Les Pardaillan — Tome 03 : La Fausta
Chapter 19
Alors, il alla étudier de près la porte de la pièce ou Stella avait été enfermée. La serrure était intacte; elle n'avait pas été brisée ni forcée. La conclusion sautait aux yeux: Stella n'avait pas ouvert; on lui avait ouvert du dehors!
Mais qui?... Qui pouvait avoir eu un intérêt a délivrer cette jeune fille?... Fausta!... Fausta et les cavaliers qui lut avaient servi d'escorte!...
Belgodère, alors, se rappela cet homme qu'il avait croisé dans l'escalier tout à l'heure. Quand il eut rassemblé dans son esprit toutes les circonstances, Belgodère quitta l'abbaye et se mit à descendre lentement les pentes de Montmartre. Sa rude figure à ce moment, paraissait calme. Seulement, ses lèvres étaient blanches, ses yeux étaient striés de fibrilles rouges. Voici ce qu'il songeait:
«Fausta savait que j'allais à l'abbaye reprendre mon enfant. Fausta a expédié un cavalier qui m'a dépassé et a enlevé mon enfant. Bien. Très bien. Que veut-elle? Je ne sais pas. Mais, si elle se doute de ce que je pense, elle fera mourir ma fille... C'est bon... Je m'attache à elle!»
Un geste menaçant compléta la pensée dû bohémien. Quand, dans la soirée, se jugeant assez calme pour maîtriser son émotion, il reparut devant Fausta. celle-ci fut la première à demander:
--Ma prisonnière?...
--Elle a disparu, dit froidement Belgodère.
--Nous la retrouverons, dit Fausta, sans émotion. Tu peux te retirer en paix, Belgodère, non toutefois sans m'avoir rendu le sauf-conduit que je t'ai confié.
--Ce papier! s'exclama le bohémien en se fouillant vivement. Par le diable, où est-il?... Je ne l'ai plus...
--Tu l'as perdu?...
--Oui, dit Belgodère en regardant fixement Fausta, j'ai dû le perdre...
--Cela n'a pas d'importance, après tout. Va, Belgodère, et attends mes ordres. A moins que tu ne veuilles quitter mon service, auquel cas je t'enverrais à mon trésorier?
--A moins que vous ne me chassiez, dit le bohémien, je préfère rester.
--C'est bien aussi ce qu'il me semble, à moi, dit Fausta.
Et elle accompagna d'un sourire aigu le bohémien qui, après une humble salutation, se retirait. Belgodère grondait en lui-même:
«Maintenant, je suis tout à fait sûr que c'est elle qui a fait enlever Stella. Par l'enfer, signora mia, non seulement je n'ai pas fini avec vous, mais cela ne fait que commencer!...
XXXVII
CLAUDE
Le prince Farnèse, en s'appuyant à la fenêtre du logis de la place de Grève, assista; pétrifie, au terrible spectacle que nous avons essayé de peindre.
Violetta était sauvée!... Violetta avait disparu, emportée au galop par ses sauveurs!...
Ces sauveurs, Farnèse les avait reconnus. C'était ces hommes à qui il avait parlé dans le vieux pavillon de l'abbaye de Montmartre, lorsque la subtile et perverse diplomatie de Fausta l'avait si soudainement remis en présence de la bohémienne Saïzuma... de Léonore de Montaigues... de celle qu'il croyait morte...
Lorsque Farnèse vit que sa fille était sauvée, il poussa un rauque soupir de joie surhumaine et, pour la première fois depuis seize mortelles années qu'il venait de vivre, un rayon d'espoir tomba dans ce coeur damné.
En quelques secondes, un plan s'échafauda dans son esprit. Par les deux sauveteurs, retrouver Léonore, et, en lui ramenant Violetta... sa fille... se faire pardonner le formidable passé!...
Oh! revoir Léonore! Les emporter toutes deux... elle et sa fille!... Déchirer cette robe de cardinal dont la pourpre lui apparaissait faite de sang!... S'en aller dans quelque pays lointain... retrouver le bonheur et l'amour!...
C'est toute cette vision qui enfiévrait le cardinal à ce moment même où Fausta descendait de l'estrade, rugissante de sa nouvelle défaite, mais où, conservant ce merveilleux sang-froid qui ne l'abandonnait jamais, elle donnait rapidement deux ordres.
L'un de ces ordres concernait le logis où se trouvait Farnèse. Quant à l'autre, nous en verrons l'exécution tout à l'heure.
