Les Pardaillan — Tome 03 : La Fausta

Chapter 13

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Maître. Claude, sa dague nue à la main, ouvrit la porte. Fausta passa, s'appuyant sur le bras de Saïzuma, ou plutôt l'entraînant. L'abbesse voulut la suivre, mais Claude referma la porte à clef, en disant:

--Demeurez ici, madame. Sachez de plus que, si vous appeliez, l'unique chance de salut qui reste à la princesse Fausta s'évanouirait.

Claudine demeura donc enfermée dans la chambre, à demi évanouie de terreur. Quant à Fausta, elle marchait d'un pas tranquille. Claude venait derrière elle. Lorsque Fausta fut arrivée au bas de l'escalier, elle se tourna vers le bourreau.

--Conduisez-moi..., lui dit-elle.

--Allez droit au fond du jardin, répondit Claude. Et n'oubliez pas qu'au premier cri, au premier geste, je vous égorge...

Fausta se mit en marche et atteignit le pavillon, elle entra. Claude entra derrière elle et ferma la porte.

Farnèse, plongé dans une méditation, n'entendit pas le bruit de la porte qui grinçait. Claude se dirigea vers lui. En cette seconde, Fausta conduisit la bohémienne dans un angle obscur et lui dit impétueusement:

--Si tu veux te libérer de la douleur qui étreint ta vie depuis que tu fus trahie par Jean de Kervilliers, demeure ici, en silence.

La recommandation était inutile. La bohémienne avait vu le cardinal Farnèse, et un profond tressaillement avait secoué tout son être.

«L'homme noir de la place de Grève», murmura-t-elle.

Fausta s'était vivement dirigée vers l'extrémité opposée de cette salle. Elle prit place dans un vieux fauteuil et attendit. Claude avait touché Farnèse.

--Monseigneur, dit-il, elle est ici.

--Elle! qui elle? haleta Farnèse en bondissant.

--Celle qui a tué votre fille, celle que nous avons condamnée, celle qui va mourir... la voici.

--Ah! oui..., murmura-t-il, Fausta! Ce n'est que Fausta!

Il y avait un soulagement dans cette constatation.

--Bourreau, dit-il d'une voix très calme, tu attendras dehors. Quand je t'appellerai, tu exécuteras la sentence.

Claude s'inclina avec soumission. Et, étant sorti, il s'assit sur le seuil de pierre. Farnèse, pendant quelques instants, contempla silencieusement Fausta.

--Madame, dit-il enfin, vous voilà en mon pouvoir. Je dois vous prévenir que j'ai l'intention de vous tuer comme on tue une bête féroce. Qu'avez-vous à dire à cela?

--Cardinal, répondit Fausta, vous êtes en état de rébellion contre votre souveraine. J'eusse pu, d'un mot, livrer le bourreau que vous m'avez envoyé. Mais j'ai voulu voir jusqu'où irait votre audace. Et c'est pourquoi je suis ici. Sachez-le, je sortirai de cette maison sans que vous ayez touché un cheveu de ma tête.

Un instant, sous cette voix dominatrice, le cardinal faillit courber la tête. Mais, se raidissant, il continua:

--Une seule chose au monde peut vous sauver. Lorsque je me suis traîné à vos pieds, lorsque je vous ai crié que cette pauvre innocente sacrifiée à vos projets, c'était ma fille... je croyais encore parler à la Souveraine. J'ai vu alors qu'il n'y avait en vous que de l'audace, et que cela seulement vous faisait forte. Pendant des années, je vous ai été aveuglément dévoué. Pour vous, je me suis fait criminel, croyant agir pour le bien de la nouvelle Eglise. Et, lorsque je vous ai demandé ma fille, vous m'avez dit: «Elle est morte...» A ce moment-là, je vous ai condamnée. Rien ne peut donc vous sauver aujourd'hui, à moins que vous ne me prouviez que vous avez menti, et que ma fille n'est pas morte!

Le cardinal fixa un ardent regard sur Fausta. Un dernier espoir le faisait palpiter.

--Elle est morte, dit Fausta implacable. J'ai voulu savoir si, vous, mon premier disciple, vous étiez assez dégagé des faiblesses humaines pour sacrifier même votre fille à la cause sacrée pour laquelle vous deviez dévouer votre sang jusqu'à sa dernière goutte... Si je vous avais vu tel que je vous espérais, Farnèse... qui sait de quoi j'eusse été capable, et quelle magnifique récompense j'eusse trouvée pour vous! Qui sait même si un miracle ne vous eût rendu celle que vous pleurez!...

