Les Pardaillan — Tome 02 : L'épopée d'amour
Chapter 9
Dans ces rêves heurtés, dans cette sombre recherche de l'apaisement, le comte de Marillac n'existait plus.
Un mot de Catherine de Médicis le fit revivre dans l'esprit du moine.
La passion devait être la plus forte! S'il pardonnait à l'amante malheureuse, il ne pardonnait pas au rival heureux!
Peut-être à ce moment haïssait-il Marillac autant qu'il aimait Alice.
--L'homme qu'elle aime! avait répété Panigarola.
--Vous avez pitié de celui-là aussi? dit Catherine. Je vous jure que lui n'aurait pas pitié de vous.»
Et, brusquement, le moine comprit qu'il voulait tuer Marillac.
Il comprit le sens de ce qu'il appelait sa pitié: Alice ne devait être à personne! Et Marillac devait disparaître!
--Que la femme vive! gronda-t-il. Qu'elle vive en paix, autant, que la paix peut descendre en elle! Mais l'homme!... ah! l'homme! C'est autre chose!...
--Allons donc! dit Catherine. Que pouvez-vous contre lui?
--Rien! fit le moine, qui grinça des dents. Mais vous pouvez tout, vous!
--C'est vrai. Mais que m'importe? Que Marillac épouse Alice de Lux, qu'ils s'aiment, qu'ils s'adorent, qu'ils s'en aillent, enfin, qu'est-ce que tout cela peut me faire?...
--Qu'êtes-vous venue faire ici? éclata le moine. Vous êtes la reine! Je dis la reine la plus puissante de la chrétienté! Les instructions que j'ai reçues de Rome vous indiquent comme la maîtresse absolue des destinées catholiques! Reine, je vous ai parlé sans respect; chef des catholiques, je vous ai crié que je n'ai ni foi ni croyance! Et vous ne me faites pas saisir pour me jeter en quelque cachot, pour offrir ma mort en exemple aux hérétiques! Pourquoi m'écoutez-vous avec tant de mansuétude?... Madame, vous avez besoin de moi pour assouvir une vengeance que j'ignore, pour servir de ténébreux projets! Eh bien, soit. Je me donne à vous!
--Enfin, je vous retrouve! dit gravement Catherine. Tout ce que vous avez dit, je l'oublie. Je suis venue vous trouver parce que j'ai besoin de vous. Et je comptais sur votre aide parce que je connaissais votre haine pour Marillac.
--Parlez donc! Parlez, madame! Délivrez-moi de cette jalousie, et prenez mon âme!
--Je la prends! dit Catherine avec un calme étrange.
Panigarola avait enfoncé ses mains sous sa robe et ensanglantait ses ongles sur sa poitrine.
Pitié, amour, douleur, tout disparaissait de lui.
Il était seulement l'homme qui hait.
Catherine, sûre désormais d'avoir conquis le moine, reprit avec une simplicité d'accent qui eût pu paraître plus terrible que les cris d'angoisse du moine:
--En somme, que voulez-vous? Qu'Alice ne soit pas la femme du seul homme qu'elle ait jamais aimé? Vous voulez tuer cet homme? Et vous voulez aussi qu'Alice ne sache pas que le meurtrier c'est vous? Car vous aimez, car vous espérez encore! Eh bien, tout cela est facile si vous me donnez en échange l'aide que je suis venue vous demander.
--Je suis prêt, dit Panigarola dans un souffle.
--Écoutez. Par votre éloquence emportée et sauvage, vous êtes devenu l'homme qui peut bouleverser Paris. Pourquoi, tout à coup, avez-vous gardé le silence? C'est votre affaire. Mais, maintenant, je vous dis: remontez dans la chaire, parcourez les églises de Paris, parlez, parlez encore comme vous parliez...
--Que m'importent les prédications, maintenant!
--Insensé! Oubliez-vous que Marillac est huguenot?
Panigarola poussa un effroyable soupir.
--La paix est faite, reprit Catherine avec un livide sourire. Et j'espère qu'elle sera maintenue. Mais il y a parmi ces huguenots une centaine de mauvaises têtes que jamais je ne pourrai réduire à la raison. Il s'agit de les faire disparaître. M'entendez-vous? Un procès est impossible. Le procès de cent huguenots serait le signal de nouvelles guerres. Mais, si le peuple, dans un jour de colère, tue ces hommes, s'ils disparaissent dans une tourmente, et que le roi désavoue ces meurtres, que je les désavoue aussi, la paix est à jamais consolidée. Or, que faut-il pour cela? Surexciter les passions, mettons les superstitions du peuple, ouvrir la cage de ce fauve, lui montrer ses victimes!... Pour cela, il faut votre terrible éloquence!...