Lorsque le prince cardinal eut vu disparaître le cheval qui emportait Charles et Violetta, il se retourna, après avoir machinalement fermé la fenêtre. Il fallait agir vite. Nul doute, en effet, que Fausta ne cherchât à s'emparer de Violetta. Alors il regretta amèrement de ne pas avoir tué cette femme lorsqu'il la tenait dans le pavillon de l'abbaye.
En songeant à ces choses, Farnèse descendit lentement l'escalier. Le serviteur, vêtu de noir, qui avait fait entrer Belgodère, se présenta pour lui ouvrir la porte.
--Si on vient me chercher de la part de la Souveraine, lui dit-il, vous répondrez que je suis sorti d'ici en disant que je quitte Paris pour regagner l'Italie.
--Bien, monseigneur! dit le laquais qui, en même temps, ouvrit rapidement une porte qui donnait sur une sorte de loge qu'il occupait.
Au même instant, de cette loge, s'élancèrent cinq ou six hommes qui se jetèrent sur Farnèse. En un clin d'oeil, il fut désarmé.
--Farnèse, livide, dit à celui qui venait de le désarmer:
--Comte, dit-il, nous suivons le même chemin depuis trois ans; je sais donc que vous accomplirez dans foute leur rigueur les ordres que vous avez reçus. Un mot seulement: puis-je vous prier de me conduire le plus tôt possible à... celle qui vous a envoyé?
--Monseigneur, dit celui qu'on venait d'appeler comte, votre prière sera d'autant mieux accueillie que nous devons vous conduire à l'instant même au palais de la Cité.
Ils se mirent en route, le cardinal au milieu d'eux.
Vingt minutes plus tard, la petite troupe entrait dans la maison de Fausta. Le cardinal fut introduit dans une pièce dont la porte de chêne était garnie de ferrures solides.
Il demanda à être conduit aussitôt auprès de Fausta. Mais, pour toute réponse, l'homme qui l'avait conduit jusqu'à cette chambre referma la porte et poussa les verrous. Farnèse tomba sur un siège et murmura:
«Qui sait s'il ne vaut pas mieux que je meure enfin! La malédiction de Notre-Dame pèse sur moi, et tout ce que je touche est maudit... Mais mourir sans avoir frappé l'infernale Fausta!... O Claude! Claude! que fais-tu?...»
Ce que faisait Claude?... Il s'était élancé vers le point où il avait vu galoper Charles d'Angoulême emportant Violetta. Il passa en bondissant près de l'estrade.
Fausta le vit sans doute!... Elle devina ce qu'il allait faire!... et dit quelques mots à un homme qui se trouvait près d'elle, et cet homme se mit à courir derrière Claude.
Claude, l'un des premiers, saisit la bride de l'un de ces chevaux qui couraient en tous sens. Il sauta dessus et se trouva faire partie, pour ainsi dire, du peloton de cavaliers qui se lançait à la poursuite de Pardaillan. Seulement, lorsque Pardaillan tourna, Claude ne suivit pas le peloton. Il s'élança ventre à terre dans la même direction que Charles d'Angoulême, qu'il voyait disparaître au loin. Celui-ci se croyait poursuivi.
Lorsqu'il s'arrêta, haletant, devant son hôtel, l'hôtel de Marie Touchet, il sauta à terre, saisit Violetta dans ses bras, et heurta le marteau avec une telle frénésie que les serviteurs accoururent affolés; la porte ouverte, Charles déposa dans l'antichambre Violetta évanouie... A ce moment, Claude arrivait à fond de train et s'arrêtait devant la porte. Charles s'élança au-dehors et braqua son pistolet sur Claude. A l'instant même où il tirait, son bras dévia; la balle se perdit dans les airs; Charles se sentit étreint par deux bras de femme, et une voix balbutia à son oreille:
--Mon père! C'est mon père que vous tuez!...
Le jeune duc poussa un cri et jeta un regard de terreur sur Claude. Et, le voyant debout, tout pâle dans la fumée, il s'élança, lui saisit les deux mains:
--Entrez... entrez, ô vous qu'elle appelle son père... pardonnez... j'ai cru que vous nous poursuiviez...
Quelques instants plus tard, Charles d'Angoulême et Violetta, réunis dans les bras de Claude, mêlaient leurs sourires et leurs larmes. Le bourreau sanglotait doucement.
