Les Pardaillan — Tome 03 : La Fausta

Chapter 15

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Il était environ neuf heures du soir lorsque nous la retrouvons accoudée à une table et relisant encore la lettre de Claudine, y cherchant la résolution suprême. A ce moment, Fausta semblait très calme. C'est que, peut-être, la résolution s'était formulée dans son esprit. En effet, elle se leva, brûla la lettre à un flambeau de cire rosé, passa des gants de peau souples s'assura que son épée était en bonne place à son côté, puis, ayant frappé sur un timbre, elle ordonna sans même se retourner, car elle était sûre que quelqu'un était accouru pour recueillir l'ordre:

--Quatre cavaliers d'escorte et un cheval pour moi, à l'instant. Et qu'on aille prévenir Bussi-Leclerc, gouverneur de la Bastille, que je l'irai voir cette nuit même.

Moins de deux minutes plus tard, elle se trouvait dans la rue où les quatre cavaliers attendaient, et où un écuyer lui présentait l'étrier... Une fois qu'elle fut en selle, les cavaliers se placèrent deux en avant, deux derrière elle.

--A l'abbaye de Montmartre! dit alors Fausta.

La petite troupe se mit aussitôt en marche, sortit de la Cité, et se dirigea vers la porte Montmartre. La porte était fermée. Mais l'un des cavaliers de l'escorte montra à l'officier du poste un papier qui portait la signature du duc. L'officier fit baisser le pont-levis.

XXX

VIOLETTA

Lorsque Fausta atteignit l'abbaye de Montmartre, tout était obscur et silencieux. Mais, l'un des cavaliers ayant heurté à la porte d'une certaine façon, le double vantail ne tarda pas à s'ouvrir tout grand. Fausta, ayant mis pied à terre, se fit conduire à l'appartement de l'abbesse.

--La prisonnière? demanda Fausta d'une voix qui étonna Claudine par sa vibration d'inquiétude.

--Elle est toujours là, madame, rassurez-vous...

--Conduisez-moi près d'elle.

Simplement, l'abbesse prit un flambeau et se mit à précéder Fausta. Elle ouvrit la barrière. Belgodère ne dormait jamais que d'un oeil. Il entendit donc les pas de Claudine et de Fausta, et, se jetant à bas du lit de camp où il sommeillait tout habillé, alla ouvrir la porte, méfiant. Il reconnut aussitôt l'abbesse, et s'inclina profondément.

--La prisonnière? répéta Fausta avec cette même émotion que Claudine avait déjà remarquée.

Belgodère la reconnut à la voix; il se courba cette fois jusqu'au sol.

--Ce qu'on me donne à garder, dit-il, je le garde. La prisonnière est là!...

Les deux femmes pénétrèrent dans le logis sommairement meublé d'un petit lit de camp, d'une table et de deux chaises, le tout éclairé par une torche. Claudine tira les verrous d'une porte. Fausta prit le flambeau et dit:

--J'entrerai seule...

A ce moment, d'une soupente qui dominait la première pièce où Claudine et Belgodère attendaient, surgit une tête effarée, au profil burlesque. Cette tête, c'était celle de Croasse.

Croasse dormait dans la soupente, sur un tas de paille. De ce poste élevé, il dominait la chambre, vit entrer Claudine et Fausta. Il vit Fausta pénétrer dans la pièce qui servait de prison à Violetta. Lui aussi se demanda ce que signifiait cette visite nocturne.

Fausta avait déposé sur un meuble le flambeau qu'elle tenait à la main. Un rapide coup d'oeil autour d'elle lui montra la pièce misérable, sans fenêtre, plus triste vraiment qu'une prison. Sur un vieux canapé. Violetta dormait tout habillée. Fausta la contempla ardemment. Lentement, elle détacha son masque et se laissa tomber à ses pieds.

--Belle, murmura-t-elle, certes! Une figure d'ange. Elle est digne vraiment de ce héros de chevalerie qui s'appelle Pardaillan. Comme il doit l'aimer!... Eh bien, qu'il souffre donc, puisqu'il s'est mis en travers de ma route. Quoi! j'aurais jusqu'ici marché au but sublime avec la victorieuse et sereine volonté que rien n'arrête et il se trouvera un homme, un seul, qui aura pu me dire en face: «Tu n'iras pas plus loin.»