--Rêves insensés! dit-il sourdement. N'espérez pas, madame, échapper à la sentence en me berçant d'un puéril espoir.

A ces mots, le cardinal fit un mouvement comme s'il allait appeler le bourreau. Mais, en même temps, Fausta se leva. Et elle marcha si flamboyante dans sa sérénité, si terrible dans sa majesté, que le cardinal s'arrêta et qu'une secrète horreur l'envahit tout à coup.

--Puisque votre rébellion vous damne, dit-elle glaciale, puisque vous n'avez pas voulu que fût tenté le miracle de joie, eh bien! que s'accomplisse donc le miracle de désespoir, vivez avec celle qui est la mort de votre âme!

--Que voulez-vous dire? balbutia Farnèse.

--Cherche en toi-même! Tu la crois morte depuis seize ans!... Regarde.

D'un geste rapide elle fit tomber le masque de Saïzuma.

--Léonore! rugit Farnèse en reculant, tandis que Saïzuma s'avançait vers lui.

--Qui donc a prononcé mon nom? demanda la bohémienne.

Farnèse livide, les yeux exorbités, se cacha le visage dans les mains. Et, quand Saïzuma fut tout près de lui, il tomba à genoux.

La voix éclatante de Fausta s'éleva:

--Adieu, cardinal! Je te mets aujourd'hui aux prises avec Léonore de Montaigues, ton amante!... Prends garde que je ne te mette, un jour, aux prises avec le spectre de ta fille!...

Mais Farnèse n'entendait pas. Il ne voyait que Saïzuma... Léonore... le spectre!...

Fausta s'était dirigée vers la porte sans hâter le pas. Là, elle trouva Claude qui attendait et qui, la voyant apparaître, demeura stupide d'étonnement. D'un bond, le bourreau pénétra dans la salle, courut à Farnèse, et vit alors Saïzuma qui se penchait sur le cardinal.

--La mère de Violetta!... murmura-t-il, pétrifié.

Et Claude recula de quelques pas, effaré, presque terrifié par cette soudaine apparition de celle qu'il aurait dû, jadis, par un matin de novembre, exécuter sur la place de Grève. Alors, à l'attitude de Farnèse, de l'amant de Léonore, il comprit pourquoi Fausta avait pu sortir si tranquillement de cette salle où elle devait mourir. Sa haine, qui, un moment, avait fait place à la stupéfaction, lui revint plus violente.

--Eh bien, murmura-t-il, je serai donc seul à exécuter cette femme!

Et il s'élança au-dehors sur les traces de Fausta. Mais déjà celle-ci avait rejoint son escorte devant le grand porche du couvent. De loin, Claude vit la litière s'éloigner, entourée de cavaliers.

XXIV

LA SOEUR PHILOMÈNE

Maître Claude revint sur ses pas. Un instant, il s'arrêta devant le pavillon où il avait laissé le prince Farnèse. Il songeait, en marchant lentement:

«Fausta sait que le cardinal Farnèse veut la tuer. C'est elle qui a amené la malheureuse Léonore au cardinal. Pourquoi?... Elle avait une escorte suffisante pour faire saisir Farnèse... elle s'éloigne simplement. Pourquoi n'a-t-elle pas essayé de me saisir moi-même?...»

Claude franchit la brèche par où il était entré avec le cardinal Farnèse. Comme il descendait les rampes abruptes, il vit monter quatre hommes qui marchaient en deux groupes. Il continua à descendre et croisa les deux premiers de ces inconnus qu'il salua gravement. Ils lui rendirent son salut. Et Claude continua son chemin vers Paris.

Ce jeune seigneur que Claude ne connaissait pas et qui venait de lui rendre son salut plus courtoisement que ne faisaient en général les gentilshommes à un simple bourgeois comme lui, c'était Charles d'Angoulême.

Il rayonnait d'espoir, le petit duc! Cette bouche d'or de Pardaillan lui avait si bien répété qu'il retrouverait Violetta. Il montait donc fort allègrement les pentes de Montmartre, trouvant la nature charmante. Pardaillan, le meilleur des compagnons, convaincu que, là-haut, il allait trouver la bohémienne Saïzuma, et que, par la bohémienne, il finirait par savoir la retraite de Belgodère, et, par conséquent, de Violetta.

