Les Pardaillan — Tome 03 : La Fausta
Chapter 14
--Oui-da!... en sorte qu'au service de votre nouveau maître vous seriez devenu brave... Ah! sacripant! éclata soudain le bohémien, qui saisit incontinent Croasse stupéfait au collet et laissa retomber à bras raccourci son bâton sur sa squelettique échine, ah! scélérat, gibier de potence!... tu te moques de moi!
Tout en parlant, Belgodère frappait à tour de bras. D'abord saisi d'étonnement, Croasse s'était laissé choir sur le sol en gémissant.
Puis les gémissements s'étaient haussés d'un ton et enfin s'étaient transformés en hurlements qui déchiraient l'air chaque fois que le terrible bâton tombait sur ses épaules.
--Debout, chien! s'écria le bohémien en le frappant du pied, debout et écoute...
Toujours geignant. Croasse se redressa péniblement.
--Ah! tu es venu m'espionner ici!... Ah! ton scélérat de maître veut enlever Violetta... Eh bien, écoute: je vais sortir... sois tranquille, tu seras soigneusement enfermé ici... avec Violetta... je reviens dans un instant... si je ne retrouve pas Violetta ici... si quelqu'un s'est approché de la palissade... je t'arrache la langue...
Belgodère ferma soigneusement toutes les portes et se rendit tout droit chez l'abbesse Claudine de Beauvilliers à qui il raconta tout ce qu'il savait ou devinait. Celle-ci se chargea d'aviser séance tenante la princesse Fausta qui prendrait telles mesures qu'elle jugerait utiles, cependant que Belgodère regagnait promptement la maisonnette où il retrouvait tout comme il l'avait laissé.
XXVII
LES AMANTS
Le prince Farnèse, en reconnaissant Léonore de Montaigues dans la bohémienne Saïzuma, avait eu la violente impression d'être ramené de seize ans en arrière.
Léonore avait à peine changé.
La sensation de stupeur et d'effroi s'effaça peu à peu de l'esprit de Farnèse. L'amour, à cet instant, triompha dans son coeur. Lentement, il se releva et murmura:
--Vous devez me haïr. Vous avez raison. Mais, quand je vous aurai tout dit, peut-être me haïrez-vous un peu moins.
Il parlait d'une voix humble et basse. Il osait à peine jeter un regard sur cette femme qu'il n'avait cessé d'aimer.
Dans le temps où il l'avait cru morte, il lui avait semblé que cet amour s'était étouffé. A corps perdu, il s'était jeté dans la prodigieuse aventure: opposer Fausta à Sixte-Quint, bouleverser la Chrétienté... oublier enfin. Maintenant, il comprenait l'inanité de ces tentatives.
Jean Farnèse, dans la ruée à la conquête de l'amour, s'était brisé les reins dans ce lamentable épisode de la vie des coeurs: l'arrivée de Léonore dans Notre-Dame... Léonore morte, le cardinal avait cherché une autre voix, d'autres dérivatifs à la violente activité de son âme.
Léonore retrouvée vivante, il revenait à l'amour. Il eut un espoir fou: reconquérir Léonore, aimer encore, être aimé encore, fuir, fuir avec elle...
D'un mot, montrons-le tel qu'il était; il oubliait Violetta!... Il oublia qu'il avait une fille, que cette fille était morte, et qu'il était là pour frapper la Fausta. Il cherchait des termes de passion qui allaient réveiller l'étincelle dans le coeur de Léonore... Vaguement, dans un geste de supplication, il tendit les mains, et tout à coup, sans bruit, sans secousse, il se prit à pleurer.
Farnèse n'avait pas pleuré depuis seize ans. Farnèse n'avait pas pleuré lorsqu'il avait demandé la vie de sa fille à Fausta. Farnèse pleurait devant Léonore.
--Vous pleurez? demanda Léonore avec une grande douceur de pitié. Vous avez donc, vous aussi, des douleurs?... Les douleurs s'en vont avec les larmes. Moi, je ne peux pas pleurer, et c'est pourquoi je garde mes douleurs qui m'oppressent, qui m'étouffent...
Le cardinal avait relevé la tête. Une immense stupeur s'emparait de lui... Quoi! C'était Léonore qui parlait ainsi!... Pas de reproches!... Rien que de la pitié!... Il trembla.
--Dites, reprit Léonore, quelle est votre souffrance? Pourquoi pleurez-vous? Peut-être pourrai-je vous consoler?