Fausta palpitait. Et elle comprenait qu'elle se mentait à elle-même. Prétextes!... Elle ne haïssait Pardaillan ni pour l'affaire de la place de Grève ni pour l'affaire du moulin. Le haïssait-elle seulement?...

Ah! elle ne le sentait que trop dans cette minute: ce qu'elle haïssait, c'était Violetta qu'elle supposait aimée de Pardaillan. Elle était jalouse.

Fausta cacha son visage dans ses deux mains. Une douleur affreuse l'étreignit... La pire douleur... La douleur de la honte...

A ce moment, Violetta s'éveilla. Et vit ce jeune homme--Fausta était vêtue en cavalier--qui pantelait. le visage dans les deux mains, et semblait lutter contre une terrible et mystérieuse souffrance. Ses grands yeux bleus s'emplirent de pitié.

Sa main toucha le bras de Fausta. Et d'une voix de compassion charmante:

--Qui êtes-vous? demanda-t-elle. Êtes-vous comme moi une victime?... Êtes-vous... Ah!...

Ce dernier cri soudain s'exhala dans une angoisse d'épouvante et d'horreur, et, d'un bond, elle fut debout. Fausta, touchée au bras, avait violemment tressailli, ses deux mains étaient tombées, son visage ravagé par la passion apparaissait en pleine lumière, et Violetta la reconnaissait...

Mille pensées flamboyaient dans l'esprit de Fausta. Mille paroles ardentes se pressèrent sur ses lèvres, des insultes peut-être, ou des cris de douleur... car, à ce moment, elle n'était plus Fausta la Vierge sacrée, Fausta la Souveraine, Fausta l'élue du Conclave secret... elle était seulement la descendante de Lucrèce Borgia. Elle dit seulement d'une voix rauque:

--Venez!...

Venir!... Où?... Que voulait-elle donc en faire?... Quelle atroce et sombre résolution de la prendre, de l'emporter, de la jeter à quelque supplice, d'assister à son agonie!...

Et, comme Violetta tremblante n'obéissait pas, Fausta recula jusqu'à la porte. Dans ce court instant, par un prodige d'effort, elle reconquit la sérénité du visage...

--Une litière, à l'instant, dit-elle à Claudine.

L'abbesse s'élança. Fausta se tourna vers Belgodère.

--Prends cette fille, dit-elle, et amène-la à la litière. Tu y monteras avec elle. Tu m'en réponds sur ta vie.

--Où donc ira la litière? demanda Belgodère avec un frémissement.

--A la Bastille! répondit sourdement Fausta.

Belgodère entra dans le réduit et marcha droit à Violette, et lui aussi de ce même ton rauque prononça:

--Viens!...

En même temps, il la saisit, et en lui-même grommela:

«Je crois que, cette fois, maître Claude va verser des larmes de sang... comme il m'en a fait verser à Moi!...»

XXXI

LES FOURCAUDES

Violetta fut Jetée dans la litière par Belgodère qui y monta alors. Fausta se remit en selle. Sur un signe qu'elle fit, les quatre cavaliers entourèrent la litière, la petite troupe commença à descendre dans la nuit.

Fausta gagna la rue Saint-Antoine et s'arrêta devant la Bastille. Bientôt les chaînes du pont-levis grincèrent, le tablier s'abattit; la litière passa et s'arrêta enfin dans une cour étroite.

--Le gouverneur! demanda Fausta au sergent d'armes.

--Si vous voulez me suivre, je vais vous conduire à lui.

Fausta mit pied à terre et désigna la litière:

--Il y a là une prisonnière. Si elle s'échappe, tu seras pendu à l'aube, sans procès.

Le sergent sourit. Il donna un ordre à deux geôliers qui l'accompagnaient. Quelques minutes plus tard, Violetta était enfermée dans un cachot...

Fausta suivit le sergent que précédait un homme portant un falot. Ils montèrent un escalier. Dans un couloir, un homme accourait, achevant de s'habiller en hâte.

--Je suis à vos ordres, madame! dit Bussi-Leclerc en reconnaissant une femme dans ce jeune cavalier qui lui parlait avec tant d'autorité.

--Monsieur, dit Fausta, on vous a prévenu que je viendrais cette nuit.

--Madame, dit Bussi-Leclerc en dévisageant Fausta, on m'a prévenu qu'un messager de Mgr le duc m'apporterait cette nuit des ordres.

--Vous avez ici, dit Fausta, deux prisonnières qu'on appelle les Fourcaudes? Ces prisonnières doivent être livrées à la justice du peuple?

--Dès demain matin, madame... Chose, promise, chose due. Nous tenons parole, nous autres.

--L'une des deux Fourcaudes, dit Fausta, sera pendue et brûlée. Quant à l'autre, vous allez la remettre en liberté.

--Oh! oh! ceci est impossible, madame, s'écria Bussi-Leclerc en sursautant. J'ai promis au peuple deux hérétiques à pendre, il les aura.

--Vous tiendrez parole, messire Leclerc. Comment s'appellent les condamnées? Et quel est leur âge?

--L'aînée, Madeleine; elle a vingt ans environ; la cadette, Jeanne; elle paraît seize ans.

--C'est celle-ci que vous allez relâcher. Madeleine sera livrée. Il y aura grâce pour Jeanne.

--S'il y a grâce pour l'une des condamnées, comment pourrais-je livrer les deux hérétiques?...

--Ne vous en inquiétez pas. L'essentiel est que Jeanne Fourcaud est graciée.

--Et qui lui fait grâce?

--Moi.

--Mais qui êtes-vous, madame? dit Bussi-Leclerc stupéfait.

--Lisez donc ceci! interrompit Fausta en tendant un papier a Bussi-Leclerc, qui, étonné, le prit, s'approcha d'un flambeau et le lut. Le papier portait la signature et le sceau du duc de Guise. Il contenait ces lignes:

«Ordre à tous nos officiers de tout rang, en quelque lieu et quelque occasion que ce soit, sous peine de la vie, d'obéir à la princesse Fausta, porteuse des présentes.»

«La princesse Fausta!» murmura Bussi-Leclerc.

Il jeta un regard d'ardente curiosité sur Fausta et, s'inclinant très bas, lui rendit le parchemin en disant:

--J'obéis, madame.

--Bien. Conduisez-moi donc auprès des Fourcaudes, ou plutôt auprès de la plus jeune.

Sans dire un mot, Bussi-Leclerc s'empressa de prendre un flambeau et se mit à précéder sa visiteuse. Dans le couloir, il retrouva le sergent et lui dit quelques mots à voix basse. Le sergent s'inclina et prit les devants en courant.

Bussi-Leclerc, toujours suivi de Fausta, descendit un escalier et parvint dans la cour où attendaient la litière et les quatre cavaliers d'escorte. Là, on trouva deux geôliers prévenus par le sergent.

--Va me chercher ma prisonnière..., dit Fausta au sergent.

Quelques minutes plus tard, Violetta apparaissait entre deux soldats qui la tenaient chacun par un bras. Elle frissonnait d'épouvante, mais n'opposait aucune résistance.

-Marchez! dit alors Fausta à Bussi-Leclerc.

Toute la petite troupe se dirigea vers une porte basse, accompagnée des deux porte-clefs. On descendit un escalier tournant qui s'enfonçait dans le sol comme une vis qui eût déchiré les entrailles de la terre.

Les geôliers s'arrêtèrent devant une porte dont ils tirèrent les verrous. Fausta entra seule, après avoir pris le flambeau des mains de Bussi-Leclerc. Le cachot était étroit. Ses voûtes surbaissées semblaient peser d'un poids énorme sur les épaules. Dans un angle, accroupie sur le sol, une jeune fille aux traits amaigris, toute jeune, se leva lorsque la porte s'ouvrit. Son front était calme. Ses yeux brillaient d'un feu surhumain. Cette jeune fille, c'était Jeanne Fourcaud.

--Vient-on me chercher pour le supplice! dit-elle. Je suis prête.

--Jeanne Fourcaud, dit Fausta, vous ne serez pas suppliciée. Vous vivrez. Vous serez libre.

--Le roi me fait donc grâce de la vie? haleta la pauvre créature.

--De la vie et de la liberté. Vous êtes libre. Venez!...

Jeanne allait s'élancer, soudain elle s'arrêta, plus pâle. Une pensée terrible venait de lui traverser l'esprit.

--Et Madeleine! râla-t-elle, ma soeur!.. libre avec elle... oui!... sans Madeleine... J'aime mieux mourir!...

--Votre soeur, Madeleine, est sauvée comme vous. Elle est déjà dehors et vous attend. Venez...