«Monsieur, fit alors le jeune homme tandis qu'il souriait à Violetta, notre situation est bien simple: j'aime cet ange dont vous avez le bonheur d'être le père. Il faut donc que vous sachiez qui je suis. Je m'appelle Charles, duc d'Angoulême. Ma mère s'appelle Mme Marie Touchet, et mon père s'appelait Charles IX...
--Le fils du roi! murmura Violetta ravie.
Au fond de cette rue paisible, les clameurs mortelles n'arrivaient pas. Dans cette salle aux beaux meubles luisants, aux tapisseries anciennes, régnait un calme infini. Charles d'Angoulême, cependant, reprenait:
--Vous savez maintenant qui je suis... je serais bien heureux, en cette minute la plus heureuse de ma vie, de savoir qui est le père de celle que j'aime...
Claude, qui contemplait Violetta, releva lentement la tête. Les larmes de bonheur qui coulaient sur ses joues se figèrent au bord de ses yeux hagards.
Qui je suis? fit-il d'une voix étranglée.
En même temps, d'un geste instinctif, il retira sa main que Charles avait prise. Cette main... cette main homicide... cette main rouge de sang...!
Violetta pâlit affreusement. Elle avait compris, elle!...
--Père! oh! mon bon père Claude! balbutia-t-elle. Et cette parole était adorable! cette parole où elle reconnaissait le bourreau pour son père en une pareille seconde!...
--Non, non! répéta Claude. Vous n'avez pas eu tort de me demander qui je suis. Il faut que vous sachiez ce que je ne suis pas. Monseigneur duc, je ne suis pas le père de cette enfant!...
--Père! père! cria Violetta d'une voix déchirante, vous m'avez déjà dit cela! Eh bien moi, quoi qu'il arrive, je déclare que vous êtes mon père, et que je n'en ai jamais eu d'autre que vous!...
Tandis que Charles demeurait stupéfait, bouleversé, Claude souleva Violetta dans ses bras, la serra un instant, avec un rauque sanglot, sur sa vaste poitrine, et l'emporta dans la pièce voisine où il la déposa dans un fauteuil.
--Ne bouge pas, fit-il, ne crains rien... ton vieux papa Claude arrangera tout. Tu l'épouseras, le fils du roi!... bientôt tu seras madame la duchesse d'Angoulême...
Alors il revint dans la salle ou il avait laissé Charles, et se mit à marcher de long en large, pensif.
--Monsieur, fit-il en s'arrêtant tout à coup, comme je vous le disais, je ne suis pas le père de Violetta. Je l'ai seulement élevée. Il importe donc assez peu que vous sachiez ce que j'ai été. Je vous dirai simplement que mon nom est maître Claude, et que je suis bourgeois de Paris. Ce qui importe, reprit-il en faisant un effort, c'est que je ne suis pas le père de celle que vous aimez. Violetta est la fille de Mgr Farnèse et de la très noble demoiselle Léonore de Montaigues.
--Cet homme que j'ai vu dans le pavillon de l'abbaye?...
--Oui, c'est lui!...
--Où et quand pourrai-je revoir le prince Farnèse?
--Je sais où le trouver.
--Eh bien, faites donc en sorte que je puisse le voir au plus tôt.
Une sorte de gêne, une sourde contrainte régnait maintenant entre les deux hommes.
--Le prince Farnèse, reprit Claude, est le seul qui puisse décider du sort de Violetta; je ne suis rien pour elle... je voudrais que vous soyez bien pénétré de cette vérité...
--Je le suis, dit Charles sourdement.
--Bien! continua Claude en pâlissant. Étant donné que je ne suis rien pour Violetta, qu'elle n'est rien pour moi, le mieux c'est que vous soyez, dès aujourd'hui, en communication avec le prince Farnèse... le père de Violetta.
--C'est mon avis, dit Charles.
L'ancien bourreau baissa la tête. Il demeurait là, abîmé dans une sombre méditation.
Le jeune homme le considérait avec une angoisse croissante. Des soupçons, d'autant plus poignants qu'ils étaient plus imprécis, l'envahissaient. Comment se faisait-il que ce Claude s'enfermât en une attitude équivoque? Qui était-il? Quelle tache son contact avait-il jetée sur Violetta? Au moment où il se posa ces questions, Charles vit une telle douleur sur le visage de Claude que ses soupçons s'évanouirent pour un instant, et, entraîné par une instinctive pitié, il s'écria:
--Nous ne pouvons nous quitter ainsi! Monsieur, au nom de celle que nous aimons tous deux, je vous somme de me dire qui vous êtes!...