Le moine ne répondit pas tout de suite.
Une fièvre l'exaltait. Avec sa brûlante imagination, il se voyait décrétant la mort des huguenots.
Et c'était un rêve étrange, d'une tragique ampleur, que de décréter la mort, de traverser la ville comme un météore dévastateur, de faire naître sous ses pas les incendies, de marcher dans des fleuves de sang, et d'arriver enfin à Alice en lui disant:
--Voyez! Paris brûle! Paris meurt! Pour tuer Marillac, j'ai égorgé Paris!...»
Panigarola presque délirant, l'oeil en feu, le visage bouleversé, effroyable à voir, saisit la main de Catherine.
--Demain, madame, je prêcherai dans Saint-Germain-l'Auxerrois.
--Ne vous inquiétez donc plus du reste! dit-elle rapidement. Et même, tenez, marquis... je vous réponds que des miracles vont s'accomplir, et, que le premier de ces miracles, c'est que vous serez aimé!
--Moi! rugit-il avec un accent de désespoir indescriptible.
--Vous!... Aimé d'Alice!... Je la connais!... Elle méprise vos larmes; couvert de sang et d'horreur, vous lui apparaîtrez comme un dieu!... Nous, nous serons prêts...
--Comment?
--Les maisons des cent condamnés seront marquées une nuit. Au matin, ces maisons brûleront. Et leurs habitants...
--Vous savez où il habite, lui?
--Soyez donc tranquille! Sa maison sera la première brûlée, puisqu'il faut que Coligny soit le premier tué! Tout est prévu, tout est prêt; le jour est fixé...
--Quel jour?
--Le dimanche 24 août, jour consacré à saint Barthélémy.
--Allez en paix, madame, dit le moine. Moi, je vais méditer sur ce que je vais dire au peuple de Paris!
En parlant ainsi, Panigarola, écumant, donnait réellement une impression de hideur et de force qui se déchaîne. Catherine de Médicis comprit qu'il était inutile de le pousser plus loin. Elle se retira, dit quelques mots à l'abbé qui l'attendait dans le couloir, rejoignit au parloir la femme qui l'avait accompagnée et monta avec elle dans sa litière.
La jeune femme qui avait accompagné Catherine dans cette expédition demeurait silencieuse.
--Eh bien, fit tout à coup la reine avec une sorte de gaieté qui eût pu paraître macabre, tu ne me demandes pas ce qu'il a dit?
La jeune femme laissa retomber son voile, et la pâle figure d'Alice de Lux apparut.
--Madame, murmura-t-elle, comment oserais-je interroger Votre Majesté?
--Bah! Bah! Je te le permets... Tu n'oses pas?... Eh bien! je vais faire comme si tu m'avais interrogée... Il te pardonne!
Alice de Lux eut un frémissement.
--Madame...
--Ah! oui, la lettre! C'est cela, n'est-ce pas?... Eh bien! je la lui ai remise... Et il veut te la rendre lui-même... Et ce n'est pas tout!... Il veut que tu sois heureuse, jusqu'au bout: tu reverras ton enfant. Alice, et tu pourras l'emmener.
Alice pâlit affreusement.
--Ah! mon Dieu, continua la reine, je n'y pensais plus!... Il ne faut pas que le comte sache l'existence de cet enfant... Eh bien, tu en seras quitte pour ne pas l'emmener...
Pendant que Catherine, habile tourmenteuse s'il en fût, continuait sa route, le moine, à travers les couloirs et les escaliers du couvent, se dirigeait vers les jardins.
Panigarola marcha machinalement vers un coin où il y avait un banc de pierre et où il se promenait d'habitude.
Il s'assit sur le banc et laissa tomber sa tête dans une de ses mains.
A ce moment, il faisait presque nuit. Panigarola vit tout à coup quelqu'un qui s'asseyait près de lui. Ce quelqu'un, c'était l'abbé du couvent des Carmes, personnage considérable, jouissant d'une haute influence et considéré comme un saint.
--Vous travaillez, mon frère? demanda l'abbé... Restez assis... Ne vous levez pas.
--Monseigneur, dit Panigarola en cédant au geste bienveillant de l'abbé, je travaillais en effet... je prépare un sermon...
--C'est tout ce que je voulais savoir... Continuez, continuez, mon digne frère... moi je vais prévenir les curés et leurs vicaires qu'ils aient à venir vous entendre demain à Saint-Germain-l'Auxerrois... en même temps, j'écris à Rome que les temps sont proches... Laissez-moi vous faire une recommandation, mon frère.
--Je l'accueillerai avec reconnaissance, monseigneur.
--Que votre sermon de demain soit clair! Vous n'aurez pas vos auditeurs mondains ordinaires; l'église sera remplie de prêtres; or, vous connaissez le peu d'intelligence de nos curés; il s'agit donc de leur remontrer nettement leur devoir. En un mot, mon cher fils, songez que vous leur portez un mot d'ordre.
--Votre Révérence peut se rassurer, dit Panigarola. Je ferai de mon mieux.
--Si cela est vrai, dit l'abbé en se levant, de grandes choses s'accompliront. Mon fils, recevez ma bénédiction...
Panigarola se courba sous le geste.
Quand il se redressa, il vit l'abbé qui s'en allait.
Alors, il se dirigea vers cette partie du couvent où se trouvaient logés un certain nombre d'employés laïques, et qui était séparée du monastère proprement dit par un mur percé d'une porte. Le moine franchit cette porte, traversa une cour, entra dans un bâtiment isolé et pénétra enfin dans une chambrette où dormait un enfant.
Panigarola n'alluma pas de flambeau.
Il se pencha sur le petit lit et, longuement, contempla l'enfant, comme s'il eût vu clair dans la nuit.
Et qui se fût trouvé près de lui l'eût entendu murmurer dans un sanglot:
--O mon fils!... Si, du moins, elle t'aimait!... Si tu pouvais me faire reconquérir ta mère!...
Le lendemain soir, le révérend Panigarola prêcha dans Saint-Germain-l'Auxerrois.
L'archevêque de Paris assista à ce sermon. Les évêques Vigor et Sorbin de Sainte-Foi, prédicateur ordinaire du roi, le chanoine Villemur à la tête du chapitre de son église, les curés, doyens et vicaires de toutes les paroisses près de trois mille prêtres emplissaient la vaste nef. Les portes étaient fermées Une vingtaine de laïques furent seuls admis. En outre, un certain nombre de capitaines des milices bourgeoises, des centainiers, et même quelques simples dizainiers se massèrent à l'intérieur, près des portes, et purent entendre le sermon.
Le discours du révérend fut entendu dans le plus grand silence.
Seulement, quand ce fut fini, un frémissement terrible parcourut cette assemblée, surtout parmi les curés.
Puis, tout ce monde s'écoula.
Alors une femme, qui, cachée dans une des loges, avait tout vu, tout entendu, se leva à son tour et sortit. A la porte, elle retrouva quelques gentilshommes qui escortèrent sa litière jusqu'à l'hôtel de la reine.
En effet, c'était Catherine.
Et Catherine, au moment où le sermon se finissait, s'était penchée; son regard, chargé d'une haine avide, s'était appesanti sur le duc de Guise, et elle avait murmuré:
«Messieurs de Lorraine, exterminez-moi les huguenots!... Ce sera bien étonnant si, dans la bagarre, quelques bonnes arquebuses huguenotes ou autres ne me débarrassent de vous en même temps! Quant au roi, ajouta-t-elle avec un sourire, il n'est pas besoin de le tuer: il meurt. O mon Henri, tu régneras!»
Dès le lendemain de cette mémorable soirée, de furieuses prédications éclatèrent à la fois dans toutes les églises de Paris. Et, à la suite de chacun de ces prêches, le peuple se répandait dans les rues avec des menaces et des imprécations contre les réformés.
X
OU TOUT LE MONDE SE TROUVE HEUREUX
Le moment est venu où, semblable au voyageur qui monte une côte fort rude et très hérissée d'aspérités, nous devons prier le lecteur de souffler un instant avec nous et d'examiner de haut l'ensemble de la position.
Catherine de Médicis est la véritable protagoniste d'un gigantesque drame. La reine, par une lente manoeuvre, se trouve à la veille d'un double événement qui doit, d'après elle, se présenter dans le même instant. En effet, l'extermination des huguenots ne doit-elle pas être, du même coup, la mort de son fils Déodat?
