Les Pardaillan — Tome 02 : L'épopée d'amour

Chapter 8

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--Pourquoi te tuerais-je? imbécile! Monseigneur te fait grâce. Et, non seulement il te fait grâce de la vie, mais encore il veut faire ta fortune.

--Ma fortune? balbutia Gillot.

--Oui, imbécile! A condition que tu lui obéisses pour lui faire oublier ta honteuse trahison.

--Ah! mon oncle, je m'en repens bien, je vous jure.

--Tant mieux, car, si tu es sincère, tu es en passe de devenir un homme riche.

On se souvient sans doute que l'avarice était le vice favori de maître Gillot, et que c'était même ce vice qui l'avait perdu.

--Parlez, mon digne oncle, dit-il d'une voix tremblante d'émotion. Je suis tout prêt à obéir. Qu'ordonne monseigneur?

--D'abord, de te guérir!

Et, soutenant son neveu par-dessous le bras, Gilles le conduisit dans sa chambre, le fit coucher dans son propre lit et commença à lui donner les soins les plus dévoués.

A peine fut-il dans le lit qu'une fièvre violente se déclara.

Gillot eut le délire pendant deux jours, c'est-à-dire qu'il passa ces deux jours à supplier son oncle de lui rendre ses oreilles.

Gilles, impatienté, finit par le menacer du bâillon. Au bout du sixième jour, la fièvre était tombée; au bout du dixième, les blessures étaient cicatrisées et Gillot pouvait se lever.

Le quinzième jour, Gillot put sortir.

Son premier soin fut de courir acheter un certain nombre de bonnets, capables de lui couvrir entièrement la tête, du front à la nuque.

Sur ce bonnet, il plaçait son chapeau ordinaire.

En se regardant dans un miroir, il trouva qu'il pouvait encore faire assez bonne figure.

Ce jour-là, Gillot eut avec son oncle une très longue conversation.

A la suite de cette conversation, il s'habilla de ses habits du dimanche, et Gilles lui dit:

--Va, maintenant, va, je te donne ma bénédiction...

--J'aimerais mieux quelques écus d'acompte, dit Gillot.

Gilles fit la grimace, mais s'exécuta.

--Réussiras-tu à entrer seulement? demanda-t-il d'un air offensant pour les capacités intellectuelles de son neveu.

--J'en réponds, dit Gillot: j'ai un moyen infaillible.

--Lequel?

--Mes oreilles!

Là-dessus, laissant son oncle abasourdi méditer cette réponse, le matois Gillot s'éloigna.

Nos lecteurs ont vu comment Gillot était entré à l'hôtel Montmorency. Il avait rencontré le vieux Pardaillan dans la loge du suisse. Et le routier l'avait emmené dans la chambre qu'il occupait.

Lorsqu'ils furent arrivés dans sa chambre, le routier s'assit à cheval sur une chaise à dossier de bois plein, allongea les jambes, plaça les coudes sur le dossier de la chaise et inspecta Gillot, qui prit une attitude digne, ferme et modeste.

--Ainsi, dit Pardaillan, tu peux nous rendre service?

--Je le crois, monsieur;

--Très bien, Gillot. Nous allons voir ce qu'on peut tirer de toi. Seulement, avant tout, il faut que je te dise une chose.

--Laquelle, monsieur?

--Si jamais je surprends chez toi la moindre velléité de trahison... Si je te surprends à écouter aux portes...

--Eh bien, monsieur?

--Eh bien, je te coupe la langue.»

Gillot demeura plus d'une minute suffoqué par cette perspective. Quoi? Après les oreilles, la langue!

--Mais enfin, monsieur, s'écria-t-il, quelle rage avez-vous de me vouloir ainsi découper vif?

--Que veux-tu? C'est ma manière, à moi. Il paraît que c'est aussi celle de ton oncle. Mais, pour en revenir à ta langue, sois assuré que, si jamais j'apprends que tu as raconté à qui que ce soit ce qui se passe ici, eh bien, je te la couperai!

Cette menace donna la chair de poule à Gillot, qui se demanda aussitôt s'il ne ferait pas mieux de s'en aller. Mais il réfléchit que la colère de l'oncle serait terrible. D'autre part, la récompense promise n'avait pas été sans lui inspirer quelque courage.

--Pendant qu'on me découpe, songeait-il, un peu plus, un peu moins... J'en serai quitte pour ne plus parler.