--Ne vous l'ai-je pas dit? fit le bourreau d'une voix tremblante, je suis un bourgeois de Paris, et je m'appelle Claude... Voilà tout!
--Non! ce n'est pas tout!... Ce secret... ce secret qui est dans votre vie, je veux le savoir à présent...
--Ce secret! balbutia Claude. Écoutez, monseigneur. Je vous ai dit que Violetta elle-même vous le révélerait. Le prince Farnèse... le père de l'enfant que vous allez voir tout à l'heure vous donnera sur la naissance de celle que vous aimez les explications nécessaires... Monseigneur, jurez-moi de ne jamais parler de moi au prince Farnèse!...
--Eh bien, soit!
--Adieu donc. Dans une heure le prince Farnèse sera ici... Cependant... s'il survenait quelque chose... n'importe quoi où vous pensiez que je puisse être utile à l'enfant, il y a dans la Cité, vers le milieu de la rue de la Calandre, une maison autour de laquelle l'herbe pousse, une maison basse et isolée des autres dont la porte et les fenêtres sont toujours fermées. De nuit ou de jour, tant que vous serez encore à Paris si vous avez besoin d'aide, venez frapper à la porte de cette maison... Un dernier mot: quand partirez-vous?
--Demain à la pointe du jour.
--Par quelle porte?
--Je passerai rue Saint-Denis, chercher a l'auberge de la Devinière un ami qui m'est très cher... car je présume qu'il a dû se réfugier là... puis, avec le prince Farnèse et Violetta, j'irai chercher la route d'Orléans.
--Bien! Vous sortirez donc par la porte de Notre-Dame-des-Champs...
A ces mots, Claude fit brusquement quelques pas comme s'il voulait entrer dans la pièce où se trouvait Violetta. Mais il s'arrêta court, secoua la tête et revint sur Charles qu'il contempla longuement.
--Monseigneur, dit-il alors d'une voix basse et rauque, cette enfant vous adore; je le sais; c'est l'âme la plus pure, le coeur le plus généreux... elle a beaucoup souffert...
--Souffrances, misères, tout cela est fini pour elle! dit Charles en joignant fiévreusement les mains.
Une expression d'ineffable joie se répandit sur le visage du bourreau. Il salua le duc d'Angoulême avec une sorte d'humilité. Quelques instants plus tard, il était dehors.
Au moment où le bourreau avait quitté la maison de la rue des Barrés, un homme sortant d'une encoignure s'était mis à le suivre à distance. Cet homme, c'était l'un de ceux à qui la Fausta avait jeté un ordre près de l'estrade.
L'homme, qui le suivait de loin, le vit descendre la berge, arriver jusqu'au bord de l'eau et demeurer longtemps debout, immobile, à regarder couler cette eau.
«Voici le fait, ruminait le malheureux en se débattant contre son désespoir, je suis le bourreau! Que Violetta m'ait absous de mon passé, cela ne me surprend pas... Oui, mais Violetta est un ange, et je suis le bourreau! Je n'y puis rien. Elle aime ce jeune homme. Il l'aime, lui aussi!... C'est un noble coeur. Elle sera duchesse d'Angoulême», fit-il tout à coup en riant.
L'espion lui vit faire un geste violent, puis remonter la berge et reprendre le chemin de la place de Grève.
«Mais, rugissait Claude en lui-même, ce serait le dernier des débardeurs de Seine! serait-il truand au lieu d'être duc! Où est le pauvre diable, si malheureux qu'il soit, qui consentira à vivre près du bourreau?»
Il atteignit la place de Grève et, à travers les groupes encore nombreux et agités, se dirigea vers le logis où il avait laissé Farnèse.
«Le bourreau disparu... moi mort, tout change! Il n'aura plus horreur de moi s'il sait que je me suis tué... Il n'aura plus que de la pitié... oui, oui... il saura que je suis mort et qu'il peut aimer sans horreur... Un mot que je lui ferai parvenir à Orléans fera l'affaire... Et, alors, Violetta pourra tout lui dire, si elle veut! O ma fille bien-aimée, si tu savais avec quelles délices je vais mourir pour toi!...»