Les quatre hommes parvinrent à la brèche. Pardaillan passa le premier, et, ne voyant rien d'anormal et d'inquiétant, fit signe à Charles qui le suivit aussitôt. Bientôt, ils furent rejoints par Croasse et Picouic... Dans le jardin, deux vieilles religieuses bêchaient.

L'une d'elles aperçut soudain les quatre nouveaux venus. Et, avec un sourire amer, les désigna à sa compagne.

--Cela va bien, dit-elle, ils viennent à quatre, maintenant! Jésus, dans un peu de temps, c'est toute une armée qui viendra s'installer au couvent!

--Allons, allons, soeur Philomène, dit l'autre religieuse, plus sceptique ou plus résignée. Si nos jeunes soeurs se veulent damner, cela les regarde... nous n'y pouvons rien!

--Jésus Marie, murmura soeur Philomène, on dirait qu'ils viennent à nous, regardez, soeur Mariange.

--Oui, vraiment, c'est à nous qu'ils en veulent... Allons-nous-en, soeur Philomène.

Soeur Philomène, d'un geste rapide, défripa sa pauvre vieille jupe et, d'un coup de main, rentassa sous la coiffe les mèches de cheveux qui voltigeaient au vent.

--Restons au contraire, dit-elle. Il faut savoir s'ils auront l'audace de ne pas nous respecter.

Pardaillan et le duc d'Angoulême s'avançaient en effet vers les deux religieuses. Soeur Mariange regarda en face les deux arrivants. Soeur Philomène baissa pudiquement les yeux.

Soeur Mariange était une petite personne grasse et replète, tout en embonpoint, avec une figure rougeaude. Soeur Philomène, anguleuse et sèche comme un sarment, avait dû toujours être laide, et elle en gardait une rancune à tout l'univers. Elle ignorait d'ailleurs parfaitement la vie, et, par certains côtés, elle était d'une innocence enfantine.

Pardaillan souleva son chapeau avec politesse.

--N'approchez pas! Arrêtez! cria Philomène.

Le bon Pardaillan, qui s'était déjà arrêté devant cette injonction palpitante, demeura interloqué. Charles d'Angoulême, à son tour, salua et dit:

--Madame...

--Ne me parlez pas! interrompit la vieille femme avec un geste de pudeur outragée. Qu'espérez-vous? parlez! Je lis vos intentions perverses sur vos visages!

Ici Pardaillan fut pris d'un éclat de rire qui, malgré ses soucis, gagna aussitôt le jeune duc.

--Par tous les diables, s'écria Pardaillan, avons-nous l'air de Maures ou de Turcs? Sommes-nous faits comme des gens qui viennent violenter la vertu de deux femmes d'apparence aussi vénérable?... Non, madame, ne redoutez de nous aucune entreprise malséante. Nous venons simplement vous prier de nous donner un renseignement. Et, pour achever de vous rassurer, je vous dirai que mon ami que voici a eu un grand malheur... il aime une jeune fille--oh! ne craignez rien, ce n'est pas une religieuse--et cette jeune fille a été enlevée.

--Pauvre jeune homme! murmura soeur Philomène en regardant le petit duc avec intérêt.

Or, continua Pardaillan, il y a ici une femme, une bohémienne, que j'ai menée moi-même jusqu'au porche du couvent, et à qui on a bien voulu donner l'hospitalité. Cette bohémienne peut nous être d'un précieux secours pour retrouver celle que nous cherchons... et nous voudrions la voir.

--J'ai vu la femme dont vous parlez, dit alors soeur Mariange, qui jusque-là avait rempli le rôle de personnage muet.

Charles fit vivement deux pas vers la soeur Mariange.

--Madame, dit-il d'une voix émue, faites que je puisse voir la bohémienne, et vous n'aurez pas obligé un ingrat.

--La charité chrétienne nous fait un devoir d'obliger le prochain. Vous voulez parler à la bohémienne? dit-elle. Eh bien, vous voyez ce vieux pavillon, là-bas, près de la brèche?... Elle y est en ce moment: je l'ai vue y entrer.

Pardaillan et Charles n'en écoutèrent pas davantage et se dirigèrent en toute hâte vers le pavillon Signalé.

XXV

L'ÉTÉ DE LA SAINT-MARTIN

Pendant que Charles et Pardaillan pénétraient dans le vieux pavillon, les deux laquais, c'est-à-dire Picouic et Croasse, demeuraient au-dehors en sentinelle. Le premier avait été posté au pied de la brèche. Le second devait rester à l'entrée même du pavillon.