Seulement, Où s'arrêtera ce découpage? Car, enfin, si, après les oreilles, on me coupe la langue, il faudra bien un jour que mon nez y passe, et puis peut-être la tête...»

--Que penses-tu? demanda Pardaillan.

--Je pense, monsieur, à ce que je pourrais bien dire pour vous persuader de ma bonne foi. Pendant que j'ai encore une langue, je voudrais m'en servir pour vous jurer obéissance et fidélité...

--Voyons donc. Quel genre de services peux-tu nous rendre?

--Eh bien, monsieur, je n'ai pas été sans m'apercevoir qu'il existe quelque inimitié entre vous et monseigneur de Damville. Je crois que, si vous pouviez occire ce digne seigneur, vous n'hésiteriez guère. Et je puis vous affirmer que, si vous tombiez aux mains de mon ancien maître, au bout de cinq minutes, vous vous balanceriez dans le vide, une bonne corde au cou.

--Continue, Gillot. Sais-tu que tu parles bien?

--Merci, monsieur. Je suppose que vous soyez, tenu au courant des faits et gestes de monseigneur de Damville. Voilà, je pense, qui vous permettrait de vous défendre?

--Mais tu es vraiment moins bête que tu n'en as l'air!

--C'est-à-dire que mon petit plan vous convient?

--Oui, mais comment ferai-je pour savoir ce que veut entreprendre le maréchal, puisque tu ne peux plus rentrer à l'hôtel de Mesmes?

--C'est vrai que je n'y peux plus rentrer sous peine de mort. Car, monseigneur et mon oncle m'ont déclaré que je serais pendu si je reparaissais jamais en leur présence.

--Alors? Comment feras-tu?

--Monsieur, avez-vous jamais entendu dire que, ce que femme veut, Dieu le veut? Eh bien, il y a une femme, ou plutôt une jeune fille, à l'hôtel de Mesmes. Elle s'appelle Jeannette.

--Ah! ah! fit Pardaillan qui se rappela ce que le chevalier lui avait raconté.

--Or, continua Gillot, Jeannette m'aime et nous devons nous marier. Je peux lui faire faire tout ce que je voudrai. Et, comme c'est une fine mouche, elle saura, si je veux, tout ce qui se dit, se fait et se pense dans l'hôtel de Mesmes.

--Admirable!...

--Mon plan vous convient donc?

--Il me convient. Et que demandes-tu pour me servir ainsi?

--Je vous l'ai dit: de m'aider à me venger de mon oncle, qui m'a coupé les oreilles.

--Bon! je te promets de te livrer ce vieux Satan pieds et poings liés, et tu en feras ce que tu voudras. Voyons, que lui feras-tu?

--Monsieur, je lui rendrai la pareille!

--Bravo!... Et quand commenceras-tu à entrer en campagne?

--Dès le plus tôt...

--C'est bon. Maintenant, songe que, si je suis content de toi, non seulement tu seras vengé de ton avare d'oncle, mais encore tu auras des écus à n'en savoir que faire.

Gillot prit aussitôt un air de jubilation qui acheva de persuader entièrement le vieux routier.

C'est ainsi que le plus fin renard peut parfois se laisser prendre.

Il faut dire aussi que Gillot, matois et retors comme son oncle, avait admirablement joué son rôle. Quoi qu'il en soit, il fut installé dans l'hôtel Montmorency, qui abrita dès lors un traître.

Gillot ne perdit pas son temps.

Il passa le restant de la soirée et la journée du lendemain à étudier le plan de l'hôtel Montmorency.

Le surlendemain, il sortit après avoir dit à Pardaillan qu'il allait voir Jeannette et s'entendre avec elle. Le drôle se rendit à l'hôtel de Mesmes, en s'assurant tous les cent pas qu'il n'était pas suivi.

--Eh bien? lui demanda l'oncle Gilles.

--Eh bien, mon oncle, je suis dans la place S»

Gilles regarda son neveu avec une certaine admiration. Puis il alla chercher une feuille de papier, une plume, de l'encre, installa Gillot devant une table et lui dit:

--Explique...

Et Gillot expliqua. C'est-à-dire qu'il commença par tracer un plan de l'hôtel Montmorency qui, tout grossier qu'il était, n'en devait pas être moins précieux.

--Là, à gauche, mon oncle, voyez-vous, c'est un grand bâtiment pour les hommes d'armes et les chevaux.

--Combien d'hommes?

--Vingt-cinq, mon oncle, armés de bonnes arquebuses.

--Bon. Continue...