Et il était vraiment radieux, sa monstrueuse figure noyée de larmes se nimbait d'une gloire de sacrifice. Il heurta le marteau du logis en se disant:
«Farnèse!... En voilà un, par exemple, qui va être étonné de ce que je vais lui apprendre!... Que je déchire le pacte qui le lie à moi, que je lui pardonne, et que sa fille... oui, sa fille l'attend!... Il n'a qu'à aller rue des Barrés. A la bonne heure! Voilà un père que Violetta peut avouer!»
Le laquais noir vint ouvrir, le reconnut à l'instant et lui sourit.
--Je veux voir monseigneur, dit Claude.
--Montez, répondit le laquais.
Claude passa et se mit à monter rapidement le large escalier, A ce moment l'espion qui l'avait suivi pas à pas entra à son tour dans la maison et, sans dire un mot au valet noir, pénétra dans la loge.
Claude était arrivé à la porte de cette vaste salle où il avait attendu avec Farnèse. Il entra. A l'instant où, pensif, il franchissait cette porte, il se sentit brusquement saisi par les bras, et sa tête fut enveloppée d'un sac.
Il ne poussa pas un cri, ne dit pas un mot; mais, d'un terrible roulis des épaules, il se débarrassa de l'étreinte; en même temps, il étendait au hasard ses deux mains; les deux mains, pinces effrayantes, saisirent deux gorges; un double râle bref et deux masses tombèrent.
Tout à coup, Claude trébucha, s'affaissa... On venait de lui passer un noeud coulant autour des jambes, et une forte secousse sur la corde lui avait fait perdre l'équilibre.
Claude étendu, les jambes liées, aveugle, essaya une résistance suprême. Bientôt, il se trouva dans l'impossibilité de faire un geste.
Il demeura immobile, et sa pensée se reporta vers Violetta... Puis, tout tourbillonna dans sa tête; il s'aperçut qu'il allait s'évanouir... mourir peut-être.
XXXVIII
LE TRIBUNAL SECRET
Lorsqu'il revint à lui, il se sentit ranimé par une impression de fraîcheur, en même temps qu'il éprouvait des secousses de cahots. Où le conduisait-on?...
Par qui, pour qui avait-il été saisi? Le sac jeté sur sa tête le mit sur la voie; c'était là une manoeuvre familière aux gens de Fausta. Il frémit. Non pour lui-même... Que pouvait Fausta?... Le tuer? Il était décidé à se tuer lui-même!... Mais Violetta?... Est-ce que l'infernale Fausta n'avait pas retrouvé sa trace, à elle aussi?...
Tout à coup le véhicule qui le transportait s'arrêta. Claude fut saisi par une douzaine d'hommes qu'il ne voyait pas. Il entendit résonner un marteau de bronze sur une porte, et il frissonna. Il comprit dans quel antre on l'entraînait: il était bien le prisonnier de celle qu'il avait appelée sa Souveraine!...
Claude, porté à bras, sentit qu'on s'arrêtait encore et qu'on ouvrait une porte verrouillée, puis qu'on le déposait précipitamment sur un tapis... Alors, il entendit un cri d'étonnement... Une main rapide trancha les liens qui l'entravaient, le sac fut enlevé. Celui qui venait de le délivrer et qui se trouvait à genoux près de lui eut une sourde exclamation.
--Claude! Vous! Vous ici!...
Les yeux de Claude, éblouis, s'étaient fermés.
--Le cardinal prince Farnèse!...
Le cardinal était agenouillé près de lui.
--Où sommes-nous? râla Claude.
--Ne vous en doutez-vous pas! dit Farnèse d'une voix sombre. Où sommes-nous, sinon chez celle qui passe, semant la mort!
--Fausta! gronda Claude qui parvint à se mettre debout. Mais vous êtes donc prisonnier, vous aussi?
--J'ai été saisi au moment où je quittais le logis de la place de Grève... Ma fille! haleta Farnèse.
--Sauvée! Je voulais vous conduire près d'elle...
Farnèse baissa la tête devant le bourreau qui le considérait d'un regard empli d'une ineffable sérénité.
--Vous étiez le père, murmura Claude. Et, pour le bonheur de l'enfant, il lui fallait un père qui ne fût pas le bourreau.
Deux larmes brûlantes s'échappèrent des yeux de Farnèse.
--Voyons, dit-il d'une voix tremblante, vous disiez qu'elle est sauvée... répétez-le... vous disiez cela...