Croasse qui, bien à contrecoeur, était passé foudre de guerre, commença par jeter tout autour de lui un regard menaçant. Et il mit la dague à la main. Cependant, ayant constaté que le potager, en fait d'ennemis, ne présentait à ses regards que de modestes herbages légumineux, il commença à se dire que le moment d'une nouvelle bataille, n'était sans doute pas arrivé. Il éteignit donc le feu de son regard, et tout doucement rengaina sa dague, en murmurant:

«Je les verrai bien toujours venir.»

En attendant, par mesure de simple prudence et pour ne pas s'exposer inutilement, il quitta à petits pas le poste où il avait été mis en surveillance et se dirigea vers un hangar où étaient remisés les ustensiles de jardinage: faible abri, mais abri tout de même. Or, juste comme il allait atteindre le hangar et s'y terrer, une ombre parut. Croasse bondit. Ce n'était pas l'ennemi: c'était soeur Philomène.

--Arrêtez, pour l'amour de Dieu, s'écria-t-elle en voyant Croasse tirer un pistolet de sa ceinture.

Croasse, voyant qu'il n'avait affaire qu'à une femme déjà âgée et paraissant toute saisie de frayeur, remit le pistolet à sa place. Cependant soeur Philomène avait joint les mains avec admiration:

--Comme vous devez être brave! dit-elle.

--Malheur à moi! songea Croasse. Cela se voit donc?... Que me voulez-vous, ma digne femme? ajouta-t-il tout haut.

Philomène demeura interloquée. Elle n'avait pas prévu cette question si simple. Au fait, que voulait-elle?...

Philomène vivait depuis treize ans dans le fantastique couvent. Elle avait quarante-cinq ans et paraissait dix ans de plus; elle avait toujours été trop laide pour tomber dans le péché. Elle n'était pas une dévergondée.

Devant la question du prudent Croasse qui avait tout à coup soupçonné en elle un ennemi, Philomène baissa donc les yeux, soupira et se mit à lisser le bout de son tablier, comme eût pu faire une petite fille à qui on dit pour la première fois qu'elle est jolie. C'était grotesque, c'était hideux, c'était navrant peut-être, mais c'était d'une profonde sincérité: Philomène, soeur Philomène, avait reçu le coup de foudre!

--Enfin, reprit Croasse, vous n'êtes pas venue seulement pour le plaisir de me contempler, je pense?

Philomène releva les paupières, et, avec la hardiesse de son innocence, répondit:

--Si fait!... vous êtes si beau!... foi de Philomène!

--Oh! oh! songea Croasse. Est-ce que j'étais aussi, sans le savoir, un bourreau de coeurs?...

Il examina d'un oeil plus bienveillant Philomène qui palpitait, et la vit moins laide, moins vieille qu'elle n'était.

Voyant l'effet que ce mot avait produit sur Croasse, Philomène s'enhardit encore et murmura:

Je venais vous prier de visiter avec moi nos jardins...

Invité à visiter en compagnie de Philomène les fruits et les fleurs du jardin. Croasse comprit qu'il était de son devoir de répondre par une galanterie telle qu'on pouvait en attendre d'un bourreau de coeurs et d'un véritable héros d'armes; il ouvrit un large bec et croassa:

--O Philomène! que ne puis-je cueillir la fleur de votre modestie et les fruits de votre vertu!

C'était une déclaration que Croasse jugea audacieuse et Philomène décisive. Tous deux un instant demeurèrent ébahis, effarés; Philomène était confuse et palpitante de sentir qu'elle tombait dans les abîmes du péché. Croasse, de plus en plus audacieux et se sentant irrésistible, saisit une main de Philomène.

Très astucieusement, Philomène tirait Croasse vers un coin désert de la communauté dont l'approche était depuis quelques jours sévèrement interdite aux religieuses. Philomène trouvait avantage à gagner ce lieu où s'élevait une petite construction entourée de palissades, afin de pouvoir continuer l'entretien avec Croasse à l'abri de toute indiscrétion. Grâce à de savants détours, Philomène put atteindre la région désirée.

--Il ne s'agit plus maintenant que d'entrer dans l'enceinte, murmura-t-elle faiblement. C'est une charmante retraite où personne ne pourra venir surprendre nos paroles...

Philomène avait cramponné sa main sèche au bras de Croasse. Sans plus d'explication, elle le traîna jusqu'à la porte de la palissade. Cette porte se trouvait fermée.

