie, trompée, bafouée, réduite au désespoir par l'homme qui règne en ce moment sur Paris...

--Le duc de Guise!

--Oui. Et c'est pour me venger de lui, du moins je l'espère, que j'ai pris ce costume qui m'a permis d'entrer dans Paris et de m'y mouvoir à l'aise. Ce que je vous en dis, c'est seulement pour m'excuser de demeurer simplement pour vous la messagère de vos amis.

--Oh! madame, il n'est pas besoin d'excuse. Je serais indigne du nom que je porte si, en vous demandant votre nom, je jetais une seule inquiétude dans votre esprit. Votre cause d'ailleurs m'est sympathique, puisque vous aussi vous êtes une victime de Guise.

--Ne parlons donc plus de cet homme, dit Fausta en prenant place dans le fauteuil que lui désignait Charles, et venons-en au message que j'ai accepté de vous transmettre.

La position de Fausta était périlleuse. Elle savait peu de choses. Et ce qu'elle ne savait pas, il fallait obliger Charles à le dire lui-même.

--Monseigneur, dit-elle, permettez-moi une question. Vos trois amis m'ont paru s'inquiéter fort d'un détail auquel en ma qualité de femme... qui a aimé et souffert... je me suis vivement intéressée. La jeune fille, qu'ils nommaient Violetta, est-elle encore ici, dans cet hôtel?

--Elle y est, dit Charles sans aucun soupçon.

--Loué soit le seigneur! M. de Pardaillan sera bien heureux. Car c'est lui surtout qui m'a semblé inquiet... Sans doute il aime cette jeune fille?... dit-elle.

--Pardaillan aime sans doute Violetta, fit Charles en souriant. Mais, s'il vous a paru si inquiet, je reconnais là sa généreuse amitié. Car Violetta, madame, c'est ma fiancée, et, moi, j'ai le bonheur d'être l'ami du chevalier.

A ces mots, Fausta hocha la tête en signe de sympathie. Mais sans doute elle dut faire un terrible effort pour ne laisser échapper ni un mot, ni un cri, ni un geste, car, sous son masque, elle devint très pâle.

Ce qu'elle venait d'apprendre la bouleversait. C'était le renversement immédiat de toute sa pensée et de tout son sentiment. Violetta n'était pas l'amante de Pardaillan! Violetta était la fiancée de Charles d'Angoulême!...

Pour dire quelque chose, pour gagner du temps et tâcher de voir clair en elle-même, elle reprit:

--Je ne m'étonne plus maintenant de l'intérêt que semblait témoigner M. de Pardaillan à cette jeune fille... Ce gentilhomme paraît avoir pour vous une immense affection...