Catherine redoutait les huguenots qui étaient capables de soutenir les prétentions qu'elle supposait à Henri de Béarn.
Elle redoutait les Guise, qu'elle supposait aussi férus d'un amour sans borne pour la puissance royale.
Elle redoutait le comte de Marillac, enfant d'une faute qui, si elle était découverte, ferait d'elle la risée de la cour.
Faire massacrer les huguenots par les Guise, et les Guise par les huguenots, assurer la disparition du comte son fils, telle dut être sa pensée conductrice.
Le résultat de la victoire était de placer le duc d'Anjou sur le trône, dès la mort escomptée de Charles IX, et de gouverner en souveraine maîtresse sous le nom de son fils préféré.
Toute cette laborieuse combinaison était sur le point d'aboutir: par Alice et Panigarola, elle tenait Marillac; Charles IX, épouvanté et tremblant, persuadé que les huguenots conspiraient sa mort, devenait un instrument docile; les Guise étaient prêts à se ruer dans Paris, le fer et la torche à la main.
Catherine était donc plus paisible, plus heureuse que nous ne l'avons jamais vue.
Si nous passons de la reine au comte de Marillac, de la mère au fils, nous voyons que Déodat vient de recevoir le double coup d'un bonheur imprévu.
Le pauvre jeune homme s'imagine avoir enfin touché le coeur de sa mère, et Catherine l'amuse par la fantasmagorie de sa maternité à demi avouée.
De plus, le comte a retrouvé toute sa sérénité d'amour pour Alice.
Les soupçons vagues, imprécis qu'il a pu concevoir, se sont évanouis sous le souffle de Catherine. Il n'a pas cessé un moment d'adorer Alice de Lux; mais, maintenant, il est sûr d'elle...
L'époque de son mariage approche.
Un grand chagrin, pourtant, a traversé cette félicité: Jeanne d'Albret est morte!...
C'est-à-dire tout ce que le comte a vénéré jusque-là! Mais ce chagrin lui-même s'efface lorsque Déodat songe qu'il a retrouvé une mère et une fiancée...
Encore un qui est heureux!...
Quant à Alice de Lux, la mort de Jeanne d'Albret lui a ôté le plus cruel de ses soucis. Seule, la reine de Navarre eût eu intérêt à la séparer du comte. Seule, elle pouvait et devait la dénoncer... La reine morte, Alice a respiré.
Catherine de Médicis lui a promis la suprême récompense de ses services.
Elle épousera le comte de Marillac!...
Une encore qui se persuade qu'après tant d'orages, elle est enfin arrivée au port d'un bonheur si durement conquis!...
Charles IX attend sans impatience le grand événement que lui a promis sa mère. Il ne sait pas au juste ce qui doit se passer. Il sait qu'il n'y aura plus de tracas, plus d'ennuis, plus de guerres; il pourra courir les bois, chasser le cerf et le sanglier, sans se demander à chaque instant si l'un des chasseurs qui l'accompagnent ne va pas le tuer; il pourra étudier de nouveaux airs sur le cor; enfin, vivre à sa guise.
Dès lors, pense-t-il, les crises effrayantes qui, à la moindre émotion, le jettent dans des délires tantôt furieux, tantôt désespérés, ces crises ne se renouvelleront plus. Il régnera sans conteste, c'est-à-dire qu'il emploiera aux commodités de sa vie tout ce qu'un peuple entier peut produire de richesse, de génie, de science et d'art.
Il pourra librement, vêtu en bourgeois, parcourir sa bonne ville, s'arrêter parfois dans quelque guinguette, et finir toutes ses excursions chez Marie Touchet qu'il aime sans passion, mais avec une tendresse profonde. Voilà ce que rêve cet enfant de vingt ans; pour le reste, il a ses conseillers, ses parlements, ses chanceliers et ses ministres qui s'occuperont de l'administration de son royaume.
Il a bonne mine, c'est-à-dire qu'au lieu d'être livide, comme à son ordinaire, il est simplement pâle.
Il semble même qu'il y ait une sorte de fierté dans ses yeux, une fierté qui étonne ses courtisans, inquiète Guise, et fait rêver Catherine.