--Attendez! fit Croasse bouillonnant d'ardeur et d'audace, je vais sauter par-dessus la palissade, et quand je serai à l'intérieur je pourrai facilement vous ouvrir.

Déjà Croasse entreprenait l'escalade; quelques instants plus tard, il sautait dans l'enclos, et sans perdre une seconde se prépara à ouvrir à Philomène. A ce moment, il entendit derrière lui le bruit précipité de pas légers. Il se retourna et étouffa un cri de stupéfaction: une jeune fille accourait vers lui, cheveux épars, mains jointes, regard suppliant... une enfant adorablement belle dans sa terreur même.

--O monsieur, supplia-t-elle, qui que vous soyez, sauvez-moi! Emmenez-moi d'ici!...

--La petite chanteuse!... Violetta!... s'écria Croasse.

A cette voix, la jeune fille parut reconnaître soudain celui à qui elle s'adressait ef s'arrêta.

--Ah! murmura-t-elle avec accablement, ce n'est pas un sauveur! Ce n'est qu'un aide de Belgodère!...

Et deux larmes roulèrent sur ses joues pâlies.

--Violetta! Ici, répéta Croasse.

Croasse n'eut pas le temps d'en dire plus long! Sur le seuil de la maisonnette apparaissait à cet instant quelqu'un qu'il ne connaissait que trop bien: c'était Belgodère!...

Le bohémien faisait tournoyer un gourdin de cornouiller de respectable apparence. Croasse pâlit et, poussant un long gémissement, flageola, sur ses longues jambes.

La pauvre petite baissa la tête et se dirigea lentement vers la maisonnette dans laquelle elle disparut. Belgodère se retourna vers Croasse... Celui-ci, mettant à profit le court instant où il lui avait semblé que son terrible patron ne le regardait pas, s'était élancé pour franchir la palissade. Mais Belgodère le guettait du coin de l'oeil: au moment où l'infortuné Croasse allait enjamber la palissade, il fut saisi par le mollet et violemment ramené au sol.

Belgodère saisit rudement Croasse par le bras et gronda:

--Ah ça! que fais-tu ici?

--Maître, balbutia Croasse, mais... je vous cherchais!...

--Eh bien, puisque tu me cherchais, tu m'as trouvé. Arrive!... Marche, ou gare la trique!...

Quelques instants plus tard. Croasse, blême d'épouvante, entrait à son tour dans la maisonnette. Philomène, à travers les planches mal jointes, avait assisté à toute cette scène. Alors, saisie de crainte, elle s'était enfuie rapidement et, retrouvant soeur Mariange, lui racontait tout. Et, lorsque ce récit fut terminé, soeur Mariange tomba dans une profonde méditation. Sous ses dehors frustes, c'était une matoise habile à tout comprendre et surtout à tirer bon parti de ce quelle avait une fois compris.

--Écoutez, soeur Philomène, fit-elle, c'est très grave, ce que vous venez de me dire. Je crois que Mme de Beauvilliers prendrait des mesures terribles contre nous si elle savait que nous savons...

--Jésus! Vous m'effrayez!...

--Ce qui est sûr, c'est que, si vous parvenez à taire votre langue...

--Et qu'y gagnerai-je? s'écria Philomène.

--La vie assurée! Songez à cela, soeur Philomène.

Mariange se dirigea rapidement vers le vieux pavillon qu'elle avait elle-même désigné à Pardaillan et à Charles d'Angoulême. Mais ce fut en vain qu'elle y pénétra précipitamment. Le pavillon était vide.

XXVI

L'ENCLOS DU COUVENT

Lorsque le lamentable Croasse, tremblant de tous ses membres, fut entré dans la maisonnette, Belgodère qui le suivait, son terrible gourdin au poing, ferma la porte soigneusement et s'adressant à son piteux hercule que la frayeur rendait vacillant comme un homme ivre:

--Or ça, tu me cherchais, m'as-tu dit...

Croasse, qui louchait lamentablement sur la menaçante trique, bégayait éperdument, ne sachant à quel saint se vouer.

--Cornes du diable! fit Belgodère, peu patient de son naturel, es-tu mué en mouton moutonnant?... Tu bêles et ne réponds pas?... Faut-il te délier la-langue?

--Si je vous dis la vérité, vous ne frapperez pas? interrogea Croasse anxieusement.

--Cela dépendra de ce que tu me diras... Va!...