--Oui, je vous raconterai en détail toute l'aventure; pour le moment, il faut songer à sortir d'ici... Avant tout, il faut que je reprenne des forces; donnez-moi à manger!
--A manger? balbutia Farnèse en passant la main sur son front.
--Oui, je meurs de faim... et surtout de soif...
Farnèse saisit le bras de Claude.
--Je suis ici depuis ce matin, cette porte de chêne ne s'est ouverte que tout à l'heure lorsqu'on vous a jeté ici, presque dans mes bras... Il n'y a ni à manger ni à boire.
A ce moment, la lampe suspendue très haut au plafond s'éteignait subitement, grâce à quelque mécanisme manoeuvré du dehors.
Un léger déclic se fit entendre; une faible lumière éclaira soudain l'obscurité profonde, et alors un fantastique spectacle de rêve leur apparut...
Tout un panneau de la pièce où ils étaient enfermés semblait avoir disparu!... A la place de ce panneau, une grille se montrait. Et, de l'autre côté de cette grille, c'était une pièce de vastes dimensions, éclairée par de rares flambeaux qui projetaient autour d'eux une lueur triste. Au milieu de cette salle, le cardinal et le bourreau virent une mise en scène fabuleuse...
Au milieu de cette salle s'élevait une estrade tendue de velours incarnat et surmontée d'un dais de soie brochée à reflets rouges. Les tentures de ce dais retombant en arrière de l'estrade en plis chatoyants formaient un fond d'un rouge de flamme sur lequel ressortait en un étrange relief la sombre beauté de Fausta... Fausta, immobile sur un trône d'ivoire incrusté d'or, vêtue de ses habits pontificaux, le front ceint de la tiare d'or, les pieds posés sur un vaste coussin de satin blanc, Fausta, sculpturale, hiératique, éclatante de majesté, tandis qu'au pied de l'estrade six robes rouges de cardinaux, douze robes violettes d'évêques s'alignaient dans une immobilité de saints de cathédrale, tandis qu'à droite et à gauche de la salle le double rang d'hommes d'armes couverts d'acier et appuyés sur les hallebardes semblait un alignement de cariatides étincelantes.
Papesse!...
Elle était la papesse formidable et glorieuse qui daignait, dans cette lueur confuse des candélabres, se montrer en toute sa splendeur. Une quarantaine de gentilshommes, tous debout, le chapeau bas, se tenaient en arrière de son trône. Et il régnait sur cette assemblée un silence terrible...
Soudain, la statue blanche s'anima... Son regard se tourna vers l'un des six cardinaux rangés au pied de l'estrade, et elle fit un geste de sa main pâle où rutilait l'anneau, le symbolique anneau pareil à celui que Sixte-Quint portait à son doigt.
Le cardinal à qui Fausta avait fait un signe tenait un papier. Il s'avança de quelques pas, s'agenouilla devant Fausta, se prosterna, puis, se relevant, se tourna vers la grille face aux deux prisonniers. Et il prononça:
--Êtes-vous Jean Farnèse, évêque de Parme, cardinal lié à nous par le traité accepté et signé par vous devant le conclave réuni dans les Catacombes de Rome?
--Je suis celui que vous dites, cardinal Rovenni... Que me voulez-vous?... répondit Farnèse glacial.
Celui qui s'appelait cardinal Rovenni se tourna vers Claude et dit;
--Êtes-vous maître Claude, bourgeois, ancien bourreau juré de Paris! Êtes-vous Claude qui avez accepté les fonctions de bourreau dans notre association?
--Je le suis! répondit sourdement Claude.
La voix du cardinal Rovenni se fit solennelle:
«Cardinal Farnèse et vous maître Claude, écoutez. Vous êtes tous deux accusés de crimes capitaux contre la sûreté de notre association sacrée. Ces crimes ont été exposés devant notre tribunal secret qui les a jugés en toute conscience. Je dois donc vous transmettre la sentence sans appel dont chacun de vous est frappé... Cardinal Farnèse, continua-t-il en dépliant et en lisant le parchemin qu'il tenait, vous êtes accusé d'avoir laissé un sentiment humain dominer votre coeur et vous pousser à la désobéissance puis à la rébellion. Vous êtes accusé et convaincu d'avoir essayé de soustraire à la mort votre fille condamnée par notre tribunal parce qu'elle est un obstacle, parce que sa vie est un danger pour notre société.»
Farnèse, peu à peu, avait repris son sang froid et, regardant Fausta en face: