Les Pardaillan — Tome 03 : La Fausta
Chapter 16
--Au bout de trois mois, j'allai retrouver le bourreau et je lui dis: «Tu as tué celle que j'aimais. Et moi j'ai juré de te tuer à mon tour. Mais, si tu veux me répondre, je te pardonnerai. Je te donnerai l'or que j'avais amassé comme rançon de Magda. Je ferai plus: je m'engagerai à ton service et serai le fidèle serviteur, gardien de ta maison et de ta vie. Dis, veux-tu me répondre?... Sais-tu où sont mes filles?...» Et ce fut pour moi une minute de joie délirante lorsque j'entendis Claude me répondre: «Sans doute, puisque c'est moi qui les ai placées! Oh! tu peux te rassurer, bohème, elles ont la chance d'être adoptées par un très haut bourgeois...» Ces mots n'avaient aucun sens pour moi. Mais je me disais: Cet homme a tué Magda. Mais c'est son métier. Je ne puis lui en vouloir. Son métier n'est pas de désespérer un malheureux père, il va parler... Pour toute réponse, il me releva en me saisissant par les épaules. Je criai grâce et miséricorde. Alors, il me dit: «Ecoute, bohème, je devrais t'arrêter et te conduire à, l'official. En te laissant partir, comme je l'ai déjà fait une fois, je manque à mon devoir. Tes filles sont en bonnes, mains. Elles seront plus heureuses qu'avec toi.»--Je veux mes filles! Rends-moi mes filles.--«Allons, dit-il sans colère et sans pitié, va-t'en...» Et, comme la première fois, il m'empoigna et je fis le serment que Claude souffrirait exactement ce que j'avais souffert.
--Le serment est beau, sans doute, dit froidement Fausta. Reste à l'accomplir!
--Vous allez voir, dit Belgodère avec son rire terrible. Je n'étais pas pressé. J'eusse pu tuer Claude, mais cela me paraissait insuffisant. Je m'attachai donc à ses pas. Je le suivis partout où il allait. Et c'est ainsi que je sus qu'il avait une fille, et que, cette fille, il l'aimait, il l'adorait, comme j'avais aimé, adoré ma Stella et ma Flora. Le jour où j'eus cette certitude, madame, je faillis devenir fou de joie... Comme moi, Claude aimait! Comme moi, Claude allait souffrir. Et comme mes filles à moi, la sienne allait vivre avec des étrangers, d'une autre race et d'une autre religion... Cette fille, madame, c'était Violetta...
--Violetta, c'est la fille de Claude?
--Sans doute! L'eussé-je haïe sans cela? En elle, c'est Claude que je hais. Mais pourquoi me demandez-vous cela?
--Pour être bien sûre que Violetta, c'est la fille de Claude.
--J'en suis sûr. Je ne tardai pas à m'apercevoir que le bourreau avait une vraie passion pour son enfant. C'est donc dans l'enfant que je résolus de le frapper. Malheureusement, je vis un jour que j'étais suivi: je dus fuir, quitter la France. J'attendis patiemment le temps nécessaire pour être oublié. Au bout de quelques années, je revins: mon amour était mort, mais je revenais affamé de vengeance.
Belgodère frissonna. Fausta le contemplait.
«Je m'emparai donc de Violetta, poursuivit le bohémien. Elle était sous la garde d'une femme nommé Simonne. Pour que cette femme ne pût me dénoncer, je m'en emparai également. Puis je les fis partir dans la direction de la Bourgogne. Quant à moi, je demeurai à Paris pour juger du coup que j'avais porté. Il était terrible, et je rejoignis ma troupe. J'avais mon idée sur Violetta.
--Que voulais-tu donc en faire? demanda Fausta.
--Quelque chose comme une ribaude que j'eusse un jour livrée à quelque seigneur. Alors, je me fusse présenté devant Claude pour lui dire: «Tu m'as volé mes filles, j'ai volé la tienne. Tu as fait de Flora et de Stella des chrétiennes, j'ai fait de Violetta une ribaude.» Et, alors, je l'eusse tué... A Orléans, où je m'arrêtai assez longtemps, je vis qu'un puissant et beau seigneur rôdait autour de la petite. Je m'informai. J'appris que, cet homme, c'était le duc de Guise. Je vins donc à Paris, et ma bonne étoile voulut que je rencontrasse le duc aux portes de la ville. Je le vis plus amoureux que jamais: je convins d'un bon prix, ce qui ne gâtait rien dans mon affaire, et je livrai Violetta... Seulement, à partir de ce moment, les choses s'embrouillent: croyant conduire la petite au duc de Guise, c'est à vous que je l'amène!...
--Le regrettes-tu?
--Je ne sais, dit Belgodère avec une hésitation. A vous de tenir parole. Vous m'avez promis une belle vengeance, madame.
--Eh bien, que dirais-tu si je faisais pendre Violetta sous les yeux de Claude?
Un terrible sourire balafra le visage du bohémien.
--Oh! oh! Et Claude verra la chose?... Et je pourrai lui parler? le forcer à regarder? lui dire que c'est moi qui ai pris son enfant et qui la livre au bûcher?
--Tu seras près de lui et tu lui diras ce que tu voudras. Ecoute-moi; demain matin, à dix heures, en place de Grève, seront pendues deux jeunes filles, pendues et brûlées. Leur crime, c'est d'être les filles d'un père qui, autrefois, était de la religion romaine et qui s'est mis ensuite d'une autre religion. Cet homme s'appelait Fourcaud. Il est mort en prison. Demain, le peuple pendra et brûlera ses deux filles. Or, sais-tu ce que nous avons été faire tout à l'heure à la Bastille? Nous avons fait sortir l'une des Fourcaudes... et, à sa place, nous avons...
--Laissé Violetta! rugit Belgodère. Enfer! C'est magnifique, cela!... Ah! bien m'a pris d'entrer à votre service!... Ainsi donc, clama-t-il avec son rire effroyable, demain matin, à dix heures, en place de Grève, seront pendues...
--Les deux damnées, les deux hérétiques protestantes.
--Peu m'importe leur religion, dit le bohémien d'une voix sombre. Violetta sera brûlée devant son père, voilà l'essentiel...
--Oui! devant son père! murmura Fausta qui tressaillit.
--Vous dites Violetta et une autre... qui est l'autre?
--Madeleine Fourcaud.
Belgodère se leva et fit quelques pas en grommelant. Soudain, il s'arrêta court.
--Mais Claude? gronda-t-il. Claude, comment verra-t-il? C'est que tout est là!... Comment le préviendrai-je? Car il faut que ce soit moi qui le prévienne!...
--Bon. Ecoute-moi bien. Demain matin, tu iras sur la place de Grève. Lorsque tu verras que la foule est rassemblée, tu entreras dans la troisième maison qui se trouve à gauche de la place en tournant le dos au fleuve... Tu ne pourras t'y tromper. Il y aura des têtes à toutes les fenêtres. Mais cette maison-là, vois-tu, sera fermée du haut en bas, comme si elle portait le deuil des deux condamnées... Quand tu seras entré, tu demanderas à parler au prince Farnèse.
--Qui est le prince Farnèse?
--Qu'importe! dit Fausta avec un livide sourire. On te conduira devant le prince Farnèse. Il est probable qu'on te fera entrer dans une grande pièce dont la fenêtre donne sur la place de Grève.
--Mais Claude! Claude!...
--Eh bien, Claude, tu le trouveras auprès de Farnèse!... Va maintenant. Je t'avais promis que ta vengeance, pour être retardée, n'en serait que plus complète!
Belgodère eut un rauque grognement et s'élança hors de la maison de Fausta.
Après le départ de Belgodère, Fausta s'était mise à écrire. Voici ce qu'elle écrivit:
«Votre rébellion méritait un châtiment. C'est pourquoi je vous ai infligé une souffrance proportionnée à votre faute. Puisque la rébellion était causée par votre fille, j'ai voulu que la souffrance vous vînt de votre fille. Et c'est pourquoi je vous ai dit qu'elle était morte. Mais vous êtes mon disciple bien-aimé. Je ne veux pas que la punition se prolonge... Cardinal, apprenez donc que Violetta n'est pas morte. Si vous voulez la revoir, trouvez-vous demain matin dans notre logis de la place de Grève, et, à l'homme qui, un peu avant dix heures, vous viendra voir, demandez de vous la montrer: il vous la montrera.»
«Votre très affectionnée qui attend votre retour.»
Alors Fausta laissa tomber dans sa main sa tête alourdie et murmura:
«J'atteins et je frappe Farnèse. Mais comment atteindre et frapper Pardaillan avant de le livrer à Guise?... Le père assistera au supplice de Violetta... pourquoi l'amant n'y assisterait-il pas?»
XXXIII
LA CHEVALIÈRE
Fausta, longtemps, demeura immobile. Jusqu'à cette minute, elle avait lutté contre la passion. Maîtresse de ses sentiments, elle avait méprisé les premiers avertissements de l'amour. Maintenant, la tempête d'amour grondait en elle. Et, courbée, déchue de sa propre magnificence, elle râlait un cri sublime:
«J'aime! oh! j'aime!»
Et, comme elle sentait sa pensée vaciller et tituber, soudain un tableau se forma devant ses yeux.
Elle était à la fenêtre de la maison sur la place de Grève. Une foule énorme roulait sur la place... Guise apparaissait parmi les acclamations... puis les trompettes sonnaient une fanfare, et Crilîon apparaissait...
Et, alors, elle revoyait l'épisode... un homme tenait tête au roi de Paris et semblait, de son regard, faire refluer la foule menaçante... et Pardaillan, la rapière haute vers le ciel, marchait à travers la multitude qui tourbillonnait... C'est là qu'elle l'avait vu pour la première fois! C'est ainsi qu'elle le revoyait!... C'était de là que datait son amour!...
«Je l'aimais déjà, râla-t-elle au fond d'elle-même, Violetta morte, je l'aimerai encore!...»
Plongée dans ses réflexions, elle cherchait une conclusion digne d'elle. Jamais jusqu'alors, dans la vie étrange, fabuleuse, fantastique qui était sa vie, elle n'avait eu de longues hésitations: l'acte, chez elle, suivait toujours immédiatement la pensée. Cette conclusion qu'elle s'imposa, nous la donnons ici comme preuve de son intrépidité d'âme.
«J'aime, dit-elle. Ceci est avéré. Si affreuse que soit l'aventure, rien ne peut faire qu'elle ne soit pas; j'aime ce Pardaillan, moi qui ai souri de l'amour que m'offraient les plus beaux gentilshommes de Rome, de Milan, de Florence... Et, moi qui n'ai jamais aimé, je suis frappée à mon tour... j'aime cet homme qui m'a regardée en face...»
Elle haletait, elle souffrait vraiment une torture physique devant la décision qu'elle prenait.
«Je ne dois pas aimer!... Ceci est une épreuve que m'impose l'Esprit suprême, et dont je dois sortir victorieuse. Une âme comme la mienne n'est pas faite pour d'ordinaires passions: j'aimerai cet homme tant qu'il vivra. Donc il faut qu'il meure!...»
Elle eut un tressaillement. Son oeil flamboya d'orgueil:
«Mort, je l'aimerai peut-être encore... mais il ne sera plus en moi que le souvenir mélancolique d'un mal passé, guéri par ma volonté. Pardaillan mourra! Et, pour que mon triomphe sur moi-même soit véritable et complet, c'est de ma main que mourra Pardaillan!...»
Elle se leva à ces mots et acheva:
«Que je le tienne devant mon épée, qu'il soit une fois vaincu... vaincu par moi!... Et peut-être le dédain de sa défaite étouffera-t-il jusqu'au souvenir de mon amour!...»
Elle tira son épée, l'examina attentivement. Elle avait repris tout son calme et elle souriait. Elle ploya l'acier dans ses deux mains. Alors Fausta s'enveloppa d'un manteau, plaça sur son visage un large masque de velours et assura son feutre sur les torsades noires de ses cheveux. Elle jeta un coup d'oeil sur une horloge: elle marquait trois heures du matin.
«Le jour va bientôt paraître, fit-elle. Il est temps!...»
Elle siffla trois fois au moyen d'un sifflet d'argent qu'elle portait toujours suspendu à son cou. Un homme parut.
--Nous allons en expédition, dit Fausta.
--Combien d'hommes d'escorte?
--Vous seul, cela suffira.
Alors Fausta sortit de la maison à pied,, suivie de ce seul homme. Les rues de Paris étaient noires encore, et la solitude était profonde. Mais quelques vagues lueurs éparses indiquaient que l'aube était proche. Fausta marchait d'un pas souple et rapide. En route, elle donna des instructions à son compagnon; sans doute ces instructions étaient bien étranges puisque l'homme ne put retenir un geste d'étonnement.
Lorsqu'ils arrivèrent devant l'auberge de la Devinière, Fausta s'arrêta dans la rue. L'homme la regarda comme si, hésitant encore, il eût demandé une confirmation des ordres qu'il avait reçus.
--Allez, dit simplement Fausta.