--Oh! rugit le cardinal en lui-même, mais elle ne me reconnaît donc pas!... Léonore!... Léonore!... râla-t-il.
Elle le regarda avec un étonnement qui le déchira.
--Léonore? dit-elle. Quel nom prononcez-vous là?... Pauvre fille!... Taisez-vous, car vous pourriez la réveiller...
Cette fois, la terreur fit irruption dans l'âme du cardinal.
--Écoutez, poursuivit Léonore, je vais vous dire votre bonne aventure.
En même temps, elle saisit la main du cardinal qui, à ce contact, frissonna longuement.
--Folle! bégaya-t-il, folle!... Plus que morte!...
A ce moment, la porte du pavillon s'ouvrit, et deux hommes entrèrent. C'étaient Charles et le chevalier de Pardaillan, qui, devant cette scène imprévue, s'arrêtèrent au seuil...
Le cardinal ne les vit pas. De toute sa passion palpitante, il répéta le nom de l'adorée, comme si avec ce nom il eût voulu réveiller ses souvenirs et sa raison.
--Ecoute! écoute! haleta le cardinal. Tu ne reconnais donc pas ton amant? Regarde-moi. Je suis celui que tu as aimé!... Celui qui est devant toi, c'est Jean Farnèse!...
Il la secoua violemment. Soudain il s'écria:
--Ta fille! Voyons, que tu ne me reconnaisses pas, soit! Mais tu es mère. Ta fille! Ta Violetta...
--Que dit-il? palpita Charles d'Angoulême.
--Silence! dit le chevalier. Il se passe ici quelque chose d'effroyable.
--Ta Violetta! rugissait Farnèse. Elle s'appelle Violetta... Ta fille.... Il faut donc pour t'émouvoir que je frappe comme tu fus frappée jadis... Ecoute!... Tu avais une fille!... Elle a souffert plus que toi... et maintenant... elle est morte!...
--Qui a dit que Violetta est morte? cria une voix avec un sanglot déchirant.
Le cardinal éperdu vit devant lui un jeune homme aux traits nobles et doux, à la figure ravagée en ce moment par une effroyable douleur. Saïzuma, comme si toute cette scène ne l'eût pas regardée, avait reculé.
Farnèse se tourna vers ce jeune homme qui venait d'apparaître et qui sanglotait.
--Qui êtes-vous? demanda-t-il d'une voix démente.
--Oh! s'écria Charles avec un accent qui fit frémir le cardinal d'effroi, et Pardaillan de pitié, vous avez dit qu'elle est morte!... Violetta morte!...
Et une sorte de fureur s'empara du malheureux jeune homme, il saisit violemment le bras de Farnèse.
--Qui êtes-vous?... Qui est cette femme? Pourquoi dites-vous que Violetta est morte? Comment le savez-vous?...
Hagard, livide, d'une voix si triste et si déchirante que Charles en demeura plein d'angoisse, le cardinal répondit:
--Qui je suis... Un malheureux qu'une femme a maudit dans une heure terrible. Regardez-moi... Je suis le cardinal prince Farnèse, l'amant de Léonore de Montaigues, le père de Violetta...
--Son père! haleta Charles.
--Sa mère! murmura Pardaillan en jetant un regard de pitié sur la bohémienne Saïzuma.
--Fuyez! reprit le cardinal hors de lui; fuyez, jeune homme! Ne me touchez pas! Tout ce qui me touche est maudit!...
Pardaillan lui mit la main sur l'épaule.
--Monsieur le cardinal, dit-il, soyez homme. Voici mon ami, M. le duc d'Angoulême... il aimait la pauvre petite Violetta... Vous dites qu'elle est morte... vous ne pouvez tout au moins refuser à cet enfant la terrible consolation de savoir comment elle est morte...
--Comment? bégaya Farnèse... morte... assassinée.
Pardaillan tressaillit. La pensée du duc de Guise traversa son cerveau.
--Assassinée! dit-il froidement. Par qui?
--Par une femme... une tigresse... oh! je l'ai laissée échapper!... Malheur sur moi, malheur sur vous, puisque je ne l'ai pas tuée quand je la tenais!...
--Cette femme! cette femme! frémit le chevalier tandis que Charles haletant se rapprochait pour entendre le nom de la maudite.
Le cardinal fit sur lui-même un puissant effort et parvint à reconquérir un peu de son calme:
--Cette femme, dit-il, ne vous avisez pas de vous heurter à elle; vous seriez brisés comme verre. Duc d'Angoulême, et vous aussi, monsieur, prenez garde à cette femme; puisque vous avez connu et aimé Violetta, elle doit vous connaître et vous haïr... fuyez, s'il en est temps...