--Voyez, mon oncle, ce bâtiment est placé en arrière de la loge du suisse... en face la loge, ce carré que je dessine représente un autre bâtiment, pareil à celui des gens d'armes.

--Et que contient-il?

--Il sert de logis à une dizaine de gentilshommes dévoués au maréchal.

--Vingt-cinq et dix, cela fait trente-cinq hommes.

--Justement; mais ce n'est pas tout; et même cela n'est rien...

--Comment, il y aurait donc une autre garnison?

--Il y a M. le chevalier et son père... le coupeur de langues! dit Gillot en frémissant.

--Que veux-tu dire, imbécile?

--Rien, mon oncle, sinon que les deux damnés Pardaillan valent peut-être à eux seuls les vingt-cinq gens d'armes et les dix gentilshommes.

--C'est possible. Et où sont-ils logés, ces deux enragés?

--Attendez, mon oncle. Le deuxième étage du bâtiment aux gentilshommes est occupé par les laquais, au nombre d'une quinzaine. Bon. Maintenant, vous voyez que le bâtiment des écuries et gens d'armes et le bâtiment des gentilshommes sont séparés par ce carré qui représente une cour pavée. Au fond de ce carré, se dresse l'hôtel lui-même, c'est-à-dire l'habitation du maréchal. Vous voyez que ce logis ne touche pas aux deux autres constructions, en sorte que l'hôtel est complètement isolé. En arrière, il y a un jardin.

--Je vois. Parle-moi donc de ce logis isolé.

--C'est là, je vous dis, qu'habite le maréchal; c'est là, dans des appartements ayant vue sur le jardin, que logent les deux dames; c'est là, aussi, que sont logés les deux Pardaillan.

Le maréchal de Damville connaissait parfaitement l'hôtel de Montmorency. Le plan de Gillot ne devait donc pas lui servir; mais, ce plan indiquait comment étaient disposées les forces de l'hôtel, et cela pouvait lui être précieux.

L'oncle Gilles ne marchanda pas les éloges à son neveu, mais il ajouta:

--Il faut maintenant que nous soyons tenus au courant de ce qui se passe là-bas. Il faut donc que tu trouves le moyen de venir ici, tous les deux ou trois jours...

--Ce moyen est tout trouvé, dit paisiblement Gillot.

--Explique-moi cela!

--Dame! M. de Pardaillan croit que je viens ici pour vous espionner; oui, je lui ai fait croire cela!

Gilles répondit:

--Gillot, jamais plus je ne t'appellerai imbécile! Encore quelques efforts et tu auras conquis le fameux coffre qui, à ce que tu m'as assuré toi-même, t'avait tant ébloui.

Gillot quitta donc l'hôtel de Mesmes, radieux et convaincu que sa fortune était faite.

--Que vais-je bien raconter au Pardaillan? réfléchit-il, chemin faisant.

Il eut soudain un tressaillement.

--Mais, s'écria-t-il en lui-même, puisque je vais avoir un trésor pour dire ce qui se passe à l'hôtel de Montmorency, pourquoi n'en aurais-je pas un autre, en racontant ce qui se passe à l'hôtel de Mesmes?

Trahir des deux côtés, c'était recevoir des deux mains; et il résolut de trahir son oncle auprès de Pardaillan, comme il trahissait Pardaillan auprès de son oncle.

Gillot résolut de faire double fortune.

Aussi, lorsqu'il rentra à l'hôtel de Montmorency, s'empressa-t-il de dire à Pardaillan:

--Ah! monsieur, j'en ai de belles à vous raconter. Je viens de voir Jeannette, et je suis sûr que je vais vous intéresser.

«Décidément, songea Pardaillan, j'ai fait là une précieuse acquisition!»

IX

PANIGAROLA

Pendant toute cette période, le révérend Panigarola, qui s'était naguère signalé par la violence de ses attaques contre les huguenots, ne parut pas en chaire.

Il avait même renoncé à ses sinistres fonctions de «crieur des morts».

A quoi songeait-il? Que méditait-il?...

Deux jours après les funérailles royales qui furent faites à Jeanne d'Albret, vers la tombée de la nuit, une litière, de bourgeoise apparence, s'arrêta devant le couvent des Barrés.

Deux femmes en descendirent et entrèrent dans le parloir. Elles étaient voilées de noir.

Le frère portier leur ayant demandé ce qu'elles voulaient, la plus jeune répondit qu'elles désiraient parler à l'abbé lui-même.