Alors l'homme heurta à différentes reprises le marteau de la porte...
Le chevalier de Pardaillan dormait de tout son coeur lorsqu'un laquais vint le réveiller en lui disant qu'un étranger, malgré l'heure extraordinaire, voulait lui parler à tout prix. Pardaillan objecta qu'il avait pris l'habitude de dormir la nuit et qu'il trouvait fort déplaisant d'être réveillé au moment où il faisait un très beau rêve, et il ajouta:
--Sache, maraud, que je ne me lèverais à cette heure que pour deux choses également respectables: pour recevoir une honnête dame, ou pour me battre avec un ennemi pressé.
Et Pardaillan se tourna du côté du mur en menaçant le laquais de le jeter par la fenêtre, s'il ne le laissait reprendre son rêve au point où il l'avait quitté si malencontreusement.
--Monsieur le chevalier, dit une voix, si ce n'est pour les deux motifs indiqués par vous qu'on vient vous réveiller, c'est tout au moins pour l'un d'eux.
Pardaillan se retourna, s'accouda et aperçut l'étranger qui, ayant suivi le laquais jusqu'à la porte, avait assisté à ce colloque.
--Ah! ah! dit le chevalier, c'est donc une dame qui me veut voir?
L'homme garda le silence.
---C'est donc quelqu'un qui me veut pourfendre dès l'aurore?
L'homme s'inclina sans répondre.
--C'est bien, dit alors Pardaillan, dans dix minutes je suis à vous, monsieur.
Il s'habilla sans hâte en sifflotant une fanfare de chasse.
Puis il ceignit sa bonne rapière, descendit dans la salle commune et aperçut le même étranger, qui le pria poliment de l'accompagner jusque dans la rue. Le chevalier obéit à cette invitation et s'assura par un rapide regard que la rue était parfaitement déserte. L'homme attendit que le garçon de la Devinière eût refermé la porte. Alors il se tourna vers Pardaillan, retira son chapeau et dit:
--Vous êtes bien le chevalier de Pardaillan?
--En chair et en os, mon cher monsieur, et vous?
--Moi, monsieur le chevalier, je suis l'écuyer d'un seigneur qui désire ne pas se nommer. Au nom de mon maître, je viens vous porter défi, vous déclarant convaincu de lâcheté si vous n'acceptez le cartel.
Pardaillan se mit à rire.
--Cornes du diable! fit-il, je pourrais vous répondre, sire écuyer, qu'il est dans les usages de la chevalerie de savoir au moins avec qui l'on va se couper la gorge.
--Mon maître vous dira son nom quand il vous aura couché sur la chaussée.
A ce moment, de l'ombre épaisse d'un mur se détacha une apparition qui s'avança, s'arrêta devant Pardaillan et fit signe à celui qui s'était donné pour écuyer. Celui-ci, sans plus rien dire, salua le chevalier, s'inclina devant le nouveau venu et, sans tourner la tête, s'éloigna. Pardaillan et l'inconnu se trouvèrent seuls en présence. Le chevalier avait jeté un ardent regard sur cette apparition.
Son étrange adversaire paraissait être un jeune homme d'une vingtaine d'années, en qui on devinait la force nerveuse et souple d'un être habitué aux exercices du corps.
--Monsieur, dit alors le chevalier en reprenant cet air d'insouciance qui lui était habituel, vous n'avez pas voulu me dire votre nom; et, bien que ceci soit contre toutes les règles, je n'insiste pas pour le connaître; mais, enfin, ne pourrais-je savoir pourquoi vous me voulez occire?
Tout en parlant, il cherchait à étudier l'inconnu. Il espérait le reconnaître à la voix, mais l'inconnu, à son discours, ne répondit qu'en tirant sa rapière. Le chevalier salua et dégaina aussitôt.
--Monsieur, reprit-il, avant d'engager les fers, je vous prie de remarquer que j'ai toutes les raisons possibles de demeurer caché dans Paris; malgré cela, je n'ai pas hésité à me rendre à votre invitation. Contre tant de déférence que je vous témoigne, vous pourriez me rendre un service. Pourriez-vous me dire comment et par qui vous avez su que je passais la nuit à la Devinière?
Pour toute réponse, l'inconnu tomba en garde.
--Vous n'êtes pas galant, monsieur, dit Pardaillan, et, à mon grand regret, je vais être obligé de vous arracher votre masque. Défendez votre visage... je vous promets de ne pas tirer ailleurs qu'au masque.