--Cette femme qui a assassiné Violetta c'est donc...
--Elle s'appelle Fausta!...
--Bon, grommela Pardaillan, je vois que je l'avais bien jugée! Eh bien, Fausta du diable, puisque tu ne te mêles pas seulement de faire des rois, puisque tu te mêles aussi de tuer... pardieu! à nous deux!...
Farnèse, déjà, s'était retourné vers Léonore. Mais, maintenant qu'elle avait remis son masque rouge, le charme était rompu. Il joignit les mains, et d'une voix basse:
--Léonore, je t'aime toujours!... Léonore, maudis-moi; mais fuyons ensemble... Ton coeur, je le réchaufferai... ton âme, je la réveillerai...
Saïzuma eut ce rire terrible qui avait déjà glacé Farnèse.
--Jean de Kervilliers! hurla-t-elle, que me veux-tu? Où veux-tu m'entraîner? O mon père, où êtes-vous?... Silence, tous!... La cloche a sonné... voici le maudit qui soulève l'ostensoir et va bénir l'assemblée...
Un gémissement lugubre râla sur les lèvres de Farnèse qui recula encore.
--Le maudit! murmura-t-il. Oui, maudit! Bien maudit!...
Et il s'enfuit, éperdu, chancelant, Le chevalier, alors, essuya la sueur qui coulait de son front.
--Venez, dit-il en saisissant le bras de Charles, sortons de ce couvent où l'air retentit de malédictions...
Charles, d'un signe, lui montra Saïzuma.
--Sa mère! murmura le jeune homme.
Il se rapprocha vivement de Saïzuma.
--Madame, dit-il avec douceur, voulez-vous venir avec moi?...
Saïzuma, un instant, le considéra avec attention.
--Je veux bien, dit-elle enfin. Je ne vois rien dans les lignes de votre visage qui m'inspire défiance ou épouvante.
Pardaillan, prenant la main de la bohémienne, la mit dans celle de Charles qui tressaillit douloureusement. Et il marcha en avant... Dehors, il retrouva Picouic, fidèle à son poste sur la brèche. Quant à Croasse, il avait disparu.
Ce fut à ce moment que soeur Mariange, ayant trouvé le pavillon vide, alla voir sur la brèche. Elle regarda au loin et ne vit personne. Mais Mariange était obstinée. Elle croyait avoir trouvé une occasion de faire fortune et elle était décidée à ne pas la laisser échapper. Elle commença donc à descendre précipitamment les pentes de la colline, se dirigeant vers la Grange-Batelière. Et, lorsqu'elle fut arrivée à deux cents pas des murs de Paris, elle eut la satisfaction d'apercevoir un groupe qui s'enfonçait sous la porte Montmartre; dans ce groupe, elle reconnut aussitôt la bohémienne à son manteau bariolé.
Soeur Mariange, sans hésitation, se mit à courir de ses petites jambes courtaudes et s'engouffra à son tour sous la porte. Elle arriva à temps pour voir Saïzuma, toujours escortée de Pardaillan et de Charles, tourner à gauche et entrer dans une auberge. Comme elle ne savait pas lire, elle ne put en déchiffrer l'enseigne. Alors, elle interrogea une femme.
--La Devinière... bon!... grommela-t-elle en enfonçant ce nom dans sa mémoire.
Soeur Mariange se mit alors à faire les cent pas, réfléchissant sur cette aventure. Devait-elle parler à ces étrangers comme elle en avait eu l'intention?... C'était peut-être un moyen de gagner de l'argent, mais aussi de s'attirer la colère de l'abbesse.
--J'ai trouvé, fit-elle tout à coup. D'après tout ce que j'ai pu voir et entendre, l'abbesse a un gros intérêt à ne pas perdre de vue cette bohémienne du diable. Alors, moi, je lui révèle la retraite de la bohémienne et, comme récompense, je demande dix écus d'or... au moins!
Ayant ainsi combiné son petit plan, elle reprit en hâte le chemin de l'abbaye et, y étant parvenue, se présenta aussitôt devant l'abbesse qui venait de recevoir la visite de Belgodère et qui, à ce moment même, achevait une lettre. Claudine de Beauvilliers écouta attentivement le récit de Mariange, la félicita de sa vigilance et murmura:
--Au fait, voilà une messagère toute trouvée...
Alors, à la lettre qu'elle venait d'écrire, elle ajouta un long post-scriptum. Puis, ayant plié et cacheté sa missive, elle se tourna vers Mariange et dit:
--C'est un grand service que vous venez de nous rendre, ma soeur. Il faut que vous en soyez récompensée. Prenez donc cette lettre; celle à qui vous allez la porter vous récompensera mieux que je ne pourrai le faire. Seulement prenez garde que, si vous perdiez cette missive ou si quelqu'un vous l'enlevait, ce serait un grand malheur pour moi, donc pour l'abbaye, donc pour vous-même.
Et elle se hâta de donner à Mariange les instructions nécessaires pour que la lettre pût parvenir à destination.
L'adresse était ainsi conçue:
«A Madame la princesse Fausta, en son palais.»
XXVIII
CONSEIL DE GUERRE
Cependant Paris s'agitait. La noblesse, étonnée de l'inertie de Guise, commençait à prendre peur. On se répétait sous le manteau que le chef suprême de la Ligue trahissait.
Les bourgeois, de leur côté, recommençaient les patrouilles armées et faisaient entendre des murmures précurseurs de l'émeute.
Le lendemain de ce jour où soeur Mariange fut chargée par Claudine de porter une lettre à Fausta, l'agitation était à son comble. Vers quatre heures de l'après-midi, le duc de Guise était enfermé dans son cabinet avec Maurevert. Le duc se préoccupait fort peu de l'émotion des Parisiens; il savait qu'il n'avait qu'à parler pour être acclamé.
Guise était sombre. Pour lui, comme pour Charles d'Angoulême, Violetta était perdue. Il allait et venait dans le vaste et somptueux salon qui lui servait de cabinet. La tête penchée sur la poitrine, il n'écoutait Maurevert que d'une oreille distraite. En effet, Maurevert lui rendait compte de l'état de Paris, de la colère qui commençait à gronder, de l'impatience des bourgeois, des soupçons de plusieurs gentilshommes qu'il nommait...
Pourtant Guise dressa tout à coup les oreilles et s'arrêta devant Maurevert, lorsque celui-ci en vint à prononcer un nom. Ce nom, c'était celui du chevalier de Pardaiïlan.
--Eh bien? dit-il, l'as-tu retrouvé?
--Hélas! non, monseigneur.
--Et le bâtard d'Angoulême? reprit Guise.
--Monseigneur, si nous retrouvons le Pardaillan, nous mettons du même coup la main sur Charles.
--Ah! continua amèrement le duc, si tu haïssais cet homme, ce misérable Pardaillan, comme je le hais... tu ne l'aurais pas perdu de vue ni laissé sortir de Paris!
--Monseigneur, j'ai la conviction que Pardaillan n'a pas quitté Paris.
--Qui te le fait croire?
Maurevert frissonna et il murmura;
--Tant que je serai à Paris, il y sera...
--Je ne te comprends pas, dit Guise d'un air narquois; mais je ne veux me souvenir que d'une chose: c'est que, sur notre prise de la butte Saint-Roch, tu devais toucher deux cent mille livres, et que, ces deux cent mille livres, tu les abandonnais pour avoir la joie de voir Pardaillan mort une bonne fois... Puisque cet homme est à Paris, puisque tu le hais, que ne le cherches-tu?... Aurais-tu peur... toi!
Maurevert cherchait une réponse, lorsque le valet familier de Guise ouvrit la porte et annonça que Bussi-Leclerc, le gouverneur de la Bastille, venait d'arriver.
--Qu'il entre! qu'il entre!... Lui aussi doit avoir une dent féroce contre le Pardaillan, et il nous aidera...
--Te voilà, mon pauvre crucifié, ricana le duc qui était sans pitié pour les mésaventures des autres, comment vas-tu? Par la barbe du pape, sais-tu que tu faisais une plaisante figure sur ton aile de moulin!
--Le spectacle devait être assurément fort galant, dit Bussi, glacial.
--Ne te fâche pas, dit le duc en riant plus fort. Je te revois encore les pieds au ciel, la tête en bas, roulant des yeux terribles... allons, ne grince pas des dents, c'est moi qui t'ai détaché... Il était temps, hein?
--Hé, monseigneur, j'aurais voulu vous y voir!
--Donc, tu en veux fort au Pardaillan?...
--Oui, mais pas de cela! gronda Bussi-Leclerc.
Il songeait à ce duel où, pour la première fois, il avait été désarmé, vaincu.