Jeanne Fourcaud s'abattit sur ses genoux, saisit les mains de Fausta et les couvrit de baisers. Une violente réaction se faisait en elle. La Fausta, d'un geste d'impatience, la releva, l'entraîna presque défaillante de bonheur. Dans le couloir, elle remit Jeanne Fourcaud aux mains d'un geôlier et dit:

--Conduisez-la jusqu'à la litière...

Alors Fausta se tourna vers l'autre geôlier et lui désignant Violetta:

--Enfermez cette créature...

Violetta, devant la gueule ouverte du cachot, eut un recul instinctif, et une sorte de gémissement râla sur ses lèvres. Mais la main du geôlier s'abattit sur elle et, l'instant d'après, la porte se refermait lourdement, les verrous étaient poussés... D'un geste, alors, Fausta renvoya le geôlier et les deux soldats qui remontèrent l'escalier. Elle demeura seule avec Bussi-Leclerc. Un livide sourire plissa ses lèvres. Froidement, elle demanda:

--Vous ne comprenez pas?

--J'attends que vous m'expliquiez...

Alors Fauta, désignant le cachot où Violetta venait d'être jetée, dit:

--Là se trouve Jeanne Fourcaud!...

Bussi-Leclerc, tout cuirassé qu'il fût contre les émotions sentimentales, ne put s'empêcher de frémir.

--Quoi! balbutia-t-il, cette jeune fille...

--Elle s'appelle désormais, Jeanne Fourcaud... Vous devez, demain matin, livrer les Fourcaudes à la justice du peuple. Vous les livrerez!...

Lorsque Bussi-Leclerc et Fausta furent remontés à la surface de la terre, Jeanne Fourcaud fut placée dans la litière, presque évanouie. Belgodère s'approcha de Fausta.

--Tu veux savoir ce qu'est devenue la fille de Claude? demanda-t-elle.

--Rien ne vous échappe, madame, dit le bohémien courbé. Violetta, vous le savez, c'est mon espoir. Voilà huit ans que Violetta m'appartient. Je la gardais jalousement pour... ce que vous savez. Enfin bref, au lieu de la vendre à Mgr le duc, il se trouve que c'est à vous que je l'ai vendue... Je sens, je devine que l'heure est venue où je pourrai parler à Claude...

--Mais sais-tu seulement où il est?

--Non, mais je le retrouverai, n'ayez crainte.

--Voyons, reprit alors Fausta pensive, tu m'as toujours promis de me raconter ton histoire: le moment est venu. Voici ce que tu vas faire; tu vas reconduire la litière à l'abbaye; mes hommes t'escorteront, puis te ramèneront à mon palais. Tu mettras la nouvelle prisonnière en lieu sûr. Et, quand tu m'auras dit pourquoi tu hais Violetta, je te dirai, moi, ce qu'elle va devenir.

--Monsieur le gouverneur, dit tout haut Fausta en se tournant vers Bussi-Leclerc, à quelle heure aura lieu le spectacle que vous avez promis aux Parisiens?...

--Mais à la pointe du jour, je pense.

--C'est trop tôt. Je veux en être. Il me semble que, dix heures du matin, ce sera une heure convenable.

--A vos ordres, dix heures, soit...

Fausta remonta alors à cheval. Belgodère prit place près de Jeanne Fourcaud. L'escorte s'ébranla. Une fois hors de la Bastille, Fausta donna un ordre à ses cavaliers.

La litière et l'escorte se dirigèrent alors par le chemin qu'elles avaient accompli en sens inverse. Fausta seule s'en alla vers la Cité.

Belgodère, parvenu à l'abbaye de Montmartre, conduisit sa nouvelle prisonnière, c'est-à-dire Jeanne Fourcaud, dans la masure où, quelques heures auparavant, était enfermée Violetta.

--Qu'est-ce que cette fille que je dois maintenant surveiller? Du diable si je comprends quelque chose en cette affaire?... Croasse! Que veut la Signera Fausta? Où me conduit-elle?... Bah! Je vais le savoir tout à l'heure sans doute... Croasse! Croasse veillera sur la petite en mon absence... Croasse!...

A ce troisième appel. Croasse ne répondit pas plus qu'aux deux premiers.

--Tu dors, gronda Belgodère, tu as l'audace de dormir pendant que je travaille! Attends un peu, misérable, je viens, va, ne te dérange pas...