Depuis quelques instants, les épées étaient engagées, et le cliquetis des fers troublait seul le silence.
Dès le premier engagement, Pardaillan eut un moment de surprise: il s'était battu cent fois peut-être, il connaissait les plus fines lames du royaume, il avait dans la main les passes les plus difficiles et, cette fois, il trouvait un redoutable adversaire. Jamais il n'avait rencontré poignet plus souple et plus ferme, rapière plus vivante, pointe plus menaçante. Il essaya de faire rompre l'inconnu.
Celui-ci demeura ferme, cloué sur place, les épaules effacées, n'offrant aucune prise. Soudain, il se détendit comme un ressort, et ce fut Pardaillan qui dut faire un bond en arrière...
--Mes compliments, dit le chevalier, avec un coup pareil, vous aviez toutes les chances de me tuer... toutes moins une. C'est justement cette une qui me sauve!
A son tour, il attaqua, et peut-être, avec sa science consommée de l'escrime, trouva-t-il à diverses reprises l'occasion de toucher son adversaire à la poitrine. Mais Pardaillan avait dit qu'il ne toucherait qu'au visage.
Maintenant le jour grandissait; tout à coup l'un des deux combattants venait de jeter un cri terrible, le cri de l'homme blessé à mort... Pourtant, aucun des deux adversaires ne tombait!...
Celui qui avait poussé ce cri, c'était l'inconnu. Pardaillan, après une série d'attaques combinées avec un art supérieur, l'avait touché au front... La pointe avait traversé le masque qui, arraché, était demeuré fixé au bout de la rapière.
--Une femme!... fit Pardaillan stupéfait...
Et il abaissa la pointe de sa rapière.
Fausta portait au front une petite tache rouge: une gouttelette de sang. Elle leva la tête vers le ciel et peut-être songea-t-elle que cette blessure n'atteignait pas seulement son front, mais quelque chose de. plus profond qui était en elle depuis des années... la foi...
Oui, c'était cette foi qui était touchée en elle, blessée pour la première fois. Fausta se vit déchue.
Pardaillan, d'un geste tranquille, releva son épée.
Il recula de deux pas, souleva son chapeau et s'inclinant:
--Si j'avais su avoir l'honneur de croiser le fer avec la princesse Fausta, dit-il, je vous jure, madame, que je me fusse laissé toucher.
Il appuya sur ce mot à double sens. Fausta le considéra d'un regard flamboyant et riposta par ce seul mot:
--Défendez-vous...
Pardaillan rengaina son épée. Elle marcha sur lui, pantelante d'amour et de haine écumante, splendide et terrible. Elle saisit son épée par le milieu de la lame et, cette épée, devenue poignard, elle la leva sur le chevalier et se rua, sans un cri, sans un mot. Pardaillan, d'un geste prompt, saisit le poignet de Fausta d'une main, l'épée de l'autre; presque à la même seconde elle se trouva désarmée et, jetant un deuxième cri pareil à celui qu'elle avait poussé lorsqu'elle avait été atteinte au front, elle recula en portant les deux mains à son visage.
Pardaillan prit l'épée de Fausta par la pointe, et lui tendit la poignée en s'inclinant.
--Madame, dit-il avec une sorte d'émotion, je n'ai pour tout bien au monde que ma pauvre vie à laquelle je tiens encore quelque peu; excusez-moi donc de la défendre, et pardonnez-moi d'être obligé de faire couler les larmes précieuses que je vois dans vos yeux, faute de ne pouvoir laisser couler mon sang.
--Oh! démon! râla-t-elle dans un sanglot, démon que l'enfer a jeté sur ma route pour me tenter, pour me désespérer, tu m'as vaincue deux fois, dans mon coeur et dans mes armes. Mais ne te hâte pas de triompher. Je t'arracherai de mon coeur par l'exorcisme. Et quant à ton coeur à toi... va! la place de Grève, tout à l'heure, me vengera!
Ces paroles insensées, elle les prononça d'une voix si sourde que le chevalier les entendit à peine.
Déposant alors l'épée aux pieds de Fausta, il se recula. Mais Fausta secoua violemment la tête. Elle leva son pied nerveux et en frappa l'épée qui se brisa.
--Adieu, dit-elle, ou plutôt à bientôt vous revoir. Car j'espère bien que vous serez aujourd'hui à dix heures sur la place de Grève...