Le moine ayant, répondu, en levant les bras au ciel, qu'on ne parlait pas ainsi au révérendissime abbé du couvent, la plus vieille, ou, du moins, celle qui paraissait telle, tira une lettre de son sein et la remit au portier.

--Portez cela à M. l'abbé, dit-elle... Et hâtez-vous, si vous ne voulez être châtié.

Cette femme parla d'un tel ton d'autorité que le moine, abasourdi, se hâta d'obéir. Il paraît que la visiteuse était femme de qualité, car, à peine l'abbé eut-il parcouru la lettre qu'il pâlit, se troubla et s'empressa de courir au parloir.

Que devint la stupéfaction du digne frère portier lorsqu'il vit son abbé s'incliner avec humilité devant la femme voilée de noir!

Et cette stupéfaction elle-même devint presque du scandale lorsque l'abbé, après quelques mots prononcés à voix basse, introduisit la femme dans le couvent et la guida à travers les longs couloirs déserts.

La plus jeune était demeurée au parloir.

L'abbé, suivi de la dame voilée, s'arrêta enfin devant une cellule.

Et cette cellule, c'était celle du révérend Panigarola. Les portes des cellules étaient toujours ouvertes.

--C'est là!» murmura l'abbé qui, aussitôt, se retira.

La femme entra.

Panigarola, en l'apercevant, se redressa soudain.

La femme laissa alors tomber son voile.

--La reine! murmura le moine.

En effet, c'était Catherine de Médicis!

--Bonjour, mon pauvre marquis, dit la reine en souriant. Il faut donc que ce soit moi qui vienne vous trouver au fond de ce hideux monastère. Sans compter que, pour y entrer, j'ai été obligée de me montrer à votre abbé, en sorte que, dans dix minutes, toute la communauté saura que la mère du roi est ici...

--Rassurez-vous, madame, dit Panigarola, le vénérable abbé est incapable de trahir un incognito de cette importance. Mais il y avait un moyen bien simple de vous éviter toute inquiétude en me faisant appeler. Je me fusse rendu au Louvre au premier ordre de la reine.

--Est-ce bien sûr?

--Par devoir, un homme de Dieu ne ment pas.

--Oui, mais j'ai connu un certain marquis de Pani-Garola qui n'en faisait qu'à sa tête.

--L'homme dont vous parlez est mort, madame.

Panigarola se redressa. Sa figure ravagée apparut blafarde et dure, avec un caractère d'étrange grandeur; dans les plis de sa robe blanche et noire, il se pétrifia comme une statue.

Catherine regarda autour d'elle, comme pour chercher un siège.

Panigarola, sans hâte, avança l'unique escabeau de la cellule.

--Non, fit Catherine en riant, ce serait trop dur; je n'ai pas encore fait de voeux, moi!

Et elle s'assit au bord du lit du moine.

--Asseyez-vous, marquis, reprit la reine, en désignant à son tour l'escabeau.

Panigarola refusa d'un signe de tête qui indiquait son respect des hiérarchies et de l'étiquette.

--Marquis, reprit la reine, convenons d'une chose, C'est qu'en ce moment je ne suis pas la reine, mais seulement une amie... une véritable et sincère amie... Mais comme vous avez donc changé, mon pauvre Pani! Est-ce bien vous que je revois si pâle, si amaigri, presque décharné?... Peut-être y a-t-il des remèdes au mal qui vous ronge...

Tandis que Catherine s'exprimait ainsi avec une sorte d'enjouement, le moine avait accentué la raideur de son maintien.

Il avait à demi ramené son capuchon, qui retombait presque sur les yeux.

En sorte qu'on ne voyait plus rien de lui que le bas de son visage émacié, une bouche sans sourire.

--Madame, dit-il d'une voix grave, vous me demandez de la franchise. En voici. Lorsque je suis arrivé à la cour de France, vous vous êtes figurée que j'étais un émissaire des républiques italiennes et que je venais conspirer avec le maréchal de Montmorency. Vous avez supposé que j'étais porteur de redoutables secrets. Alors, pour m'arracher ces secrets, vous avez lancé sur moi une de vos espionnes. Cette femme n'a pas tardé à se convaincre que je ne songeais guère à conspirer. Dès lors, vous fûtes rassurée, et Votre Majesté daigna même, alors, me faire des offres que je fus obligé de décliner. Vous me proposiez en effet de devenir un homme de parti, alors que jeune, débordant de vie et de passion, je ne songeais qu'à aimer la vie dans toutes ses manifestations. Malgré mon refus, Votre Majesté voulut bien m'honorer en effet de son amitié... peut-être espériez-vous qu'un jour viendrait où, quelque grande catastrophe ayant fait dévier ma vie, je serais entre vos mains un instrument de politique plus complaisant... Daigne Votre Majesté ne pas s'offenser de la violence de ma franchise...

--Mais je ne me fâche pas, mio caro, dit Catherine en accentuant son sourire. Je me demande seulement comment vous avez su que j'avais soupçonné en vous un espion des princes italiens?

--De la façon la plus naturelle, madame: la femme que vous aviez lancée sur moi est tombée malade.

--Des suites de ses couches, je le sais... car vous êtes père, mon cher marquis.

Un effrayant sanglot râla dans la gorge du moine.

--C'est vrai, continua-t-il. Cette femme devint mère... Une nuit, elle m'avait volé mes papiers pour vous les remettre. C'est ainsi que j'appris qu'elle était une de vos créatures... Lorsqu'elle devint mère et qu'elle fut malade, dans son délire, elle m'instruisit de ce que vous aviez médité contre moi. Ce fut alors que je lui fis écrire cette lettre où elle s'accusait elle-même d'avoir tué son fils. Et moi, pour me venger, sachant l'usage que vous en feriez, je vous remis cette lettre.

--Ah! ah! vous aviez donc pensé que je ferais juger Alice et que le bourreau serait chargé de votre vengeance!...

--Non, madame; je vous avais observée, je vous connaissais... C'est vous dire que je vous savais incapable d'un acte aussi peu profitable que de tuer une femme, d'un seul coup. Je pensais qu'armée de cette lettre vous obligeriez cette femme à devenir votre esclave; je pensais qu'un jour viendrait où elle aimerait; je pensais que vous n'auriez pas la générosité de couvrir son passé; je pensais que, ce jour-là, elle souffrirait ce que j'avais souffert, et que je serais vengé... Vous m'avez demandé de la franchise, madame...

--Oui. En voilà, et de la vraie! Mais, je ne vous en veux pas, au contraire! Vous êtes un homme supérieur, marquis!

--Ah! madame, s'écria le moine avec un sombre accent de désespoir, bénie serait la minute où, pour vous avoir offensée, vous me livreriez au bourreau! Car, je serais alors délivré de cette existence que je n'ai pas le courage de terminer! Quant à tirer parti de moi... regardez-moi, je ne suis plus qu'une loque humaine... J'ai eu un moment l'espoir qu'à force de tourmenter mon cerveau j'en arriverais à croire en Dieu...

--Et vous ne croyez pas?

--Non, madame.

--Je vous plains, dit Catherine.

--J'ai fait ce que j'ai pu; mes prédications furieuses contre les hérétiques, l'audace de mes attaques contre le roi, votre fils, avaient fini par m'exalter... mais je suis retombé dans mon néant...

--Pourquoi? demanda vivement la reine.

--Parce que j'ai rencontré cette femme; parce que l'amour que j'avais cru étouffé s'est réveillé plus violent que jadis!...

Les yeux de Catherine lancèrent un éclair.

«Je le tiens!» songea-t-elle.

Il y eut quelques minutes de long silence, pendant lesquelles Catherine se garda de faire le moindre geste.

Ce fut le moine qui revint le premier. Il fixa sur la reine un regard interrogateur.

--Vous voulez savoir ce que je suis venue faire ici? demanda Catherine.

--J'ai le devoir d'écouter Votre Majesté, mais non le droit de l'interroger.

--Eh bien, je vais donc faire comme si vous m'aviez interrogée et vais répondre à la question que je lis dans vos yeux. Rassurez-vous, je ne viens pas vous demander d'être mon confesseur...

Le moine avait repris son attitude de statue. Rien ne paraissait frémir ou vivre en lui.

--C'est un cas de conscience que je veux vous exposer. Je pense que vous êtes, comme moi, intéressé à sa solution. Dites-moi, marquis, ne pensez-vous pas que vous êtes assez vengé, et qu'Alice a assez souffert?

Cette fois, les paupières baissées du moine se relevèrent lentement et son regard se fixa sur la reine, avec épouvante.

--Vous me parliez d'une lettre, reprit-elle, de cette lettre qu'elle a écrite sous votre dictée et que vous m'avez remise; je vais vous dire, marquis. Cette lettre, je veux la rendre à la malheureuse. Moi, je trouve que c'est assez. Et vous?

--Je suis de l'avis de Votre Majesté, dit Panigarola d'une voix morne.