C'est qu'il s'est passé une chose que toute la cour ignore:
Marie Touchet a accouché d'un beau garçon bien râblé, solide, criard, plein de vie; Charles IX est père!... Un nouveau petit Valois est au monde; et le roi songe quel titre il pourra bien lui conférer.
Il veut s'occuper de ce fils... et, pour cela, il faut que l'ère paisible prédite par sa mère se réalise enfin.
Jetons aussi un coup d'oeil dans le logis de Marie Touchet.
Maris Touchet, c'est la fille du peuple, avec toutes ses exquises délicatesses. Si nous pénétrons chez elle, nous la trouvons penchée sur le berceau de son fils; car, depuis quelques jours, elle est relevée de ses couches, et désormais elle ne vit plus que pour cet enfant.
Quel calme dans ce logis! quelle propreté!... Quelle modestie aussi!... modestie charmante qui ne va pas sans coquetterie. Dans la chambre à coucher aux meubles de noyer ciré, toute claire, voici le berceau où dort le duc d'Angoulême. Au-dessus du berceau, un beau portrait de Charles IX en bourgeois. Le roi sourit dans son cadre. Et Marie lui sourit lorsque parfois son regard se lève de l'enfant jusqu'au père.
Passons maintenant à des personnages plus actifs.
Panigarola, dans son couvent, médite la destruction des huguenots et la mort de son rival Marillac. Étrange physionomie que celle de ce moine incroyant poussé à la haine par l'amour, devenu à son insu le redoutable instrument que manie la sainte Inquisition!
Le duc de Guise s'apprête pour la suprême conquête. Son plan est d'une effrayante simplicité: le roi paraît résister au mouvement de foi apostolique et romaine qui veut sauver l'Eglise en exterminant la réformation. Or, ce mouvement doit aboutir à quelque bataille géante dans les rues de Paris.
Alors, lui. Guise, accusera formellement Charles IX de connivence avec les huguenots; il se fera nommer capitaine général de l'armée catholique, et, lorsque le massacre sera commencé, lorsque Paris brûlera, lorsque les ruisseaux des rues seront transformés en fleuves de sang, lorsque le peuple sera déchaîné, il marchera sur le Louvre; le roi impopulaire, le roi des huguenots sera déposé; Tavannes, le maréchal, est avec lui; Damville lui garantit trois mille cavaliers qui sont en route, quatre mille arquebuses; Guitalens, gouverneur de la Bastille, prépare son oubliette la plus sûre pour y enfermer Charles IX... et, lorsque le roi voudra se défendre, lorsqu'il appellera ses gardes, c'est Cosseins, son propre capitaine, qui l'arrêtera!...
Alors Guise arrêtera le carnage: il aura ainsi du même coup l'amour des catholiques qu'il aura déchaînés, et des huguenots qu'il aura sauvés.
Et, comme la France ne peut pas vivre sans roi, comme son oncle, le cardinal de Lorraine, a établi nettement la généalogie qui le fait descendre de Charlemagne, Henri de Guise sera roi!...
Le maréchal de Damville, lui aussi, prépare son coup.
Du fond de son gouvernement, il fait venir des troupes nombreuses: près de sept mille hommes qu'il a offerts à Guise pour l'aider à déposer Charles IX. Et, par un miracle de ruse, c'est à la prière même du roi que ces troupes se sont mises en route.
Si Guise est tué, Damville cherchera audacieusement à se substituer à lui, et ce rêve le hante d'arriver tout sanglant dans le Louvre, d'arracher la couronne à Charles et de la poser sur sa tête!...
Si au contraire Guise réussit, Damville se contentera d'être le plus haut personnage du royaume après le roi.
Mais ce que veut surtout Damville, c'est l'écrasement de son frère.
La vieille haine qui date du jour lointain où Jeanne de Piennes le repoussa, cette haine a gangrené son âme. Elle est devenue un hideux ulcère inguérissable... Damville donnerait jusqu'à cette royauté qu'il rêve dans le secret de ses pensées, pour faire souffrir son frère. L'occasion va enfin se présenter: Damville s'est réservé l'attaque de l'hôtel de Montmorency... c'est lui qui veut prendre le vieil hôtel où le connétable son père a vécu! Et le réduire en cendres! Il prendra François et le tuera de ses mains... Puis il emportera Jeanne de Piennes.