En grommelant ces aménités, le bohémien avait saisi le fameux gourdin avec lequel Croasse avait fait si ample connaissance, et, sans hâte, montait l'échelle qui aboutissait à la soupente. Là, il eut une exclamation de rage: pas de Croasse! Croasse avait disparu. Belgodère ne s'en inquiéta pas outre mesure. Il réfléchit que cette nouvelle prisonnière dont il ne savait pas le nom ne pourrait s'évader de si tôt, et, sans prévenir l'abbesse, alla retrouver les cavaliers de Fausta qui l'attendaient pour le ramener au palais de la Cité. Une heure plus tard, Belgodère entrait dans la mystérieuse maison où, le lendemain soir de son arrivée à Paris, il avait conduit Violetta, croyant la livrer au duc de Guise.

XXXII

LE SECRET DE BELGODÈRE

FAUSTA attendait le bohémien dans cette pièce où nous avons déjà introduit nos lecteurs et où ses deux suivantes favorites, Myrthis et Léa, s'occupaient à lui préparer une boisson réconfortante. En entrant, et tout en s'inclinant, Belgodère loucha fortement vers ces préparatifs.

--Qu'on apporte du vin, dit Fausta en surprenant ce regard.

Elle fut obéie immédiatement.

L'oeil de Belgodère pétilla. Il se versa une rasade et l'avala d'un trait.

--Eh bien, reprit Fausta en trempant elle-même ses lèvres dans le verre de cristal que lui présentait Myrthis, tu disais donc que tu avais une intéressante histoire à me raconter?

--Heu!... C'est l'histoire de beaucoup d'entre nous autres, pauvres bohémiens chassés, traqués, pendus. Cent fois, vous avez dû entendre la pareille sans vous en émouvoir.

--Raconte donc, dit Fausta. Si une injustice a été commise à ton égard, peut-être puis-je la réparer...

--Trop tard! dit sourdement Belgodère.

--Si tu as gardé une haine contre ceux qui t'ont fait du mal, tu sais que je puis t'aider.

--Oui, dit alors Belgodère. Vous pouvez compléter ma vengeance. Vous êtes forte et puissante. Par vous, Claude peut souffrir plus qu'il n'eût souffert par moi seul...

--C'est donc de Claude que tu as à te venger?

Belgodère venait d'achever le flacon. Il baissa la tête qu'il laissa tomber dans ses deux mains énormes. Fausta fit un signe: un flacon plein remplaça aussitôt sur la table le flacon vide.

--Écoutez, dit alors Belgodère, j'ai l'air d'une brute, n'est-ce pas? Je ressemble à un de ces fauves qui ont à peine visage humain? Que diriez-vous si je vous apprenais que, dans la poitrine du fauve, il y a un coeur d'homme? Pourtant, cela est, reprit Belgodère; si inconcevable que cela puisse paraître, j'ai eu un coeur, puisqu'il y a eu une époque de ma vie où je ne songeais ni à la haine, ni à la vengeance, une époque où j'ai aimé!

Belgodère s'était tu, plongé dans son passé.

--Continue! dit Fausta impérieusement.

--Il a donc été un temps, poursuivit Belgodère, où je n'étais pas ce que je parais être. Un jour, je m'aperçus que j'étais amoureux... Ce n'est rien pour un autre homme: pour moi, c'était terrible. En effet, j'étais très laid, et je le savais... on me l'avait tant répété... J'étais le plus fort, le plus redouté de ma tribu. Mais, moi, je tremblais devant Magda. Je tremblais parce que je me savais hideux et qu'autour de Magda rôdaient cinq ou six beaux garçons, dont le plus laid était cent fois plus beau que moi. Jamais je n'osai dire un mot à Magda. Seulement, quand je passais près d'elle, je sentais son regard noir peser sur moi. Je ne dormais plus, je ne mangeais plus. Cela ne pouvait durer ainsi. Un soir, je réunis les amoureux de Magda. Quand ils furent réunis, je l'envoyai chercher elle-même. Elle vint, et je lui dis: «Magda, voici que tu vas sur tes quinze ans. Il est temps que tu choisisses un homme.» Magda sourit et, désignant comme au hasard l'un de mes rivaux, lui dit: «C'est toi que je choisis.»