«Ah! ah! songea la reine. Joue-t-il au plus rusé?... Non, par la Madone, il n'est que trop sincère!»

Et elle ajouta:

--Je suis heureuse de ce que vous me dites là, car la lettre... eh bien, je l'ai déjà rendue à Alice.

Panigarola dit d'une voix paisible--trop paisible pour l'oreille exercée de Catherine:

--En sorte que la voilà libre? Je veux dire: délivrée de vous, madame.

--Et de vous, mon révérend père.

--Je ne l'ai jamais menacée.

--Allons, marquis, vous êtes encore un enfant. Faut-il vous dire que j'ai assisté à la scène de la confession d'Alice dans Saint-Germain-l'Auxerrois? A l'entrevue que vous avez eue avec elle, chez elle? J'ai tout vu, tout entendu, sinon par mes yeux et mes oreilles, du moins par des yeux et des oreilles qui m'appartiennent. Je sais que vous aimez Alice. Je sais que vous avez ravalé votre noble élégance au hideux métier de crieur des trépassés pour pouvoir, la nuit, aller rôder et sangloter autour de sa maison. Vous l'adorez encore, vous dis-je.

--Vous ai-je dit que je ne l'aimais pas? fit le moine.

Et cette fois la statue parut s'animer.

--Je l'aime! continua-t-il. Et j'éprouve une joie affreuse à dire tout haut ce que je me répète tout bas dans le silence de mes nuits sans sommeil. Oui, ma pensée a sombré dans un océan de désespoir et, lorsque, éperdu, je lève les yeux au ciel, je n'y découvre pas l'étoile qui pourrait me ramener à l'apaisement. Dieu, espoir suprême! je t'ai cherché: tu n'es que néant... En moi, madame, il ne reste plus rien; je suis une ombre, moins qu'une ombre... Et pourtant, lorsque j'entre dans les obscures profondeurs de ma conscience, parfois, dans la nuit de mon deuil, je vois luire l'aube incertaine d'un sentiment nouveau...

--Quel est donc ce sentiment? demanda Catherine étonnée.

--La pitié, répondit le moine. Ah! madame, je sais que je vous parle en ce moment une langue ignorée de vous, inconnue des hommes de ce temps... Et pourtant il m'arrive de me dire que la pitié sauvera le monde.

--Folie! murmura Catherine. Rêves insensés d'un esprit aux abois! Allons, je n'ai rien à faire ici.

Le moine entendit ou n'entendit pas. Mais il continua:

--Voilà ce que parfois je songe, Majesté... Alors je sens mes douleurs s'apaiser. Alors je renonce à rôder autour de la femme que j'aime. Alors je m'enferme dans cette cellule, et c'est de la pitié qui s'élève de mon coeur vers cette malheureuse qui me fit souffrir, mais qui souffre plus que moi peut-être...

--Vous êtes de bonne composition, marquis..., dit Catherine en se levant.

Panigarola s'inclina lentement comme s'il n'eût eu; plus rien à dire.

La reine fit deux pas vers la porte.

Tout à coup une idée soudaine la fit s'arrêter court.

Elle se retourna à demi vers le moine, courbé dans une attitude où il y avait plus de politesse pour la femme que de respect pour la reine.

--Je vous félicite, dit-elle sans ironie apparente. Alice sera donc heureuse, puisque la voilà délivrée de vous, délivrée de moi et qu'elle partagera ce divin bonheur avec l'homme qu'elle aime.

--L'homme qu'elle aime! murmura Panigarola livide.

--Eh! oui: monsieur le comte de Marillac, ami fidèle du roi de Navarre. Ce digne huguenot épousera son Alice dès que les noces du Béarnais seront accomplies, il l'emmènera là-bas dans son pays et, comme la paix régnera dans le royaume, rien ne viendra troubler le parfait bonheur des jeunes époux.

Ce que Panigarola souffrit dans cet instant, lui seul eût pu le dire. L'infernale Catherine venait d'un seul mot de réveiller en lui tous les démons de la jalousie. Marillac!... Il avait fini par l'oublier! A force de s'hypnotiser dans la pensée d'Alice, à force de supputer ce qu'elle avait dû souffrir, oui, il avait eu pitié d'elle...

Des rêves de pardon l'avaient hanté, aussi.

Qui savait si, un jour, il ne conduirait pas auprès d'Alice le petit Jacques Clément?

--Vous avez assez payé votre crime, lui dirait-il, embrassez votre enfant!