Montmorency est donc compris dans les massacres. Pourtant il n'est pas huguenot!... C'est vrai, mais il est suspect. Le parti modéré qui veut l'apaisement le considère comme son chef naturel. Et puis d'ailleurs, est-il vraiment besoin d'être huguenot pour être condamné?
Damville. donc, en cette période où nous essayons d'indiquer la position générale de la mise en scène historique, attendait avec la certitude que sa haine et son amour, avant peu, recevraient du même coup leur satisfaction. Par Gillot, il sait tout ce que fait et dit son frère, et il prend ses mesures en conséquence.
Car Gillot espionne activement... Seulement, il y a une chose, une seule, dont il n'a pu informer son oncle Gilles, pour la raison qu'il l'ignore. Et cette chose, qui peut-être bouleverserait de fond en comble les plans de Damville, c'est que la malheureuse Jeanne de Piennes est folle...
Pénétrons maintenant dans l'hôtel de Montmorency
Là se trouvent cinq personnages qui nous intéressent. D'abord, nos deux héros d'amour: le chevalier de Pardaillan et Loïse de Piennes de Montmorency.
Depuis qu'ils se sont dit leur amour, ils se parlent à peine. Et qu'est-il besoin de paroles? Il n'est pas une pensée du chevalier qui n'aille à Loïse; il n'est pas un battement du coeur de Loïse qui ne soit pour le chevalier. Pour Loïse. c'est bien simple: elle mourrait en ce moment sans s'apercevoir qu'elle meurt, pourvu que lui fût près d'elle! Et quel danger est possible quand le chevalier est là? Elle n'a pas confiance: elle est la confiance même.
Quant au chevalier, sûr de l'amour de Loïse, il croît n'avoir plus rien à redouter de la fortune adverse. Pourtant, il ne se croit pas certain d'être uni un jour à Loïse. Le maréchal de Montmorency a déclaré que sa fille est destinée au comte de Margency. Le chevalier de Pardaillan ne connaît pas ce comte, mais il fera tout au monde pour le rencontrer, et, l'épée à la main, lui disputera sa fiancée.
Il recherche activement deux choses. La première, c'est le moyen de sauver définitivement Loïse, c'est-à-dire de sortir de Paris; la deuxième, c'est de savoir qui est le comte de Margency que le maréchal a choisi pour fiancé à Loïse.
Pendant ce temps, le vieux Pardaillan demeure à l'affût. Il fait manoeuvrer son Gillot et échafaude un plan que nous ne tarderons pas à voir se développer sous nos yeux. Le vieux renard est inquiet. Il flaire il ne sait trop quel immense danger...
La pauvre Jeanne est folle. Que dire de plus? C'est peut-être la plus heureuse. Sa douce et tendre folie l'a ramenée aux beaux jours de sa première jeunesse. Elle se croit à Margency. Par un phénomène assez rare, sa santé physique est entièrement rétablie.
Le maréchal de Montmorency, tenu à l'écart par les chefs huguenots parce qu'il a refusé de s'associer à l'entreprise d'Henri de Béarn, alors que la paix n'était pas déclarée, est, d'autre part, haï de la Cour, parce qu'on l'accuse de bienveillance pour les huguenots: les partis politiques ne comprennent pas l'indépendance chez un homme influent.
Mais François de Montmorency ne cherche pas l'estime et l'admiration de ses concitoyens, pour la raison bien simple qu'il ne les estime ni ne les admire. Il a vu trop d'ambitions déchaînées autour du trône; il a vu trop de pensées criminelles, trop d'hypocrisies, trop de férocités: il ne rêve plus que la retraite au fond de son manoir...
Voilà donc, d'une façon générale, la position de tous nos personnages principaux.
Il plane sur cette situation un calme d'orage.
C'est ainsi que, dans les minutes tragiques qui précèdent la tempête, les arbres de la forêt demeurent immobiles; pas un souffle ne traverse l'espace. Le ciel pur n'offre rien de menaçant, et les buées grises dont il se couvre paraissent devoir se dissiper bientôt.
Tout à coup ce ciel devient noir; une rafale énorme balaie les airs, la tempête bat les horizons...
XI
ENTREVUE DE DAMVILLE ET DE PARDAILLAN
Nous transporterons maintenant nos lecteurs à l'hôtel de Montmorency, par une chaude soirée des premiers jours d'août. Dans la chambre qu'il occupait à l'hôtel, le vieux Pardaillan achevait de s'habiller en guerre, en sifflotant une fanfare de chasse.