--Ah! pauvre Belgodère! fit railleusement Fausta.

--Oui, dit le bohémien, mais vous allez voir. Je me plaçai devant l'homme. Il comprit et sortit son couteau, moi le mien. Cinq minutes plus tard, je le renversai et, quand je le tins, la poitrine sous mes genoux, je lui coupai les deux oreilles. Il se releva en hurlant. Alors Magda dit tranquillement: «Je ne veux pas d'un homme sans oreilles.--Eh bien, choisis-en un autre! «Le voici», dit-elle en désignant un deuxième amant. Je me plaçai devant celui-ci, comme je m'étais placé devant le premier. La bataille recommença et dura cette fois dix minutes. Et, quand je tins l'homme renversé, je lui coupai le nez. Naturellement Magda ne voulut pas d'un homme sans nez, pas plus qu'elle ne voulut d'un borgne, car je crevai l'oeil droit du troisième qui se présenta, pas plus qu'elle ne voulut d'un lâche, car les deux derniers s'enfuirent, et je demeurai seul.

--Alors Magda me dit: «C'est toi que je choisis. Je t'avais choisi dès longtemps. Mais je voulais voir si tu étais bien tel que je supposais.» Le même soir, j'épousai Magda selon les coutumes de ma tribu. Pendant six ans, je fus un homme heureux. J'eus d'abord une fille qui fut appelée Flora. Quatre ans plus tard, j'eus une deuxième fille qui fut appelée Stella. On disait d'elles qu'elles étaient belles comme deux fleurs. Je crois que j'ai fini mon flacon... Il en était au quatrième.

--La septième et dernière année de mon bonheur, reprit le bohémien, nous vînmes à Paris, en France. Flora avait alors six ans et Stella deux ans. Nous vivions bien tranquilles, malgré le mépris et la haine des gens de Paris, lorsqu'un soir le bruit se répandit que des scélérats avaient pénétré nuitamment dans une église et volé les vases d'or. L'église s'appelait Saint-Eustache. Nous en étions voisins. Et, comme des truands ou des francs-bourgeois, si méchants qu'ils soient, n'en sont pas moins chrétiens et incapables d'un tel forfait, ce fut nous qu'on accusa. Un matin, une quinzaine de ma tribu, hommes, femmes et enfants, tout fut arrêté et conduit vers une prison. En route, je parvins à m'échapper des mains des gardes. Peut-être aurais-je mieux fait de me laisser pendre comme les autres. Car il y eut cinq hommes et six femmes pendus. Parmi les femmes se trouvait Magda.

Belgodère était pâle, d'une pâleur livide, et de grosses gouttes de sueur coulaient sur son visage qu'il essuyait d'un revers de main.

--La veille du jour où Magda et les autres devaient être conduits à Montfaucon, reprit-il, j'allai trouver le bourreau. Depuis deux mois que durait le procès, j'avais ramassé de l'or, beaucoup d'or. J'allai donc trouver le bourreau... Je lui offris l'or. Je me mis à genoux. Je suppliai. Je lui demandais pourtant une chose bien simple. C'était de mettre une corde usée au cou de Magda. La corde se fût brisée: c'est un cas de grâce. Et, quant à la tirer de prison, j'en faisais mon affaire...

--Et que fit Claude?...

--Il prit le sac d'or et le jeta dans la rue. Puis il m'empoigna moi-même par les épaules et me jeta dans la rue. Puis il ferma sa porte et se verrouilla. Au point du jour, je vis sortir le bourreau. Je le suivis... jusqu'à Montfaucon... Vingt minutes plus tard, je vis Magda qui se balançait au bout d'une corde, tandis que le peuple poussait des cris de joie tels que je les ai encore dans l'oreille...

--Et tes enfants? demanda Fausta. Stella? Flora?... furent-elles donc pendues aussi?

--Non, râla Belgodère, elles ne furent pas pendues: elles furent baptisées!...

--Eh bien, tu en as été quitte pour les débaptiser?

--Je n'ai jamais su ce qu'elles sont devenues, gronda Belgodère. Le lendemain de la scène de Montfaucon, j'appris que, par les soins du bourreau, les enfants avaient été remis à des familles charitables qui acceptaient de les élever. Pendant trois mois je cherchai partout. Je fouillai Paris. De mes deux filles, je n'eus aucune nouvelle.

--Et que fis-tu alors?