--Monseigneur, reprit-il, j'ai d'étranges choses à vous rapporter. Il y a de rudes émotions dans Paris!
--Bon! Et que veulent encore nos Parisiens?
--Ils veulent un roi, monseigneur!
--Un roi, un roi! gronda Guise. Ils en avaient un, ils l'ont chassé. Oui, je sais ce que tu vas dire. C'est moi qu'ils veulent. Eh! pardieu, qu'ils attendent!
--Aussi les Parisiens attendent-ils que vous vous rendiez au Louvre; mais, pour prendre patience, ils s'amusent ou plutôt nous cherchons à les amuser. Je leur ai promis les Fourcaudes à pendre un peu, dit Bussi-Leclerc en ricanant.
Les Fourcaudes, c'étaient les deux filles du procureur Fourcaud, lequel avait été arrêté deux mois avant la fuite de Henri III et enfermé à la Bastille comme suspect d'hérésie; le jour où on l'avait arrêté, ses deux filles avaient crié qu'elles aussi étaient de la religion nouvelle, c'est-à-dire protestantes; on les avait donc traînées à la Bastille, où leur père n'avait pas tardé à succomber.
Sommées d'abjurer, moyennant quoi on leur offrait la liberté, les filles de Fourcaud avaient répondu qu'elles préféraient mourir. L'une de ces infortunées s'appelait Jeanne; elle avait dix-sept ans et était jolie à damner un saint; l'autre s'appelait Madeleine et avait vingt ans.
--Je leur ai promis les Fourcaudes, continua Bussi-Leclerc. Ils étaient tout à l'heure dix mille qui m'assourdissaient de leurs cris et qui se démenaient le long des fossés de la Bastille. J'ai fait entrer une douzaine des plus enragés, je leur ai demandé ce qu'ils voulaient.
--Nous voulons pendre et brûler les hérétiques «Fourcaudes», ont-ils dit tout d'une voix...
--Et alors? dit Guise en bâillant.
--Alors, monseigneur, il y aura demain un beau feu de joie en lequel les damnées Fourcaudes seront bellement grillées, non toutefois sans avoir été un peu pendues.
--Le sire de Maineville demande à être introduit auprès de Monseigneur, dit à ce moment un valet.
Guise fit un signe. La porte s'entrouvrit, laissant voir la salle remplie de gentilshommes armés, qui attendaient anxieusement les décisions qu'allait prendre le maître, le roi de Paris. Maineville entra, et, comme s'il se fût trouvé devant le roi, attendit en silence.
--Parle, dit Guise, qu'as-tu à nous raconter?
--Monseigneur, j'ai à dire qu'il y a dans Paris une étrange émotion. Vos Parisiens enragent de soif... et, pour une soif pareille, monseigneur, il faut une boisson rouge. Il n'y a que le sang pour étancher la soif des Parisiens quand ils se mettent à crier.
--Eh bien, qu'on leur en donne! dit Guise. Demain, les Fourcaudes...
Il se fit un moment de silence. Ces nouvelles, successivement apportées à Guise par Bussi-Leclerc, par Maineville et par d'autres qui les avaient précédés, lui indiquaient qu'il était temps de prendre une décision. Et c'était justement devant cette décision qu'il reculait encore.
Pendant ces journées où nous le voyons si hésitant, si tourmenté d'un amour qui le rongeait. Guise était aussi préoccupé d'une pensée de vengeance. L'affaire de la place de Grève avait remis en sa présence ce Pardaillan dont, depuis l'effroyable journée de la Saint-Barthélémy, il avait gardé un terrible souvenir. Or, le même Pardaillan venait de lui porter un coup qui pouvait être mortel.
On avait fouillé le moulin et le logis du meunier, on avait creusé la terre, sondé les murs, et on n'avait retrouvé aucune trace des précieux sacs qui pourtant existaient!... Donc, Pardaillan avait fait partir l'argent!... Pourquoi?
Quoi qu'il en fût. Guise était frustré, volé!... Et où était ce Pardaillan, à cette heure? Qui pouvait le dire?...
Comme Maineville venait d'achever son récit, et que Guise roulait ces diverses pensées, le valet entra pour la troisième fois et remit une lettre au duc qui, ayant examiné la suscription, se hâta de briser le cachet. Les trois courtisans virent alors un livide sourire passer sur le visage du duc et ils l'entendirent murmurer:
--Nous le tenons!...
Cette lettre était de Fausta!... Et Fausta, prévenue elle-même par Claudine de Beauvilliers, annonçait au duc que Pardaillan et Charles d'Angoulême se trouvaient à Paris.