Croasse vit bien qu'il fallait se contenter de ces paroles, si peu encourageantes fussent-elles, et qu'il ne tirerait pas davantage de ce maître qu'il maudissait du fond de l'âme. La vue du solide gourdin au poing robuste du bohémien paralysait tous les efforts de son imagination. Si bien que, sur un geste d'impatience de son bourreau, il résolut tout uniment de dire la vérité toute nue sans s'inquiéter des suites qu'elle pourrait avoir pour ses nouveaux maîtres: le sire de Pardaillan et le duc d'Angoulême qu'il regrettait amèrement en ce moment, car ceux-là du moins ne lui pariaient pas la matraque au poing. Ce fut donc d'une voix mal assurée qu'il commença son récit:

--Voilà, maître... Votre disparition soudaine... nous a laissés, Picouic et moi, dans un cruel embarras... l'hôte de l'auberge de l'Espérance nous ayant mis dehors, nous ne savions que devenir!

--Cet animal a raison au fait, murmura Belgodère.

Notons ici que Croasse mentait effrontément, car on se souvient que Picouic et lui avaient bellement profité d'une absence du bohémien pour gagner la rue et se mettre en quête d'un maître, et que, ce maître, ils croyaient bien l'avoir trouvé en la personne du chevalier de Pardaillan.

Mais, si peu perspicace qu'il fût, Croasse avait fort judicieusement fait cette remarque que son ancien patron, s'il avait été au fait de cette désertion, aurait commencé par le rosser sans plus attendre, et il en avait conclu, non sans raison, que, s'il ne l'avait pas fait, c'est qu'il l'ignorait. Aussi, voyant que Belgodère ne relevait sa phrase par aucun argument frappant, respira-t-il plus librement et continua-t-il avec plus d'assurance:

--Nous avons erré plusieurs jours autour de l'auberge et, ne vous voyant pas revenir, pensant que pour des raisons... excellentes sans doute... vous aviez décidé de nous quitter... comme il nous fallait vivre quand même, nous nous sommes mis en quête d'un autre maître qui... en attendant votre retour... voulût bien nous donner le gîte et la pitance.

--Bref, dit Belgodère, vous m'avez abandonné... Et ce nouveau maître, comment se nomme-t-il?

Ici Croasse eut un instant la velléité de nommer Pardaillan, mais le désir légitime qu'il avait d'éblouir par sa nouvelle position fit qu'il donna la préférence au duc, dont le titre était autrement pompeux et imposant que celui, modeste, de chevalier. Aussi répondit-il avec orgueil, en se rengorgeant:

--C'est Mgr le duc d'Angoulême!...

Belgodère bondit, n'en pouvant croire ses oreilles.

--Peste! fit le bohémien qui réfléchissait profondément, mes compliments... Il est honorable pour moi d'être remplacé par un duc... un fils de roi...

Croasse, qui n'entendait pas malice, se gonflait démesurément et oubliait presque le gourdin, cependant, toujours aux mains du bohémien. Celui-ci, toujours ironique, reprenait:

--Tout cela ne me dit point comment et pourquoi je vous ai rencontré si inopinément, monsieur Croasse.

--Ah! voilà, dit monsieur Croasse. Il paraît que mon jeune maître--à ce que j'ai cru comprendre du moins par des bribes de conversations surprises de-ci de-là--, mon jeune maître est amoureux... d'une jeune fille qui a disparu soudainement.

--Est-ce possible!... fit Belgodère en serrant nerveusement son bâton.

--Or, il y a, paraît-il, dans ce couvent une bohémienne...

Belgodère tressaillit.

--Une bohémienne qui prédit l'avenir d'une façon miraculeuse... Mon jeune maître, monseigneur le duc, est venu ici pour la consulter, pensant qu'elle pourrait lui dire, peut-être, ce qu'est devenue la jeune fille... une noble demoiselle, belle comme le jour... dont il est amoureux.

--En sorte que c'est pour consulter cette bohémienne... que le duc d'Angoulême est venu ici? C'est très remarquable!... Mais vous? Comment vous ai-je trouvé devant cette palissade... que vous aviez escaladée?...

Croasse toussa légèrement.

--Moi? dit-il, j'avais été laissé dans le jardin... seul... et comme j'avais aperçu des figures... qui ne m'inspiraient aucune confiance... j'avais résolu de passer de ce côté-ci de la palissade... pour mieux surveiller ces figures suspectes...