--La place de Grève! murmura Pardaillan tandis qu'elle s'éloignait. Voici la deuxième fois qu'elle en parle. Pourquoi? Le moment me semble donc venu d'ouvrir l'oeil. Et, pour commencer, il s'agit de décamper de la Devinière.
Alors il se baissa, ramassa les deux tronçons d'épée et les examina.
--Peste! murmura-t-il, une lame des ateliers de Milan, si j'en crois cette marque!... C'est que cette damnée princesse en jouait joliment.
A ce moment, le jour était tout à fait venu. Pardaillan alla frapper à la porte de la Devinière encore fermée et, étant entré dans l'hôtellerie, se dirigea vers la chambre qu'occupait le duc d'Angoulême.
--Il nous faut déménager, dit-il; si nous avons trouvé hier que le séjour de notre hôtel n'était pas trop sûr, il se trouve maintenant que cette auberge est encore moins sûre. Mais quoi! déjà levé, mon prince?... ou plutôt... vous ne vous êtes pas couché?... Hein?... Que vois-je?... un pistolet tout chargé sur cette table?...
Charles mit la main sur le pistolet. Il était pâle.
--Vous voulez mourir? dit Pardaillan.
--Oui! répondit Charles simplement. Puisqu'elle est morte.
--C'est donc chez vous une résolution?
--Irrévocable, dit Charles d'une voix ferme et sombre. Pardaillan, recevez ici mes adieux.
--Je veux bien, dit Pardaillan, en surveillant étroitement tous les mouvements du jeune homme, je veux bien recevoir vos adieux. Mais, que diable, est-ce donc une chose si pressée que de vous loger une balle dans la tête ou dans le coeur? Je crois avoir été pour vous un ami fidèle... Et si, à mon tour, j'ai besoin de vous!... Si je viens faire appel à votre amitié!
--Parlez donc, chevalier... je suis prêt. Qu'exigez-vous de moi?
--Rien, ou presque rien: d'attendre à demain pour me faire les adieux en question.
Charles reposa sur la table le pistolet qu'il avait saisi. Pardaillan s'en empara aussitôt.
--Chevalier, dit le duc d'Angoulême, je comprends l'effort suprême que tente votre amitié. Vous espérez, en gagnant du temps, me rattacher à la vie. Détrompez-vous. J'aimais Violetta, reprit-il avec une exaltation croissante, vous ne pouvez savoir ce que cela signifie, vous qui n'avez pas les sentiments de tout le monde, et qui peut-être n'avez jamais aimé... Je n'étais plus en moi, j'étais en elle. Sa mort est donc ma mort. Je vous disais que je souffre. C'est faux. La vérité est que je ne vis plus. Chevalier, c'est tout de suite que je dois mourir.
Pardaillan saisit les poignets du jeune homme. Une violente émotion s'emparait de lui.
Il comprenait que Charles, arrivé au paroxysme de la douleur, allait se tuer. Coeur faible, si tendre et si pur dans cette toute première jeunesse. Charles succombait au premier coup du malheur. Pardaillan le vit perdu.
--Mon ami, murmura-t-il d'une voix tremblante, mon enfant, vivez pour moi qui ne suis plus attaché à la vie que par une vieille haine et qui, depuis que je vous connais, ai fait ce rêve de m'y attacher encore pour une affection!
Charles secoua la tête et son regard môme se fixa sur le pistolet.
--Il le faut donc! fit Pardaillan.
Il avait une nature trop absolument éprise d'indépendance, un ami trop sûr, une conscience trop libre, un esprit trop large: l'idée ne pouvait lui venir de s'opposer par la force au geste suprême qui allait délivrer son ami.
--Adieu, Pardaillan, dit Charles d'une voix ferme.
Pardaillan déposa le pistolet sur la table. A cet instant tragique la porte s'ouvrit, Picouic entra et cria:
--Monseigneur, il est retrouvé! Il est revenu! Il est là!...
--Qui ça? hurla Pardaillan. Qui est revenu? Qui est là?...
--Moi! fit une voix large, grasse, burlesque et lugubre.
Croasse apparut.
--Moi, continua-t-il, qui, au prix de mille dangers, ai découvert le secret de l'abbaye de Montmartre, moi qui ai vu, cette nuit, enlever la pauvre petite Violetta, et qui...
Le croassement s'arrêta net dans la gorge de Croasse. Un double cri délirant retentit. Pardaillan et Charles bondirent ensemble sur Croasse et l'entraînèrent dans l'intérieur de la chambre.