«Demain, ajoutait la princesse en terminant, demain je vous dirai l'endroit exact où vous pourrez saisir cet homme.»
--Tu disais, demanda Guise à Maurevert, que ton ami Pardaillan se trouve encore à Paris?
--J'en répondrais! répondit Maurevert en frissonnant.
--Eh bien, tu as dit la vérité... Cette fois, je pense qu'il ne nous échappera pas. Et pour commencer, Maurevert, ordre à toutes les portes de Paris de ne plus laisser passer âme qui vive. Va, et fais diligence.
Maurevert s'élança, et, donnant des ordres à son tour, expédia sur tous les points de Paris des messagers porteurs de la décision ducale. Moins d'une heure plus tard, toutes les portes de la ville se fermaient, tous les ponts-levis se levaient et le bruit courait dans Paris enfiévré que l'armée de Henri III, unie à celle du roi de Navarre, avait été signalée.
Dans le cabinet du duc de Guise, Maurevert, Bussi-Leclerc et Maineville faisaient des projets au sujet des supplices réservés à Pardaillan arrêté.
XXIX
LA VIERGE GUERRIÈRE
Nous sommes au soir de cette même journée. Au fond de son mystérieux palais, Fausta est assise à une table sur laquelle est étalée la lettre de l'abbesse Claudine de Beauvilliers. Elle a revêtu un costume de cavalier tout en velours noir sur lequel se détache la jaquette de cuir fauve, souple cuirasse assez fine pour modeler les contours de cette magnifique statue, assez forte pour défier la pointe d'une dague.
Un loup de velours couvre le visage de Fausta. Une épée est attachée à son baudrier, une véritable rapière, longue et solide, à la garde d'acier bruni. Sur sa tête, dont la chevelure opulente est relevée en torsades noires comme la nuit, elle a posé un feutre orné d'une plume de coq rouge...
Pardaillan aussi porte un feutre sur lequel se balance une plume de coq rouge... Coïncidence? Souvenir?... Qui sait!
Fausta elle-même ignore pourquoi elle a emprunté ce détail de costume au chevalier. Car Fausta, c'est la vierge inviolable, n'ayant de femme que son sexe. Et pourtant Fausta éprouve un trouble qui l'accable. Pour la première fois, Fausta irrésolue comprend enfin qu'elle est encore trop femme pour devenir l'Ange qu'elle a rêvé d'être!...
Cette lettre de l'abbesse, Fausta l'avait relue mille fois. Qu'y avait-il donc dans ces pages qui pût jeter un tel désordre dans une telle âme? Commençons par la fin, c'est-à-dire par le post-scriptum; il contenait le récit de Mariange, c'est-à-dire la fuite, ou plutôt le départ de Saïzuma. Or, Saïzuma, c'était la mère de Violetta. Et avec qui était-elle partie? Avec Pardaillan!... Tout le début de la lettre contenait le récit de Belgodère, c'est-à-dire que le duc d'Angoulême et Pardaillan étaient à la recherche de Violetta.
Fausta, après de longs et terribles pourparlers avec elle-même, venait de découvrir dans son âme un sentiment qui n'y était pas encore.
Elle haïssait Violetta!... Depuis quand?... Depuis la lecture de la lettre!... Habituée à lire en soi-même, Fausta, rugissante de honte et d'impuissance, dut s'avouer la vérité: elle n'avait jusqu'à présent haï Violetta. Elle ne l'avait jamais considérée que comme une pauvre petite fille que le hasard mettait en travers de la route fulgurante qu'elle parcourait et qu'il fallait froidement supprimer...
Elle haïssait maintenant Violetta d'une haine atroce; maintenant, oui, maintenant qu'elle savait ceci: Pardaillan recherchait Violetta!... Pardaillan aimait Violetta!...
Fausta jalouse!
Les décisions, lentement, s'étaient agglomérées dans son esprit, en cette journée où elle avait vécu d'inoubliables heures de lutte et de détresse. Vers midi elle avait expédié un émissaire à Claudine pour lui annoncer sa prochaine visite et elle disait à l'abbesse:
«Vous me répondez sur votre vie de la prisonnière jusqu'à ma visite.»
Vers quatre heures, elle avait écrit au duc de Guise pour lui dénoncer la présence de Pardaillan à Paris. Elle avait hésité à désigner l'auberge de la Devinière... elle s'était accordé jusqu'au lendemain. Pourquoi?...